L'AVENIR DU PORTUGAL
Les pages précédentes auront donné une idér des difficultés où se débat actuellement le gouvernement provisoire. L'expérience des derniers mois suffira — espérons-le — à montrer aux républicains portugais combien il est dangereux de gouverner au nom des idées pures, sans tenir un compte suffisant de la réalité.
L'heure est grave pour le Portugal. Sans doute, on trouve, au sein du gouvernement provisoire, des hommes d'un niveau moral et intellectuel très élevé. La foi qu'ils professent dans leur idéal et leur patriotisme au-dessus de tout soupçon sont également dignes d'éloges.
Mais le nouveau régime risque d'être la victime des appétits démagogiques qu'il a contribué à déchaîner. Né d'une conjuration « carbonariste », il aura également à souffrir de l'ingérence continuelle des sociétés secrètes : corps d'autant plus dangereux pour la sûreté de l'Etat, qu'ils échappent à toute responsabilité et qu'ils ne tiennent aucun compte des réalités pohtiques. Issu d'uti soulèvement militaire, il court enfin, à tout instant, le risque d'être renversé par un nouveau « pronunciamiento. . . »
abandonnèrent leurs chantiers pour venir manifester devant le ministère. Les ouvriers employés à la douane, suivirent cet exemple. Enfin — symptôme plus grave — les ouvriers agricoles ont déclaré la grève, à leur tour, dans différents districts.
Ce qui peut paraître surtout inquiétant, c'est cette indifférence profonde, quasi invincible du grand public à l'égard des choses de son paN's. La scène politique n'est toujours remplie que par quelques personnages, mais à aucun moment dans l'histoire de ces dernières années, on ne si-nl palpiter l'âme du peuple, ni battre le cœur de la f')ule. C'est avec la même indifférence que la grande masse a appris la mori tragique de Dom Carlos et du prince héritier et la Cuite de Dom Manoel, et la chute de la dynastie nationale et la proclamation de la République...
Une chose seule semblerait de nature à le toucher ce peuple : c'est qu'en dépit des promesses des républicains, le prix de la morue et du pain n'a pas diminué, qu'il a même augmenté depuis le mois d'octobre... Il sera peut-être surpris aussi d'avoir, comme par le passé, à payer ses contributions, alors que dans l'entendement primitif de bien des paysans et même du prolétai'iat des villes, l'avènement de la République devait simplement signifier l'abolition de tous les impôts qui pèsent encore si lourdement sur les classes pauvres.
On peut tenter d'expliquer cet engour-dissemenl moral par l'état assez satisfaisant, à l'heure actuelle, delà situation économique, grâce à trois ou quatre bonnes récoltes et à l'amélioratioi) de la situation économique du Brésil, qui a eu, comme nous l'avons dit, sa répercussion directe sur celle du Portugal. Mais les envois d'or de Rio peuvent venir à cesser ; à l'ère des vaches grasses peut succéder celle des vaches maigres, et n'y aura-t-il pas alors à craindre, en cette hypothèse, de nouveaux troubles dans l'Etat lusitanien ?..
Ce n'est pas. d'ailleurs, certain. La seule conséquence, en cas de disette, pourrait bien n'être qu un nouvel accroissement fie l'émigration. Le peuple portugais a (\c' très grandes qualités: il est honnête, travailleur et intelligent, il est doux et même résigné, ennemi de toute violence; et il l'a bien
montré lors de la dernière Révolution. Mais il est apathique et hésitant : « Ce peuple si patient [soffredor), écrit M. Théophile Braga lui-même, est incapable d'une prompte décision ; il manque totalement d'initiative et d'originalité individuelle. « Mais il ne faut voir là que la conséquence du manque d'éducation, de l'état d'abandon dans lequel on a laissé ce malheureux peuple pendant des siècles.
Ce qu'il lui faudraitdonc, c'est une direction, sous laquelle il serait susceptible, sans doute, de sortir de sa léthargie et de faire de grandes choses. En d'autres termes, l'initiative doit venir d'en haut.
Le malheur est que, même dans les classes directrices, on dénote la même indifférence et une sorte de fatigue morale, véritablement inquiétante.
