SONNET LIMINAIRE
Il suffit d'un seul cœur brûlant d'un feu mystique, Abrité, dit Platon, derrière un petit mur, Pour sauver de l'opprobre un peuple déjà mûr Pour l'ombre, où les Vendeurs criards tiennent boutique.
Loin de la bacchanale où sombrait l'astre impur De Rome, dans l'effondrement du monde antique, Tel fut le haut destin des Sages du Portique, Groupe ami, dont les voix alternaient sous l'azur.
Nous traversons comme eux une ère d'agonie.
Or, j'ai fait le serment, à défaut de génie,
D'être le cœur viril, sans crainte et sans remords,
Où survit invaincu tout l'orgueil d'une race. Ce livre est le jardin à la blanche terrasse Où je devise avec les Vivants et les Morts.
LA TERRE ET LES MORTS
Le Village
Village blanc, que baise l'aube printanière, Sur qui les soirs pieux jettent un clair manteau D'étoiles, doux village assis sur le coteau Que parent la pivoine et la rose trémière;
Village féodal, couronné d'un château Aveugle, dévoré par la ronce et le lierre, Agonisant poudreux que blesse la lumière, Comme un hibou crucifié sur un poteau;
Village dont le mail abrita mon enfance, Entre tous les hameaux bénis du sol de France Je t'aime : ton air pur, mes aïeux l'ont goûté.
C'étaient de simples hobereaux, sans renommée, Gens braves; sous les Rois, ils servaient aux armées, Et plantèrent aussi l'arbre de Liberté.
A un Ancêtre
Contre l'invasion, la rapine et le dol, Contre la race brune, étrangère et retorse, Refusant d'incliner et le cœur et le lorse Sous la haine du moine et le joug espagnol,
Tu défendis tes mœurs, ta croyance et ton sol, Tu défias le sort d'une invincible écorce, Et tu tombas, fauché dans la fleur de ta force, Sans baisser ta paupière et sans fléchir ton col.
Héros calme, debout parmi le crépuscule,
Dont le sang par ma mère en mes veines circule,
Toi de qui la devise était : « Je maintiendrai ! »
Apprends-moi la fierté, dans un siècle d'affaires,
De souffrir sans espoir et d'agir sans salaire
Pour l'amour seul du Juste et la splendeur du Vrai !
LA TERRE ET LES MORTS
A mon Père
Nul cœur ne fut plus simple et plus pur que le tien.
Tu marchais, ignorant du mal, vers la lumière,
Et tu lis, quarante ans, ta tâche coutumière,
Sobre, tranquille et brave, heureux comme un Ancien.
Lorsque vint l'ouragan hideux, je me souviens,
Où la France eût sombré sans quelques âmes tières,
Tu fis ingénument, avec elles, litière
De tout ton clair bonheur, pour tenir tête aux chiens !
Donnant ton être sans compter, plus pâle à peine, Moins meurtri que surpris de connaître la haine, De juste tu devins héros, sans le savoir.
La Mort vint te surprendre au milieu de ta route, Sans te faire souffrir, sans t'afTliger d'un doute... Et ton front s'inclina lumineux, dans le soir...
Le Logis
Logis de granit brut, et d'ardoise, et de lierre, Dont le seuil par le pas des aïeux fut creusé, Logis que le soleil et la pluie ont baisé, Et que dore une joie auguste et familière,
Salut! Le Souvenir blasonne chaque pierre Des chambres où des cœurs purs ont agonisé; Là, sous un corps défunt, tel fauteuil s'est usé ; Ici, l'enfant joyeux entr'ouvrit sa paupière.
Berceau, lit nuptial et tombeau d'une race,
Tu gardes, dans tes murs mémorables, sa trace
Qui se fût dissipée on ne sait où sans eux,
Logis dont la charpente est de chêne noueux,
Propice tour à tour à nos deuils, à nos fêtes,
Humble comme un vieillard, sacré comme un prophète !
LA TERRE ET LES MORTS
Dieux agrestes
Je n'ai pas négligé vos humbles dieux agrestes, Horizons nus, sol gris par le chaume attristé, Pays pauvre qui n'as de vivantes beautés Que les jeux d'ombre et d'or des clairières célestes.
Dans tes sentiers herbus, de buissons abrités, Que le £ ouge écureuil traverse d'un bond preste, Dans tes champs, où l'if noir dénonce encor les restes D'un martyr qu'isola sa farouche piété,
Sur tes coteaux pierreux que fouille l'antiquaire, Où l'immortelle d'or jaillit du tuf calcaire, Où pend l'aile des moulins à vent vermoulus,
J'ai longuement rêvé, cher pays de Saintonge!
Je te dois mes plus purs trésors : le goût du songe,
Le silence, et l'amour de ceux qui ne sont plus...
La Piéride Levée
Avant Rome et la Gaule historique, des races Douteuses et sans nom, qui connaissaient le feu, Domptaient l'auroch, taillaient le silex, et, par jeu, D'un trait gauche y gravaient des dessins non sans gràee,
Vinrent de l'Orient pastoral en ce lieu.
Ces peuples nus vivaient au grand air, de leurs chasses.
Le soleil, qui éclaire et chauffe, était leur dieu,
Et ces blocs de granit farouches sont leurs traces.
Menhirs, dolmens, cromlechs, ces vastes minéraux Que ne traîneraient pas, accouplés, vingt taureaux, Et que dressèrent leurs bras forts, c'étaient des tombes.
Là, dormit notre ancêtre obscur, le chasseur blond, Et son ombre, vers les forêts, par ce trou rond, Sans doute, s'évadait parfois, quand le soir tombe.
LA TERRE ET LES MORTS
Cimetière Gaulois
Des bagues, des colliers d'étain, des poteries, Et la double framée, arme du chef Gaulois, Voilà ce que la bêche a heurté, près du bois De frênes dont l'ombrage atteint la métairie.
Ce peuple enfant, premier vaincu de la Patrie, Traqué par Rome ainsi qu'une horde aux abois, Avait ses dieux, ses mœurs, ses coutumes chéries, Avant que le Latin l'eût plié sous ses lois.
