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LA POULE AU POT

« Je veux qu'il n'y ait aucun paysan de mon « royaume qui ne mette chaque dimanche la poule « au pot. »

Telle fut la promesse que Henri IV fit au peuple français, alors que, remonté sur un trône encore chancelant au choc des guerres civiles, il voulait le raffermir par le moyen de ces perspectives riantes que les chefs de parti offrent toujours à ceux dont ils veulent capter la faveur. Mais si bon que fût Henri, si révérée que soit encore sa mémoire, il avait beaucoup de sang gascon dans les veines, de sorte que le pot de ses paysans attendit en vain sous son règne la poule qui devait y cuire ; un malin plaisant de l'époque fit à ce sujet une épigramme qui se terminait ainsi :

Par tes propos dorés tu sais te faire aimer ; Mais quand la poule au pot sera-t-elle donc mise ? Depuis le temps que tu nous Tas promise Tu ne fais que la plumer.

Ce qui n'empêcha pas le bon Henri d'être un vert galant, un excellent convive et un fort joyeux compagnon, jouissant enfin lui-même de la charmante destinée dont il désirait aussi doter ses sujets.

Arrêtons-nous ici quelques instants pour examiner la nature de la promesse que Henri avait faite à son peuple, et remarquons d'abord qu'il ne s'engageait à donner à ses partisans ni de l'argent, ni des places, ni des droits.

1° De V argent, parce qu'il n'en avait point à cette époque, où il était gueux comme un rapin ; ses pourpoints étaient troués aux coudes, lui-même faisait fort maigre chère, et sa table était veuve des flacons de Champagne qu'il affectionnait.

2° Des places, parce qu'il n'aurait pu en donner à chacun; puis il savait qu'à l'ordinaire on se fait de chauds ennemis de ceux à qui on les refuse et à qui on les ôte, sans se faire des amis aussi bouillants de ceux à qui on les accorde ; ensuite parce que le roi ne pensait pas que le meilleur moyen d'affermir son royaume fût d'enlever des charges à des gens qui en avaient déjà acquis l'expérience pour les faire remplir par d'autres qui ne l'avaient point.

3° Des droits; ma foi! j'en suis honteux pour le peuple français d'alors, mais il paraîtrait qu'il n'avait pas le sentiment bien développé de la dignité de l'homme, puisque leur roi cherche à les rallier à son panache blanc en leur offrant bourgeoisement la paix et le repos, qui leur permettrait de se livrer à leurs travaux de manière à mettre une poule au

pot tous les dimanches; il ne leur parle pas de suffrage tiniversel ou de tout autre droit d'élire leurs magistrats; il paraîtrait que ses sujets prisaient plus dans ce temps les jouissances matérielles de la table que les joies du vote et les privilèges du scrutin.

Afin de les excuser de mon mieux à cet égard, voyons les avantages qui, d'une part, furent promis à ces campagnards sensuels et grossiers, et de l'autre ceux qui sont accordés à ces villageois émancipés qui jouissent du noble privilège de se mêler aux intrigues électorales de notre canton une fois tous les trois ans.

Voilà donc, d'un côté, des cultivateurs auxquels on promet, avec le beurre nécessaire à leur accommodage, cent cinquante-six poules pour trois ans, à raison d'une par semaine. En conscience, pour peu que les poules fussent grasses, ce cadeau n'était pas à dédaigner, et le droit de les manger a bien son mérite ; il peut soutenir, engraisser, réjouir des gens appelés à de rudes travaux, auxquels ce morceau délicat peut sourire presque autant que le bénéfice d'une votation.

D'un autre côté, voici des fermiers citoyens d'Hermance (par exemple) auxquels on concède le privilège de venir une fois tous les trois ans, à leurs frais, dans la petite ville de Carouge, pour y participer à l'élection des députés au Grand Conseil; certes, c'est une éminente prérogative, sans aucun doute, mais elle n'est pas tout à fait gratuite. En effet, le fermier d'Hermance, cômme pour se mieux

