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LA VIEILLE ROUTE

Nouvelle.

Il est, à peu de distance de Genève, une montagne dont le chantre à'Elvire a enchâssé le nom dans l'un des joyaux de son magnifique écrin poétique; on lit dans la dédicace du dernier chant du Pèlerinage de Child Harold :

Un jour, t'en souvient-il, nous gravissions la cime Du Haleoe, aux Hanes azurés, etc.

Cette montagne, par le fait d'un cataclysme des premiers jours du monde, sans doute, fut divisée à son sommet en deux parties ; leur séparation creuse une vallée fertile au fond de laquelle se cache, comme un nid entouré d'ombre et de fraîcheur, le petit village de Monetier; c'est là que les Genevois, amateurs des excursions champêtres et grands admirateurs de la belle nature qui les environne, viennent la contempler du sommet des pics de ces hauteurs boisées de sapins et semées de chalets. Dr \k ils

voient, à leurs pieds, leur patrie assise au bord de ce lac dont Voltaire a dit :

Mon lac est le premier !

Chacun d'eux reconnaît sur ses rives le toit qui l'abrite, la demeure des êtres qu'il chérit et les théâtres divers des événements de sa vie ; l'étendue qui se déroule devant lui, riche de souvenirs, charme ses yeux, émeut son cœur et lui raconte son passé.

Au revers du petit Salève, et comme attaché à son flanc, qui fait face à la Savoie, se trouve le hameau de Mornex, placé au sein des points de vue les plu6 champêtres et des aspects les plus grandioses.

Ce sont d'abord des collines accidentées au bas desquelles serpentent les eaux de l'Arve, de la Menoge et du Viaison, encaissées dans des ravins couronnés de champs et de prairies, plantés d'arbres d'une végétation drue et superbe, puis une ceinture de montagnes qui encadrent et bornent au loin ce splendide tableau : les Voirons, le Môle, les Alpes. puis le géant qui les domine, le Mont-Blanc, dressant sa tête sans cesse blanchie de frimas au milieu du ciel.

Mornex, abrité des vents du nord, est le refuge des petites santés; c'est, pour les Genevois, comme une ville de Nice en miniature, moins la mer, les oliviers et les Anglais; nombre de pensions confortables s'y remplissent au printemps et dans l'automne de valétudinaires venus pour y chercher un

air pur et tiède, ainsi que de charmantes promenades sur les hauteurs, où la marche, moins fatigante que dans la plaine, n'est point entravée par la poussière et les chars qui remplissent les grandes routes. Je me trouvais moi-même, au printemps de 1856, habitant de cette fraîche et ombreuse retraite, et comme il n'était bruit dans la contrée que de la nouvelle route qui venait d'être creusée dans la montagne, et qui permettait aux carrosses d'aller de Mornex à Monetier, je voulus en juger tout de suite, d'autant mieux que, dans le cimetière du dernier village, se trouvait le tombeau d'un homme que j'avais beaucoup connu et qui, descendant de l'une des premières maisons de France, héritier d'un nom célèbre, avait obscurément terminé sa carrière à Mornex, où il avait vécu plusieurs années, cachant si bien son illustre origine, que ce ne fut que sur la pierre de son tombeau qu'elle fut révélée aux yeux et qu'on lut : Ici repose le comte de Saint-Simon, de Rouvroy, de Sandricourt, grand d'Espagne de première classe, né en 1769, mort le 3 mai 184V. Son frère ayant épousé la veuve du prince de Carignan, il était l'oncle de Sa Majesté Charles- Albert, roi de Sardaigne. Il avait été l'ami du Prince de la Paix, le fameux Godoy, de Cabaras, le célèbre financier; il avait joué un rôle brillant à la cour des rois d'Espagne, et y avait épousé

1 Ce tombeau a été élevé aux frais de son fils, le duc de Saint-Simon, gouverneur des îles Baléares, résidant à Palma, en 1840.

la fille du duc de Médina Celi ; une suite de circonstances extraordinaires l'avait décidé à choisir Mornex pour son dernier abri; c'est là que je l'avais connu : sa belle tête, son esprit, ses manières nobles, tout m'avait séduit en lui, et j'avais cherché à lui prouver l'intérêt qu'il m'inspirait en lui faisant les politesses d'un voisin de campagne; souvent il me charma par ses récits; j'eus le bonheur de lui rendre quelques services, à la suite desquels une joviale familiarité s'établit entre nous, et il étaitnaturel que je désirasse voir la tombe de celui dont j'avais quelque peu consolé l'abandon et reçu les intimes confidences. Je gravis donc, par un beau jour de printemps, la nouvelle voie frayée qui conduit de Mornex à Monetier ; elle serpente dans le flanc du Salève; elle est large, solidement établie, garnie pour lors de pierres dont je trouvais les angles un peu vifs, puis aucun arbre ne l'ombrage encore; nue et blanche, si elle a l'incontestable mérite de rendre le chemin plus praticable aux voitures, elle ne l'embellit certes point pour les piétons, au contraire, elle allonge pour eux la distance tout en la leur faisant mieux sentir par son éblouissante aridité et sa poussière.