Près du guerrier défunt, on plaçait sous la terre Tous ses trésors, afin que le Mort solitaire Pût les étreindrc encore, après qu'on l'inhuma.
Pour nous, l'amour de l'homme est plus loin de sa bouche. Nul aujourd'hui ne pourrait plus, quand il se couche, Emporter avec lui ce qu'au monde il aima.
20 portique. — 2
L'Amphithéâtre
Près de l'humble cité qu'entourent des jardins, Après des mois obscurs de fouilles souterraines, On a presque exhumé la gigantesque arène : Voici le mur poudreux, le cirque, les gradins.
La mémoire s'enflamme, et l'on revoit soudain Frémir devant les deuils des héros et des reines, Sous le dôme d'azur de la voûte sereine, Les toges blanches des antiques citadins.
Là, sous le masque hilare ou le masque farouche, Plaute, Eschyle ou Sophocle ont parlé, par la bouche D'une amoureuse illustre ou d'un mime défunt ;
Œdipe en sang hurla près du mur octogone, Et l'on pleura de voir disparaître Antigone Sur la pente où ces lys exhalent leur parfum.
LA TERRE ET LES MORTS
Pilotes
Le petit port de pêche abrite des colères
De la houle marine et du fleuve profond
Les bateaux blancs et noirs des pilotes qui vont
Guider les bricks parmi les récifs séculaires.
Dans l'ombre, entre les caps lourds de brumes qu'éclairent,
Sentinelles de flamme au splendide cordon,
Les phares : Gordouan, la Goubre et le Verdon,
Ils passent comme un chien sur la piste qu'il flaire...
Héros obscurs, marins épars sur nos voiliers, Salut, vous dont la mort a fait ses familiers, Frères!... Et nous aussi, nous sommes des pilotes,
Nous, poètes, dont l'œuvre est de guider la flotte
Des âmes, à travers les écueils du passé,
Vers le plein ciel du large où souffle un vent glacé !
Les Grottes de Méchez
Le fleuve jaune coule au ras des grottes blanches Où naguère, proscrits du Roi, les parpaillots Tinrent leur culte, paysans ou matelots Dont le soleil levant dorait les faces franches.
Des villages côtiers, sur leurs esquifs de planches, Avec leur Bible, ils arrivaient, traversant l'eau; Sous ces voûtes, leurs hymnes graves, leurs sanglots Retentirent, en la ferveur des vieux Dimanches...
Ils semblent bien fanés pour nous, ces jours de foi!
Citoyens désormais égaux devant la loi,
Sans fanatisme, il nous chaut peu que chaque Eglise
Prie en latin ou bien en français, à sa guise... L'ouvrier seul, dans notre monde finissant. Sait aujourd'hui, pour une idée, offrir son sang.
LA TERRE ET LES MORTS
L'Abbaye de Landévennec
L'abbaye est croulante au bord du golfe bleu. Mais une main pieuse, avec des feuilles vives, Simula les arceaux, les voûtes, les ogives; Et c'est un cloître vert qui s'offre intact à Dieu,
Non pas au Dieu vengeur, dont la guerre est le jeu, Tyranneau du farouche essaim des hordes juives, Mais à l'Etre inlini comme la mer sans rives Qu'invoque le Brahmane, adorateur du feu.
Dans cette anse bretonne, où les flots qui sourient Ont la douceur des lacs de Toscane et d'Ombrie, La Mort même, la Mort perd son masque d'effroi;
Car le gai cimetière inclinant ses verdures,
Ses emblèmes, ses buis, jusque dans la mer pure,
Joint le lys à la tombe, et la rose à la croix...
29 portique, — •?,.
Les Bernardines
J'ai vu sortir du cloître gris les Nonnes blanches Quatre par quatre; elles chantaient; l'antique chant Montait suave dans la pourpre du couchant; Elles croisaient leurs mains légères sous leurs manches.
Au loin resplendissaient les neiges, avalanches De lumière et d'azur au bord des monts penchant... Mais les Nonnes passaient comme aveugles, cachant Sous leurs voiles de lin leurs yeux purs de pervenches.
Troupeau mystique, elles prièrent humblement Dans le vieux cimetière où le sable dormant S'incruste d'ex-votos en coquilles marines.
Puis, en procession pâle, les Bernardines
S'en allèrent, psalmodiant leur chant divin...
Le chant se tut. Les monts pâlirent. La nuit vint...
LA TERRE ET LES MORTS
La Grande Chartreuse
Ad quid venisti? Cur mundum reliquisti?
Vers quoi vins-tu? Pourquoi délaissas-tu le monde? Ces mots sont inscrits là, sur le couloir de ronde De la Chartreuse vide où rien ne retentit.
La devise latine, ô Passant, t'avertit Que vécurent hier, en cette paix profonde, Des âmes où Dieu seul pouvait jeter la sonde, Fronts éblouis d'extase ou pécheurs repentis.
Vers quoi vins-tu? Pourquoi délaissas-tu le monde? Mon cœur n'est plus chrétien, et pourtant il sentit La grandeur de ces mots, sur quoi l'Ordre se fonde.
Je ne maudis pas ceux, Cloître, qui t'ont bâti,
Nous leur devons beaucoup: le fleuve aux eaux profondes
Est loin du glacier vierge et morne: il en sortit!
Port-Royal
Port-Royal, pur vallon, où l'enfant Jean Racine Et l'infirme Pascal rêvèrent tour à tour, Paysage suave et mystique séjour Où fleurit la plus noble et stricte discipline,
Louis Quatorze en vain, d'une main assassine, Rasa tes murs, dont l'ombre importunait sa cour, Un tenace parfum d'incorruptible amour S'exhale de la tombe où l'on mit Jacqueline.
Tant qu'aux lèvres rira le clair parler de France, Tu vivras, Port-Royal, et la désespérance Saura qu'il est sur terre un asile où guérir.
Chacun de nous, tes fils, qu'enserrent mille entraves, Reprend force en ces lieux solitaires et graves Où des cœurs de sa race ont su vivre et mourir.
