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BABIL CALLIGRAPHIQUE

Le papier est traître de sa nature ; il reçoit dans son sein et rend aux yeux les sentiments .les plus divers, sans que rien en lui puisse servir à reconnaître leur vérité ou leur perfidie. Sa couleur blanche, emblème de l'innocence, n'est qu'un leurre de plus; il n'indique point la rougeur du faussaire, l'embarras de l'hypocrite, la timidité du menteur novice, la perfidie de la coquette et la dissimulation du courtisan, sentiments dont la figure porte souvent l'empreinte et que l'observateur exercé manque rarement de découvrir. Le papier est donc quelque peu semblable à ce rusé diplomate, duquel on a dit : Qu'il aurait reçu un coup de pied derrière lui sans que sa figure en eût rien exprimé. On conçoit quel parti ont dû tirer de cette matière inerte, transmettant toutes les pensées sans en trahir la fausseté, les mortels si nombreux, hélas ! qui ont intérêt à déguiser les leurs; le papier et l'écriture sont ainsi devenus les complices des projets les plus vils, des

cupidités les plus basses, et les lettres se sont chargées du soin d'en favoriser V essor. Toutes les mauvaises passions se donnèrent rendez-vous dans la boîte de l'hôtel des postes, véritable boîte de Pandore d'où s'échappent chaque joui- des semences de haines, de jalousies, de vengeances, et au fond de laquelle quelques missives d'amour et quelques pages écrites par l'amitié représentent seules cette espérance qui se trouve au fond de toute chose icibas.

Mais sans vouloir en ces lignes instruire et faire le procès à cet art ingénieux que nous transmit Cadmus, voyons si ces petits carrés de papier écrits et pliés que l'on nomme lettres, par leur aspect et leurs formules sacramentales, ne nous instruisent point des travers, des petitesses, des prétentions et du caractère même de leurs auteurs.

Il n'y a pas bien longtemps que les lettres, pour la plupart, étaient pliées dans la même page où elles étaient écrites; l'enveloppe était chose rare, réservée aux chancelleries d'Etat, aux riches seigneurs, en un mot, aux gens du grand monde ; mais le progrès est encore venu marquer sa griffe sur cette coutume patriarcale, et l'enveloppe est descendue à un prix si modique que le moindre courtaud de boutique aujourd'hui fait endosser à sa prose et recouvre ses barbarismes d'élégants paletots confectionnés en papier et dérobant aux regards ces formes de lettres primitives, si pittoresques, si ingénues, qui annonçaient de suite le genre d'écrivains dont elles émanaient ; à peine si de temps à

autre on reçoit encore de ces missives carrément campées ou taillées en losanges, dont les plis supérieurs mal joints étalent un pain à cacheter qu'ils ne recouvrent qu'à moitié et sur lequel apparaissent quelques piqûres d'épingles en guise de cachet; à peine si l'écriture barbare et la faute sacramentale de Mosien naïvement affichées au péristyle de quelques billets nous révèlent l'espèce de correspondant à laquelle nous avons affaire ; les lettres ont donc perdu de leur candeur quant à leur aspect devenu tous les jours plus uniforme ; on ne peut savoir en les ouvrant si elles contiennent une invitation de bal ou un compte de tailleur, et la note d'une blanchisseuse vous arrive couverte du même domino que les assurances de l'amitié.

Je déplore pour ma part cette figure banale, ce costume identique qui, à la vue, ôte toute individualité extérieure à nos correspondants ; il faut les déshabiller pour les connaître, tandis qu'autrefois ils sortaient des mains du facteur pour entrer dans les nôtres avec une nudité naïve qui rappelait Y âge d'or et le siècle de Rhée, et l'on peut dire en parodiant Molière :

Je ne reconnais plus sous sa belle enveloppe Le billet du palais de celui d'une échoppe.

Le cachet même ne peut servir de fil pour nous guider dans le dédale de nos suppositions à ce sujet, tant chacun prend des armes pour se faire respecter, tant des couronnes de toutes formes s'incrus-

tent sur des cires de toutes couleurs; tant on se perd dans les champs d'azur et de gueule où le moindre Israélite enrichi plante et fait pousser sa roture, endimanchée de blasons et de quartiers.