Toutefois, l'important est acquis, bien que l'agréable et le pittoresque aient été sacrifiés en cette circonstance ; mais c'est un peu partout la même chose : si l'homme ne fait pas son chemin aujourd'hui, ce n'est pas, certes, faute d'en trouver un direct devant lui; ce n'est pas non plus la célérité

qui lui fait défaut, et il n'a guère le temps de s'ennuyer en route.

On ne voit plus en tout pays que des chemins en construction, on ne lit plus dans les feuilles publiques que des projets d'en faire de nouveaux, les actions en sont cotées dans toutes les bourses de l'Europe, et, grâce aux fluctuations de leurs cours, nombre de spéculateurs vont droit à la misère et à l'hôpital par des chemins qui ne sont point achevés, quelquefois même pas commencés.

C'est une fièvre, un délire qui, sans doute, aura son beau côté en établissant des communications faciles et promptes entre les divers peuples de la terre, et si la houille ne vientpasà leur manquer, ce sera, dans un siècle, quelque chose de bien extraordinaire que de voir le monde sillonné de wagons, véritables chemins qui marcheront dans toutes les directions, emportant et transvasant pour ainsi dire les nationaux d'un pays dans un autre. Cette locomotion furibonde et générale fera sans doute bien des victimes, nombre de têtes, de bras, de jambes, seront brisés sur l'immense réseau des rails, mais là, comme sur un champ de bataille, les survivants crieront victoire, et le progrès sera glorifié !

Mais je m'avise qu'en parlant de la rapidité des wagons je n'en avance pas plus vite moi-même au cœur de mon réât, et j'y reviens.

Arrivé au frais village de Monetier, je contemplai longtemps, sur >on agreste cimetière, le mausolée de l'homme qui, après avoir brillé à la cour d'Espagne, s'éteignit dans un petit hameau du Salève,

et repose couché à la porte d'une modeste église, sous les branches d'un noyer séculaire. Une pierre tumulaire, entourée d'une élégante fériade, atteste aux regards étonnés la bizarre destinée de celui qu'elle recouvre. Ce monument fut élevé par les soins de M. Paravey, ami du comte de Saint-Simon et député de Savoie à la Chambre des représentants du peuple à Turin. Que de réflexions sur l'instabilité des choses humaines sont évoquées par un pareil spectacle!

L'âme attristée et pensive, je partis; mais voulant éviter le pavé par trop primitif de la voie nouvelle, je résolus d? prendre la vieille route pour retourner à mon domicile. Comme j'eus lieu de me féliciter de ma résolution! Comme je retrouvai sur ce chemin, si souvent parcouru au temps de ma jeunesse, les émotions de plaisir qu'elle y éprouva! Chaque arbre me jetait un souvenir avec son ombre, chaque pierre sur laquelle je m'assis enfant semblait inviter le vieillard à s'y reposer encore ; les aspects me revenaient tous en mémoire, et ces aspects je ne les avais point retrouvés sur la route nouvelle traversant le milieu du vallon de Monetier, tandis que l'ancienne, longeant le flanc du petit Salève, m'avait rendu les perspectives si connues de mes meilleurs jours, la source à laquelle je m'abreuvai jadis m'appelait par son murmure; j'étais le jouet d'une singulière hallucination, les lieux paraissaient me reconnaître aussi bien que je les reconnaissais moimême; la joie que j'avais de les revoir ils me semblaient la partager, les fleurs y fêtaient mon re-

tour, les oiseaux m'adressaient leurs plus doux accents pour célébrer ma bienvenue, le ciel me souriait, la brise me caressait, et tout ce qui m'entourait me rendait la souvenance des rieuses et charmantes illusions d'un lointain passé.

Voilà ce que me valut cette bonne vieille route que je foulai lentement, y retrouvant à chaque pas une sensation évanouie, un reflet de mon printemps, une image attendrissante des plaisirs faciles et purs qui couronnèrent en ces lieux l'insouciance du premier âge.

Entretenue et fécondée par ce théâtre animé de mes anciennes courses, mon illusion devint telle qu'il me prit envie de courir après un beau papillon, et je m'élançais déjà pour l'atteindre quand une douleur de sciatique vint contenir mon essor, et me ramena sur le terrain d'une souffrante réalité.

