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Le portefeuille

Dans l'avant-propos du dernier volume de vers que j'ai publié 1 , j'avais avancé que la poésie était morte pour moi, et en effet mon âge n'est plus celui des illusions qui la fécondent et la réveillent, mais la prose a la vie plus dure, elle s'accommode mieux avec la vieillesse et voilà pourquoi je fais paraître ce volume.

Les préfaces des livres ressemblent souvent à des portiques de palais aboutissant à des chaumières ; l'auteur placé entre deux élégantes colonnes du péristyle, le chapeau à la main salue avec grâce les passants et les invite à entrer chez lui, en leur énumérant aussi brièvement que sa modestie le lui permet, les agréments et les surprises charmantes qui les attendent s'ils franchissent le magnifique seuil de son domicile.

Je me garderai bien, quant à moi, d'imiter cet exemple ou plutôt de tomber dans ce ridicule, aussi

1 Mes cheveux blancs, poésies.

viens-je moins en toute humilité qu'en toute sincérité dire de quoi se compose le recueil que j'offre au public de telle sorte qu'il ne puisse point prétendre que je l'ai induit en erreur, s'il se repent d'avoir eu la fantaisie d'entrer chez moi.

Le titre même de ce livre est si modeste qu'il serait une insulte pour son auteur s'il ne le lui avait pas donné.

J'avais formé le projet, dès 1839, de continuer le Fantasque, journal littéraire que durant cinq années la faveur du public genevois avait encouragé et dont j'étais à peu près le seul rédacteur. Mais les événements politiques d'une part et ma santé chancelante d'une autre, m'empêchèrent également de donner suite à cette résolution. Cependant je composai dès lors divers articles sous l'influence des événements du jour ou de mon humeur, et je les fis insérer dans divers recueils suisses, français et sardes ; chacune de ces compositions porte la date de l'année où elle parut et le plus souvent en rappelle quelque circonstance; puis j'ai ajouté à ces productions égrenées et publiées un peu partout d'autres morceaux inédits ; c'est la réunion de ces œuvres que je présente aujourd'hui au public.

Mais pourquoi, demandera-t-on peut-être, avoir disséminé ces compositions dans un si grand nombre de journaux étrangers, alors que ceux de Genève formaient une publicité assez étendue pour elles et trèssatisfaisante pour mon amour-propre ?

Ici je demanderai la permission de m'étendre quelque peu dans une réponse qui sera la partie virtuelle de cette préface.

Rien n'est plus triste pour un jeune auteur qui dé-

bute dans la carrière des lettres que d'être né dans une ville sans goût réel pour les produits de l'imagination, qui les juge sans les apprécier autrement que comme une superfétation inutile; qui voit dans la poésie un vain assemblage de mots, et qui ne consent à lui prêter quelque attention qu'alors qu'elle se produit dans de gais festins, protégée par la musique et à la faveur d'une jolie voix. Or, tel fut mon destin quand je débutai dans les lettres : j'étais alors comme une feuille de papier blanc où mes concitoyens écrivaient ce qu'ils pensaient de mon talent suivant mille influences dont bien peu se basaient sur lui, mais presque toutes sur des préventions qui y étaient plus ou moins étrangères.

Mes opinions politiques, ma qualité de journaliste : quelques rancunes occasionnées par mes épigrammes, un ton parfois trop décidé, telles furent les véritables causes du cas que l'on lit de mes œuvres ou du blâme qu'elles encoururent.

J'avais choisi pour premiers sujets de mes vers et de ma prose les exercices militaires et les travers de la société genevoise: aussi la Miliciade et le Fantasque excitèrent au moins autant de préventions contre moi qu'ils me valurent d'éloges, et ma réputation d'auteur ne s'accrut qu'aux dépens de celle de bon citoyen et de chrétien charitable.

Si d'une part on applaudit à la gaieté de mes peintures et à la fidélité de mes portraits ; de l'autre on me blâma de montrer sous leur côté plaisant une institution guerrière, base de notre liberté, ainsi que notre caractère national entaché de ridicules.

