‹ Le Portefeuille de la jeunesseChapitre 14 sur 102 · JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

JEANNE D'ARC

Isabelle de Bavière, femme de l'imbécille Charles VI, profitant de la démence de son mari pour favoriser une faction puissante , avait fait déshériter Charles VII son fils, et nommer héritier du trône français Henri V, roi d'Angleterre , qui épousa Catherine de France, sœur du Dauphin. Une grande partie du royaume le reconnut ; et , après sa mort , Henri VI, son fils , succéda à ses prétendus droits , et les fit valoir sous la régence du duc de Bedfort son oncle. Cependant Charles VII s'était fait couronner à Poitiers l'année même de la mort de son père, en i522, et quelques provinces lui étaient demeurées fidèles • mais son parti était si faible que les Anglais , par dérision , ne l'appelaient que le roi de Bourges. Pour achever de le ruiner, ils résolurent d'assiéger Orléans en 1 528. Quoique la ville fût défendue par le

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célèbre et vaillant comte de Dunois et une foule de gentilshommes d'une bravoure éprouvée , ils avaient si peu de troupes, et larmée ennemie était si nombreuse , que les assiégés furent bientôt réduits à la dernière extrémité. Charles VII lui-même, campé pour lors à Chinon , désespéra de sa fortune; et déjà il songeait à se réfugier dans le Dauphiné, lorsqu'une jeune fille, âgée de dix-sept ans , vint ranimer son courage et sauver la France.

Née près des rives de la Meuse , à Domremy , village de Lorraine , ses parents , pauvres , mais honnêtes , lui avaient donné une éducation conforme à la médiocrité de leur fortune. Jeanne d'Arc , ainsi s'appelait cette héroïne , avait été nourrie dès son enfance dans l'horreur du nom anglais. Son zèle s'enflamma avec i âge ; elle eut à treize ans des extases dans lesquelles elle assura qu'elle s'était entretenue avec saint Michel , sainte Marguerite , sainte Catherine , qui lui avaient annoncé

que Dieu l'appelait pour chasser les Anglais et faire couronner le dauphin à Reims. Elle possédait toutes les vertus dont une âme simple est susceptible : innocence , piété, candeur, et une modeste assurance cpii décelait son courage. La vie agreste avait encore fortifié ses membres , naturellement robustes. Elle avait les grâces naïves de son sexe, sans en avoir la faiblesse.

Après plusieurs années, Jeanne, pressée de plus en plus par cette voix intérieure qui l'excitait à s'armer pour son roi , pour sa patrie, prit enfin la résolution de se faire présenter à Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, petite ville voisine. « Capitaine messire, lui dit-elle, sachez que Dieu , depuis aucun temps en-ça , m'a plusieurs fois fait à savoir et commandé que j'allasse devant le gentil dauphin , qui doit être et est roi de France , et qu'il me baillât des gens d'armes, et que je lèverais le siège d'Orléans , et le mènerais sacrer à

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Reims. » Baudricourt étonné la prit, pour une folle , et voulut la faire exorciser par le curé du lieu. Mais enfin, obsédé sans cesse , il l'arma de toutes pièces , lui donna deux gentilshommes avec leurs domestiques, et la congédia en lui disant : « Va, et advienne tout ce qu'il pourra. » Elle arrive à Chinon , et s'annonce à la cour du roi. Pendant deux jours on délibère si on l' écoutera. On l'admet par curiosité. Charles , sans aucune marque de dignité , s'était mêlé dans la foule des courtisans, à desseiu de l'éprouver. Jeanne le distingue , le désigne. En vain on lui dit qu'elle se trompe : « C'est lui , s'écrie-t-elle , c'est lui ! » On admire sa noble hardiesse j on promène sur elle des regards étonnés. Charles luimême ne sait ce qui se passe au-dedans de son cœur à l'aspect de cette inconnue.