Je voyais donc s'envoler ensemble ma fantaisie juvénile et le papillon qui l'avait fait naître, quand un vieux cultivateur me joignit et marcha à mes côtés.

— « Vous êtes comme moi, mon brave homme, vous suivez l'ancienne route !

— « Ma foi, Monsieur, j'y ai cheminé quatre-vingts ans; il ne vaut pas la peine d'en prendre une autre où il me semble que je ne suis plus chez moi.

— « Comment cela, mon ami?

— « Oui, Monsieur, c'est sur ce chemin que j'ai trouvé le bonheur de ma vie, et il n'y a pas un endroit qui ne me rappelle d'heureux événements. Ici je rencontrai pour la première fois, il y a soixante

ans. l 'excellente femme qui m'a donné quatre braves garçons; là j'embrassai mon aîné, alors qu'après huit ans de service militaire il revint, échappé au désastre de Novare, me soulager eh partageant mes travaux. Voici la pierre où s'asseyait mon vieux père lorsqu'il m'attendait à mon retour du marché de Genève; je vois d'ici le champ que je cultive, il borde la route, et je regarde en passant les progrès de mon blé et la venue de mes pommes de terre; puis j'aperçois de loin ma maison, qui est à l'entrée du village, et ma femme, vieille comme moi, mais plus affaiblie par l'âge, qui tricote assise sur le banc de la porte.

« Je ne trouve rien de tout cela sur cette route nouvelle, ni les arbres qui nous ombragent ici, ni le terrain mieux battu, ni la source où je me rafraîchis, ni ces aspects qui me plaisent ; mais, au coutraire, on y est brûlé du soleil, aveuglé de poussière, encombré de chars, et, ma foi, je ne comprends pas pourquoi je quitterais cette route, qui me raconte toute ma vie, avec laquelle il me semble remonter à mon berceau, tandis que la nouvelle ne me dit rien du passé et paraît aboutir à mon tombeau, en m' avertissant de la fuite des ans et de la fin de toutes choses ici-bas. »

Surpris d'un tel langage dans la bouche d'un simple cultivateur : « Mon ami, lui dis-je, vous n'étiez pas sans doute destiné à l'agriculture, et vous avez fait des études?....

«Ah! Monsieur, cette observation de votre part m'amène naturellement à vous avouer la meilleure

raison de mon attachement pour le vieux chemin, et puisque nous le faisons ensemble, que le temps est beau et Monetier encore loin, prêtez-moi quel- " que attention, s'il vous plaît, car j'aime à raviver les souvenirs de ma jeunesse.

— a Parlez, mon ami, je vous écoute.

— « Je suis le fils unique d'un père et d'une mère également religieux; ils crurent assurermon bonbeur et sanctifier leur maison en me destinant à la prêtrise; cette manière de voir, assez répandue chez les agriculteurs de nos villages, me semble fâcheuse, car pour destiner ainsi leurs enfants à un saint ministère, ils devraient moins consulter l'envie qu'ils ont de les voir embrasser cet état que les dispositions de leurs fils pour s'en acquitter dignement. Ce n'est malheureusement point ainsi qu'ils raisonnent, et souvent ils destinent à l'Eglise ceux de leurs enfants dont la santé frêle, la constitution débile, le corps délicat et fluet, ne leur paraissent point propres aux rudes labeurs des champs; or, j'étais moi-même, dans mon bas-âge, maigre et souffreteux, bien que je ne manquasse point d'intelligence ; cette circonstance, ajoutée aux penchants pieux de mon père et de ma mère, les décida à m' envoyer étudier au collège d'Annecy, et ils ne me cachèrent point leur intention de faire de moi un homme d'Eglise. Je quittai donc Monetier, ce liant témoin de mon enfance, et je fus passer ma jeunesse sur le banc des écoles; là je fis de notables progrès, sans cesse à la tête des élèves de ma volée et remportant tous les prix.