LA TERRE ET LES MORTS
La Cité des Ombres
O Versailles, cité des rois, cité des ombres,
Le temps en deuil pleure sans bruit sur tes décombres,
Ton parc désert, ton château vide et ta forêt,
O Versailles, cité des siècles!... On dirait,
Lorsque le soir éteint sa pourpre en tes lacs sombres, Et baise, sur leurs socles purs, tes dieux sans nombre, En tes bosquets où Pan module un air discret, Qu'un clair cortège de fantômes apparaît,
Qu'il se répand sur tes perrons, sous tes ramures, Qu'il égrène, aux charmilles brunes, ses murmures, Et, sous le dôme vaporeux du ciel pâli,
Que tes seigneurs, que tes abbés, que tes marquises, Entrelaçant en gestes lents leurs mains exquises, Dansent en chœur quelque pavane de Lulli!
Au Luxembourg
Au Luxembourg, qu'une princesse dessina, Passent des museaux clairs et des masques macabres Mimi Pinson minaude à tel porteur de sabre, Et ce jurisconsulte rogue entre au Sénat.
Le groupe s'y rassemble, en belliqueux palabres, Des jeunes fous qu'une chimère illumina, Étudiants barbus et tragédiens glabres Que gonflent d'héroïsme Athalie ou Ginna.
Tout ce monde, en jasant de la Cité meilleure, Va mêlant l'utopie aux refrains, jusqu'à l'heure Où l'eau se décolore aux vasques de granit,
Et nargue, fête heureuse ondulant sous les arbres, Le Passé, Faune triste en sa gaine de marbre, Des grelots de son rêve, où tinte l'infini!
LA TERRE ET LES MORTS
Le Régiment
Le Régiment, avec ses clairons, ses fanfares, Ses appels brefs par trente bouches de métal, Communique à la foule un délire brutal Plein -du ressouvenir des époques barbares.
L'antique instinct nomade inassouvi s'effare En l'œil blasé de tel oisif occidental, Et, pour venger l'injure faite au sol natal, Ce flâneur partirait demain, malgré ses tares !
Et nous, allègrement, nous partirions aussi
— Nous qui rêvons la paix — pour une haute guerre ;
Ce n'est pas sans remords que nos cœurs sont transis.
Et que nous regardons, race où Ton ne naît guère, L'Astre de notre Force, éblouissant naguère, Décliner lentement, dans la brunie obscurci!
LA FEMME ET L'AMOUR
porliqiw. — 3
Chanson
Nous n'irons plus au Bois, les roses sont coupées Sur la pelouse rase à l'ombre du couvent Dont naguère nous fleurissions dans les cépées Nos fronts suaves, où soufflait le léger vent !
Nous n'irons plus au Bois, les roses sont coupées ! Dans la ronde les morts se mêlent aux vivants; Les enfants blondes qui jouaient à la poupée Nous quittèrent, hélas! pour d'autres, en rêvant...
Nous n'irons plus au Bois cueillir les aubépines,
Ni la mûre vineuse aux broussailles d'épines
Qui faisaient le sang rire en perles sur nos doigts...
Seuls, nos chers souvenirs vont, sous la lune blonde, Renouer, elfes blancs, nos frémissantes rondes... Nous n'irons plus au Bois ! nous n'irons plus au Bois !
Autre Chanson
Nous avons trop aimé les roses maladives, Les roses sans parfum qu'on achète en hiver; Nous avons trop aimé les Passantes lascives, Dieu ait pitié de nous ! et la chanson des vers !
Nos cœurs tremblent dans l'ombre, et nos mains sont oisives ; Nous avons trop erre sous les grands arbres verts, Quand l'Aube triomphale illuminait les rives Du monde, noces d'or de l'antique Univers !
Eperdus de désir comme le phalène ivre,
Nous avons trop rêvé, nous n'avons pas su vivre,
Butinant toutes fleurs, sans songer au miel roux.
Le soir vient, le jour meurt aux vitres taciturnes, Nous sommes sans couronne en la chambre nocturne... Dieu ait pitié de nous ! Dieu ait pitié de nous !
LA FEMME ET L AMOUR
Jeunes Filles
Jeunes Filles, ô vous toutes les Marguerites, O vous les Cendrillons, ô vous les Béatrix, Qui, dans vos frais réduits fleuris de clématites, Rêvez de beaux tournois dont vos cœurs sont le prix,
Jeunes filles dont le pur corsage palpite, Malgré votre front calme et vos gestes contrits, Mais dont l'àme, enfantine encore, est trop petite Pour héberger l'amour, sa colère et ses cris,
Ah ! vous ne pouvez pas deviner, jeunes filles,
De quel enfer impur les yeux des hommes brillent,
Eux en qui le désir a sonné plus d'un glas,
Lorsque, parmi les grelots d'or des soirs de fête, Ils vous prennent la taille et vous grisent la tête D'un geste un peu plus tendre ou d'un mol dit trop bas...
Fiancées
Calmes, d'un peu d'orgueil à peine compassées, Parmi la fête des regards, à pas très lents, Sous le frisson de soie et d'or des voiles blancs, S'en vont ces déités d'un jour, les Fiancées.
Vers l'Eglise où, suave, en houles cadencées, Se déroule un triomphe d'orgues et d'encens, Elles vont, l'œil mi-clos sous les cils frémissants, Fronts sonores aussi de chantantes pensées.
Elles s'en vont, les Vierges blondes, cœurs ravis ; Leur pied indolemment foule sur le parvis Les myrtes nuptiaux en neigeuses jonchées,
Et ces Enfants d'hier encor ne savent pas
Que ces débris de fleurs qui craquent sous leurs pas
Sont leurs illusions à tout jamais fauchées !