« Gentil dauphin , lui dit l'héroïne sans se déconcerter, j'ai nom Jeanne la Pucelle. Le roi du ciel m'a envoyée pour vous secourir. S'il vous plaît me donner gens vi. 5

de guerre , par grâce divine et force d'armes je ferai lever le siège d'Orléans , et vous mènerai sacrer à Reims malgré tous vos ennemis : c'est ce que le roi du ciel m'a commandé de vous dire, et sa volonté est que les Anglais se retirent en leur pays, et vous laissent paisible en votre royaume, comme en étant le vrai , unique et légitime héritier. Que si vous en faites offre à Dieu , il vous le rendra beaucoup plus grand et florissant que vos prédécesseurs n'en ont joui , et prendra mal aux Anglais s'ils ne se retirent. »

Ainsi dit la Pucelle. La chaleur de ses paroles , sa naïveté , ses réponses simples mais précises , tout persuada. Le roi la fait. examiner par des femmes, des théologiens et son parlement. Tous , d'une voix unanime , déclarent qu'il faut se servir de cet instrument céleste que le Tout-Puissant envoie à la patrie. Charles lui fait apporter une armure complète , lui donne un étendard , des écuyers , des pages , un in-

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tendant , un chapelain , une suite conforme à l'état d'un chef de guerre. La nouvelle amazone se met à la tête d'un convoi considérable destiné pour Orléans. Bientôt ses guerriers sont remplis de son enthousiasme. Elle part, suivie des principaux capitaines de l'armée campée à Chinon.

Elle arrive le 29 avril 1 529 à la vue de la place. Dunois vient au-devant d'elle. Il l'invite à satisfaire l'empressement qu'avaient les habitants de voir leur libératrice. Elle se rend à ses prières; elle entre comme en triomphe ; mille cris de joie se font entendre. Dès ce moment, les Orléanais se crurent invincibles et le furent en effet. Tout changea. Les Anglais, vainqueurs jusqu'à ce jour, tremblent au seul nom de Jeanne d'Arc. Ils la croient magicienne d'aussi bonne foi que les Français la croient célestement inspirée. « Anglais, leur écrit l'héroïne, vous qui n'avez aucun droit à ce royaume de France, Dieu vous ordonne, de par moi Jeanne la Pu-

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celle, d'abondonner vos forts et de vous retirer. » On arrête les courriers ; on ne répond que par des injures à cette audacieuse sommation. Jeanne, outragée, mais redoutée, se dispose à prouver sa mission. Le mercredi 4 de mai, elle choisit un corps de troupes, et, remplie d'une ardeur plus qu'humaine , elle se précipite sur les forts ennemis et les emporte , après un assaut de quatre heures. Elle songe ensuite à s'emparer du boulevart, du fort et des tourelles , où l'élite de l'armée anglaise s'était cantonnée. Après avoir fait ses dispositions durant la nuit, aux premiers rayons du jour elle donne le signal : on la suit, on monte avec elle sur les brèches , on se bat avec ardeur, on presse, on enfonce, on culbute l'ennemi , qui se défend avec courage. On allait triompher, lorsque Jeanne, blessée à la gorge , est contrainte de se retirer pour mettre le premier appareil sur sa blessure. Son absence éteint le courage desassaillants. Le soldat perd cette illusion

guerrière qui le rendait victorieux. Déjà chacun voulait se mettre en sûreté, Dunois lui-même était de cet avis. Tout à coup la Pucelle se montre ; elle court au pied du fort, elle y place son étendard. Son intrépidité passe dans tous les cœurs ; ou redouble d'efforts j on oublie les premières fatigues. Les Anglais fuient, le boulevart est emporté. Le lendemain les vaincus se rangent en bataille du côté de la Beauce. Les Français, toujours conduits, toujours animés par leur héroïne, se présentent dans le même ordre, résolus de combattre , quoique inférieurs en nombre. Mais ces ennemis, autrefois si fiers et si terribles, n'osent tenir devant eux. Ils s'éloignent précipitamment ; ils abandonnent leurs malades , leurs bagages , leurs vivres , leur artillerie , et près de cinq mille morts. Ainsi, contre toute espérance , la ville d'Orléans fut délivrée, le 8 de mai, dix jours après l'arrivée de la Pucelle. La reconnaissance publique s'épuisa , eu

quelque sorte, pour témoigner à Jeanne d'Arc avec quelle vivacité on sentait toute la grandeur de ses services. Le roi l'anoblit, avec son père, ses trois frères, toute sa postérité, lui donna le nom du Lys, et y ajouta des terres , afin de soutenir la gloire de ce nom. On lui érigea une statue sur le pont de la ville qu'elle venait de sauver; et pour éterniser la mémoire de cet heureux événement, on établit une fête annuelle qui a été établie depuis quelques années , et dans laquelle on prononce l'éloge de l'héroïne , qui , depuis cette époque illustre , n'est plus appelée que la Pucelle d'Orléans.