a Mais plus je me développais au physique comme

au moral, moins je me sentais de goût pour les augustes fonctions auxquelles j'étais appelé ; j'écrivis " à mon père pour l'informer de ma répugnance à cet égard. Il fut inflexible, caries bons témoignages que mes maîtres lui rendaient de mon application et de mon intelligence lui faisaient voir en perspective un cardinal ou tout au moins un évôque dans sa famille. La contrainte qu'ilm'imposait ainsi me causa un chagrin si violent que ma santé en fut gravement altérée, et que je dus revenir respirer l'air natal pour la rétablir. Me voici donc de retour à Mottetier après six années d'absence; comme je fis alors avec plaisir cette vieille route où nous marchons maintenant; comme j'étais ému quand je vis apparaître le village et la maison paternelle ; comme je me précipitai dans les bras de mes parents, heureux de me revoir avec tous les progrès que l'absence avait apportévS en moi ; j'avais alors vingt ans. Ma santé, affaiblie par l'étude, la réclusion et la nostalgie, se raffermit au contact de l'air frais et pur dans lequel s'était baigné mon enfance, et où se retrempa bien vite ma jeunesse. Je me mêlai aux amusements de mes anciens camarades, mais la danse fut celui auquel je me livfais avec le plus d'ardeur : je ne manquais jamais de me rendre aux diverses vogues 1 des hameaux voisins; celle de Monetier se trouve au 10 août, et le vieux curé d'alors y permettait le bal champêtre, pourvu qu'il y assistât lui-même et que sa présence y entretînt l'ordre et la retenue.

* Fêtes patronales des viUagés savoisiens.

« J'étais allé avec quelques amis à la rencontre des jeunes filles accourues des villages voisins pour partager nos jeux/ quand nous vîmes ici même trois villageoises, dont l'une, par une» attraction irrésistible, m'attacha pour toujours à son destin : elle marchait entre ses deux compagnes, et je pourrais vous dépeindre fidèlement son costume, si nos âges avancés ne rendaient ces détails ridicules dans ma bouche et peu dignes de votre attention. Elle se nommait Rosette D , était née à Essère, et comme elle connaissait les amis avec lesquels je la rencontrai, nous revînmes ensemble à Monetier, et je ne pris qu'elle pour danseuse durant toute la fête, à la fin de laquelle nous nous étions déjà promis vingt fois d'être l'un à l'autre ; vous concevrez facilement, Monsieur, que si j'avais déjà de la répugnance pour ma sainte vocation, cette rencontre fortuite ne contribua point à la vaincre ; aussi déclarai-je à mon père, dans un moment de surexcitation fébrile et avec une énergie vocale que je me reproche aujourd'hui, que je ne serais jamais prêtre.

«Mon père, ne sachant à quoi attribuer ce redoublement de résistance à sa volonté, me répondit avec douceur qu'il était en droit d'attendre plus de respect d'un fils pour l'éducation duquel il avait fait des sacrifices considérables, et que je le récompensais mal de la gêne qu'il s'était imposée ett ma faveur. Touché de sa modération, je le remerciai de m'avoir donné de l'instruction, toujours profitable, mais j'appuyai sur mon envie de reconnaître la dépense faite à mon sujet, par mon activité et mon

zèle à le seconder dans l'exploitation de ses propriétés.

« Ici, Monsieur, pour motiver, sinon pour justifier ma résistance aux ordres de mon père, ainsi que mon attachement pour Rosette, je crois devoir vous faire le portrait de cette jeune fille, et vous donner quelques détails sur sa famille et son caractère.

«Elle avait dix-huit ans; c'était Punique enfant d'agriculteurs fortunés; sa taille, sans être élevée, était bien prise ; tous ses mouvements étaient souples et gracieux; sa figure, pleine d'expression, annonçait l'intelligence et la bonté, son sourire était doux et communicatif, son regard tendre, et l'ensemble de ses traits avait un charme inexprimable qui m'avait s'éduit et captivé tout d'abord.

« Elevée par ses parents avec une extrême sollicitude, elle avait témoigné de bonne heure un penchant décidé pour l'instruction, et, grâce à une tante riche, dont elle était l'idole, elle avait dévoré tous les livres édifiants que celle-ci avait mis à sa disposition; aussi, vous concevrez plus aisément. Monsieur, comment cette fille des champs, entourée de jeunes garçons voués à l'agriculture, n'avait point trouvé en eux cette sympathie qui naît de la conformité des goûts et des habitudes, et lorsqu'à la vogue de Monetier je fis sa rencontre, sans doute elle fut flattée de trouver un élève du collège d'Annecy, dont l'éducation était mieux en harmonie avec la sienne; puis, Monsieur, ma santé, revenue à l'air de nos montagnes, avait fait de moi un garçon assez présentable, dont le physique, peut-être,

ne lui avait pas déplu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un penchant mutuel nous porta invinciblement l'un vers l'autre et ne fit que s'accroître chaque jour.