Puis, pourquoi placarder sa noblesse sur tant de lettres qui la démentent ? Que d'enseignes trompeuses, que de titres fallacieux ! Ah ! trop souvent ces marques d'une grandeur passée ne servent qu'à couvrir une bassesse présente, et ces glorieux blasons conquis par des actions d'éclat ou par des vies honorables et pures ne servent plus qu'à masquer les vues étroites, les projets vils contenus dans les missives dont ils deviennent alors les insidieux complices.

- Le pain à cacheter disparait peu à peu, et la cire lui dispute tous les jours avec plus d'avantage le droit de sceller les lettres. (Je pauvre pain! il était de si bonite pâte qu'il s'amollissait avec facilité à la vapeur de l'eau chaude des cabinets noirs, et, gardien infidèle des secrets qui lui étaient confiés, il était la cause de bien des complots éventés, de bien des disgrâces inattendues ! Aussi est-il un exemple de plus qu'en bonne politique rien n'est si nuisible que de s'attendrir, et, sous ce point de vue, il a mérité sa disgrâce et l'abandon dans lequel le laissent la diplomatie, Tintrigue et l'amour.

Mais il n'y a pas longtemps que le règne de la cire fut ébranlé par l'apparition de petites oublies gélatineuses de mille couleurs, sur lesquelles étaient étalés des emblèmes et des vœux candides, tels que bonjour, bonsoir, adieu, bonne nuit, au revoir, etc.

Cette bienveillance simple et primitive n'a point empêché ces oublies de disparaître, attendu qu'en se séchant elles se détachaient des plis qu'elles unis- . saient et confiaient ainsi la missive ouverte à la discrétion tout à fait suspecte des buralistes et des facteurs de la poste.

L'enveloppe décachetée, la lettre même s'offre à nous ; autrefois elle se prélassait sur du papier à grand format avec lequel l'amour et l'amitié avaient leurs franches coudées et pouvaient se livrer à de larges et longs épanchements ; aujourd'hui il n'en est plus ainsi : jamais on ne fit plus de papier et de lettres, mais jamais ils ne furent plus bornés dans leurs limites, et si peu que l'écriture soit grosse et allongée, la plume arrive en trois ou quatre enjambées aux honneurs de la salutation ou à la considération parfaite nécessitées par le nec plus ultra de la dernière page. Cette contrainte d'être bref, ce laconisme imposé par l'espace a bien son mérite sans doute ; cela tient en bride la phraséologie, cela force à la concision ces ennuyeux diseurs de rien, qui se noient dans un océan de paroles oiseuses ; mais aussi cela sert à merveille l'impertinence de ces gens du bel air qui, obligés par la politesse d'écrire à ceux que Madame de Sévigné appelait si cavalièrement la maraudaille, s'en tirent avec quelques lieux communs de kaoutchouc allongés sous leur plume dédaigneuse, et parmi lesquels les banalités complimenteuses et finales occupent le plus vaste emplacement, au moyen de quoi leurs lettres est remplie presque avant d'être commencée, et sans qu'elle témoigne

d'autre chose que de l'ennui qu'ils eurent d'être dans la nécessité de la faire, et de leur envie de se débarrasser au plus vite de cette fastidieuse besogne. Ajoutez à cela que leurs écritures larges, hautes, penchées, courant dans des lignas placées à distance de peloton, ne ressemblent pas mal à des pas de géants empreints dans un pigeonnier.

J'ai fait comme tant d'autres une collection d'autographes, épidémie générale, véritable choléra littéraire qui pousse les gens à entasser pêle-mêle les écritures diverses des moindres grimauds, qu'un moment de vogue, un splendide assassinat, un empoisonnement arsénical, ou un succès dans un art quelconque, ont recommandés à l'attention des badauds, plus excusables peut-être que le commun de ces pestiférés de nouvelle espèce, je n'ai composé mon répertoire que des lettres qui m'ont été adressées et qui ont pour moi un intérêt plus réel qu'un billet de Lacenaire, quelques lignes de M me Lafarge, ou la signature de Robespierre. Je puis donc baser sur un ensemble d'exemples assez considérable mes observations sur l'écriture et siir les divers caractères qu'elle peut faire supposer.