LA FEMME ET L AMOUIl
Courtisanes
Dante, le noir troupeau des amantes illustres Qu'emporte l'éternel tourbillon des damnés, Sans descendre aux enfers, je l'ai vu promener Dans la salle aux relents fétides* et lacustres ;
Là, des snobs en frac noir se mêlaient à des rustres ; Un orchestre égrenait des flons-flons surannés ; Des filles au regard cynique, au teint fané, Passaient, louves à jeun, aux lumières des lustres
Je songeais : il y a, quelque part, des verdures, L'eau courante, le vent sur les bois, l'herbe pure... Elles ont bu le lait d'une femme... Aujourd'hui,
La luxure les tient, mouches d'or, dans ses toiles... L'une d'elles soudain m'accosta. Je m'enfuis. Dehors, au ciel d'hiver, scintillaient les étoiles.
Premier Amour
J'avais quinze ans, elle, seize ans. Elle était grande, Svelte, et pareille au tronc argenté du bouleau. Son sourire était pur. Nous errions dans la lande Et le vieux parc où le soleil s'endort dans l'eau,
Et c'était mon Premier Amour... Ah! qu'il descende D'un pas lent ou rapide au seuil gris du tombeau, Quel homme avant la mort t'oubliera, claire offrande Des sombres jours, aumône éclatante, ô Flambeau ?.
J'ai croisé par hasard, au fond d'une voiture Publique, parcourant un vague prospectus, Assise, avec un air de fatigue et d'usure,
Un beau soir de Dimanche, en des quartiers perdus,
L'ombre en robe fanée et la morne ligure
De mon Premier Amour, qui ne souriait plus...
LA FEMME ET L AMOUR
D'après la Vita Nuova
Lorsque j'ai rencontré pour la première fois La Dame dont les yeux sont toute ma lumière, Sa robe était couleur de lys dans l'aube fière... Je tremblai comme oyant Dieu même par sa voix !
Lorsque je la croisai pour la seconde fois,
Sa robe était couleur de sang, et sa paupière
Baissée; elle évita ma route coutumière...
Un archange en pleurant m'a suivi dans les bois î
Depuis, j'ai dû quitter tes collines, Florence, La croix sainte, le Dôme et mon San Giovanni Pour les rives d'exil, et, aux routes de France,
J'ai connu l'amertume et le pain du banni...
O Florence, j'ai fui ton beau fleuve et tes portes,
Et mon corps est errant comme les ombres mortes.
45 portique. — 3.
Odyssée
Jadis, j'appareillai sur la mer en délire Vers l'île d'émeraude et l'azur argenté Où, triste, noble et nue en sa captivité, La Princesse attachée au roc sombre soupire.
Quand les sirènes d'or de l'abîme ont chanté, Elles par qui le vœu des plus fermes chavire, Je me suis fait lier au grand mât du navire, Et mes cris de fureur ne l'ont pas arrêté...
Voici le port : je puis y détendre mes voiles, Et songer, sous l'œil clair des premières étoiles Où s'attarde un reflet de l'astre disparu;
La Princesse captive et son île, des fables! Mais ce resplendissant mensonge, auquel j'ai cru, Jette encore en mon cœur des lueurs ineffables.
LA FEMME ET L AMOUR
L'Amour et la Mort
L'Amour est ceint de myrte, et la Mort de cyprès. L'Amour folâtre rit à l'Aurore indulgente, La Mort penche son front dans le soir qui l'argenté. L'un porte l'urne d'or, l'autre l'urne de grès.
L'Amour chante, et s'en va vers la Mort par degrés. C'est, sous les bois profonds, une invisible sente ; Les pas du dieu ne marquent point sur la descente, Et, peu à peu, l'ombre enténèbre la forêt.
Nul n'a pu de ses yeux voir le baiser farouche Que l'Amour et la Mort se donnent sur la bouche, Ou nul n'est revenu pour le dire aux Vivants ;
C'est le secret des eaux, de la terre et du vent, C'est le secret de l'arbre et de l'ombre inconnue. Car la terrible Mort devant l'Amour est nue.
La Mort de l'Amour
Qui que tu sois, Passant, ou prospère ou puni Par le sort, vierge, éphèbe, ou femme libertine, Entre, jette une fleur sur la bière enfantine Que recouvre un drap blanc, d'eau lustrale béni.
Ici, dans cette tombe étroite comme un nid, Dort à jamais l'Enfant dont la grâce mutine Rayonnait, sur la terre où l'abeille butine, L'Amour, par qui deux cœurs ont connu l'Infini !
Quand il est mort? Hier au soir, dans cette auberge. On a clos les volets pour que brûlent les cierges, Mais je sais que dehors, hélas! le soleil luit.
Les dieux mêlent toujours la joie à l'épouvante. Qui j'aimais? Laisse-moi le taire... Elle est vivante, Passant, mais notre amour est mort... Pleure sur lui!
LA FEMME ET L AMOUR
Épitaphe
Passant, je fus heureuse et n'aimai qu'un seul homme. Artiste, il était faible, il a trahi sa foi. Mais il me revenait plus frémissant; et comme J'adorais sa musique, il en a fait pour moi.
Célèbre, adulé, lier, s'il est de ceux qu'on nomme, Il m'a dû sa grandeur, sa gloire et son émoi; Si j'ai pleuré par lui, si j'ai souffert, en somme Souffrir pour ce qu'on aime est doux : ce fut ma loi.
Lorsque je vis mon charme et ma fraîcheur de femme S'éteindre, je mourus, suprême effort de l'àme. Devant mon lit de mort lui vint son plus beau chant.
Vers d'autres est allé son léger cœur d'artiste,
Non sans remords, peut-être — il n'était point méchant.
Va lui dire, Passant, que je ne suis pas triste...
Départ
Encore un jour, un pauvre jour, et c'est iini! Le temps, pour l'astre bref, de terminer sa course, Nos lèvres, qui buvaient à la divine source, Se heurteront à la muraille de granit.
Je vous regarde fuir comme un pauvre bénit
Celle de qui l'aumône a délié la bourse ;
Lointaine, aussi lointaine, hélas ! que la Grande Ourse,
Vous allez disparaître à l'horizon terni !
Je ne reverrai plus, Fée aux robes légères, Ni votre jupe rose au milieu des fougères, Ni vos yeux d'or dont l'aube éclaira mon chemin...
