BELL K FONTAINE
Parmi les souvenirs du jeune âge il en est de si vifs, de si purs, que la vieillesse la plus oublieuse même, ne pourrait les voir s'évanouir dans l'ombre d'un lointain passé : au sein d'une multitude de faits moins saillants qui s'enfoncent dans notre mémoire, ils s'élèvent et surnagent pareils à ces rochers de la grève qui semblent grandir alors que la marée en s'abaissant rend plus sensible leur élévation sur les bords de la mer.
Ainsi bien des événements, qui entourèrent les jours riants de mon enfonce ont pâli et leurs traces sont effacées dans mon esprit, mais rien n'en pourrait bannir mes visites et mes séjours à Belkfontaine, maison de campagne que possédait au bas de Cologny, mon oncle, M. Pierre Tingry. Celui-ci, originaire de Soissons, vint à Genève encore jeune. Elève et répétiteur du cours de chimie que le célè-
bre Rouelle donnait à Paris, il arriva dans notre ville précédé d'une brillante réputation de savant ; devenu l'associé de M. Le Royer dont il releva la pharmacie, il acquit en peu d'années une fortune honorable, acheta une délicieuse propriété sur les bords de notre lac, y fit construire une jolie habitation et là, entouré d'une épouse qu'il idolâtrait, d'une belle-mère pour laquelle il fut sans cesse un fils rempli d'égards, d'une nièce qui lui était dévouée, puis de domestiques et de fermiers dont il s'était fait chérir, il coula l'existence la plus environnée de sympathie et de considération, la plus heureuse que notre monde puisse procurer à un mortel. Sa campagne, que baignaient les eaux du Léman, en longeait les rives ; au-dessous de la terrasse était un port où se balançaient deux jolies nacelles, au moyen desquelles mon oncle muni de filets se faisait un plaisir de la pêche et conservait les poissons qu'il capturait, dans un bassin où coulait la source abondante et fraîche qui avait donné le nom de Bellefontaine à la campagne.
C'est là, dans ce milieu de paix, d'union, de plaisirs faciles et vrais que Pierre Tingry travaillait tantôt dans son cabinet comme savant, tantôt dans son jardin comme horticulteur, partageant son existence entre les jouissances de l'étude qui firent sa gloire et celles de la nature et de l'amitié qui entourèrent et épurèrent sa félicité terrestre.
Professeur et membre de notre Académie, mon oncle Tingry était pour moi enfant, un être à part, auquel j'avais voué un respect admiratif sans bor-
nés ; en effet il était lié au commencement de ce siècle avec tout ce que notre patrie possédait à cette époque d'hommes savants et distingués; les Ch. Bonnet, les Pictet, les De Saussure, les Maurice, les De Candolle, étaient ou avaient été ses amis ; je voyais arriver chez lui les magistrats les plus considérés possesseurs de villas voisines de la sienne, tous les étrangers de marque venaient le visiter, il aimait à les recevoir à sa table et leur faisait d'une manière charmante les honneurs de sa maison ; son cabinet d'histoire naturelle était l'un des plus riches et des mieux fournis de la Suisse, jamais je n'y entrais sans admirer étalés derrière des vitrines superbes, des minéraux magnifiques, des cristaux éblouissants, des bocaux contenant dans l'esprit de vin mille choses mystérieuses et phénoménales ; comme pour mettre le comble au culte que je rendais à cet oncle divinisé par moi, il fut nommé par le gouvernement français pour aller, avec M. Pictet, professeur de physique, analyser un aérolithe près de Besançon; cette mission qui me semblait presque céleste le grandit à mes yeux de plusieurs coudées, alors qu'il en revint avec l'analyse faite par lui de cette pierre tombée des nues; enfin un jour de promotions, j'entendis dans le temple de St-Pierre un long discours que prononça cet oncle déjà si haut placé dans mon admiration : Oh ! pour le coup, je le crus prophète!! car les discours publics étaient à * cette époque des événements ; les tribunes démocrates et le régime représentatif ne leur avaient point ôté leurs brillants prestiges en les semant sur
la voie publique avec une telle profusion qu'elle a considérablement diminué leur prix.