« Non-seulement nous nous retrouvions aux fêtes patronales de nos divers villages, mais encore nous nous arrangions pour nous voir dans de mystérieux rendez-vous où nous lisions ensemble des ouvrages charmants, organes des sentiments que nous éprouvions l'un pour l'autre; ainsi nous dévorâmes Paul et Virginie, Estelle et Némorin, en nous posant nous-mêmes comme les héros de ces attendrissantes et délicieuses pastorales; jamais un mot, un geste, et, je puis le dire avec orgueil, un désir répréhensibles ne troublèrent la pureté de nos entrevues, durant lesquelles nous formions mille projets de bonheur pour l'avenir, bercés par l'espoir que nos parents, touchés de notre constance, consentiraient à notre union.

u Vous voyez, me dit alors le vieillard, ce rocher qui s'avance et surplombe la route d'Essère : c'est là que les jours de marché, quand mon père, parti pour Genève, me laissait dans son champ, j'allais arborer un mouchoir blanc au bout d ? un bâton ; si Rosette, qui l'apercevait de suite, pouvait se rendre à la petite retraite que nous avions choisie, elle plaçait aussi un mouchoir rouge à sa fenêtre, puis s'acheminait à travers les bois d'Essère et m'attendait, parvenue à cette anfractuosité durocher qu'ombrage un magnifique châtaignier. Quant à moi, averti par son signal, je m'élançais sur les flancs

rocheux du grand Salève. et j'arrivais en courant au lieu chéri témoin de tant et de si douces émotions.

« Mais mon père, trouvant que ma santé recouvrée, et six mois perdus depuis mon retour, nécessitaient mon départ pour Annecy, m'avertit de m'y préparer. Jugez, Monsieur, de mon désespoir et de celui de Rosette quand je lui eus communiqué cette résolution, dans le premier entretien que j'eus avec elle, et qui ne fut qu'un concert de gémissements et de sanglots. Rosette, fille sage et pieuse, était chérie du curé d'Essère, respectable vieillard auquel elle avait confié son penchant pour moi, sans oser lui avouer toutefois les obstacles qu apportait à notre union la volonté inflexible de mon père; ce vertueux ecclésiastique était de même instruit de mon attachement pour sa gentille paroissienne. Rosette m'engagea à me confier à lui, à implorer sou appui, réassurant que sa bonté évangélique le rendrait favorable à mes sollicitations, et qu'il plaiderait ma cause auprès de mes parents.

« Je me déterminai d'autant mieux à suivre ce conseil que ma conscience ne me reprochait rien, et que ma retenue et ma sagesse à l'égard de Rosette me permettaient de me présenter sans rougir devant son conducteur spirituel et son confident.

« J'allai donc trouver le bon curé, que ma visite ne surprit point, puisqu'elle lui avait été annoncée par Rosette; il me reçut avec une cordiale bienveillance, et, pour s'assurer de la sincère exactitude de mes rapports avec mon innocente compagne, il m'engagea 4 lui en faire le récit dès leur origine. Je le fis

avec feu et entraînement, raie laissant aller à toute la fougue de ma passion; il vit au fond de mon c<#ur, et loin de blâmer ma franchise, il l'encouragea en sympathisant avec l'ardente expression de mes sentiments.

« Mais lorsque je fus arrivé à lui parler de l'ordre de mon père, de partir pour continuer mes études à Annecy, ainsi que de son intention formelle de me destiner à la prêtrise, oh! alors, je m'abandonnai sans réserve à mon désespoir, je m'écriai que je ne voulais point nvexposer à manque? aux engagements sacrés imposés à l'homme d'église; que jamais je ne pourrais allier mes devoirs sacerdotaux à la passion que j'avais dans le cœur, que le malheur de ma vie dépendait de l'obstination de mon père à cet égard, et qu'il ne pouvait vouloir faire de moi un parjure ou un infortuné î

« ^'ecclésiastique avait écouté cet éclat d'indignation sajjs m' interrompre, la tête inclinée vers la terre, comme enseveli dans un douloureux recueillement.

« Mon enfant, me dit-il enfin, votre histoire est la mienne, et vous venez de réveiller dans mon âme un passé bien malheureux; ainsi que vous, j'avais peu de vocation naturelle pour mon saint ministère; ainsi que vous, mon attachement pour une vertueuse jeune fille me rendit plus affreuse l'inébranlable résolution de mon père de me mettre dans les ordres; cependant, si terrible que fut pour moi sa volonté, je lui obéis; mais, le cœur déchiré et l'ân^e désespérée, je souffris de longues années les tortures