En délivrant Orléans, Jeanne n'avait rempli que le premier objet de sa mission. Pour accomplir le second, elle livra de nouveaux combats; et d'abord, accompagnée du duc d'Alençon , elle assiégea Jargeau. Après qu'on eut emporté les faubourgs : « En avant , gentil duc ! dit la Pucelle ; à l'assaut ! » Au même instant les guerriers la suivent. Le choc est terrible.

Du haut de leurs remparts , les ennemis font des efforts incroyables. Jeanne les brave. Sa voix et ses exemples animent les Français. « Ne craignez rien , dit-elle au duc : ne savez-vous pas la promesse que j'ai faite à votre épouse de vous ramener sain et sauf? » Cependant on fait pleuvoir une grêle de traits sur l'héroïne : l'un déchire sa bannière, qu'elle arborait au haul de son échelle ; l'autre l'atteint à la tête , et la renverse au pied de la muraille. Devenue plus terrible par sa chute : « Or sus, amis! amis, sus, sus, s'écrie-t-elle. Notre Seigneur a condamné les Anglais ; ils sont à nous. Bon courage ! » Aux cris de la guerrière, les Français s'empressent et se précipitent. Gagner la brèche , culbuter les ennemis dans la ville, les massacrer, les écraser, les poursuivre l'épée dans les reins, en immoler onze cents, forcer les autres à se rendre prisonniers, est l'action d'un instant.

Ce fut par de tels exploits que Jeanne

vint enfin à bout de s'emparer de Reims, où elle fit sacrer le roi en 1 429 , et assista à la cérémonie son étendard à la main. Elle continua ensuite de poursuivre les Anglais j mais elle cessa bientôt d'être heureuse. Elle fut blessée à l'attaque de Paris , et prise au siège de Compiègne , dans une sortie, par Lyonnel, bâtard de Vendôme, cpii la céda au comte de Ligny, Jean de Luxembourg, sou général. Celui-ci la vendit aux Anglais pour la somme de dix mille livres comptant , et cinq cents livres de pension annuelle.

A peine eut-on appris dans Paris cette nouvelle , que le duc de Bedfort ordonna des réjouissances publiques, précédées d'un Te Deum , et qu'il dépêcha des courriers à toutes les villes qui étaient soumises à son pupille , pour les inviter à partager la satisfaction que cet avantage inspirait au parti du roi d'Angleterre.

Jeanne fut chargée de chaînes , et renfermée dans la forteresse de Beaulieu. La

dureté de sa prison , les outrages de ses gardes, les malheurs qui menaçaient sa tête , tout lui inspira d'abord une sorte de désespoir. Ayant saisi un moment où ses surveillants cruels l'observaient avec une exactitude moins sévère, elle se précipita par une des fenêtres de la tour. Sa chute fut si douloureuse , qu'elle ne put se relever. Ses gardes accoururent ; elle fut reserrée plus étroitement , et transférée peu de temps après au château de Crotoy.

Cependant frère Martin , vicaire-général de l'inquisition en France , réclamait la prisonnière « comme véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant hérésie , crimes qui ne pouvaient se dissimuler ni passer sans bonne et convenable réparation. » L'université elle-même, avant que le comte de Ligny n'eût traité avec les Anglais , le suppliait de livrer sa captive au tribunal du Saint-Office ; et ces prières de l'Université étaient alors d'un grand poids. « Vous avez employé vo~

j8 les femmes.

tre noble puissance, lui écrivait cette compagnie , à appréhender icelle femme , qui se dit la Pucelle , au moyen de laquelle l'honneur de Dieu a été sans mesure offensé , la foi excessivement blessée , et l'Eglise trop fort déshonorée : car , par son occasion , idolâtrie , erreurs , mauvaise doctrine et autres maux inestimables se sont ensuivis en ce royaume... Mais peu de chose serait avoir fait telle prinse , si ne s'ensuivait ce qu'il appartient pour satisfaire l'offense par icelle femme perpétrée contre notre doux créateur , et sa foi , et sa sainte Église, avec ses autres méfaits innumérables... Et si serait intolérable offense contre la majesté divine , s'il arrivait qu'icelle femme fût délivrée. » Ainsi tout conspirait contre la malheureuse Jeanne, dont tout le crime était de s'être armée pour son pays et son légitime souverain.