Qu'on juge donc du plaisir que j'éprouvai alors que les samedis soir, la femme de chambre de Bellefontaine venait me chercher aux Eaux- Vives où je demeurais, pour aller dans ce séjour béni passer le dimanche au milieu de tous mes bons parents.
Je vois encore la route que nous faisions pour arriver à cette riante demeure, elle bordait sans cesse le lac ; mais parvenus au bas de la côte, à l'embouchure dans le Léman du nant de Frontenex^ nous devions quitter le grand chemin pour suivre un petit sentier longeant les campagnes riveraines, sentier à peine tracé sur des cailloux roulants où souvent le pied me manquait ; alors la grande et vigoureuse fille qui me conduisait, nommée Marie, me prenait sur ses épaules et me tirait du mauvais pas. Mais arrivés au bas de la propriété de mon oncle, celui-ci avait fait construire un gradin maçonné au bas du mur de soutènement de ses terres, sur lequel je m'avançais avec confiance à l'ombre d'une magnifique allée de platanes dont les branches surplombaient le bord de l'eau.
A partir de ce moment, débarrassé de toute crainte, je pouvais me livrer à mille amusements au sein de la fraîche nature qui m'environnait.
C'était d'abord les rayons du soleil qui. traversant l'onde tranquille et bleue du lac, venaient scintiller sur les écailles argentées d'un essaim de perchettes nageant à la suite les unes des autres; j'admirais leur dispersion soudaine quand je lançais une pierre
au milieu d'elles ; c'étaient des coquilles de moules que je ramassais comme de rares curiosités; c'étaient des bécassines effrayées qui s'enfuyaient en poussant leurs petits cris vifs et perçants; c'étaient des insectes aquatiques qui me semblaient danser dans les vapeurs du soir ; c'étaient des cailloux plats effleurant les ondes, et qui en troublaient la surface aplanie par les ricochets rapides que je leur faisais faire, c'était au milieu de tous ces enchantements enfantins que j'arrivais au but où m'attendaient les caresses et les gâteries de ma grand'mère et de ma tante. Après avoir satisfait aux exigences de leur tendresse, que de visites je rendais aux vaches, aux poules, aux canards, aux pigeons, aux poissons! tous animaux de ma connaissance, à qui j'avais donné des noms, qui me paraissaient répondre à mon appel et auxquels j'aimais à porter des friandises de leur goût ; puis on me faisait l'honneur de me laisser souper à table, ni plus ni moins qu'un homme fait ; je voyais resplendir les bougies sur ce repas qu'éclairait à l'ordinaire le soleil à son déclin. Avec quelle énergie je repoussais les atteintes du sommeil qu'aujourd'hui j'appelle si souvent en vain; comme je relevais brusquement et avec fierté mes paupières alourdies qui tombaient malgré moi! quel bonheur d'être debout et de voir briller les lumières à dix heures du soir ! mais enfin après une louable résistance je montais succombant à Morphée (poétiquement parlant) dans la chambre à coucher qui m'était destinée et dont une porte s'ouvrait dans celle de ma grand'mère qui, à ma prière, ne la fer-
mait point durant la nuit pour affermir mon courage très-susceptible de s'ébranler au milieu des ténèbres, grâce aux lectures que j'affectionnais , lectures que je faisais surtout à Bell-e fontaine ; car je trouvai dans la bibliothèque de ma tante tous les romans nécessaires à l'alimentation de mes terreurs pleines de charmes. Les Mystères d'Udolphe surtout étaient mon ouvrage favori ; d'autant mieux apprécié que je devais me cacher pour le lire : c'était durant les brûlantes après-midi de l'été, alors que mes bons parents retirés dans leurs chambres faisaient la sieste, que me glissant à pas de loups près de la petite armoire contenant mes volumes chéris, j'en tirais ceux d'entre eux qui devaient captiver ma très-fiévreuse attention. Alors, cloué sur leurs pages terribles, malgré le riant éclat du jour, et le bruit des domestiques qui allaient et venaient autour de moi, je me sentais des sueurs froides qui mouillaient mon corps, et j'éprouvais le besoin de me rapprocher des personnages peints sur la tapisserie de la chambre : leur aspect calme et leur visage me rassuraient moi-même. Je me souviens surtout A'Eléonore de Eosaîba et des Pénitents noirs ; dans ce dernier livre il y a un être mystérieux qui répète souvent d'une voix sinistre, sans qu'on le voie, ces mots terribles : N'allez pas à Alfiéri la mort est dans ses murs ; ils sont adressés au héros de l'ouvrage quand il se rend au château, et ils avaient fait sur moi une impression telle, qu'ils résonnaient sans cesse à mon oreille ; ajoutez-y les scènes effrayantes d'Udolphe, dont M ,uc Anne Rad-
rt
cliffe a émaillé ses mystères, et le lecteur conviendra qu'il y avait là un bagage terrifiant, bien capable d'accabler de peur l'imagination d'un enfant. Aussi, quand ma tante, ayant achevé son somme, venait me rejoindre, surprise de me trouver pâle et tremblant, sa tendre sollicitude allait chercher bien loin la cause très-rapprochée de ces symptômes de malaise; et jamais elle ne se douta que sa petite bibliothèque fût devenue pour moi la boîte de Pandore, d'où s'échappaient ces maux passagers qu'elle dissipait en paraissant ainsi que Y Espérance.