Ail ! faut-il que l'instinct le plus puissant nous leurre, Et qu'en quitte en pleurant la Volupté qui pleure, Sans lui baiser la bouche et lui prendre la main?. . .
LA FEMME ET L AMOUR
Séparation
Je me rappellerai toujourss femme au cœur tendre, Ce banc dans le chemin solitaire, à Neuilly. Le bois désert était par l'automne endeuilli, On voyait par instant une feuille descendre
D'un arbre vers le sol, et nous pouvions entendre L'aboi des chiens hurlant au loin dans les taillis. O comme, en ce soir là, mon cœur a défailli D'incertitude, et comme il fut près de se rendre !
Mais la vie entre nous creusait ses noirs abîmes, Plus profonds que la mer, et des ombres sublimes Nous appelaient dans l'air nocturne, avec des cris...
Je ne sais plus les mots qu'alors vous entendîtes. Je sais que, nous étant levés, vous vous perdîtes, Chère Épave, en l'océan triste de Paris !
Orphée
Chanteur sacré, resplendissant de ton délire, Qui descendis, par le funèbre corridor, Vers la rive infernale où l'eau même s'endort, En tendant vers les dieux d'en bas ta grande lyre,
En vain, à tes sanglots, ces dieux mornes pâlirent, En vain, vers le printemps terrestre et l'aube d'or Te suivit l'ombre en deuil, énamourée encor : Tu ne revis jamais Eurydice sourire!
O Prince des Amants, ta blessure et ton deuil Sont les nôtres... J'aimais. J'ai perdu ma maîtresse Au corps délicieux, sans qu'elle entre au cercueil.
La mort n'est pas toujours la suprême détresse; J'adore une Vivante, et n'ai plus sa caresse... L'Érèbe n'est pas mieux défendu que son seuil!
LA FEMME ET L AMOUR
La Chute
Vous avez traversé le ciel clair de ma vie Comme une étoile d'or les soirs calmes d'été, En laissant dans l'air tiède un sanglot de clarté, Un vif frémissement de lumière ravie.
Mais, dès qu'il a fini son parcours enchanté, Le bolide brûlant que sa course incendie Vient s'abattre, fumeux, sur la terre engourdie Tel un Titan déchu, noir de foudre et dompté...
L'étoile d'or n'est plus qu'un bloc sans étincelle ! Ainsi, mon pauvre Amour, ayant rayé de l'aile La ténèbre mélodieuse et l'éther bleu,
Vous tombâtes dans un lieu perdu, faible Archange. Là, depuis lors, s'élève un monolithe étrange, Un fragment d'astre mort, la carcasse d'un dieu!
Soupir
J'ai dit mon grand amour, comme on chante un cantique, Sur le désert des eaux, sous le désert des cieux, Voyageur prisonnier d'un songe, insoucieux Du sourire éternel qui ridait l'Atlantique.
Dans les soirs fulgurants et les aubes mystiques, Sous des astres plus purs, dont s'étonnent les yeux, J'ai dit mon grand amour aux abîmes antiques Où l'Atlantide endort son front mystérieux.
L'océan séchera comme un peu de rosée; Les étoiles, ainsi que des lampes au vent, Une à une mourront dans la nuit apaisée ;
Mais ce soupir léger vers ton ombre de femme, O mon sublime Amour, demeurera vivant Tant que Dieu gardera le souci de deux âmes...
LA FEMME ET L AMOUR
Orgueil
Puisque tu m'as aimé, je suis sûr de la gloire. Le monde est à celui qui s'empare d'un cœur. Parmi les malheureux c'est peu d'être un vainqueur ; Avoir eu ton sourire est une autre victoire !
Ceux-là peuvent descendre seuls dans la nuit noire, Sans cortèges sacrés, sans palmes et sans chœurs, Que la Femme a trahis, en un soir de rancœur, Ceux-là peuvent périr tout entiers, sans mémoire.
Tu m'as aimé, je vis, plein d'espoir et d'orgueil,
Tu m'as élu moi seul, ô ma seule maîtresse,
Je ne crains rien des jours, leur insulte ou leur deuil
Car je saurai sculpter le Songe qui m'oppresse, Puisque l'Amour fécond m'a béni sur le seuil... Et même dans la Mort je rirai d'allégresse!
Le Sacrifice
Tu es, ô mon Amour, pareil aux dieux sauvages A qui plaisaient l'odeur du sang et du carnage, La colombe égorgée et le meurtre sans lin, Et dont seule la chair rassasiait la faim.
Tes victimes, ce sont d'innombrables visages. Toute la vie offerte et ses folles images De qui la grâce enivre, hélas ! comme le vin, Je les sacrifiai sur ton autel divin.
Prêtre et bourreau, pour plaire à ta farouche idole,
Je ne regarde pas celles que je t'immole,
Et me couche, leur sang à mes doigts, sans remords
Mais parfois, dans la Nuit expiatrice, en rêve, Je suis environné d'ombres qui se soulèvent... O mon Amour, tu as exigé bien des morts !
LA FEMME ET L AMOUR
Le Cheveu Blanc
Le léger cheveu blanc que sur ta chère tête Tu surpris ce matin, penchée à ton miroir, Va, ne l'arrache point ! Je t'aime assez pour voir La neige auréoler ton front d'une autre fête.
Le pacte qui me lie à toi vaut, ma conquête, Pour l'hiver et l'été, pour l'aurore et le soir, Et que ton deuil de veuve un jour vienne s'asseoir Le premier sur ma tombe est ma seule requête .
Que d'autres, égarés par une ombre, promènent De plaisir en plaisir leur triste chair humaine, A leur guise ! Ils n'auront rien connu de l'amour !
Qui voit une àme vivre, il la trouve infinie.
Je n'aurais pas goûté sans toi, ma sœur bénie.
La douceur de vieillir sans crainte, au fil des jours.
Le Lis des Dunes
Les peintres primitifs encadraient les visages Des sites où s'était déroulé leur destin, Hameaux, clochers bleuis, rivières, paysages Argentés par le soir, dorés par le matin.