qu'entraîne le brisement d'un attachement sincère et profond ; puis, comme si le destin eût voulu ajouter à mon supplice, celle que j'aimais fut unie à un paroissien de la commune dont je fus nommé le curé. Il fallut que je fusse le témoin du bonheur qu'un autre, plus fortuné que moi. lui fit goûter, car elle fut la femme honnête et brave d'un homme religieux et bon. Leur hymen fut couronné de paix et d'aisance, sans que la jalousie empoisonnât la sincérité de ma joie à les voir heureux. Oui, mon jeune ami, je trouvai dans la religion la force de me vaincre et la félicité de jouir de mon triomphe sur moi-même ; il y a soixante ans de cela, et durant longtemps l'aspect de ce couple, en me rappelant mon obéissance à mon père et mon triomphe sur mes passions, n'a fait que me rendre peu à peu mon ministère plus doux, puisque, grâce à lui, j'étais devenu l'ami le meilleur et le confident le plus intime de ce ménage béni du ciel. Aujourd'hui même, que ces bonnes gens m'ont précédé dans la tombe, alors que je vois la petite croix de bois qui s'élève sur leur dépouille terrestre, mon cœur tressaille à l'idée que tous deux m'attendent là-haut, où ils me sauront d'autant plus de gré d'avoir partagé leur bonheur, qu'ils connaîtront au juste tout ce qu'il m'a coûté.

« Voilà, mon enfant, ce que j'ai cru devoir vous dire pour vous engager à suivre les ordres de vos parents, s'ils ne veulent point les révoquer; mais mon père avait trois enfants, et vous êtes le fils unique du vôtre; aussi je conçois moins la résolu-

tion de ce dernier, et conserve mieux l'espoir de l'y faire renoncer; oui, j'ai trop souffert pour ne pas m' efforcer de vous épargner les maux que j'ai endurés moi-mêmje; peut-être, moins fort que moi, vous y succomberiez; aussi je vais chercher à vous y soustraire, avec d'autant plus d'envie de réussir que je connais Rosette, qu'elle m'a confié son penchant pour vous, que j'apprécie ses excellentes qualités, et que je suis assuré de votre bonheur si vous étiez unis.

« J'irai donc dimanche prochain à Monetier, j'y verrai .vos parents, je leur parlerai; en plaidant votre cause, il me semblera que je plaide la mienne. Je me reporterai au temps où je souffris comme vous, et il ne dépendra certes pas de mon zèle de mettre un terme à vos chagrins. »

Emu de la sympathie de ce respectable vieillard, je me précipitai à ses pieds, j'embrassai ses genoux, que j'inondai de mes larmes et comme je m'écriais, dansTélan de ma gratitude, que je n'avais plus d'espoir qu'en lui :

« Et dans le ciel, me répondit-il en élevant la main ; priez-le qu'il mette de la persuasion dans mes paroles, et qu'il attendrisse votre père en les écoutant. »

Je quittai l'homme de Dieu, rempli de consolantes pensées, et, de retour dans ma demeure, je redoublai d'égards et de soins pour mes parents, afin de les préparer à être favorables à la voix et aux sollicitations du digne curé.

J'avais voulu reprendre, avec la blouse du cam-

pagnard, les travaux rustiques auxquels m'avait initié mon enfance; j'accompagnais mon père, je l'aidais de mon mieux; je m'efforçais, en me rendant utile, de lui faire apprécier les services d'un fils unique qu'il dépendait de lui de fixer au village et de faire devenir l'ouvrier, sinon le meilleur, à coup sûr le plus intéressé à la réussite de toutes ses entreprises.

Le dimanche suivant, le bon curé vint à Monetier, selon la promesse qu'il m'avait faite; j'allai au-devant de lui, et je le rencontrai en face de la c:oix qui jadis était à ce lieu-ci.

« Mon jeune ami, me dit-il, av$nt de parler directement à vos parents du sujet qui vous intéresse, j'ai pensé devoir d'abord ébranler leur résolution à votre égard par un prône sur V importance du clwix d'une vocation pour les jeunes gens ; j'ai facilement obtenu de mon collègue, votre digne curé, de le remplacer aujourd'hui dans sa chaire, et qu'il voulût bien faire pour moi le prône à Essère ; je vais donc m' efforcer de vaincre T obstination paternelle comme ministre d'un Dieu de vérité, puis, comme ami, j'espère achever mon ouvrage en faisant votre bonheur. »

Je remerciai encore le digne prêtre d'avoir conçu ce sage projet, et me rendis à l'église avec mon père et ma mère, plein d'une émotion bien naturelle en pareil cas.