Et d'abord les mouvements de lu main ne sont-ils pas soumis à la volonté, celle-ci n'est-elle pas l'esclave de l'âme? Pourquoi donc les formes représentatives des passions ne les annonceraient-elles pointV pourquoi les signes calligraphiques appelés à rendre nos pensées ne seraient-ils pas empreints des diverses émotions qui nous les inspirent ?

Sans doute l'enseignement de l'écriture soumis à

une méthode fixe, doit produire chez de jeunes élèves un résultat à peu près identique ; mais à mesure que leur âme se développe, le caractère de chacun d'eux s'allie à Part qui leur fut enseigné et réagit sur les formes tracées par leur plume ; à mesure qu'ils deviennent eux-mêmes, ils échappent aux règles qui leur furent imposées ; et de là vient que peu d'écritures sont parfaitement semblables même chez les divers sujets formés à la même école.

Chacun comprendra sans doute que les grands mouvements de l'âme doivent influer sur la main devenue leur organe actif et que la colère, le dépit, l'amour, la vengeance, la haine, la joie, impriment au sillage de la plume sur le papier les diverses émotions dont elles sont la cause ; le dédain, l'orgueil la suffisance, le respect, la flatterie, la tristesse peuvent aussi donner aux caractères tracés par eux un cachet particulier, une forme moins prononcée peutêtre au premier coup d'œil mais que l'observateur attentif y découvrira toujours ; de même l'état habituel de l'âme, la manière d'être, le caractère en un mot devront à la longue déteindre sur l'écriture de chacun et l'annoncer jusqu'à un certain point.

J'ai cherché à faire l'application de ces principes sur ma collection de lettres, et comme tout le monde, grâce à la manie des autographes et des facsimilé, doit avoir vu des manuscrits provenant des personnages éminents dont je vais analyser l'écriture, le lecteur pourra apprécier la justesse de mes observations à leur sujet.

Qui pourrait s'étonner en voyant les caractères

tracés par la plume de l'illustre auteur de René et à'Atala..... ces lettres hautes, monumentales, que les calligraphes nommeraient presque de la posée. n'annonçent-elles point de suite l'écrivain visant sans cesse à de grandes images et à de grands effets ? n'y a-t-il pas dans ces majuscules continues une réverbération fidèle du talent et du génie de celui qui les traça : cette écriture quasi-hiéroglyphique serait en place sur V Aiguille de Cléopâtre, ta Colonne de Pompée ou Y Obélisque de Luxor; elle me semble tout à fait en harmonie avec ces gigantesques pyramides qui ont traversé les siècles en les dominant.

M. de Lamartine porte de même au bout de sa plume le cachet de sa supériorité intellectuelle ; il y a dans son écriture fougeuse, dans ces substantifs à peine terminés, dans ses verbes inachevés, quelque chose de dédaigneux, caractère particulier au seigneur de haut lignage qui demande qu'on le comprenne et lui obéisse à demi-mot ; ils laissent percer avecune grande noblesse d'âme quelques prétentions à la noblesse du rang et des titres littéraires ; sa pensée fait couler et courir sa phrase dans des caractères à peine ébauchés sous lesquels on reconnaît une plume originairement belle, emportée par la rapidité de ses inspirations: il semble proportionner le temps qu'il emploie à écrire à la considération qu'il a pour ceux à qui il s'adresse, et comme il ne croit qu'à la féodalité du génie, il n'écrit guère aussi qu'à des vassaux ; mais quand il était secrétaire d'ambassade à Florence, organe des idées d'autrui . M, de Lamartine devait avoir une superbe main.