Ils eussent modelé ton front chaste et hautain, Ta bouche ferme, tes mains longues, tes yeux sages, Sur un océan lisse, immobile et lointain, Avec, peut-être, un vol de plumes en voyage...
Car ton âme un peu triste a la sérénité
De la mer, qu'à jamais enchante une clarté,
Azur tendre, ou mélancolique clair de lune,
Et ta vie est pareille aux purs sables dormants Où se déplie, emblème exact des cœurs aimants Qui ne fleurissent qu'une fois, le lis des dunes.
LA FEMME ET L'AMOUR
La May Flower
Tes aïeux ont quitté l'énergique Angleterre, Puritains dédaigneux du siècle, pour fonder Sur un continent vierge et libre, un peuple austère ; Ils sont partis, avec leur Dieu pour les guider.
Je les vois, au lointain des vagues, regarder De leurs yeux gris faits pour l'étude et le mystère L'azur vide, anxieux qu'y surgisse la terre Où leur songe édénique enfin doit aborder...
Ces conquérants naïfs, ces fuyards chimériques, Leur œuvre, hélas ! nous la voyons : C'est l'Amérique, Enfer de l'or et de la force, ô Fleur de Mai!
Parfois pourtant, dans cette race, aux yeux des femmes, Quelque chose subsiste encore de leurs âmes... Je crois qu'en toi d'abord c'est elles que j'aimai.
L'ART ET LA BEAUTÉ
portique. — 4
Athènes!
Ville heureuse, soupir des artistes, Athènes, Où, sous un casque d'or, fulgurait la Raison, Où les dieux, qui protégeaient l'homme en sa maison, Chœur suave, peuplaient les montagnes lointaines,
Ah ! nous n'aurons pas vu danser, près des fontaines, Les Grâces et l'Amour sur le tendre gazon, Ni, sur l'Océan glauque au sphcrique horizon, Les trirèmes d'Hellas, balancer leurs antennes !
En nos villes du Nord où pleure la clarté,
Si d'aventure, un soir, nous croisons la Beauté,
Sous le gaz dont l'hiver embrume les bougies,
Nous passons, l'œil baissé, sans avoir reconnu La déesse de gloire au front noble, au sein nu, Dans cette courtisane aux paupières rougies !
Conseil
Enfant qui veux servir l'Art sublime, sois chaste! Que ton lit soit de sangle, et ta porte d'airain, Garde sobre ta vie et ton rêve serein, Redoute la tendresse et méprise le faste.
La coupe du plaisir est pour l'âme néfaste, Et c'est l'âme, plus tard, qui dans l'œuvre s'empreint; Pour vaincre, s'il le faut, prends un masque chagrin : A ce signe on connaît les plus purs de ta caste.
Tu souffriras : l'Amour est une force horrible.
Les Désirs, d*urs archers, prennent nos cœurs pour cible
La folie entre en nous par la porte des yeux...
Qu'importe ? Ris tout haut, si ta chair est blessée !
Car la brève beauté des Vivantes, les dieux
La rendront immortelle, Enfant, dans tes pensées.
L ART ET LA BEAUTE
A Madame Segond-Weber.
Dédicace
Nos drames sont pareils aux fantômes d'Homère A qui manquent la force et la chaleur du sang, Peuple obscur et mystérieux et frémissant Que fascine la flamme éclose en l'ombre amère.
Pour qu'ils puissent goûter une vie éphémère, Il leur faut affronter le cercle éblouissant. Le Théâtre est ce lieu magique où, se dressant, Ressuscite, tressaille et parle la Chimère !
Quand incarnerez-vous la Vierge d'autrefois, La sereine Prêtresse éprise des symboles Dont le Galiléen vint briser les idoles,
La douant, pour un soir, du geste et de la voix?... Je vous offre, endormie en ces pages de livre, Madame, l'ombre en deuil qui sans vous ne peut vivre.
o5 portique. — 4-
Musées
Ton âme est sans vigueur, terne, désabusée, Dans la cité de pierre où manquent l'air et l'eau ? Promène-la parmi le peuple des tableaux Dont le sourire luit aux vitres des musées.
On dirait vos parterres purs, Champs Élysées, Où se rassemblent, au sortir du noir tombeau, Les Ombres de ceux-là qui aimèrent le beau, Sous un ciel tendre de lumière tamisée...
Marche sans bruit, de peur que l'écho de tes pas Ne dérange ces morts qui ne regardent pas, Et conversent avec une noble indolence,
Et quand tu rentreras, sous la pluie et le vent, Dans la ville de boue où rampent les vivants^ Ton cœur sera tout parfumé de leur silence.
L ART ET LA BEAUTE
Eau Forte
L'Une est tombée au seuil de la route funèbre A genoux, mais le buste en révolte, et dressant Sous les sombres cheveux dans la nuit frémissants Son front pâle vers l'immensité des ténèbres.
Et l'Autre, aérienne, en ses ailes célestes, Pure lampe immobile où rayonne l'esprit, Vers l'azur inconnu qu'habita la Péri Lève un bras de lumière et l'entraîne du geste !
Faces de songe en qui palpite le destin !
La nuit impénétrable autour d'elles éteint
Le monde obscur, mais l'ombre est grosse d'une aurore.
Et dans mon cœur aussi, plus d'un soir, je vous vois, Toi qui souris et toi qui pleures et t'ignores, Faces de deuil et de clarté, Douleur et Foi!
Statuaire
Jour après jour, pendant l'hiver, pendant l'été, Laissant fuir les saisons en ronde monotone, D'un geste d'amoureux qui délire et tâtonne S'acharnant sur la glaise inerte, il a sculpté.
Et la voici debout, vivante, en vérité, La chasseresse nue aux seins droits, dont s'étonne Le silence sacré des clairières d'automne, Déesse, et femme aussi par l'impudicité!
Elle vole parmi les halliers, l'Immortelle,
Levant haut son épieu, que souille un sang vermeil,
Et, sur le socle brut qu'effleure son orteil,
Il n'a plus qu'à graver un nom, mais, auprès d'elle, Lui, morne, et le cœur lourd d'un obstiné sanglot, Pleure sur l'œuvre faite et sur son rêve éclos...
