Poinsard, loc. cit
institutions britanniques. Peut-être seulement n'ont-ils pas pris garde que ces dernières tirent tout leur mérite du milieu dans lequel elles sont nées, de cette mentalité éminemment libérale et très pratique à la fois, qui est celle du peuple anglais, de ce large esprit de tolérance, respectueux du passé, sagement progressiste, vraiment épris de liberté et soucieux exclusivement du bien du pays, qui assure la marche normale des affaires publiques, qui préside à la vie politique de cette grande nation et qui constitue, au fond, je le répète, toute la vertu intrinsèque de son régime parlementaire.
L'Angleterre, si libérale chez elle, n'a pas toujours jugé, d'ailleurs, que ses institutions fussent bonnes à exporter. C'est l'armée lusitanienne toute seule — en l'absence du régent Béresford, parti au Brésil à la recherche du souverain — qui fit la révolution au nom des idées, que le court séjour au Portugal des armées françaises avait suffi à faire germer.
Au retour de Jean Yl, des Cortès furent réunies, qui votèrent" une Constitution (1822) : elle était copiée sur celle que les Cortès de Cadix avaient donnée à l'Espagne quelques années plus tôt, en 1812. Comme celle de Cadix, d'ailleurs, la Constitution portugaise devait ôtrc éphémère. La Restauration de 1823 (Jiixus le royaume voisin eut pour conséquence à Lisbonne de ramener au pouvoir les « absolutistes ». Le vieux roi, cédant à leur pression, rétablit la fameuse constitution historique, la charte de Lamêgo, dont les origines sont assez obscures, mais qui constituait, en tout cas, le fond du droit |)ublic lusitanien, à partir de 1040.
Plus tard, à la suite d'événements que nous n'avons pas à rapj)eler, la reine Maria da Gloria promulgua la Carta Cotistitucioiial de juillcl 1820, analogue à la Charte u octi'oyéc » en 1814 par Louis Wlll, c'est-i\-dire calquée sur le modèle anglais. Elle n'était guère faite pour satisfaire des esprits déjà gagnés au |)rincipc révolutionnaire de la souveraineté du
peuple. En dépit des absolutistes^ qui demeuraient obstinément attachés à l'ancien état de choses et se refusaient à faire la moindre concession aux idées nouvelles, les libéraux finirent par triompher, grâce, il est vrai, à la formation de la quadruple alliance et à l'intervention étrangère : la France et l'Angleterre avaient fini, en effet, par se mettre d'accord, pour imposer, au besoin par la force, leurs doctrines parlementaires à la Péninsule.
Mais les libéraux ne tardent pas à se diviser à leur tour en chartistes et en septembristes. Les premiers, les défenseurs de la Charte, restaient le parti préféré de la Cour. Les seconds tiraient leur nom de la Révolution de septembre 1836, qui décida, en fin de compte, de leur avènement : la Constitution promulguée en 1838 n'était que la Constitution de 1822 modifiée dans le sens monarchique. Quatre ans après, un soulèvement militaire ramenait leurs adversaires au pouvoir, et la Charte de 1826 était rétablie.
L'évolution du gouvernement de Costa Cabrai vers l'absolutisme détermina un certain nombre de chartistes à se rapprocher des septembristes : ainsi fut créé le parti dit régénérateur^ sous la direction du maréchal Saldanha.
La Révolution de 1851 assura le triomphe des regeneradoreSy mais l'acte additionnel du 5 juillet 1852 ne suffit pas à modifier l'état de choses existant. Saldanha se montra tout aussi enclin que son prédécesseur à gouverner en dictateur. Les anciens septembristes mécontents formèrent la gaxiche historique^ dont le marquis de Loulé fut le chef (1856) ; ils se fondirent plus tard avec un autre groupe, qui s'intitulait réformiste, pour constituer, sous la direction de M. José Luciano de Castro, le parti progressiste , en 1877.
L'ancien parti régénérateur, remplaçant le parti charliste, forma la droite, et le parti progressiste la gauche constitutionnelle. C'était toujours le système anglais. De même que
le souverain du Royaume-Uni fait alternativement appel aux whigs et aux tories, — en langage plus modewie : aux conservateurs et aux libéraux, — la Couronne à Lisbonne s'appuya tour à tour sur les régénérateurs et sur les progressistes. Mais, en réalité, le Portugal ne possédait que la façade du régime constitutionnel britannique. Les deux partis dynastiques dans ce pays n'étaient rien de plus que de simples coteries ; moins encore que les partis similaires en Espagne, ils ne différaient l'un de l'autre par leurs programmes, ni même par leurs préférences et leurs tendances politiques. A partir de 1879, ils ne cessèrent de se transmettre régulièrement le pouvoir avec une parfaite bonne grâce et sans raison apparente. Le cabinet qui arrivait aux affaires s'empressait de procéder à « ses » élections, puis il comblait ses amis de faveurs et d'emplois bien rétribués. Jugeait-il qu'il avait suffisamment profité de la situation, devinait-il à certains symptômes que sa popularité diminuait dans le pays, aussitôt il s'empressait de passer la main à ses adversaires, il vaudrait mieux dire à ses complices. Et le même jeu recommençait : nouvelles élections naturellement favorables au gouvernement, et mêmes abus dans l'administration que rendait possible l'absence de tout contrôle parlementaire effectif. Tel est le système que l'on a flétri d'un mot ironique et bien expressif : le système « rotatif ».
