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LA VIEILLE PENDULE

J'en veux à la mode, non-seulement parce qu'elle est toujours frivole et souvent ridicule, mais encore à cause de sa cruauté, car elle fait disparaître à la longue ces antiques ajustements et ces vieux meubles qui nous rappelaient les meilleurs amis et les plus beaux jours que nous eûmes. Quel cœur ne s'émeut à l'aspect de ces costumes surannés que portèrent de bons aïeux si pleins d'indulgence pour notre jeunesse, en revoyant ces vêtements d'excellentes grand'mères dont le premier métier fut de gâter leurs petits-enfants ! Hélas ! où furent reléguées ces larges et reluisantes armoires de noyer dans les flancs desquelles dormaient tant de friandises, qui laissaient s'échapper tant de joujoux de leurs mystérieux tiroirs ?

La mode! l'impitoyable mode ! mieux encore que le temps et l'usage, a banni loin de nos regards tous ces objets vénérés chargés des plus riants souvenirs de notre enfance ; aussi, afin d'expier pour ma part,

les outrages que notre dédain fait subir à ces muets témoins de notre première innocence, j'ai concentré sur l'un d'eux le respect qu'ils devraient tous inspirer à chacun de nous.

C'est une pendule: ses aiguilles ont vu fuir les heures si fortunées de mon bas âge, elles ont divisé ce temps dont chaque minute faisait naître pour moi un plaisir ou un espoir ; elles ont dirigé ma tendre mère dans la destination de ses journées si remplies de soins et de devoirs , jusqu'au moment terrible où elles marquèrent l'instant de sa mort. Cette pendule, d'un joli modèle, est portée par un nègre qui tient d'une main son bâton, et de l'autre une lettre. Aussi, lorsque ma mère, retenue trop avant dans la nuit au sein de la société de ses amies dont elle faisait le charme, voulait échapper à leurs instances, elle avait coutume de leur dire : Voulez-vous donc que mon petit nègre me gronde quand je ren trerai chez moi !. .

Hélas! si j'ai pu jadis lui reprocher de sonner VJieure de Vécole, de combien d'instants heureux ne me donna-t-elle pas aussi le signal !

Que de nobles cœurs ont cessé de battre près d'elle depuis soixante ans que son monotone tiç-tac ne s'est point ralenti ; ce bruit fut le seul que mes parents entendirent durant les longues et cruelles insomnies qui précédèrent leur fin ; et maintenant, il ne frappe point mon oreille sans me rappeler ces êtres chéris dont il accompagna et berça l'agonie ; je ne saurais contempler le cadran sans songer combien de fois il attira leurs regards, combien de fois il activa leur existence en leur indiquant les mo-

ments consacrés à remplir des devoirs religieux ou employés par eux à de bonnes œuvres.

Et toutefois, malgré les honorables antécédents qui recommandent à mes yeux ma vieille pendule, je ne pouvais la laver du reproche d'être antique que lui adressaient les partisans toujours si nombreux des modes nouvelles.

Oui, je ne puis le nier, elle est antique, et ce défaut s'aggrave tous les jours davantage. Aussi nul n'a joui plus que moi à l'apparition du beau livre de M me Beecher-Stowe, intitulé : la Case de V oncle Tom. Cet élégant plaidoyer en faveur de l'émancipation des esclaves noirs a jeté sur toute leur ' race un vernis d'intérêt et d'actualité dont paraît reluire le petit nègre de ma vieille pendule ; il me semble que son regard et sa pose se sont affermis, qu'il a pris un air d'assurance ; en un mot, qu'il s'est rajeuni au souffle de bienveillance générale qui caresse aujourd'hui les hommes de sa couleur; et pour ajouter encore, s'il est possible, à la faveur dont les circonstances momentanées l'environnent et en prolonger l'heureux effet, je viens de baptiser mon vieux cartel : La pendule de V oncle Tom.

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