L ART ET LA BEAUTE
La Musique
La Musique et la Mer sont deux infinis tristes Où retentit l'obscure voix des éléments ; Le sanglot minéral qui vibre aux instruments S'appareille au frisson des ondes d'améthyste ;
Sur le chaos premier des Forces égoïstes
Se lamente le désespoir d'un dieu dément;
La Musique et la Mer exaltent le tourment
Des cœurs trop grands pour l'Univers, des cœurs d'artistes.
Musique, des joyaux scintillent sous tes vagues! Ma Fantaisie, enfant aux doigts chargés de bagues, Qui, le soir, vient danser sur les sables, pieds nus,
Se pare des trésors que tes houles apportent, Coquilles d'or, lichens argentés, algues mortes, Arrachés par le rythme au cœur de l'Inconnu...
Solitude
Au fond mystérieux des espaces, ô vois !
Les plaintes des grands cors héroïques sont mortes...
Les nuages s'en vont en sévères cohortes ;
Le jour humide semble un regard d'autrefois.
Pas une aile d'oiseau sur les lignes des bois, Pas une ombre de cerf sur les rocs; aux éteules, Pas un cri; pas un souffle aux guérets fauves... seule! Te voici seule enfin, et grave, — devant Toi!
O mon Ame farouche et toujours incertaine, Tremblante, quand un rêve, au passage, t'effleure, Viens, mon Ame, pencher ta détresse aux fontaines,
Regarde s'agrandir ton ombre, aux sables vagues, Et marche au bord des mers, en épiant aux vagues Les lumières des jours mouvants, — et prie, et pleure.
L ART ET LA BEAUTE
L'heure des Lampes
C'est l'heure étrange et bleue où les lampes s'allument. Aux fenêtres, où agonise le jour gris, Une étincelle éclôt, puis une autre... et Paris, Prométhée accroupi qui songeait dans la brume,
Éclabousse le fer, le granit, le bitwme,
Des arabesques d'or farouches que décrit
Sa torche, et l'on entend dans l'ombre, avec des cris,
Le Titan colérique attiser son enclume.
Que forge-t-il, de ses poings noueux, dans le soir?
Le crime ou la vertu? l'erreur ou la justice?
Nul ne sait... de grands coups de marteaux retentissent,
Et les hommes, ainsi que des insectes noirs, Dans la sombre cité se bousculent et rampent... Et des fronts, çà et là, s'inclinent sous les lampes...
Feux d'Automne
L'azur tendre d'opale et de nacre s'irise; L'horizon dépouillé s'élargit; dans le soir Le vent, sur le sol gris des clairières, fait choir De fines branches de bois mort que le pied brise.
La nuit est plus hâtive et sa cendre est plus grise ; C'est alors, sur le globe endeuilli, qu'on peut voir, Illuminant de clartés brusques les champs noirs, Des feux d'or resplendir et bondir sous la brise...
Feux d'automne, sanglot éloquent des ténèbres !
Ah ! dans mon cœur farouche, avant l'heure funèbre,
Avant la porte basse où l'on entre voûté,
Je veux que votre ronde insolente flamboie,
Et redise, à tous ceux dont le temps fait sa proie,
La Vie, et son étrange et forte volupté!
yi
L'ART ET LA BEAUTE
Le Chardon Bleu
Ma vie est un désert étincelant et plat
Que charme le sanglot de la houle marine
Où, chaque soir, ouvrant ses veines purpurines,
Un dieu vermeil se couche et meurt dans leur éclat.
Mes travaux? Je m'assieds sur les sables, et là Je vois passer au loin les vaisseaux. J'imagine Leurs voyages charmants vers l'Inde ou vers la Chine, En songeant qu'il faudra mourir, comme ceux-là.
Les jeux de mon esprit sont les seuls où j'excelle; J'aurais été martyr si j'avais eu la foi, Si le tragique flux de l'ombre universelle
M'inspirait moins d'angoisse exquise, et plus d'effroi... — Mais j'ai cueilli pour vous, les Amants de la terre, Le Chardon bleu, la fleur suave et solitaire.
?3 portique.
Rencontre
Si parfois, au déclin des saisons monotones, Tu voyais, cheminant au bois, quand il a plu, T'apparaître, au détour d'une sente d'automne, Quelque fantôme en pleurs que tu ne connais plus,
Ne te détourne pas ! Cette ombre, c'est, peut-être, C'est peut-être ton âme heureuse d'autrefois, Triste comme une Amante, hélas ! parmi les hêtres, Qui pleure ton enfance et qui pleure sur toi.
Va vers Elle, prends-lui la main, parlez ensemble; Regarde, en ses yeux clairs, l'azur des vieux pays, Écoute le reproche amer dont sa voix tremble,
Jusqu'à l'heure où le soir embrume les taillis... Alors, sans la baiser au front, car elle est morte, Rentre seul, à pas lents, et verrouille ta porte...
LES HÉROS
Marc Aurèle
L'empereur est assis sous sa tente, et médite. La charge de l'empire est lourde, et dans sa main Vacille, chancelant fardeau, l'orbe romain Où plus d'un germe impur se décèle et s'agite.
Fia vie est débauchée, et ne sert qu'Aphrodite ; Le barbare pullule ; un sombre lendemain Semble guetter, vautour obscur, le genre humain; La secte chrétienne, herbe infecte, croît vite...
Mais le Sage ne craint ni le sort, ni les dieux. L'i: iflexible univers prend un sens radieux Pour celui dont le seul trésor est sa pensée ;
Et, prenant dans le coin de sa tente un rouleau Frustement relié d'écorce de bouleau, Marc Aurèle poursuit la page commencée.
Tolstoï
Tu fus chasseur, tu fis l'amour, tu fis l<a guerre. Tu fus maître des champs, des villes et des bois ; Tu sus forcer le cerf et la femme aux abois ; Que l'on souffrît, alors, tu ne t'en troublais guère !