Je ne vous citerai point, Monsieur, ce prône fait en ma faveur, sinon le passage qui avait trait à ma situation, passage dont je demandai et obtins la copie de l'excellent prêtre. Le voici, Monsieur, me

dit le vieillard, en me présentant une feuille de papier pliée en quatre qu'il tira de son portefeuille ; lisez vous-même ces paroles auxquelles j'ai dû le sort le plus heureux; je ne saurais leur donner le ton persuasif et solennel avec lequel le saint homme les prononça, et d'ailleurs mon émotion trahirait mon envie de vous les lire moi-même. »

Nous nous assîmes à l'ombre d'un frêne, et tandis que le patriarche de Monetier, recueillant ses souvenirs, plongeait ses pensées à la plus heureuse époque de son existence, je lus le passage suivant :

« Si le choix d'un état est chose essentielle alors qu'il s'agit des intérêts de la terre, ce choix, mes chers paroissiens, devient bien autrement grave quand il s'agit pour vos enfants de les vouer au service du Ciel ; et pourtant, au grand nombre de ceux que vous y destinez, il semblerait que rien ne soit si commun que les facultés nécessaires pour remplir dignement cette haute vocation. A Dieu ne plaise que je cherche ici à vous détourner de choisir pour vos fils le ministère sacré dont je suis moi-même revêtu; mais c'est à la condition expresse qu'ils soient aptes à s'en acquitter scrupuleusement. Ce ministère, mes chers paroissiens, n'est saint que par les obligations étroites qu'il impose, par la vie exemplaire et pure qu'il exige, par la mort des passions qu'il ordonne, et par l'abnégation de soi-même. Ah! certes, voilà une noble tâche; mais que d'efforts, que de vocation naturelle ne faut-il pas pour oser l'entreprendre et pour parvenir à la terminer sans broncher dans le sentier étroit, scabreux, pénible, où il convient de mar-

cher. Et je ne parle point ici de l'intelligence, de l'instruction profonde, du zèle éclairé qui doivent diriger le prêtre; non, une âme calme, candide, bienveillante, un sens droit, une charité pieuse, peuvent remplacer dans ce ministère sacré de plus brillantes qualités; à défaut de génie et d'esprit, on peut y déployer la bonté, l'indulgence, la charité, tout aussi précieuses aux yeux de Dieu, et plus nécessaires peut-être au milieu des simples habitants de nos villages.

« Mais, avant de lancer vos enfants dans cette voie, parsemée de tant d'écueils, en butte à tant d'épreuves, à tant de périlleuses tentations, songez, mes chers paroissiens, songez, je vous en conjure, à l'immense responsabilité que vous prenez devant Dieu, quand vous destinez à le servir des fils peu disposés à ce noble et saint emploi; songez que l'Eternel mettra peut-être à votre charge les fautes graves qu'ils pourront commettre dans la voie sacrée où vous les aurez entraînés malgré eux ; la religion, alors, vous demandera compte des chutes de ses ministres, de la défaveur qu'ils jetteront sur elle, et vous aurez contribué à cette tiédeur pour le culte qui ne demande qu'à s'autoriser des irrégularités de la vie sacerdotale, qu'à faire saillir les erreurs de ses chefs spirituels pour excuser les siennes, qu'à publier les scandales, plus affreux, sans doute, de la part de ceux dont on est fondé à attendre des exemples de vertu; en un mot, vous aurez fait tout ensemble le malheur de vos enfants et celui de notre sainte Eglise, souillée par ceux-là même

qui devaient veiller à sa pureté comme à sa durée. »

( Ici le prêtre se tournant ostensiblement du côté du banc où mon père, ma mère et moi nous étions assis, continua son prône en donnant à sa voix une énergie et une force nouvelles) :

« Voici les considérations générales qui doivent vous faire sérieusement réfléchir sur les terribles suites de la détermination prise à la légère dévouer vos enfants au sacerdoce ; mais si ces enfants, parvenus au moment de prononcer les vœux qui doivent les enchaîner à jamais aux autels, se sentaient au cœur une passion pure et vertueuse pour une aimable compagne de leur enfance ; si ce sentiment naturel, né de la conformité de leurs penchants, et comme à leur insu, s'était emparé de leur être au point de leur rendre impossible l'obligation d'y renoncer; si une existence flétrie devenait la conséquence de la vocation qu'ils ne suivraient qu'en maudissant le célibat qu'elle leur impose, ah ! mes chers auditeurs, je frémis en vous retraçant les conséquences de leur affreuse destinée ! Ils eussent été bons époux, et vous en aurez fait de mauvais prêtres! La paix et l'union auraient couronné leur ménage, et des regrets amers, que dis-je? des pensées honteuses, peut-être, empoisonneront pour eux ce presbytère où doivent régner l'innocence et le repos. Vous aurez mis en butte aux plus dangereuses tentations ceux-là même qui sont appelés à nous soutenir contre elles ; vous leur aurez fait connaître les désirs coupables qu'ils doivent ignorer et même étouffer chez les autres; quel perpétuel supplice!!

et s ils triomphent de ces épouvantables épreuves, ce ne sera qu'au prix du malheur de leur vie, durant laquelle ils maudiront les parents barbares par qui ils auront été sacrifiés. »

Le manuscrit se terminait là, et je le rendis au vieillard assis près de moi, qui, durant ma lecture, avait semblé observer sur mon visage l'effet qu'elle y produisait. Puis il continua son récit.