Alors débarrassé de mon cauchemar, je courais reprendre au jardin la gaîté de mon âge que je retrouvais bien vite au milieu des fleurs, sans oublier les fruits ; car cette délicieuse campagne était pour moi comme une chaîne qui me captivait, dont le premier anneau, formé des fraises du printemps, aboutissait aux raisins de l'automne qui en composaient les derniers chaînons. Il n'était pas de saisons stériles pour mes minutieuses investigations, je connaissais le degré de la maturité des produits de chaque arbre; et comme elle n'arrivait jamais assez tôt au gré de mon envie, je me permettais souvent d'aller à sa rencontre et je lui épargnais ainsi la moitié ou le quart du chemin.
C'était plaisir d'agir ainsi avec fraises, cerises, griottes, trop nombreuses pour pouvoir être comptées ; mais la chose se compliquait avec les abricots et devenait presque impossible avec les pèches, auxquelles ma tante tenait beaucoup, et dont les espaliers étaient inspectés chaque jour par elle : de là
ma passion ardente et naturelle pour ce beau fruit, qui me faisait croire que notre premier père Adam ne fut pas tenté si fortement par une pomme et que ce fut une pêche qu'Eve lui présenta.
Mais c'est assez folâtrer au milieu des souvenirs de ma riante enfance, j'avais surtout en vue, quand je pris la plume pour les retracer, d'y encadrer un épisode de la vie de mon oncle, honorable pour sa mémoire et qui le réhabilitera aux yeux de ceux qui ont pu douter de ses sentiments religieux, d'après quelques événements survenus dans son utile et longue carrière.
Pierre Tingry, né catholique, ayant été faire ses études de chimie et de physique à Paris, en plein dix-huitième siècle, l'esprit sceptique et philosophique qui régnait alors dans cette capitale, influa beaucoup sur ses croyances religieuses ; il se détacha peu à peu des pratiques extérieures du culte et arriva à Genève très-disposé à adopter, en fait de religion, la plus simple et la moins chargée de cérémonies; à cet effet, il parut, sans faire une abjuration publique, se rallier au protestantisme et se montra assez assidu à la prédication des ministres calvinistes. Toutefois, très-occupé et très-sédentaire dans la pharmacie dont il était le restaurateur et le soutien, il négligea peu à peu les assemblées religieuses et ne s'y lit voir que rarement; de là des bruits peu favorables, qui le représentaient comme un incrédule et même comme un athée ; ces bruits venus jusqu'à moi, enfant, m'impressionnèrent vivement, j'étais désolé de supposer mon oncle moins
bon chrétien qu'il n'était bon parent, il avait même déchu dans la haute opinon que j'avais de lui ; il me semblait impossible qu'il ne fût pas pieux comme tous les membres de ma famille ; à commencer par ma bonne mère, pur et vrai modèle à cet égard : cependant jamais je n'avais entendu Tingry parler de la religion que pour plaisanter sa nièce, très-fervente catholique, sur son excessive et méticuleuse régularité à observer ses devoirs. Ses plaisanteries avaient confirmé en moi les bruits fâcheux que des jaloux faisaient courir sur son compte : en sorte qu'il manquait dans mon esprit quelque chose au respect que j'avais pour lui, ainsi qu'à l'attachement que devait m'inspirer cet oncle qui me comblait de bontés.