pénétrer de l'étendue du pays aux destinées duquel il va présider, le traverse d'un bout à l'autre; après ce petit voyage, qui lui prend une matinée, il vote ; mais la route ayant ajouté à son appétit et les débats électoraux à sa soif, il apaise l'un et l'autre à l'auberge, puis revient chez lui après avoir perdu sa journée et payé les frais de sa nourriture et de celle de son cheval ; en sorte qu'il ne serait pas tout à fait impossible que les restaurateurs de Carouge tinssent davantage au bénéfice d'héberger les électeurs que ceux-ci ne tiennent à l'élection elle-même. Et maintenant, pour comble d'horreur, n'y auraitil point, hélas! quelque fermier d'Hermance avili, indigne des bénéfices d'une civilisation aussi avancée que la nôtre, qui éprouvât l'infâme tentation de préférer 156 poules au bulletin qu'il jette tous les trois ans dans l'urne électorale!!! Je n'en jurerais point!! ! Indignité! ! !

Ajoutons bien vite alors, pour lui épargner ce coupable désir, que ces 156 volailles furent seulement promises par le roi de France, et que ce vert galant, non-seulement ne tint pas ce gastronomique engagement, mais encore changea de religion et abandonna les protestants qui l'avaient soutenu dans ses prétentions au trône, en tenant le propos un peu leste que Paris valait bien une messe. On le voit, le roi Henri, comme tant d'autres chefs politiques, caressait la chèvre catholique et le chou protestant, faisant bon marché des deux cultes. Les yeux de Gabrielle d'Estrée et ses intérêts poli tiques opérèrent sa conversion bien mieux qu'une sincère croyan-

ce ; et peut-être trouverait-on, sans chercher bien loin, des gens qui comme le Béarnais pèchent des partisans dans Rome et dans Genève tout à la fois : le matin baisant la mule du Pape, et le soir embrassant Calvin.

Hélas ! Henri, ainsi que tous ceux qui avant et après lui cherchèrent à dominer les hommes, promit monts et merveilles à ceux qu'il voulait amener à son parti; et sans remonter plus haut que notre siècle, et sans chercher plus loin que chez nos voisins, combien de poules au pot furent montrées de loin aux peuples affriandés qui ne mirent jamais la dent sur cet appât culinaire !!

Napoléon promit la gloire, et après en avoir donné à foison à la France partout victorieuse, Y aigle, emblème de sa puissance, plumée par l'Europe liguée contre elle, fut laissée par lui plus chétive encore que l'abeille des Bourbons à laquelle elle avait succédé.

La Restauration promit une Charte-modèle ; suivant un prince beau diseur, elle ne changeait rien en France, où il n'y avait qu'un Français de plus ; pourtant il y eût bientôt deux milliards de moins, l'un payé aux ennemis qui s'en allèrent, l'autre aux amis qui revinrent. Or, la Charte la plus représentative vaut-elle deux milliards ?

Enfin, après les trois journées, Louis-Philippe fit à l'hôtel de ville un programme de ses poules au pot; mais la force des choses l'a empêché de les livrer aussi vite et aussi dodues qu'il les avait promises, car le budget des dépenses s'est accru avec les liber-

tés publiques; mais en revanche, il a donné un vieux coq aux Français coq bien vieux, en effet, puisque c'était le coq gaulois; encore ne l'a-t-fl mis que sur leurs drapeaux et jamais dans leurs marmites.

Et maintenant, bons peuples de tous les temps et de tous les lieux, à Dieu ne plaise que je ne vous engage point à marcher sans cesse vers l'amélioration successive de toutes nos Chartes ; mais défiezvous de ces grands sabreurs de vieilles fondations nationales, qui, sous prétexte de nous construire un avenir fantastique, démolissent pièce à pièce tout notre passé, et vous annoncent pour prix de votre confiance en leur savoir-faire un paradis politicoterrestre, vous faisant des promesses contradictoires dont l'accomplissement de l'une exclut celle de l'autre ; proclamant une grande économie dans les finances tout en élevant le salaire des charges publibliques, et qui se feraient forts d'accorder sous le même ciel de la pluie aux agriculteurs et du soleil aux potiers, une concorde générale et des procès à tous les avDcats, etc., etc. En vérité, je vous le dis, soyez en garde, bons peuples, contre tous ces tableaux fallacieux, et répondez à vos jongleurs quand ils prophétiseront, pour vous séduire, des ruisseaux de lait, des fleuves de vin et force cailles rôties : A d'autres! à d'autres! nous avons lu l'histoire ; poule . au pot ! poule au pot ! poule au pot !!!

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