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CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES DE LA CRISE

Une visite à Sao Vicente da Fora. L'attentat du Terreiro do Paço et Tindifférence publique.

1. La crise portugaise est non SQulementpoHtigue, mais morale. — Ses origines. — L'introduction du régime parlementaire au Portugal a pour effet de faire succéder aux abus de la camarilla ceux des partis. — Le « rotativisme ».

IL Les « représentants » du pays. — Gaciquisme et fonctionnarisme — Le rôle des classes dirigeantes. — Ignorance et apathie de la masse. — Centralisation et bureaucratie. — Le souverain. — Abus de l'administration et scandales financiers. — Les charges publiques et la dette nationale.

Une des impressions les plus pénibles que j'ai gardées de mes séjours au Portugal date de la visite que je fis, un matin de décembre 1908, à Sâo Vicente da Fora. Cette église domine de ses tours blanches, semblables à deux ailes gigantesques dressées vers le ciel, la « ville aux sept collines » et la baie argentée du Tage... Elle n'offre, à l'intérieur, de remarquable que son cloître. Vous suivez les clairs arceaux, égayés par de M.\HVA'Jb. — Portugal. l

bleus azulejos du xvii' siècle, et vous arrivez à une basse porte. C'est là que reposent, de leur dernier sommeil, les chefs et les cadets de la maison des Bragance. • Quand je pénétrai dans l'Escurial portugais, mon œil ne distingua d'abord dans la demi-obscurité qu'une avalanche de couronnes mortuaires, aux rubans défraîchis, accrochées à l'entrée sur des échafaudages ou déposées tout autour de la salle sur des bières gigantesques, que surmontaient de lourdes couronnes de bois doré.

Au centre de cette nécropole, deux catafalques attirèrent bientôt mon attention. Le gardien m'invita à gravir les échelons d'un escabeau et je ne pus contenir un mouvement d'effroi : à mes pieds, derrière une vitre, le roi Carlos, les mains croisées sur son énorme poitrine chargée de décorations, me regardait de ses yeux glauques. Ce n'était plus le joyeux FalstafT, que la photographie et la caricature ont popularisé, mais une figure exsangue et dégonflée, sans couleur et sans expression .

Presque sur le même plan — autre vision sinistre — le prince héritier Louis-Phihppe... Et comme si mes nerfs n'étaient pas suffisamment éprouvés, mon cicérone, complaisamment, frotta une allumette qu'il promena de longues minutes sur le visage desséché de ces deux pauvres momies, qui étaient — quelques mois auparavant — des êtres pleins de vie et de majesté.

En apprenant, l'automne dernier, la lamentable fuite de Dom Manoel et de sa pauvre mère, la reine Amélie, je me suis demandé si le Panthéon des princes portugais restait ouvert au public et si quelque âme pieuse était venue à la dérobée, en ce jour de nouveau deuil pour la monarchie, apporter sur ces deux cercueils quelques fleurs, dont le pays foisonne en toute saison...

Au reste, lorsque je le visitai, il y a deux ans, il ne se ren-

contrait guère avec moi que des étrangers ou des provinciaux venus en curieux. Quant au peuple de Lisbonne, quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis la sanglante tragédie du Terreiro do Paço — qui fait songer aux plus effroyables tueries de l'Empire romain — qu'il paraissait avoir tout oublié.

Ce qui me sembla plus grave, c'est que les pouvoirs publics eux-mêmes, la reine si éprouvée, le jeune roi, la Cour, les ministres appelés au pouvoir, au lendemain de ce double meurtre, affichaient — du moins en apparence — la même indifférence vraiment stupéfiante. Tous croyaient ainsi faire œuvre politique et sauver la monarchie, au prix d'un tel sacrifice. Il est à peine besoin — aujourd'hui que les événements ont parlé — de montrer combien reine et ministres se trompaient. Cet effacement volontaire en présence d'un crime aussi odieux, la faiblesse du nouveau règne à l'égard de ses adversaires avérés ou soupçonnés expliquent, mieux que toute autre raison, la chute de la royauté.