J'étais donc dans ces dispositions à son égard alors que, pour faire honneur à la fête de la navigation, il m'invita à l'aider dans ses préparatifs, car mon oncle ne laissait passer aucune réjouissance nationale dans les eaux de BeUefontaine sans la saluer de quelques coups de canon.
A cet effet, il avait acheté quatre jolies pièces qu'il mettait en batterie sur la terrasse ; puis après qu'elles avaient fait feu, il agitait dans les airs un magnifique drapeau, dont les gracieuses ondulations au sein de la fumée ajoutaient encore aux bruyantes démonstrations de politesse et de sympathie qu'il adressait de loin aux joyeuses embarcations qui passaient en face de sa campagne.
Or, c'était par un beau dimanche d'août que mon oncle, plus gai que de coutume, me fit participer à
tous les préparatifs nécessités par l'approche des barques pavoisées qui cinglaient de son côté.
C'était un refouloir ou des étoupes pour bourrer jes canons que j'allai chercher, de la poudre et des mèches confiées à mes soins et que je lui apportai fièrement : enfin, c'étaient tous ces petits services dont un enfant se charge sans cesse avec orgueil et avec plaisir que je m'empressai de rendre à mon oncle. Tout à coup, celui-ci prenant un air solennel me dit, en me montrant delà main le lac et ses rives magnifiques :
« Tiens, mon neveu, ils m'appellent impie, athée, « que sais-je moi, et pourtant c'est ici que chaque « matin, en face de cette superbe nature, je m'élève a par la prière à son divin auteur ; là, mes yeux « ravis trouvent et portent à mon âme une émotion « pieuse qui la pénètre et l'attendrit ; là, rien ne « détourne mon attention de l'acte sublime auquel « je me livre, tout semble, au contraire, m'en faire « sentir l'importance et la grandeur ; là, environné « des merveilles de la création, je ne saurais douter « du Dieu qu'elle proclame et que je viens adorer « aux premiers rayons de l'astre qui nous verse sa « lumière. Ah ! crois-tu, mon neveu, que les murs « noircis d'une église, la foule qui la remplit, les « distractions qu'on y rencontre, les bruits qui en « troublent le silence, l'horizon borné dont elle em- « prisonne les regards, l'obscurité qui l'assombrit, « crois-tu, dis-moi, que cet entourage mondain où « tout rappelle l'homme et ramène à la terre, crois- « tu que ce spectacle enfin serait de nature à m'ins-
« pirer les saintes et douces pensées qui, dans ce» « beaux lieux, arrivent sans cesse à mon esprit? »
Telles furent, à bien peu de chose près, les paroles de mon oncle et je ne les ai jamais oubliées, car elles firent sur moi une impression ineffaçable : il se trouva réhabilité dans mon estime, et depuis lors, l'ombre qui obscurcissait quelque peu le tableau du bonheur domestique dont il était environné, se dissipa tout à fait.
