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UN BATIMENT ÉLECTORAL A GENÈVE

Lors de nos dernières élections, j'avais été rendre visite à une dame de nies amies ; au milieu d'une conversation qui paraissait l'intéresser elle saisit le cordon de la sonnette qu'elle tira violemment ; la domestique parut :

« Lise, dit-elle, voilà le moment où mon époux « va rentrer ; avez-vous bassiné son lit ?

« Oui, Madame, » répondit-elle en sortant.

Surpris de cet incident, je m'informai de suite de la santé de M. T

« Monsieur, me dit-elle, mon époux est robuste « pour son âge, cependant depuis bien des années « il n'a pu revenir des élections sans se trouver dans « un état fâcheux de fatigue et de contusions, aussi a entre-t-il toujours dans son lit en sortant de Saint- « Pierre. »

Madame T allait continuer la série des inconvénients électoraux subis par son mari, lorsque le

bruit de la voiture qui le ramenait se fit entendre et nous nous précipitâmes à sa rencontre.

Quelques gémissements sourds sortis du véhicule témoignaient de la justeèse des appréhensions de Madame T....; son pauvre époux pâle, suant, brisé, sortit et, s' emparant sans mot dire du bras de sa femme et du mien, se traîna péniblement jusqu'à sa couche sur laquelle il s'étendit.

« Mon ami, lui dit sa femme, il te manque un pan « d'habit!

« Il est dans la poche qui me reste, dit l'infortuné a levant aux cieux un regard plein de gratitude, « puis il ajouta, et du moins, ma bonne amie, mes « membres sont au complet ! ! »

Comme je ne me jugeai point indispensable dans l'inspection que M me T.... allait faire de son mari et dans les soins qu'elle se préparait à lui donner, après quelques mots de condoléance adressés à tous deux, je les quittai.

Ah certes ! parmi les nombreux citoyens qui aujourd'hui applaudissent à la fondation d'un bâtiment électoral, je suis assuré que ceux qui, ainsi que M. T.... laissaient à Saint-Pierre en même temps leur vote dans l'Urne et leurs pans d'habit dans la foule, ceux-là, dis-je, ne sont pas les derniers à se féliciter de la création prochaine de cet indispensable monument.

Oui, si Jésus chassa les vendeurs du Temple, il n'y aurait certes pas toléré des électeurs pareils à ceux qui ont souillé de plus d'une manière la plus belle de nos Eglises.

Puis, comme ce bâtiment construit en vue de l'utilité générale intéresse tous les citoyens, il me semble que chacun d'eux peut et doit même donner son opinion à ce sujet. Voici donc la mienne :

Je désirerais d'abord que ce local fût d'autant plus vaste que notre population s'accroît chaque jour, et parce que nos diverses élections religieuses, civiles, scientifiques, pourraient s'y opérer; sans compter celles que la jeunesse et l'enfance dans ce siècle d'émancipations précoces, devront bientôt y faire elles-mêmes, de leurs maîtres d'écoles et de leurs régents. Mais je voterais surtout et avant tout pour qu'il s'y trouvât une salle vaste bien aérée en été, chaude en hiver, exclusivement réservée aux orateurs de nos divers quartiers , qui, lorsqu'ils éprouveraient l'impérieux besoin de haranguer et d'impressionner la multitude, lui donneraient par affiches un rendez-vous public dans ce forum de l'éloquence populaire.

Rien, ce me semble, n'humilie autant la faconde de nos innombrables tribuns que la nécessité où ils se trouvent de l'exhaler en plein vent du haut d'une fontaine, d'un banc, d'une borne, d'un tonneau, du sommet de tous ces ignobles engins qui haussent mieux l'orateur dans la rue que dans l'opinion publique.

Oh! s'il pouvait se dresser un inventaire exact des pertes que ce funeste état de choses a fait subir aux amateurs des discours populaires, combien l'on serait surpris en voyant leur nombre et leur importance 111

Que de périodes cicéroniennes déchiquetées par les gémissements du vent ou par ceux d'un orgue de barbarie ! que de mouvements oratoires foulés sous le piétinement des chevaux, ou brisés par le bruit retentissant des chars ! puis combien de fois de perfides averses sont venues enlever aux tribuns leurs auditeurs trempés , qu'elles dispersaient et mettaient en fuite, au risque d'éteindre en eux le feu civique que de brûlants discours avaient allumé.