Cet horrible attentat, qui surprit et indigna l'opinion européenne — au même titre que la tragédie du Konak de Belgrade, quelques années auparavant — montre bien qu'il ne s'agissait pas au Portugal d'une simple crise politique, due à un mouvement d'opinion passager ou à l'excitation naturelle des partis, mais d'une véritable crise morale, mettant en jeu l'avenir de tout un pays.

Pour comprendre les récents événements, il est nécessaire d'embrasser d'un regard rapide toute l'histoire de l'État lusitanien. Depuis le xv* siècle, on peut dire que cette malheu-

reuse nation a passé par une série de parox^^smes continuels. Les historiens et les politiques qui rejettent toute la responsabilité de la situation actuelle sur l'incapacité de la dynastie des Bragance oublient que le mal est ancien, qu'il a des racines profondes ; ils méconnaissent la difficulté qu'il y avait à fusionner le peuple semi-oriental de Lusitanie — où limmigration phénicienne, carthaginoise et grecque, avant la conquête romaine, avait été très forte — avec les éléments maures et juifs. La lutte contre l'infidèle avait amené, dès le xii^ siècle, dans la Péninsule, nombre de batailleurs et d'aventuriers étrangers ; elle contribua aussi à entretenir dans les classes dirigeantes le goût des entreprises guerrières. Même dans les voyages et découvertes des Vasco de Gama, des Diaz et des Albuquerque, il ne faut peut-être pas voir autre chose que les récréations d'une noblesse, descendant des croisés, qui montrait peu d'inclination à partager l'existence paisible et stagnante des paysans. C'est aux mains inhabiles de ceux-ci qu'était abandonnée la culture des terres. Le commerce restait le partage de la bourgeoisie, composée surtout de juifs et de descendants de familles maures ou mozarabes : il tomba en décadence, du jour où ces éléments de la population furent persécutés'. Encore aujourd'hui, les seuls emplois considérés au Portugal sont ceux de soldat, de fonctionnaire... ou de rentier. Mais ni les hauts faits des conquistadores, ni l'or et les diamants envoyés des colonies ne furent capables de tirer le pays de son état d'abattement et de le sauver du joug de l'Espagne.

En 1G40, quand la dynastie de Bragance fut établie et que la nation recouvra son indépendance, les conditions dans lesquelles se trouvait le Portugal étaient on ne peut plus déplo-

1. Vdir sur ces différents points les remarquables pa^es de M. L. l'oinsard, dans le l'urluçial Inconnu, I. j». do et sniv. (Iai Science Sociale, mars et avril lulU).

rables. L'or du Brésil continua à être « gaspillé en prodigalités absurdes, dont profitèrent les fabriques étrangères. Mais le pays demeura dans la position d'inertie industrielle, de routine agricole, d'impuissance commerciale oîi il était tombé par l'effet de la désertion de la classe dirigeante^ ». Dès le xvif siècle, il n'y a plus que deux classes : la noblesse oisive et le peuple, — paysans et artisans, — laissé dans l'ignorance et le dénûment, et dont la situation se trouvait encore aggravée matériellement et moralement du fait de l'immigration de nombreux nègres et indigènes brésiliens, employés comme esclaves jusqu'au temps de Pombal.

Au commencement du xix* siècle, lors de l'invasion napoléonienne, le commerce était nul et la misère extrême. Le gouvernement vivait au jour le jour, grâce aux envois de numéraire d'Amérique. Quand le Brésil proclame son indépendance, cette source de revenus disparaît. Le malaise augmente ; le pays est ravagé par les compétitions dynastiques et la guerre civile. La politique prend désormais la première place : tout lui est subordonné. Le peuple, qui, sous des dirigeants capables et désintéressés, avait montré, à certains moments de son histoire, de sérieuses qualités et un patriotisme remarquable, fut une fois de plus la proie de politiciens malhonnêtes et d'une bureaucratie sans vergogne.

L'introduction du régime parlementaire dans une société aussi désorganisée ne pouvait produire d'autres résultats. Aux abus de la camarilla du temps de la monarchie absolue succédèrent naturellement — et avec des conséquences plus désastreuses encore — les abus des clans politiques. C'est un point sur lequel il convient d'insister.

On comprend que les premiers « constitutionnels » portugais, comme ceux d'autres pays, aient été séduits par les

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