Un jour, tu prends ta plume, et, comme ont fait naguère Les chanteurs des vieux temps, tu dis ce que tu vois; Un grand peuple muet sort de tombe à ta voix, Et la gloire te vient. Tu la trouves vulgaire...
Alors, ayant vidé le vin jusqu'à la lie,
Tu fis appel à la merveilleuse folie
Des saints; et tu devins un prêtre, presque un dieu...
Ton soir, ô grand Moujick, est splendide d'étoiles... Mais, détail suggestif, la comtesse a, par jeu, Mis des sachets d'iris dans tes blouses de toile...
LES HEROS
Nietzsche
Tu vécus tes jours brefs en face des monts chastes Que le soir violent vêt de pourpre et de faste, Et ta pensée immense et tragique, ô Passant, Imita leur contour, et leur ombre, et leur sang.
Dans l'univers sans Dieu, sans étoile, implacable, Tu perçus, frémissant, cet invisible câble : Le Retour Eternel, et, Surhomme indompté, Tu voulus bien souffrir pendant l'éternité !
Front ceint de fleurs parmi les fronts couverts de cendre,
Ta devise, Antéchrist farouche d'un dieu tendre,
Fut : « Soyez durs! Ceux qui sont durs sont les seuls forts! »
Puis, ayant fait ton œuvre, et vengé Prométhée, O Titan, comme lui vaincu, d'un siècle athée, Tu es entré vivant dans l'horreur de la mort...
Bl portique. — 5.
Ibsen
Avec sa redingote, avec son haut de forme, Ses pieds feutrés, par crainte d'être refroidi, — Il avait habité longtemps dans le Midi, — On l'aurait pris pour un pasteur de la Réforme.
Il menait une vie exemplaire, uniforme.
Chaque jour, il passait dans la rue à midi.
Il était décoré, respectable, engourdi.
Rien, chez ce vieux bourgeois, qui sortît de la norme.
Entrant à la taverne, il chaussait ses lunettes, Buvait sa bière, se plongeait dans les gazettes, Causant peu, sauf avec le bailli Petersen.
Timide, il n'était pas de ceux-là qu'on accoste. Tous les ans, en Octobre, il mettait à la poste Un manuscrit volumineux. C'était Ibsen !
LES HEROS
Vigny
Voici le manoir bas, aux fenêtres cintrées, Où, debout devant l'àtre, en l'arrière-saison, Le Comte de Vigny, pour finir la soirée, Lisait la Bibie aux serviteurs de sa maison.
Sous les feuilles des bois par l'automne cuivrées, Il aimait cheminer dans cet humble horizon, Vieux gentilhomme triste, âme désespérée Dont l'énigme du Sort irritait la raison.
Le jour, tenant un livre, ou Pascal ou Montaigne, Il surveillait la cuve où la vendange saigne, S'occupait de sa ferme, allait voir son cheval;
Mais la nuit, dans sa tour, les choses éternelles Absorbaient sa pensée, archange aux vastes ailes, — Quand il ne pleurait pas sur ton ombre, ô Dorval !
Hugo
Ce fut l'ancêtre olympien, le père Hugo ! Dès l'aube, il se versait un broc froid sur la tête, Et, dans sa chambre claire où soufflait la tempête, Chevauchant sa chimère en bon preux hidalgo,
Pendant cinq heures, d'un élan que rien n'arrête,
Il écrivait debout, lançant son Quos Ego
A l'Empire, exaltant la Bible ou Cérigo ,
Le corps toujours d'aplomb, l'esprit toujours en fête...
A table, même entrain. Il disait : « La tortue,
L'aigle et moi, nous digérons tout; rien ne nous tue! »
Bel orgueil, qu'il justifiait par son repas.
Ensuite, il menuisait, charpentait avec rage, Ou s'allait promener dans l'île, sous l'orage, Et, si Gothon passait, ne la dédaignait pas.
LES HEROS
Balzac
Pauvre géant, frappé des dieux par félonie, Qui peinas enchaîné trente ans dans un caveau, Sans trêve l'un sur l'autre entassant tes travaux, Cyclope dont la lampe éclairait l'insomnie,
Tu vécus seulement des fêtes du génie, Indifférent à l'aube ainsi qu'au renouveau, Et tu disais : « Je sens que je deviens cerveau! » A l'heure où commença ta superbe agonie...
Comme en sa pyramide un Pharaon d'Egypte,
Tu dors le grand sommeil dans une auguste crypte
Qui des siècles futurs peut dédaigner l'affront,
Et celle qui t'aima de loin, ton Étrangère, Hante seule à jamais, telle une ombre légère, La nuit enlin sans rêve où repose ton front.
Benan
Ernest Renan, petit abbé du séminaire Que révéraient les jeunes filles de Tréguier, Lorsque, le soir, assis à l'ombre du figuier, Tu lisais de l'hébreu, pensif et débonnaire,
Tu refermas un jour le livre centenaire,
Gas Breton que tentait la mer, pour naviguer,
Et, suivi de ta sœur chérie, allas voguer
Vers l'Orient, berceau des Mythes qu'on vénère.
La mort, en ces pays lointains, prit Henriette. De Ghazir, où l'ombre des soirs est violette, Tu revins seul, un peu plus triste que jadis.
Sage ironique, orgueil du Collège de France, Tu conduisis ton siècle à la désespérance En souriant, au son voilé des cloches d'Ys...
LES HEROS
J.-M. Guyau
Près des mers où le pin, le troène et l'érable Jettent leur ombre, ô Jeune Sage Occidental En qui, lente, rôdait la Mort inexorable, Et dont l'àme eut le son limpide du cristal,
En regardant les flots déferler sur le sable Tu songeais au ressac du gouffre sidéral, Et cherchais à saisir le rythme insaisissable Qui se joue et se meut de l'Homme au minéral.
Tel tu vécus, bercé par ta sublime lièvre; Un peu de miel attique avait doré ta lèvre, Ton doute fut le jumeau triste de la foi.
Un jour, un beau matin de Pâques, où les cloches Tintaient, dans ton asile clair parmi les roches, , Tu fermas tes yeux purs, sans plainte et sans effroi.