Une chose pourtant manqua toujours à la félicité de ce couple habitant Bellef ont aine; aucun enfant ne vint compléter sa joie et la doubler en la partageant ; ma tante, dont le cœur tendre avait besoin de s'épancher, à défaut de rejetons qu'elle aurait chéris, s'entoura de créatures d'une gentillesse contestable : outre une basse-cour riche de toute sorte d'animaux qu'elle affectionnait, elle avait une volière, une chienne, une chatte, et les soins les plus soutenus étaient prodigués par elle à ces êtres embarrassants et caressants dont elle se plaisait à observer les mœurs et à embellir l'existence : son attachement pour eux fut même poussé à ce point qu'il devint parfois incommode aux personnes qui la visitaient; les oiseaux s'égosillaient à chanter au nombre de 25 à 30, et leur voix couvrait celle des personnes, forcées pour se faire entendre, de lutter avec un tintamarre assourdissant ; la chienne appelée Diane, secouait autour d'elle tout autre chose que les diamants du petit chien des contes de la Fontaine, et son voisinage était cuisant pour moi ; quand à la chatte, nommée Doxine, jamais animal
domestique ne jouit d'immunités semblables à celles que ma tante lui octroyait, immunités contre lesquelles bien des hommps graves protestèrent souvent avec assez d'humeur ; M. Peschier-Fontane fut de ce nombre. Pasteur de Cologny, alors qu'il y venait prêcher de la ville, il dînait à Bcllefontaine et y avait même une chambre dont il pouvait disposer; c'était un homme d'une profonde piété, d'une immense érudition, et dont la conversation instructive et spirituelle m'attachait et me charmait. Un jour, Doxine, montée sur la table, après avoir reçu des caresses et des friandises de sa maîtresse, s'approcha d'un air de conquête du grave ministre et, lui passant sa queue ondoyante sur la figure, lui témoignait à sa manière le plaisir qu'elle éprouvait à le voir ; puis toujours intéressée dans ses flatteries, elle flairait et convoitait les mets que le pasteur se disposait à manger; ma tante, qui s'aperçut enfin que de telles privautés scandalisaient l'homme d'église, dit à sa chatte : Doxine descendez de la table! Alors M. Peschier, prenant entre ses mains les pieds de devant et de derrière de Doxine et la fixant à la place où elle se trouvait, répondit en souriant avec un malicieux dépit : « Madame, Doxine n'est point sur la table ; je vous prie de croire qu'elle est bien dans mon assiette ! »
Quelle foule de personnages distingués je vis dans ce charmant séjour ! A peine si je me souviens du nom de quelques-uns bien que la figure et l'extérieur de beaucoup soient restés gravés dans ma mémoire.
C'étaient MM. Pougens, de Roville, de Parny, le
général Pacthod, un capitaine des guides de Napoléon I er , dont le costume superbe et les récits pleins de feu me frappèrent doublement, et qui nous raconta la bataille de Marengo dont il revenait ; puis mesdames Mars, Contât, E. Leverd, actrices célèbres : car mon oncle se souvint toujours de sa patrie * première; il aimait à accueillir chez lui les Français de passage dans nos contrées ; je ne parle donc ici que des étrangers que je vis à Bellefontaine et nullement des savants genevois qui tous entretenaient d'intimes rapports avec Pierre Tingry.
Il me souvient surtout d'une promenade faite sur le lac avec M. le chevalier de Parny, le chantre érotique d'Eléonore et Mlle Contât, qui alors n'était pas sa femme mais allait la devenir. Les deux nacelles de mon oncle furent pavoisées de leurs plus beaux atours; l'une d'elles couverte d'un dais d'écarlate orné de franges d'or était surmontée de quatre mouchets de plumes d'autruche; c'était celle qui contenait les hôtes de mon oncle, et je me la rappelle d'autant mieux que je ne m'y trouvai point, mais bien dans celle qui suivait. Après avoir sillonné le petit lac nous déposâmes nos invités sur la terrasse de M. Hentsch à Sécheron, chez lequel ils devaient terminer la journée.
A mesure que mon enfance s'avança vers la jeunesse mes visites à Bellefontaine devinrent moins fréquentes, et bien que j'y retournasse sans cesse avec plaisir d'autres distractions absorbèrent mes dimanches ; bientôt, je partis pour faire à Lyon un apprentissage de commerce dans la maison de mon père et de mes oncles.
Revenu au bout de quatre ans à Genève, je continuais à aller voir de temps en temps mes excellents parents de Bellefontainc , qui non-seulement me reçurent sans cesse avec le même empressement et les mêmes bontés, mais encore me faisaient d'aimables reproches sur la rareté de mes apparitions. La félicité de cette maison semblait devoir être inaltérable alors que survint un événement bien triste qui la termina.