Puis à ces obstacles pour parvenir qui incombent à tout jeune littérateur né dans un milieu peu litté-

raire, se joignit chez moi le péché originel d'être l'un des sept fondateurs du Journal de Genève, ce premier organe de publicité périodique dans notre canton. On concevra que j'avais à surmonter les préventions des nombreux ennemis de la presse en général auxquels s'ajoutaient encore pour moi, en particulier, les aristocrates, car j'étais un des libéraux les plus avancés de cette bienheureuse époque politique : or, les aristocrates, il faut bien l'avouer, sont les gens les plus aptes, par leur éducation, à apprécier les belles-lettres ainsi que les mieux rentés pour les encourager; j'avais donc aliéné par mes œuvres la partie de la galerie à laquelle je les soumettais, la mieux placée pour en favoriser l'essor.

Alors je sentis la vérité divine du vieux proverbe toujours nouveau : « Nul n'est prophète en son pays, » et je cherchai, échappant aux influences locales, à interroger sur le mérite de mes œuvres, des juges qui ne connussent qu'elles seules et non leur auteur.

Lausanne et Neuchâtel furent les deux villes suisses auxquelles je soumis d'abord mes vers dans ceux de leurs recueils qui voulurent bien les accueillir; puis franchissant le Jura et mettant le pied en pays étranger, ma muse s'aventura à Lyon, à Marseille, puis à Chambéry, à Gênes, à Nice, à Naples, et ma réputation s'accrut sinon en élévation tout au moins en surface ; mais à cette base plus large je brûlai d'ajouter le suffrage de Paris, centre de goût, de lumières, soleil fécondant de toute renommée éclose loin de lui et qui la fait croître et mûrir sitôt qu'elle peut se vivifier à ses rayons. Ah ! certes, ce n'est point de ce soleil favorable aux auteurs de province qu'aucun d'eux a pu dire comme Phèdre :

0 soleil, je hais ta lumière t

Cependant, je ne savais trop comment parvenir par mes écrits dans cette capitale où moi-môme je ne mis jamais le pied et où je n'avais point d'amis dévoués à mes intérêts littéraires qui eussent pu les faire valoir ? C'est alors que je me souvins d'un charmant écrivain, membre de l'Institut de France, auteur de Jérôme Paturot, avec qui, durant quinze mois de séjour qu'il fit à Genève dès 1828, j'avais eu des relations fort suivies, relations qu'une correspondance avait entretenues lorsqu'il eut quitté notre ville pour se fixer à Paris, où l'attendait une brillante destinée; M. Louis Reybaud auquel j'envoyai quelques Muettes que je composai à cette époque, soit en 1846, les jugea trèsfavorablement, et m'engagea à en faire paraître un recueil à Paris où il se chargea d'en surveiller l'impression ; mais comme à cette époque je n'en avais composé qu'un fort petit nombre, il y ajouta celles de nies esquisses genevoises qui, d'un intérêt général et moins empreintes du cachet du terroir, durent compléter le volume.

Imprimé chez Michel Lévy frères, avec une préface de M. L. Reybaud, mon livre fut favorablement jugé par les principaux organes de la presse parisienne l .

Encouragé par ce succès, j'envoyai mes œuvres à divers recueils littéraires de Paris qui les accueillirent.

* L'Époque, la Patrie, le Moniteur Universel, le Messager, le Siècle, V Artiste, le Corsaire, le Semeur, le Magasin Pittoresque, la Gazette de France, la Chronique de France, la Revue des Deux-Mondes.

Adopté par eux comme collaborateur, ils publièrent ce que je composai dès lors en vers comme en prose ; mais je continuai toutefois à faire paraître dans les journaux suisses divers articles sur les événements ou les travers politiques du jour et c'est la réunion de ces œuvres diverses que j'olïre aujourd'hui à mes compatriotes ; puissent-ils les accueillir avec la bienveillance que j'eus le bonheur d'obtenir à l'étranger et dont il est si doux de jouir dans sa patrie.

l tr août 1864.

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