Un prélat couvert d'ignominie , méchant par goût , chassé de son siège par ses diocésains mêmes, Pierre Cauchon, évêque de

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Beauvais, se chargea de procéder à la condamnation de l'innocente captive. Par ses soins , on composa un tribunal d'ecclésiastiques injustes , ignorants, passionnés , fanatiques. Jeanne y fut citée à la requête du promoteur Guillaume Espinet. Elle comparut avec la modestie qui convenait à son sexe, et la fierté d'une guerrière intrépide. D'abord on lui défendit de songer à s'évader. « Si je me sauvais , dit-elle , on ne pourrait m'aceuser d'avoir violé ma parole, puisque je ne vous ai point donné ma foi. » Interrogée si le roi Charles avait aussi des révélations comme elle : « Envoyez-lui demander , répondit-elle. » Interrogée si , dès son enfance , elle avait désiré combattre les Bourguignons et leurs alliés , elle dit : « J'ai toujours souhaité que mon roi recouvrât ses états. » Interrogée si les esprits célestes lui avaient promis qu'elle s'échapperait : « Ceci ne touche point mon procès : voulez-vous que jeparle contre moi ? — Changiez- vous sou-

vent de bannière? les faisiez-vous bénir? Par quels motifs y avez-vous fait broder les noms de Je'sus et de Marie? Etiez-vous persuadée que cette bannière portait bonheur, et l'avez-vous fait croire aux troupes françaises? — Je ne renouvelais mon étendard que lorsqu'il était brisé j jamais je ne l'ai fait bénir avec des cérémonies particulières. Des ecclésiastiques m'ont appris à faire usage , non seulement pour mon étendard , mais encore pour les lettres que j'écrivais , des noms du Sauveur du monde et de sa mère. A l'égard de la fortune qu'on prétend que j'attribuais à cette bannière , je disais pour tout assurance aux soldats : Entrez hardiment au milieu des Anglais; et j'y entrais moi - même. — Pourquoi , dans la cérémonie du couronnement de Charles, avez-vous tenu ladite bannière levée près de la personne de ce prince ? — Il était bien juste qu'ayant partagé les travaux et les dangers, elle partageât l'honneur. — Les saints qui vous

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ont apparu ont-ils des cheveux? Sontils nus ou habillés? — Pensez - vous que Dieu n'ait pas de quoi les vêtir? — Avezvous vu des fées ? qu'en pensez-vous ? — Je n'en ai point vu ; j'en ai entendu parler , mais je n'y ajoute point de foi. — Avez-vous eu une mandragore ? qu'en avezvous fait? — Je n'en ai point eu : on dit que c'est une chose dangereuse et criminelle. »

Ainsi , par ces questions captieuses , déplacées, indécentes, on voulait lui arracher quelques paroles équivoques , qui pussent autoriser l'iniquité des juges , animés par la fureur barbare de leur indigne chef. Un d'eux cependant , touché de compassion , conseilla à Jeanne de s'en rapporter au jugement du pape et du concile.

L'évêque de Beauvais , jetant un regard sur ce conseiller trop chrétien : « Taisezvous , de par le diable, s'écria-t-il. » Un autre avoua qu'en la conduisant devant le tribunal, il lui avait plusieurs fois perv.. G

mis de s'arrêter devant la ehapelledu château, pour y faire sa prière. Cette indulgence lui attira de la part de Jean Bénédicité les plus sanglants reproches.

« Truand, lui dit-il, qui te fait si hardi d'approcher cette excommuniée de l'Eglise , sans licence ? Je te ferai mettre en telle tour , que tu ne verras ni lune , ni soleil , d'ici à un mois , si tu le fais plus* » Ce même Jean Bénédicité n'adressait jamais la parole à Jeanne , dans tout le cours du procès , qu'avec les termes de ■paillarde , à'ordière, d 'hérétique , à 'infâme.

Le 25 mai, Jeanne d'Arc fut admonestée dans sa prison. Elle était malade et presque mourante. Le lendemain on la conduisit à la place du cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen , où l'on avait dressé deux échafauds. L'évêque de Beauvais et ses dignes collègues s'y étaient rendus , accompagnés de plusieurs prélats anglais.