Une campagne qui bordait celle de P. Tingry fut vendue à l'un de ces êtres difficultueux et processifs qui font la terreur de leurs voisins et la joie du barreau, qui se glorifient de leurs palmes judiciaires comme un général de ses victoires, qui ne sauraient concevoir des existences privées des jouissances de la chicane et du charme des assignations, qui fondent leurs plus suaves émotions sur les débats animés d'une procédure, qui guettent un sujet de discussions comme le chasseur sa proie, et qui passent leur vie entière à encombrer de leurs droits méconnus les plateaux de la balance de Thémis.
Cet homme trouva intolérable qu'un noyer de mon oncle eût grossi outre mesure et diminué de quelques pouces la largeur d'un petit chemin bordant les deux campagnes; chemin qui, en vertu de certain titre, devait offrir un passage d'une dimension convenue.
On conçoit l'allégresse de ce Monsieur, que je nommerai Procillon, alors qu'il eut flairé dans ce noyer la matière d'un procès ; il enjoignit insolemment à
mon oncle d'avoir à abattre incontinent cet arbre
scandaleux : mon oncle, peu accoutumé à semblables injonctions, résista à celle de Procillon, qui de suite lui décocha une assignation parfaitement en règle.
Un procès s'ensuivit et P. Tingry eut la curiosité malheureuse d'aller entendre plaider l'avocat de sa partie adverse : je le rencontrai alors qu'il revenait de cette funeste audience ; je fus surpris de sa physionomie altérée et m'informai de sa santé. Je crois encore entendre sa réponse et voir l'expression désolée de sa figure : « Je suis très-mal, mon cher John, je viens de recevoir le coup de la mort : » puis retroussant la manche de son habit il me montra sur son bras des plaques rouges qui, me dit-il, y étaient apparues instantanément alors qu'il avait ouï les choses dures et très-désobligeantes que l'avocat de Procillon avait cru ( dans l'intérêt de sa cause) devoir lui adresser. P. Tingry n'avait jamais eu de contestations judiciaires avec personne ; honoré et chéri de sa Commune, il n'avait reçu d'elle que des témoignages d'estime, il avait même établ chez lui une petite pharmacie où il exécutait luimême et gratuitement les ordonnances des médecins qui soignaient les pauvres des environs ; on concevra alors plus facilement sa susceptibilité et combien il dut être sensible aux allégations presque injurieuses qui lui furent publiquement adressées par l'avocat de Procillon. Toutefois, je ne saurais croire que cette circonstance fût la seule et véritable cause de la maladie qui emporta ce bon parent ; mais sans nul doute ce fut la raison qui en développa les ger-
mes ; car peu de jours après cette scène si pénible il se mit au lit et ne se releva plus.
Sa maladie fut une espèce de lèpre répandue sur tout le corps et qui en rentrant occasionna sa mort; je le vis expirer et je puis dire que sa tin fut celle d'un sage et d'un homme pieux à son point de vue.
Par une nuit sombre du mois de mars 1821, alors qu'un vent du nord furieux chassait dans le ciel de noirâtres nuages et sifflait dans les branches encore nues des arbres, un exprès arriva à minuit de Bellefontaine, pour nous inviter à nous rendre de suite auprès de P. Tingry qui était à l'agonie et qui désirait nous faire ses adieux avant de mourir. Toute ma famille se leva à cette funèbre invitation; je partis d'abord comme le premier prêt et le plus agile pour annoncer la venue de mon père et de ma mère. Qu'on juge de mes réflexions durant cette course faite au sein de l'ombre, aux raffales de la bise, au bruit des vagues du lac que je côtoyais; de ce lac dont j'avais si souvent suivi les mêmes rives, alors qu'enfant, j'allais joyeux à cette même campagne où les plaisirs m'attendaient, tandis que la mort prochaine de son propriétaire m'y faisait accourir maintenant. J'arrive enfin ; hélas ! quelle scène s'offrit à mes regards! Ah! certes, j'aurai peu de peine à la retracer, et je crois encore y participer comme acteur et comme témoin.
La maison tout illuminée était pleine de gens qui allaient et venaient avec précipitation. Serviteurs et fermiers, tous étaient accourus pour offrir leurs services, hélas, inutiles au maître, au voisin,
au philanthrope qui s'éteignait sur un lit de douleurs.
