LES DEBUTS DE LA RÉPUBLIQUE
Le 5 octobre 1910, Tinsurrection dans la rue était à peine terminée, que l'on vit réapparaître, aux côtés des représentants des troupes révoltées et des membres du « carbonarisme » — qui avaient décidé du succès de l'émeute — les chefs reconnus du parti républicain, tous ceux qui avaient joué, depuis huit ou dix ans, le rôle principal, aussi bien au sein du Directoire — ou comité de direction du parti — qu'à la Chambre, lors des assauts furieux menés contre les derniers ministères de la monarchie.
Ce sont ces hommes qui proclamèrent la République à FHôlel de Ville, qui dressèrent la liste du gouvernement provisoire et qui donnèrent à la jeune République, dès ses débuts, son caractère et sa direction politique.
Tous ces hommes sont des intellectuels : avocats, journalistes, médecins, et le fait même qu'ils ont choisi pour président du nouveau gouvernement un philosophe, disciple de Comte, dont ils s'honorent de suivre les leçons — M. Theophilo Braga — permet de saisir de suite les principes dont ils s'inspirent, l'idéal auquel ils prétendent conformer tous leurs actes '.
Comme au Brésil, comme en Turquie, la révolution s'est faite à Lisbonne au nom des doctrines positivistes : « ce sont elles, déclarait M. Braga lui-môme à un journaliste étranger, ce sont les doctrines positivistes qui ont inspiré supérieure-
1. Voici quelques notes sur les membres du gouvernement provisoire : M. Théophile Braga, né à Ponta-Delgada en 1843, est professeur de l'histoire de littérature portugaise au Cours supérieur des Lettres. C'est à la fois un philosophe {Traças geraes de philosophia positiva), un sociologue (Leiiura de Sociologia). un historien (Historia de Portugal, Hisloria da Universidade de Coimbra, Historia da Litleratura Portiigueza), et un poète (Visâo dos Tempos, Ondina do Layo, ete.).
Le ministre de l'Intérieur, M. Antonio José de Almeida (né à Valle de Vinha en 1866) est un médecin. En 1890. il publia, dans un journal de Goïmbre, un article violent Bragança, o ullimo (le dernier Bragance) qui lui valut trois mois de prison. Il prit part à la révolte de Porto, l'année suivante, puis s'embarqua pour Sào-thomé, où il exerça la médecine jusqu'en lUOS. Après un séjour à Paris, il revint à Lisbonne en 1904 et fut élu député en 1906.
Le ministre de la Guerre est le colonel Antonio-X. Correia Barrelo (né en 1853) : le ministre de la Marine est le capitaine de frégate Amaro de Azevedo Gomes, qui prit part à la dernière Kevoiution.
M. Bernardino Machado (né à Rio de Janeiro en I8ïl), le titulaire des Affaires étrangères, a été professeur d'anthropologie à l'Université de Colmbre juscju'à la grève académique de 1907. Il a été député en 18S2 et 1886. i)air du royaume de 1890 à 1895, ministre des Travaux publics en 1893.
Le ministre de la Justice, le D' Affunso Costa, le ministre des Finances. M. José Relvas. le ministre des Travaux publics et du Commerce, M. Brito Camacho, le ministre du Porlugal ;'i Paris. M. Chagas, figurent parmi les ré|)ublicains. qui ont joué un tout premier rrtie dans l'opposition, ces dernières années.
ment les hommes qui ont créé les régimes nouveaux » *.
La faveur dont jouissent les théories d'Auguste Comte parmi cette pléiade d'intellectuels a été concomitante des progrès réalisés par la franc-maçonnerie dans la bourgeoisie et le petit peuple des villes.
Ce succès — s'il faut en croire les propagateurs des idées républicaines — n'est dû lui-même qu'à un mouvement de protestation contre la place excessive prise au Portugal par le clergé régulier, particulièrement par les Jésuites. Le même problème s'est posé à peu près de la même manière dans tous les États latins, demeurés attachés exclusivement ou pour l'immense majorité de leurs habitants à l'autorité spirituelle de Rome. Mais il n'est pas de pays, au dire de l'insigne écrivain — qui est en même temps le grand-maître de la franc-maçonnerie portugaise — M. Magalhaes Lima, il n'est pas de pays — si l'on met à part l'Espagne — où la compagnie de Jésus soit arrivée à occuper une situation aussi prépondérante qu'au Portugal : « gouvernement, clergé, noblesse, tout le monde leur était soumis » et l'État lusitanien fut « pendant trois siècles la terre promise des fils de Loyola... » ■.
« Selon le même écrivain, c'est à la maçonnerie portugaise (fondée dès 1727 et reconstituée en 1897) qu'appartient la gloire suprême d'avoir propagé au Portugal, par tous les moyens, la doctrine de la hbre-pensée, de la liberté de conscience et de tous les progrès qui dérivent de l'intelligence émancipée.
« C'est, du reste, la doctrine des maçonneries latines, évolutionnistes et progressistes, qui cherchent à s'inspirer de
1. Sur les analogies si frappantes à cet égard que présente la Révolution de Lisbonne avec celle du Brésil, on pourra se reporter à l'article de M. Raymond Porraud, « Le Positivisme et la Révolution portugaise u. dans ÏOpinion du 15 octobre 1910.