LA FOLLE. — UN COUP DE POING DE M«« DE GENLIS
« Le lendemain de mon arrivée à Modène , dit madame de Genlis dans ses Mé-
moires , je passai une partie de la nuit dans un bal de la cour ; le lendemain , ma femme de chambre, qui avait reçu l'ordre de ne m 'éveiller qu'à midi , descendit de bonne heure et me laissa seule à mon étage. A neuf heures j'entendis ouvrir une porte, et je vis une grande et grosse servante qui s'avançait vers mon lit. Je lui criai en italien que je voulais dormir encore; elle se mit à faire des éclats de rire immodérés ; et tout à coup s'élançant vers mon lit, elle se saisit de mon oreiller et me l'appliqua sur le visage. Alors je conçus que j'étais aux prises avec une folle. Le danger me donna un courage surnaturel.
Le lit n'avait point de sonnette ; d'ailleurs ma femme de chambre était descendue et je me trouvais seule à cet étage. Je me glissai à terre de l'autre côté de mon lit, avec l'intention de gagner la porte , que la folle, heureusement , avait laissée ouverte; mais elle vint à moi pour me barrer le chemin. Comme je marchais très maladrot-
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tement sur mes talons et les pieds nus , je vis que je n'éviterais pas la folle, qui tendait deux grands bras horriblement robustes , prêts à m 'atteindre.... Cependant sa marche était chancelante comme celle d'une personne ivre, et elle riait toujours à gorge déployée.
« Je conçus l'espoir de la terrasser pendant que ses rires convulsifs devaient lui ôter toute sa force , et je l'attendis , sinon de pied ferme , du moins avec une volonté très déterminée. Quand elle fut tout près de moi , je lui appliquai sur la poitrine le premier coup de poing que j'aie donné de ma vie : elle tomba sur-le-champ avec un bruit qui fit retentir toute la chambre. Après cette éclatante victoire je m'échappai, je courus sur l'escalier, appelant à grands cris à mon aide. Ma femme de chambre , deux valets de pied et un valet de chambre de madame la duchesse de Chartres, accoururent. Je les envoyai prendre ma folle , et je restai sur
l'escalier, enveloppée dans la robe de ma femme de chambre. On trouva la folle étendue, et riant toujours ; mais cette surprenante gaîté s'évanouit quand on voulut l'emmener. Elle se débattit avec fureur, donna des coups de pieds , fît un grand nombre d'égratignures. Cependant, après un combat violent , on parvint à l'emporter. Cette fille, âgée de vingt-huit ans , et servante dans le palais depuis plus de dix ans , n'avait perdu la raison que depuis deux oxi trois jours, et aucune de ses camarades ne s'en était aperçue. Néanmoins la comtesse de Rully aurait pu nous le dire , mais elle n'en fît rien , par une naïveté qui mérite d'être rapportée.
« Madame de Rully avait alors quinze ans; elle était encore plus enfant qu'on ne ne l'est à cet âge , et , quoique elle eût de l'esprit naturel , elle était d'une ignorance et d'une simplicité extrêmes.
« Dans les commencements de notre voyage , tous les usages différents de nôvi. i5
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très lui causaient une surprise qui souvent dégénérait en moquerie. Je la sermonnais sans cesse là-dessus ; enfin mes représentations lui firent une impression qui surpassa de beaucoup mon attente. La veille au soir de mon aventure , la servante , déjà folle , entra dans sa chambre. Madame de Rully se coiffait pour le bal : la servante prit le pot à eau et le lui versa sur la tête. Madame de Rully, accoutumée aux choses extraordinaires , crut que c'était l'usage des servantes de Reggio de se conduire ainsi. Sa femme de chambre se fâcha ; elle lui imposa silence , en lui disant gravement qu'il ne fallait pas choquer les étrangers en paraissant blâmer leurs coutumes. Elle fut s'enfermer dans un cabinet pour se sécher, pour recommencer et achever sa toilette. Elle ne dit pas un mot de cet étrange accident , mais elle nous le conta après mon exploit, quand la servante fut déclarée folle. »