AVENTURE INDIENNE
M. Hearne, dans son voyage de la baie d'Hudson à l'océan du nord , raconte l'histoire singulière d'une pauvre Indienne qu'on avait abandonnée sur une route.
Au mois de janvier, M. Hearne et ceux qui l'accompagnaient, étant à la chasse, aperçurent des traces de pas dans la neige ; ils les suivirent, et trouvèrent à une distance considérable une petite hutte dans laquelle une jeune femme était assise. Elle entendait leur langue. Ils l'emportèrent dans leur tente. Elle avait été laite prisonnière dans l'été de 1770. L'été d'ensuite, quand les Indiens qui l'avaient prise passèrent en cet endroit, elle leur échappa, dans l'intention de retourner dans son pays. Mais la distance était trop grande , et comme on l'avait transportée dans un canot , elle ne pouvait se rappeler les tours et les détours des lacs et des rivières. Elle se cou-
struisit une cabane où on la trouva , et qui était devenue sa demeure depuis le commencement de la saison.
D'après le nombre des lunes dont elle rendit compte, on peut calculer quelle avait été près de six mois sans voir une figure humaine. Elle s'était nourrie en tendant des pièges aux perdrix , aux lapins et aux écureuils. Elle avait tué deux ou trois castors et quelques porcs-épics. Au moment où on la découvrit, elle avait encore des provisions; elle jouissait d'une bonne santé, et c'était une des plus belles femmes du nord de l'Amérique.
Les moyens qu'employa cette malheureuse femme pour fournir à sa subsistance sont vraiment admirables : ils montrent que la nécessité est mère de l'industrie*.
Quand les lacs qu'elle avait apportés furent hors d'état de servir, elle les remplaça par des nerfs de lapin , et les employa avec beaucoup de succès à faire des pièges et à recoudre ses vêtements. Les ani-
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maux qui vinrent se prendre dans ses trappes ne lui offrirent pas seulement une nourriture abondante , mais avec leurs peaux elle parvint à se vêtir convenablement pour l'hiver j il y avait même dans l'arrangement qu'elle sut donner à ce costume une sorte de recherche et de goût.
Elle s'était fait aussi une espèce de filet dont elle se servait pour pêcher au retour du printemps.
Sa manière de faire le feu avait quelque chose de singulier : elle n'avait pour tous matériaux que deux pierres sulphureuses. A force de les frotter l'une contre l'autre, elle finissait par obtenir quelques étincelles , dont la flamme se communiquait à du menu bois ; mais , comme elle ne réussissait qu'avec peine à faire jaillir le feu de ses pierres, elle tint son feu allumé tout l'hiver.
La singularité de ses aventures , les agréments de sa personne , excitèrent beaucoup d'intérêt chez les Indiens : tous voulaient
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l'avoir pour femme; et il y eut, le même soir, entre plus de vingt hommes, une lutte dont elle était le prix.
Quand les Indiens Athapuscow l'avaient fait prisonnière , une de leurs femmes avait tué l'enfant de la captive. Cet acte de barbarie lui inspira tant d'horreur pour ses maîtres , que jamais elle ne voulut consentir à épouser celui qui s'était chargé d'elle : elle aima mieux endurer la misère et le besoin que de vivre dans l'aisance au milieu des meurtriers de son fils.