Une foule de peuple inondait la place. Un docteur, nommé Guillaume Erard , com-

menra d'un ton furieux un sermon fanatique et rempli d'invectives. « C'est à toi , Jeanne , que je parle , s'écriait l'insolent prédicateur , et te dis que ton roi est hérétique et schismatique. — Par ma foi , sire , interrompit la Pucelle , révérence gardée , je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens , et n'est point tel que vous dites. »

Ensuite ou pressa l'innocente guerrière d'abjurer ses erreurs. Elle demanda la signification de ce terme abjurer , et dit à haute voix : « Je m'en rapporte à l'Eglise universelle, si je dois abjurer. — Tu abjureras présentement, reprit Érard avec fureur , tu abj ureras , ou tu seras arse (brûlée). » Alors le greffier s'approcha , et lut une formule d'abjuration, qui contenait simplement une promesse de ne plus porter les armes , de laisser croître ses cheveux, et de quitter l'habit d'homme. Il fallait périr au milieu des plus affreux sup-

pJices, ou signer cet écrit. Jeanne y consentit. Dans le moment , on subtitua une autre cédule , par laquelle elle se reconnaissait dissolue , hérétique , sebismatique, idolâtre , séditieuse , invocatrice des démons, sorcière , etc., etc. Dès qu'elle eut signé cette abjuration supposée, l'évêque de Beauvais proféra le jugement qui la condamnait, pour réparation de ses fautes, à passer le reste de ses jours dans une prison perpétuelle, au pain de douleur, et à l'eau d'angoisse , suivant le style de l'inquisition. L'assemblée sesépara; et Jeanne, ayant repris l'habit de femme, fut conduite enchaînée, comme auparavant, dans sa prison. La nuit même les gardes, par ordre des juges, enlevèrent les robes de femme qui étaient sur son lit, Jet leur substituèrent son habit d'homme. En vain Jeanne leur demanda ses vêtements, en vain elle leur rappela que les juges lui avaient expressément défendu de s'habiller en homme : ils lui répondirent brutalement quelle n'en aurait point d'au-

ires. Victime de cette machination infernale, l'infortunée fut contrainte de se couvrir des seuls vêtements qui lui étaient offerts. A l'instant, plusieurs témoins entrèrent pour constater cette prétendue transgression.

Les juges survinrent, et dressèrent un procès-verbal. Le lendemain ils s'assemblèrent, et Jeanne fut condamnée comme relapse, excommuniée, rejetée du sein de l'Eglise, et jugée digne, par ses forfaits, d'être abandonnée à la justice séculière. On vint lire cette sentence à l'innocente prisonnière. Elle pleura; elle se plaignit, mais sans emportement, mais sans injures. On lui permit de recevoir f Eucharistie. Ensuite elle sortit de prison le 5o mai , escortée d'une garde de cent vingt hommes d'armes. Elle était revêtue d'un habit de femme. Sa tête était chargée d'une mitre sur laquelle était écrit: Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Deuxreligieux dominicains la soutenaient. Elle s'écriait sur la route : « Ah ! Rouen , Rouen , seras-tu ma

dernière demeure? » Arrivée au bûcher qui devait la consumer, elle se mit à genoux, pria Dieu dévotement, se disposa saintement à son sacrifice. En face du bûcher était un tableau sur lequel on lisait cette inscription : « Jeanne , qui s'est fait nommer la pucelle, menteresse, pernicieuse , abuseresse des peuples , devineresse , superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, malcréante de la foi de Jésus-Christ , meurderesse , idolâtre , cruelle , dissolue , invocatrice du diable, apostate, schismatique et hérétique. » Elle demanda une croix. On lui présenta celle de l'église voisine. Elle l'approcha pieusement de sa bouche , la mit contre son sein , monta sur le bûcher , et rendit son âme en prononçant le nom de Jésus.

Incontinent après l'exécution, le bourreau dit aux juges , en pleurant , « qu'il ne croyait pas que Dieu lui pardonnât jamais les tourments qu'il avait fait souffrir à celte

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sainte fille , et que jamais il n'avait tant craint de faire une exécution. Les Anglais avaient fait construire un échafaud de plâtre si élevé, que le bourreau ne pouvait atteindre jusqu'à elle, ce qui avait rendu ses douleurs plus longues et plus cruelles.

Le jugement de Jeanne d'Arc fut désapprouvé à Londres même. Un lord dit publiquement que la Pucelle était une brave femme, et qu'elle aurait mérité les plus grands éloges, si elle était née Anglaise. Un secrétaire du roi d'Angleterre, nommé Jean Trassard , s'écria tout haut : « Nous sommes tous perdus , damnés et déshonorés , d'avoir fait cruellement mourir cette fidèle et innocente chrétienne, dont l'âme est es mains de Dieu. »

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