De 1829. époque où je reçus la première lettre de M. Victor Hugo, jusqu'en 1841, où je fus honoré de sa dernière, son écriture a subi des modifications considérables; en 1829. il écrivait sur du papier grand format; sa plume était belle mais déjà trèscursive ; ses jambages annonçaient l'innovation, la queue de ses y était flamboyante et dramatique, ses caractères très-fermes , très-arrêtés ; il visait autant alors à secouer les règles de la calligraphie que les trois unités (VAristote ; car il formait des liaisons excentriques tout à fait bizarres, ses cédilles surtout étaient romantiques au dernier point et lancées dans l'espace en manière de paraphes de la plus tournoyante hardiesse; toutefois il mettait 140 mots par page. et. comme on le voit, il en faisait bonne mesure ; mais ses lettres se sont amoindries sous ce rapport en raison de l'augmentation de sa renommée, et en 1841, un mois après sa réception à l'Académie française, il n'en mettait plus que 35 ; d'abord parce que son papier s'était fort restreint, puis parce que son écriture penchée, allongée, lâche, semble un cheval galopant à fond de train, aussi sa plume, courant à bride abattue annonce-t-elle moins son génie maintenant, que la haute position qu'il s'est acquise et l'importance qu'elle lui a donné.

Casimir Delavigne, au contraire, a une écriture sage, proprette, bien rangée, ses mots sont complets, détachés, la pureté dé sa plume annonce celle de sa muse, la raison tempère la verve de celle-ci et la fougue de celle-là ; il pensait qu'on peut être grand poète et lisible en même temps, et qu'il n'est

pas absolument impossible d'avoir un beau génie et une belle-main tout à la fois.

Moins le talent est tranché, moins il a de fougue; moins il impressionne l'âme, et plus l'écriture doit directement émaner de l'enseignement du maître de calligraphie, moins aussi elle doit subir les altérations que des passions impétueuses, des pensées ardentes, ne manqueraient point de lui imprimer. M. Ancelot en est une preuve évidente, il est le secrétaire de sa raison, et son écriture fort jolie, fort calme, très-lisible, atteste la sagesse flegmatique de son esprit ; sa plume obéit à la dictée de son bon sens, lequel, après avoir pesé tous les mots, laisse à sa main le temps de les transcrire correctement sans nuire en rien lorsqu'elle trace des lettres, à la finesse des liaisons et au moelleux des pleins. Il y a pourtant entre Casimir Delavigne et lui cette différence que le premier, beaucoup moins esclave des règles de la calligraphie, revêt quelques-unes de ses lettres de formes pittoresques, originales, qui ne sont point sans grâce ; sa plume comme son talent innove avec bonheur, et la figure qu'il donne à ses M majuscules et à ses F, est comme un représentatif de ses sages concessions aux modernes systèmes littéraires.

J'ai dû examiner d'abord l'écriture de cinq académiciens, de ces doctes qui, pour être assis dans un fauteuil, en paraissent plus grands au vulgaire et passent partout les premiers. Voyons maintenant celle de quelques auteurs qui déjà devraient faire partie de cet illustre corps, ou qui ont le plus de chances pour y parvenir. A leur tête brille Béran-

ger, dont l'Académie française peut dire dès à présent :

Rien ne manque à sa gloire, il eût. doublé la notre.

Le chansonnier du dix-neuvième siècle a une écriture ronde, pleine de grâce et de bonhomie ; elle ressemble quelque peu à celle de Jean- Jacques; tous deux furent de grand penseurs, écrivant sous l'empire de mûres réflexions ; il doit donc régner du calme dans leur manière de les fixer sur le papier, la maturité de leur génie a dû influer sur la sage lenteur de leur plume, et le mérite de leur style se retrouve presque dans leur écriture, car la clarté, la précision, la justesse et l'élégance font le charme de tous deux.

Le valet qui lance le nom de Jules Janin dans un salon, ne l'annonce pas mieux que l'écriture de ce sémillant feuilletoniste : lettres qui polkent, mots qui masurJeent, phrases qui sautent, liaisons jetées en l'air, qui s'élèvent en girandoles, ou serpentent en descendant, cahos insaisissable de feux d'artifices, fusées, soleils, gribouillage éblouissant, et, cela va sans dire, presque illisible, tel est le mode adopté par Jules Janin pour fixer ses idées au vol et courir avec sa plume après l'élan de ses saillies rapides et le mors aux dents de son imagination en délire ; il y a vraiment un rapport immédiat et sensible pour tous, entre ces digressions spirituelles, dévergondées, excentriques, bizarres, inattendues, et ces lignes furibondes, agitées, tumultueuses, tourbillon-

nantes, où la pensée cabriole accouplée avec la plume dans un galop continuel ; pour ma part toutefois, j'aimerais mieux lire vingt volumes de l'auteur de VAne mort et de'la femme guillotinée, que de déchiffrer une page de ses manuscrits.

