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UNE MÉSAVENTURE DE J.-J. ROUSSEAU

Il y a vingt-cinq ans que mourut à Genève M.

François Rousseau- Valton, cousin du philosophe de ce nom. Peu de jours après son ensevelissement, sa femme, elle-même à l'agonie me fit appeler auprès d'elle ; je me rendis à son invitation, et d'une voix déjà fort affaiblie, elle m'adressa ces mots :

« Sur l'autorité d'un journal de Londres mal informé, les papiers français viennent d'annoncer, dans la personne de mon époux, la mort du dernier parent de Jean- Jacques. — Or, je tiens beaucoup à ce que mon fils, âgé aujourd'hui de dix-huit ans, ne soit pas déshérité à son entrée dans le monde du prestige d'une illustre parenté qui peut l'aider à y faire son chemin. Il existe de plus un cousin de Jean- Jacques, copsul français à Alep, ayant lui-même six enfants. Veuillez en votre qualité de journaliste genevois, vous intéresser à ma réclamation, et la faire parvenir aux feuilles françaises qui viennent de con-

sacrer une erreur qu'il m'importe de redresser dans l'intérêt de l'avenir de mon fils. »

Je fus ému de la sollicitude de cette mère mourante, et je lui promis de faire parvenir sa rectification aux divers journaux, qui effectivement publièrent, peu de jours après, la lettre que je leur adressai à ce sujet.

Il restait donc à cette époque, huit personnes parentes de Jean-Jacques Rousseau et portant son nom ; de plus, il existe encore dans Genève plusieurs familles liées par le sang à celle du philosophe, et je crois m'honorer moi-même en déclarant que la mienne est de ce nombre.

Mon grand-père, J. Petit-Babault, était, par son épouse, cousin de Jean-Jacques, qui vint lui-même, en l'année 1754, habiter la maison de campagne du premier aux Eaux- Vives, lieu d'où sont datées quelques-unes des lettres de Rousseau.

Mon grand-père était fort amateur de la pêche, et il proposa au philosophe de lui en faire goûter les plaisirs. Après s'être fait un peu tirer l'oreille, celui-ci y consentit, et ce fut par une belle matinée d'août que ces messieurs, montés sur un bateau manœuvré par quatre vigoureux rameurs, s'avancèrent sur le petit lac, munis des engins nécessaires pour prendre le poisson.

Tout alla pour le mieux tant que la nacelle, rasant la côte, offrit à Jean- Jacques le panorama des vertes campagnes qui passaient rapidement sous ses yeux ravis ; mais, arrivés sur le théâtre liquide des évolutions nautiques, quand ces messieurs se furent

mis à pêcher, il fallait voir les contorsions, les inquiétudes du pauvre Jean-Jacques, sans cesse angoissé par l'équilibre suspect du bateau, dont le centre de gravité changeait, il est vrai, à chaque instant, et qui lui semblait devoir indubitablement chavirer.

En effet, je dois le dire, soit pour initier mes lecteurs aux manœuvres de pêche, soit pour excuser à leurs yeux les terreurs de notre célèbre compatriote, voici ce qui a lieu dans le bateau où Ton fait ce qu'on appelle des traits. Alors qu'on a mis à l'eau plusieurs filets à la suite les uns des autres, et de manière à décrire avec eux un demi-cercle, le bateau entre dans le centre de la courbe tracée, et alors commence un infernal charivari : deux pêcheurs battent l'eau avec leurs avirons, un autre jette de grosses pierres de tous côtés, un quatrième donne des coups au fond du lac, et en remue le gravier et les cailloux avec une longue perche : plus le bruit est monstrueux, les mouvements pressés et l'onde agitée, plus s'augmentent les chances de succès. Mais on conçoit que le grave auteur dut trouver un contraste inouï entre ce genre de divertissement et le calme inspirateur du cabinet. Aussi Jean-Jacques étourdi, pâle, trempé, effrayé, conjura-t-il mon grand-père de terminer son supplice ; car tantôt un aviron agité dans les airs aspergeait le philosophe de pied en cap, tantôt un rameur lui marchait sur les pieds en se portant vivement d'un point à un autre, ou bien il recevait une bourrade dans l'esto-

mac, ou bien encore le bateau penché outre mesure lui inspirait de légitimes terreurs.

Touché des angoisses successives de son illustre cousin, mon aïeul, pour y mettre un terme, décida que l'on passerait à la pêche aux tordions. Cette seconde manière est effectivement moins agitée et moins bruyante. On y procède au moyen d'un petit faisceau' de joncs liés avec une ficelle qu'on laisse pendre dans l'eau par une de ses extrémités, à laquelle sont attachés quelques morceaux de plomb pour l'empêcher de surnager, au bout est un hameçon, auquel on empale une sardine vivante qui sert d'amorce aux brochets. La sensibilité de Rousseau fut fort éprouvée alors qu'il vit ces jolis petits poissons, accrochés par le ventre à la ficelle, descendre en tournoyant dans les ondes pour y aller tenter la voracité de nos requins d'eau douce.