«Mon père et ma mère avaient écouté le prône avec une profonde attention; mais ils ne parurent point regarder comme leur étant particulièrement adressé le dernier passage de cette citation, puisqu'ils ignoraient mon vif attachement pour Rosette.

« Le lendemain, mon père, tourmenté d'incertitudes, sous le prétexte d'un marché à conclure, sortit de bonne heure et s'achemina au village d'Essère. Il alla droit chez le curé, s'entretint longuement avec lui, se laissa toucher par l'éloquent plaidoyer que celui-ci fit en ma faveur, et non-seulement consentit à ne pas me destiner à l'Eglise, mais encore émerveillé des excellents renseignements que l'homme de Dieu lui donna touchant Rosette, pour laquelle il lui apprit ma passion, satisfait de tout ce qu'il y avait dans mon union avec cette aimable tille qui flattait son amour-propre et ses intérêts, il se décida à faire sur le moment même la demande de sa main, accompagné du bon curé, afin, disaitil, de ne pas se donner le temps de revenir sur une détermination qui lui coûtait, mais de laquelle il voyait dépendre sinon l'accomplissement de ses

vœux les plus chers, du moins la félicité de l'avenir de son fils.

« Les parents de Rosette, influencés par leur directeur spirituel, instruits par lui des qualités et du bon caractère qu'il avait cru trouver en moi, se décidèrent bien vite à m'accorder leur fille, et il fut décidé entre eux que, le jeudi suivant, ils viendraient tous, en compagnie de leur curé, m'annoncer que mes vœux étaient accomplis et déterminer ensemble l'époque de notre mariage. Il fut convenu, de plus, que mon père, ma mère et moi nous irions le matin à leur rencontre jusqu'à la croix de Monetier. et que nous les attendrions là si nous étions les premiers arrivés.

« De retour à la maison, mon père informa du résultat de sa démarche mon excellente mère ; mais il ne m'en instruisit pas moi-même, voulant me réserver le charme de la surprise; aussi, jugez de mon étonnement alors qu'accompagnant mes parents le jeudi suivant, je trouvai devant la croix Rosette elle-même, entourée de sa famille, ainsi que le curé d'Essère, qui nous y attendaient!

« Le prêtre prit alors la parole pour m'apprendre toute l'étendue de mon bonheur et la part que chacun y avait prise, m' engageant à garderie souvenir de ce moment, qu'il avait voulu rendre plus solennel en réunissant autour de la croix du Sauveur deux familles liées par un heureux mariage. « Jeunes gens, » dit-il en terminant et en s' adressant à Rosette et à moi, « souvenez-vous que c'est en face de ce signe auguste et devant un ministre de notre

Sauveur que vos destinées ont été enchaînées Tune à l'autre, aussi vous y prenez l'engagement d'être ensemble époux et chrétiens fidèles. »

« Les deux familles se mêlèrent alors, et ce ne fut plus entre elles, durant longtemps, qu'un mutuel épanchement de satisfaction et de retentissantes accolades.

« Qu'ajouterai-je, Monsieur, à ce récit déjà si long et qui doit avoir lassé votre patience à l'écouter. Le digne curé bénit notre union. Durant trente ans. ma femme et moi nous entourâmes de soins et de respect les auteurs de nos jours, qui dorment aujourd'hui sous le noyer du cimetière que vous venez de visiter.

« Bien que le respectable ecclésiastique survécut peu de temps à la consécration de notre bonheur, qui fut son ouvrage, ce ne fut point cependant sa dernière bonne action.

« Aujourd'hui, après soixante ans d'union et de paix avec Rosette, cette bonne femme, bien cassée maintenant, mais toujours tendre et dévouée, nous attendons ensemble le moment d'aller rejoindre les morts chéris qui nous ont précédés dans un meilleur monde.

«Vous le voyez, Monsieur, nous avons tous les deux nos raisons pour aimer cette vieille route, qui sera toujours pour nous la bonne et celle qui nous plaira.

— « Surtout si j'ai le bonheur de vous y rencontrer, dis-je au vieillard en serrant la main qu'il m'olfrait. et nous nous quittâmes espérant nous revoir. »

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