Bien que les écritures d'Alphonse Karr et de Barthélémy soient différentes, elles annoncent toutes deux le même caractère, c'est-à-dire de la bizarrerie et de la mobilité dans Thumeur ; elles varient d'une ligne à l'autre ; la pente de leurs lettres n'est point uniforme ; tout en elles proclame qu'elles sont à la solde de talents réels mais versatiles, fantasques, capricieux ; la signature de l'auteur des Guêpes surtout, par une excentricité difficile à expliquer, tombe de haut en bas aux pieds du lecteur; on dirait un auteur qui se jette par la fenêtre la tête la première ; heureusement pour son talent qu'il ne décline pas de la même manière.

Je pourrais ajouter encore beaucoup d'observations sur l'écriture d'auteurs étrangers ; mais il me tarde d'arriver à celle de compatriotes éminents dont la Suisse s'honore, et qui lui sont chers à plus d'un titre.

Cet homme illustre, également remarquable par sa foi et par son génie, théologien par sa belle âme et littérateur par la pureté de son goût et l'étendue de son esprit, M. A. Vinet, le plus chrétien des critiques du siècle, avait une petite écriture fine, lucide, charmante et d'une égalité vraiment surprenante, c'est à ce point que, sur huit lettres que j'ai reçues de cet homme célèbre qui m'honorait de son intérêt.

de ses conseils et de sa bienveillance, il n'est aucune ligne prise au hasard qui ne soit semblable à toutes les autres; jamais la fin de ses missives ne diffère de leur commencement, jamais les traits ne changent de caractère, les lettres de pente, les mêmes mots sont de véritables frères jumeaux qu'on ne saurait distinguer tant ils se ressemblent; jamais plus ou moins de précipitation dans la main ne dénature la forme de son inaltérable écriture. Qui pourrait ne pas reconnaître à ce signe visible de sa pensée la paix de celle-ci, le calme de cette âme élevée au-dessus des agitations de la vie, cette impassibilité du chrétien que rien n'émeut au milieu des partis et des déchirements de la société qui l'entoure? Puis cette résignation qui s'efface dans l'ombre, ce beau génie voilé par la retraite et qui refuse de se mettre mieux en vue, ne se peignentils point aussi dans l'humble exiguïté de cette écriture traçant de si grandes choses, annonçant de si éclatantes vérités ? Mais la sérénité de cette âme, qui ne s'exaltait que devant les hautes et sublimes beautés de l'Evangile, n'a-t-elle point été la cause fort honorable du sang-froid peut-être un peu extrême avec lequel, comme critique, M. Vinet a parfois jugé les œuvres littéraires? je le croirais.

De Vinet passer à M me Necker*de Saussure, c'est faire, malgré la différence des sexes, un bien petit pas, car ils sont vraiment frères par le génie et la sublimité des idées ; l'auteur de Y Education progressive avait une écriture qui pouvait dire d'ellemême ce que Ch. Perrault fait dire à l'amitié :

Xà

J'ai le visage long et la mine naïve, Je suis sans finesse et sans art.

Cette âme si noble, si élevée, s'épanchait dans deç traits qui n'ont ni une mâle fermeté, ni une nonchalance féminine; ils tiennent des deux sexes comme pour proclamer que leur auteur eut toutes les vertus du sien et tous les talents du nôtre.

Jamais écriture n'annonça les caprices, les fantaisies, les excentricités d'un artiste comme celle de R. Tôpffer. Il y a du Vieaxbois, du Crépin, du Jabot dans le profil de ces lettres pittoresques, tantôt imperceptibles, tantôt gigantesques; dans ces S, véritables mâts de cocagne qui fendent un mot en deux; dans ces P majuscules qui ressemblent à un arbre dans un paysage; dans ces jambages jetés de ci, de là; dans ces liaisons pirouettantes; on dirait que la plume de cet écrivain spirituel veut peindre les choses en même temps que les mots qui les expriment ; la malice se lit dans certains traits effilés, aigus, la bonhomie dans la rondeur de certaines liaisons, et sur l'ensemble de cette écriture plane et voltige une imagination fantasque qui paraît tracer des croquis en faisant des lettres, et semble vouloir rendre ses pensées avec des caricatures. Et qu'on ne dise point que j'exagère, car j'ai donné à une aimable demoiselle, connue par sa belle collection d'autographes, une lettre de cet illustre ami, dans laquelle, après nf avoir dit mille folies, il finissait par rendre, avec de petits dessins à la plume, les

idées qui passaient au travers <\e son drolatique cerveau.