On m'introduisit dans la chambre de mon oncle ; il était à moitié couché sur un canapé, ses mains crispées tenaient un cordon fixé à la paroi en face, au moyen de quoi il se redressait pour respirer plus librement ; ma tante s'était jetée entre les bras d'un ami de la maison où elle sanglotait, sans écouter rien des paroles affectueuses qui lui étaient adressées; M lle Tingry soutenait le malade et lui faisait respirer des sels.
Au moment où j'entrai, mon oncle avait un accès de suffocation qui l'empêcha de me parler ; mais il me fit un salut presque souriant de la tête; son accès terminé, il me dit : « Mon cher John, tu vas « voir mourir ton oncle, ce n'est plus moi qui te rece- « vrai ici où je te voyais avec tant de plaisir, mais « ce sera cette excellente femme à qui j'ai dû qua- « rante-trois ans d'union et de bonheur ; viens sou-
« vent la voir » ici mon oncle fut pris d'un autre
accès de suffocation terrible, qui fut très-long et ne se termina qu'à l'arrivée de mon père : « Adieu, « beau-frère, » lui dit celui-ci ; à quoi Tingry répondit de suite encore avec force et en élevant son bras vers le ciel : « Adieu, c'est bien le mot ! .» Depuis lors, il ne reprit plus qu'uue fois la parole pour nous entretenir des espérances célestes qui le soutenaient dans ses derniers instants.
« Je vois la mort sans terreur, disait-il. et pour- « tant je regrette une vie où je fus heureux sans « nuire à personne; Dieu qui me combla de faveurs
« ici-bas nie pardonnera, j'espère, les péchés que « j'ai commis en faveur du peu de bien que j'ai fait. « Merci de votre suprême visite, mes bons parents, « et revenez souvent consoler l'ange féminin que « j'abandonne et que je reverrai, sans doute, là- « haut. )>
Ma tante, dont les gémissements redoublèrent, fut entraînée hors de la chambre, et mon oncle, saisi d'un dernier accès, mourut quelques instants après.
Il fut enterré dans sa campagne, dont il laissa par son testament la jouissance à sa femme, et à la mort de celle-ci la propriété à l'Académie de Genève, dont il était un des plus illustres membres. Il mit à ce don superbe deux conditions, la première que Bellefontaine ne serait jamais aliénée en tout ou en partie, la seconde que le revenu en serait affecté exclusivement à l'avancement de la Chimie et de la Physique, sciences auxquelles il dut sa fortune et sa réputation.
Suivant les intentions de Tingry j'allais souvent voir son inconsolable veuve; mais la gaieté avait fui de Bellefontaine ; le plaisir y boitait, le deuil semblait voiler sous ses crêpes l'aspect jadis si animé de cette rive privée de l'homme qui savait y répandre tant de vie et de mouvement. A la mort de ma tante, survenue en 1831, son corps fut inhumé à côté de celui de son époux, et c'est moi qui fus chargé de remettre les clefs de Bellefontaine à MM. de la Rive et de Candolle, délégués de l'Académie pour les recevoir. Au moment où j'accomplissais cette for-
malité, M" e Tingry, arrivant essoufflée, m'annonça que de l'argent, fruit des économies de ma tante, était caché derrière un tiroir de la pharmacie dont j'ai parlé.
Alors il fut sursis à la remise de la propriété, et le lendemain, mon beau-frère, mon frère et moi, nous trouvâmes effectivement une somme de quelques mille francs dans la cachette indiquée.
L'académie reconnaissante du beau legs de P.
Tingry a fait élever sur sa tombe un monument à sa mémoire : Tépitaphe composée par M. Ferucci, est d'une belle latinité ; j'ignore quel a été l'artiste qui a présidé aux ornements tumulaires ; mais je serais fort surpris si quelqu'un en réclamait jamais le dessin ou l'exécution.
Il y a deux années, j'allai revoir ces lieux, témoins de mes joies enfantines, plusieurs changements y avaient été faits; peut-être embellissent-ils pour les indifférents l'aspect de Beïlefontaine ; mais pour moi, dont ils ont fait disparaître les cachettes connues et les retraites aimées, mes yeux en furent moins réjouis que mon cœur n'en fut profondément attristé.