Combien de brillants exordes, de pathétiques péroraisons perdues au sein des mille rumeurs de la voie publique, que de phrases véhémentes et passionnées emportées par le souffle brutal de nos bises, bien loin de ceux à qui elles étaient destinées !

Puis, je le demande, est-il convenable, quand des démocrates furieux s'efforcent d'ébranler les trônes des souverains de l'Europe, en leur déclarant la guerre, qu'ils se sentent eux-mêmes vacillants et titubants sur les misérables tréteaux d'où les foudres de leur parole s'élancent pour renverser des despotes I Est-il convenable que leur auditeurs aussi mal à l'aise qu'eux, restent plantés des heures durant, leurs pieds dans la boue, le nez au soleil, tiraillés par la foule, et recevant dans les côtes, l'estomac ou le bas-ventre des horions sans nombre qui les 1 arrachent brusquement à leur extatique admiration et leur infligent des souffrances physiques presque aussi réelles que les maux politiques signalés par le légiste furibond hurlant sur la borne d'un carrefour.

C'est dans ce vaste local que devront se rencon-

trer ces ardents démocrates qui ne vivent que d'émotions politiques, sans cesse à cheval sur la chose publique, déjeunant de notes, dînant de dépouillement de scrutins, sacrifiant noblement leurs propres affaires à celles dix forum et s'informant plus volontiers de ce qui se dit dans nos conseils que de ce qui bout dans leur marmite, gens dignes d'admiration, comme aussi d'écouter, dans un milieu confortable, les allocutions civiques dont ils sont friands, et que dorénavant ils pourront ouïr sans perdre une syllabe et sans perdre leur santé, mais je n'oserai dire sans perdre leur temps.

Le portier de l'établissement serait autorisé à y organiser des banquets à trente sols par tête pour les démocrates assez nombreux qui trouvent un peu creuse et coriace la faconde de leurs orateurs et qui ne sont pas fâchés d'y joindre quelque chose de plus substantiel; pour ces gens-là le demi-pot et V omelette sont le complément obligé de toute discussion politique, et c'est avec peine qu'on les a vus s'attabler dans Vhospice des vieillards pour délibérer sur la chose publique, car de mauvais plaisants, en les voyant se loger là, ont pu les dire plus ou moins entachés de radotage et d'appauvrissement d'esprit.

Mais il est aussi une classe d'électeurs de laquelle il serait injuste de ne pas s'occuper, je veux parler de celle qui, ayant moins de force dans les arguments que dans les poignets, donne plus de coups de poing que de raisons en faveur de ses candidats,

classe un peu primitive, sans doute, un peu retardée

dans sa civilisation, mais à laquelle il faut aussi songer dans la construction de notre bâtiment électoral.

Je désirerais donc qu'une salle de l'établissement fût consacrée aux luttes corporelles de ceux qui, n'ayant aucune instruction à mettre au service de leur parti, le soutiennent néanmoins en jouant avec avantage des pieds et des mains ; le local qui leur serait destiné se nommerait

Salle de» boxes électorale»

Là, présiderait un maître dans l'art du pugilat et ceux qu'il déclarerait vaincus devraient voter avec leurs vainqueurs.

L'établissement jouirait d'une pharmacie à laquelle seraient attachés deux pharmaciens tirés de nos milices ; un vaste magasin de charpie serait annexé à la Salle ; les assaillants seraient libres d'apporter les vulnéraires dans lesquels ils auraient le plus de confiance, Y homme du Vnache 1 devrait se rendre chez le portier de l'établissement aux jours des luttes électorales, afin de vaquer au rhabillage des membres luxés et compromis dans le local. Ce local aurait l'immense avantage de soustraire à la vue des gens sensés et sensibles les actes sauvages qui se produisent souvent sur nos places publiques, ce serait comme la part du feu faite à la classe la

1 Chirurgien de campagne en grande vogue.

plus énergique de nos débats, et je crois qu'en la circonscrivant ainsi dans un espace dont les étrangers seraient exclus avec soin, on leur voilerait tout à la fois la partie la plus forte de nos électeurs, mais aussi le côté le plus faible de nos élections.

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