Une chose assez remarquable touchant l'écriture de Tôpffer. c'est qu'en 1831 elle était complètement différente de celle qu'il adopta plus tard ; or chacun sait qu'au début de sa carrière littéraire, le charmant auteur de la Bibliothèque de mon oncle cherchait à suivre les pas de Courrier pour le style, et de Sterne et de Maistre pour la manière de conter; son talent, quoique incontestable, n'était pas sûr de lui et visait à l'imitation de ces trois illustres prosateurs ; mais, plus tard, volant de ses propres ailes, il fut lui-même; or il y a une coïncidence digne d'observation entre cette première écriture indécise, saps caractère propre, et la seconde accentuée, pittoresque et fortement empreinte d'originalité.

Notre chaud et patriotique historien M. Zchokke a une écriture cabriolante, remplie d'action, de mouvement, dont la pente fort incertaine varie pour le moins à chaque mot, et pour le plus à chaque ligne; mais un fait curieux à y signaler, c'est que presque toutes les lettres se tiennent et semblent enfilées par la liaison comme les grains d'un chapelet ; n'y aurait-il pas là une analogie assez réelle entre l'historien qui remonte des effets aux causes, enchaîne les événements, montre les rapports qui les unissent, et ces caractères tracés par lui et qui paraissent se donner la main.

Gall affirmait qu'il connaissait les penchants des hommes aux bosses de leur cerveau ; Lavater aux traits et à l'expression habituelle de leur physiono-

mie; or je crois qu'on pourrait soutenir avec autant de vérité qu'un talent décidé, une passion forte, doivent déteindre à la longue sur la plume qui leur sert d'organe, et imprimer aux linéaments qu'elle trace un caractère particulier saisissable pour l'observateur.

J'ai cherché à faire l'application de ce système dans les remarques, que je viens de soumettre à mes lecteurs; mais il comprendront sans doute que je ne parle point ici de ces scribes pâles et sans inspirations personnelles qui écrivent pour écrire, comme ils gâcheraient du mortier ou pileraient de la cannelle ; de ces gratte-papier, commerçant, faisant des lettres-circulaires d'offres de services toujours les mêmes, ou bien tirant à la filière une écriture penchée outre mesure pour des copies d'actes payées à tant la page. Non. tous ces gens-là, interprètes des idées d'autrui, n'en ayant point d'autres euxmêmes que celle de remplir leur tâche, ont en général ce qu'on appelle une belle main ; les copistes, les secrétaires sont presque tous des maîtres en calligraphie; leur plume impassible n'éprouve aucune secousse provenant de la fougue des passions, de la fièvre de l'inspiration ou de l'impétuosité des idées; par conséquent, rien dans les lettres qu'elle trace ne saurait être le cachet d'une individualité quelconque, et ce n'est point à cette écriture que mon système peut être applicable.

Mais à mesure que la plume, quittant cet infime emploi s'élève avec la pensée dans le champ de l'in-

telligence, et qu'elle se met au service de talents originaux ou d'esprits supérieurs, elle se soustrait aux règles qui lui furent d'abord imposées, se lie avec l'imagination qui la dirige, en adopte les caprices, les formes, et traçant toujours les signes convenus de la parole écrite, leur fait néanmoins subir les mille cahotements et soubresauts de sa marche précipitée, et de là vient sans doute la détestable écriture de presque tous les hommes d'esprit.

