LA FAMILLE DE THOMAS MORUS
A aucune époque de l'histoire d'Angleterre on ne donna plus d'attention à l'éducation des femmes que sous le règne
d'Elisabeth ; et ce lut aussi de sou temps que les femmes se montrèrent peut-être avec le plus d'avantage. Mais les filles du célèbre Thomas Morus ont plus que toutes les autres des droits à figurer dans ce recueil.
La famille dont elles étaient le plus bel ornement offrait un tableau touchant d'union et de bonheur domestique. Erasme, dans une lettre à un de ses amis, s'exprime ainsi sur le compte de sir Thomas Morus et de ses enfants. « Morus , dit-il , s'est bâti une maison sur le bord de la Tamise ; il y demeure avec sa famille, qui consiste en sa femme , son fils, sa belle-fille , ses trois filles et leurs maris , avec onze petits-enfants. C'est peut-être le meilleur père que je connaisse , et celui dont le caractère ait le plus de charmes. Mistriss Roper, l'aînée de ses filles, se faisait surtout remarquer par ses talents et son esprit : elle écrivait le latin avec élégance et pureté. Son père se plaisait à correspondre avec elle ; des
hommes d'un talent et d'un savoir remarquables admirèrent ses lettres. »
Elle tut attaquée d'une maladie contagieuse , sou« le règne de Henri VIII , en i485. Son père, désespérant de sa guérison , s'abandonna au plus violent chagrin. Lorsqu'elle fut rétablie, il avoua que, s'il avait perdu sa fille , il aurait renoncé à toutes les affaires du monde. Elle portait à son père la même affection. Quand il se refusa à prêter le serment de suprématie , elle parvint, à force de prières , à être admise dans la tour où il avait été enfermé. Elle employa tout l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire renoncer à son dessein ; mais son éloquence , sa tendresse , ses larmes même, échouèrent devant les principes de ce grand homme. La famille , dans une circonstance aussi intéressante, s'assembla dans la maison de Chelsea , comme nous le voyons dans une lettre de mistriss Roper à son père. « Mon bon père, lui disait-elle, même loin de vous nous avons
appris à goûter quelques consolations ; vos conseils, vos exemples guident vos enfants dans le chemin de la vertu , et ils croient encore que leur père est au milieu d'eux.» Pendant l'emprisonnement de sir Thomas, un commerce de lettres s'établit entre lui et sa fille bien-aimée; et lorsqu'on lui refusa les moyens d'écrire, au lieu de plumes il se servit d'un morceau de charbon.
Le docteur Knight rapporte dans sa vie d'Erasme qu'après la condamnation du chancelier , au moment où les gardes le reconduisaient à sa prison , sa fille , se précipitant à travers la foule du peuple et des soldats , se jeta au cou de son père , et le serra étroitement dans ses bras , sans pouvoir proférer une seule parole. Les gardes mêmes furent saisis d'attendrissement , et l'illustre prisonnier eut peine à cacher son émotion. « Chère Marguerite , lui dit-il , il faut montrer de la résignation ; cessez de pleurer sur moi : c'est la volonté de Dieu , nous devons nous y sou-
mettre. » Alors il embrassa tendrement sa fille, et s'arracha de ses bras. A peine avait-il lait quelques pas, que, cédant à son désespoir , elle revint se jeter encore une l'ois sur le sein de son père; ses larmes inondèrent les traits vénérables de sir Thomas, et lui-même ne put s'empêcher de verser des pleurs. Enfin il lui dit un dernier adieu , en se recommandant à ses prières. Les restes inanimés d'un père réclamaient les derniers honneurs ; elle parvint , à force de démarches , à faire enterrer son corps dans la chapelle de Saitit- PieiTe-es-lieiis. Sa tête resta quatorze jours exposée sur le pont de Londres. On était prêt à la jeter dans la Tamise , lorsqu'elle la racheta à prix d'argent. Citée à 12e sujet devant le conseil, elle comparut, avoua tout , et se justifia avec fermeté. Le roi la punit de son courage , et la fit mettre en prison. Après une courte détention, pendant laquelle on s'efforça en vain de i intimider par des menaces , elle recouvra
sa liberté. Elle survécut peu d'années à son père.
D'après le désir qu'elle avaitexprimé,
on mit entre ses bras la tête de son père.
D'autres assurent que ce dépôt précieux fut
renfermé dans une boîte de plomb qu'on
plaça sur son cercueil.