Il commença à faire, sur ces intéressantes victimes d'un féroce plaisir, des phrases aussi longues que le fil auquel elles se débattaient suspendues : les ouvriers de mon aïeul l' écoutaient sans trop le comprendre, et n'en continuaient pas moins leurs barbares apprêts, à la grande indignation de l'éloquent avocat des sardines. Puis, tous les torchons mis à l'eau, on attendit le résultat de l'opération.

Alors qu'un brochet a happé l'amorce, il descend au fond de l'eau pour la digérer tranquillement, non sans entraîner la ficelle qui fait tourner le torchon en se dévidant : des gerbes de gouttes d'eau jaillissent dans les airs et annoncent la prise. Ce spectacle, quand il a lieu au soleil, est d'un effet

très-pittoresque, et d'autant plus gracieux pour le pêcheur expérimenté qu'illui fait connaître l'espèce et le poids même du poisson qui se débat ainsi.

Au premier brochet pris de cette manière, Jean- Jacques s'aperçut que l'hameçon ainsi que la sardine avaient été complètement engloutis par le vorace animal, dont la gueule béante ne laissait voir que le fil qui se perdait dans ses entrailles. Alors, indigné et prenant une voix sourde, concentrée, impossible à traduire que par une horreur profonde, il dit à mon grand-père : — C'est donc par ses intestins que ce malheureux poisson a été tiré du fond de l'eau jusqu'ici? — Hélas! oui, fit mon grand-père avecl'accent de l'impatience moqueuse que lui faisait éprouver son trop sensible parent ; mais si ce spectacle vous émeut ainsi, je puis vous déposer sur la rive, et vous reprendre quand la pêche sera terminée.

Jean- Jacques éprouva, à cette proposition inespérée qu'il accepta, le plaisir le plus vrai qu'il eût ressenti depuis son embarquement malencontreux. Le bateau prit la direction du rivage ; mais mon aïeul, mécontent d'interrompre la pêche et ayant avisé une pierre plate de quarante pieds carrés élevée au-dessus de la surface de l'eau, proposa au philosophe de l'y déposer jusqu'à la fin de ses opérations. Celui-ci, qui se serait cramponné au récif le plus ardu pour échapper à ses angoisses, sauta avec joie sur le rocher sauveur, qui, situé en face du gracieux coteau de Ruth, permettait à l'amateur de la nature de contempler à son aise l'une des plus

verdoyantes rives du Léman. Laissons mon aïeul savourer en plein l'agrément de sa pêche, et voyons ce que devint l'auteur d'Emile. D'abord, il se livra avec délices au plaisir d'analyser et d'observer le magnifique paysage étalé devant lui ; puis un chaud soleil d'août s'élevant de plus en plus, il sentit l'inconvénient de se trouver exposé à ses rayons sans pouvoir recourir à aucun abri sur la dalle brûlante où il se trouvait. Quelques gouttes de sueur; qui découlèrent de sa tête enflammée l'engagèrent à tremper son mouchoir dans l'eau pour s'en asperger le front. 11 ôta son habit qu'il suspendit au bout de sa canne pour s'en faire un parasol, puis il dut songer à tous les héros et héroïnes délaissés sur d'âpres rochers. Prométhée, Philoctète, Ariane, Circé, Andromède, Robinson, roulèrent tour à tour sous son occiput embrasé. Pour sortir d'une situation toujours plus cuisante, il jeta les yeux de tous côtés afin de découvrir le bateau dont il était sorti avec joie, mais où il désirait rentrer maintenant; il l'avisa dans le lointain, et d'une voix dolente il se mit à crier : — Cousin! cousin!

Si mon grand-père n'était pas très-tendre à l'endroit des sardines et des brochets, il sut toujours compâtir aux douleurs de ses parents. Il entendit les accents désolés de Jean-Jacques et vint mettre un terme à sa torture. Celui-ci, remonté sur le bateau, tourna vers mon aïeul un visage rougi par le soleil et trempé de sueur, et lui dit, d'une voix grave et sévère : — Cousin, si vous me parliez encore de partager avec vous ce que vous appelez les plaisirs

de la pêche, soyez certain qu'à cette proposition je resterais sourd comme la pierre sur laquelle vous venez de me laisser trois heures !

— Moins dix minutes, répondit mon aïeul en regardant sa montre et en souriant.

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