Dans ces trente dernières années, où le régime importé d'Angleterre est arrivé à subir au Poi'tugal d'aussi singulières déformations, ce sont les régénérateurs qui oui le j)lus souvent occupé le pouvoir. Ils gouvernent encore en 1890, au moment du conflit avec le cabinet britannique, pendant
un an, puis de 1893 à 1897, de 1900 à 1904, et les premiers mois de 1906 jusqu'en mai. Sauf quelques ministères extrapartidarios^ c'est-à-dire pris en dehors des partis, les libéraux remplissent tout Tintervalle.
Bien que certains de ces ministères aient fait voter des lois excellentes et réalisé l'exécution de travaux importants — cela soit dit en toute justice, — il était impossible que la machine parlementaire fonctionnât longtemps dans de semblables conditions, sans aboutir à un cataclysme. Il importait peu, en effet, que la Constitution — celle de 1826 et de 1852, remaniée dans le sens le plus libéral en 1885 et dans un sens restrictif en 1895 — reconnût, sur le papier, aux citoyens portugais un ensemble de droits publics très étendus, et qu'elle leur accordât, au moins dans Tune des deux Chambres, à la Camara dos Deputados, une représentation large et démocratique. Dans l'état actuel de l'instruction du peuple et des mœurs politiques, le suffrage direct lui-même et quasi universel, tel qu'il résultait de la loi électorale de 1901 ', ne pouvait être qu'un leurre. Le caciquisnie fonctionne au Portugal aussi régulièrement qu'en Espagne : dans l'un et l'autre pays, on rencontre des chefs de clans, qui disposent d'un nombre imposant de voix et qui sont inféodés à l'un des partis en présence, parfois même aux deux successivement. Malgré leur titre officiel de Sen/iorcs Dejjutados da naçdo portugueza, les députés, qui siégeaient à Lisbonne, ne pouvaient
1. D'après cette loi, il suffisait, pour être électeur, d'avoir vingt et un ans, de payer un impôt annuel de 500 reis (2 fr. 80) ou de savoir lire et écrire. Les domestiques, les condamnés, les mendiants ou les indigents étaient seuls exclus du droit de vote. Pour l'éligibilité, le cens était porté à 400 milreis (soit, au pair, 2.232 francs environ).
Quant à la Chambre Haute (Camara dos Pares), elle était composée depuis 1895 d'un certain nombre de membres héréditaires, de princes de la maison royale, de 13 prélats et de 90 pairs nommés à vie par la Couronne sous certaines conditions. Mais cette haute assemblée, dont les membres ne tiraient de leur situation dans le pays aucune espèce d'autorité en dehors de l'investiture officielle, n'a joué qu'un rôle très effacé.
donc prétendre représenter la nation. Les affaires publiques étaient le domaine exclusif et réservé d'une poignée de politiciens, qui n'avaient guère en vue que la satisfaction de leurs appétits personnels. Les changements de ministères n'intéressaient que les citadins. Quant au peuple des campagnes — qui constitue pourtant l'immense majorité du pays — il est trop pauvre et trop ignorEoit pour s'intéresser à autre chose qu'à la culture de ses terres. D'après la statistique officielle de 1900, la proportion des individus complètement illettrés atteindrait au Portugal le chiffre énorme de 78,6 p. 100 M
Le malheur est que le Portugal n'ait eu, à acclimater chez lui les institutions parlementaires importées de l'étranger, ni une aristocratie foncière comme en Angleterre, ni une bourgeoisie nombreuse et éclairée comme en France, qui permît de compenser l'ignorance et l'apathie de la masse. La haute aristocratie terrienne, très réduite en nombre, achève de s'éteindre et l'aristocratie nouvelle n'a pas su la remplacer. C'est la bourgeoisie qui joue aujourd'hui dans l'Etat lusitanien le premier rôle - ; et malheureusement celle-ci — faute d'éducation, sans doute — n'a pas paru comprendre la grandeur du devoir qui lui incombait. Elle a continué comme par le passé à faire fi du travail et des professions lucratives.
Elle n'a de goût que pour la politique, où elle « trouve un semblant d'activité, une occasion de briller par la parole ou par l'intrigue » % et pour les emplois publics. « La grande affaire, disait un habitant de Lisbonne à M. René Bazin, est de se faufiler dans l'administration, et le moyen de forcer la porte, c'est de faire de l'opposition. Dès l'âge de quinze ans,
i. Voir iti/'rn. p. 179.