Qu'on ne s'imagine point, toutefois, qu'une abominable écriture soit toujours le cachet d'un homme supérieur ; oh ! non, cette opinion pourrait trop enorgueillir, si elle devenait générale, des barbouilleurs de papier qui voilent sous des lettres estropiées la nullité de leur intelligence et l'insignifiance de leurs propos; mais, en revanche, une écriture rendue à dessein illisible sert à masquer une orthographe peu sûre d'elle-même ; souvent à la place où doit se trouver un participe, incertain sur son genre, son nombre ou son cas, la forme indécise des lettres redouble, on entortille dans des liaisons vaporeuses, insaisissables, l'endroit périlleux où l'on sent chanceler ses connaissances grammaticales ; le lecteur interprète alors à son gré les traits embrouillés de la plume qui a hésité devant la nécessité de proclamer hautement l'ignorance de celui qui la tenait, et qui a dérobé sa marche dans des tourbillons d'encre où elle s'est précipitée, et qu'elle-même a créés.

Le talent de l'écrivain, dans ce cas, consiste à

s'abriter sous des lettres faites en forme de liaisons, et qu'il peut nier au besoin, ou bien à se réfugier dans un affreux gribouillage qui empêche non-seulement de voir la manière dont il a écrit certains substantifs, mais encore de pouvoir les lire. Les gens du grand monde, dont la toilette est plus soignée que ne le fut leur éducation, se retranchent volontiers dans ces écritures indéchiffrables qui mettent à l'abri des singuliers suspects, des pluriels peu sûrs, des féminins mal prouvés, des masculins honteux et des substantifs enrichis de lettres ou dépouillés de celles qui sont nécessaires à leur composition régulière.

Après avoir parlé si longuement de l'écriture, il serait inconvenant de ne rien dire de l'instrument qui nous sert à la fixer sur le papier ; durant des siècles les oies nous donnèrent leurs plumes à cet effet; mais MM. Perty, Mallat et nombre d'autres se sont mis, depuis quelques années, à nous vendre les leurs; par eux, le diamant, l'or, le rubis, l'argent, l'acier, furent employés à cet usage; tous les règnes de la nature ont contribué, grâce à leur industrie, à nous armer la main de plumes brillantes, précieuses, acérées, élégantes, sous le rapport matériel du moins. Ces espèces de stylets antiques ont l'incontestable avantage de durer d'autant plus qu'il n'est guère possible de s'en servir longtemps; au bout de peu de jours d'usage, l'encre n'eu découle plus sur le papier que d'une manière intermittente, ainsi que certaines sources quinteuses,

puis leur bec. orgueilleux de sa dureté, est fort curieux : il aspire à percer la page sur laquelle on voudrait borner son essor; il s'insinue dans le faible tissu qui voudrait en vain le comprimer, et fait dé l'écrivain un graveur. Voulez-vous, à la suite de votre signature, faire un paraphe flamboyant et hardi ? voilà que vous donnez un coup de sabre au lieu de faire un trait de plume, et que le papier Veinen reçoit de la plume Perry une estafilade semblable à celles dont sont tatouées les mâles figures des grognards de l'ancienne garde impériale... Aussi je ne doute presque pas qu'ainsi que ces cordonniers qui ne vendent leurs souliers qu'à des seigneurs qui ne marchent point, MM. Perry, Mallat et leurs confrères ne débitent bientôt leurs élégantes plumes aux seuls individus qui n'écrivent pas. Elles seront réduites au rôle d'ornement et n'aspireront plus à devenir des instruments de dommages pour le papier et de damnation pour qui s'escrime à s'en servir. Et ce sera encore un progrès ajouté au grand nombre de ceux qui ont cédé la place aux bonnes et vieilles coutumes, qu'ils avaient eu l'insolente prétention de remplacer.

Enfin, lorsqu'au moyen de lettres, de mots et de phrases, l'on a épanché sur le papier son esprit souvent, son cœur et son âme parfois, on parsème sur l'encre encore humide un sable doré, bleu, gris, de toutes couleurs, grâce auquel l'écrivain le plus pâle et le plus plat donne, sinon à son style, du moins à son écriture, de la couleur, du relief et du

brillant Mais, hélas! alors qu'on répand sur les promesses de la diplomatie, sur les serments de l'amour et les assurances de l'amitié cette poudre légère, n'est-ce point jeter sur ces sentiments, souvent morts en naissant, la terre de l'oubli?

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