En rentrant de Lisbonne, il y a quelque temps, je m'arrêtai àSalamanque. Le recteur de la vieille Université M. Miguel de Unamuno, — qui est, au reste, un des esprits les plus jeunes et les plus originaux de l'Espagne actuelle — se flatte de bien connaître la nation voisine, où il fait de fréquentes incursions. « Ce pays souffre, me déclara-t-il, d'un manque à peu près complet d'idéal. Son indépendance est purement nominale et son avenir pohtique lui semble à lui-même des plus incertains... Le Portugal est un peuple triste, et il l'est même quand il sourit. Sa littérature, y compris sa littérature comique, est une littérature triste. Le Portugal est un peuple de suicides, peut-être même un peuple qui se suicide [pueblo suicida). Voyez, depuis quelques années, le nombre prodigieux de gens de lettres et de politiciens qui se sont volontairement donné la mort : c'est le romancier Gamilo Castillo Branco, l'auteur de Amor de perdiçao^ c'est Trindade Coclho, dont Marvavd. — Portugal. 21
VOUS connaissez le Traité de politique, c'est le poète Antero deQuental, dont les sonnets sont — presque tous — un éloge de la mort, et le journaliste César Machado, et Cabrai Moncada, et le grand sculpteur Soares dos Reis, l'auteur de V Exilé, et Moucinho de Albuquerque, en qui certains voulaient voir ressusciter un des antiques héros de Camoëns... Mais voici qui vous éclairera davantage sur l'état d'âme actuel des Portugais... »
Et le recteur me lut quelques lettres, à lui adressées et dont il ne me dit pas l'auteur. J'en transcris divers passages : « Au Portugal, on en est arrivé à ce principe de philosophie désespérée : le suicide est un remède noble et une espèce de rédemption morale. Dans ce malheureux pays, tout ce qui est noble se suicide, toute la canaille triomphe...
« Notre mal est une sorte de fatigue morale, la fatigue de tous ceux qui ont cessé de croire. Croire !... Au Portugal, Tunique croyance encore digne de respect est la croyance en la mort libératrice. C'est horrible, mais c'est ainsi. L'Europe nous méprise, l'Europe civilisée nous ignore, l'Europe médiocre, bourgeoise, pratique et égoïste nous déteste, comme on déteste les gens sans honneur et surtout... sans argent. Malgré cela, il y a au Portugal encore beaucoup de noblesse morale ; il y en a au moins assez pour mourir, et il y existe encore des choses bien dignes de sympathie.
«... En vérité, mon ami, je ne sais où nous allons. Je sais que nous allons mal. Mais où? où nous poussent les mauvais vents du destin...
«... Quand je pense que sur nos têtes pèse l'héritage tragique, séculaire, d'une ignorance putride et d'une conception criminelle, mon esprit s'assombrit et je me sens oppressé par une peur indicible, peut-être absurde. Et ce qui me préoccupe, c'est moins de savoir si nous allons vers la vie ou vers la mort que de savoir si nous mourrons noblement ou bien misérable-
ment. Vous le voyez, mon ami ; la vie, qu'il s'agisse de la vie d'un homme, ou de celle d'un peuple, est une chose bien petite, bien méprisable. L'important est l'usage qu'on fait de cette vie. Une minute de vie bien employée vaut mieux qu'une éternité vécue inutilement. Et au Portugal, — voyez la profondeur de notre mal ! — il y a des âmes si abattues qu'il leur importe peu de mourir d'une façon ou de l'autre. Cette insensibilité morale, n'est-ce pas, est pire que la mort...
« Je le répète, le Portugal traverse une heure indécise, grise, crépusculaire... Sera-ce le crépuscule qui précède le jour et la vie, ou le crépuscule qui annonce la nuit et la mort ? Je ne sais \.. »
Ces paroles ne concordent que trop avec les confidences que j'ai moi-même reçues de bien des Portugais, et qui attestent aussi un décevant et fatal pessimisme.
Dans un récent ouvrage consacré à son pays, M. de Bragança Cunha constate qu'au cours des huit derniers siècles, le Portugal n'a pas traversé moins de six crises particulièrement graves, plus graves même que la perte de ses colonies : c'est, d'abord, la défaite infligée par les Maures à Albacer Québir, puis la perte du Roi Sébastian et de dix mille de ses compagnons, la fleur de la chevalerie, ce qui eut pour résultat de faire tomber le pays sous la domination de l'Espagne; en 1755, un siècle après qu'il eut reconquis son indépendance, le Portugal est ravagé par un grand tremblement de terre ; puis, c'est la lutte contre Napoléon et la guerre civile ; en 1890, c'est la crise financière à la suite du conflit avec l'Angleterre ; enfin, c'est l'assassinat de Dom Carlos, qui fut le prélude de la dernière Révolution.
Chaque fois, sauf la dernière, — écrit notre auteur — la
1. Je retrouve cette lettre dans le récent volume de M. Unamuno, Portierras de Portugal y de Espana (Madrid, 1911), où lauleur a reproduit la plupart des idées qu'il m*e.xprimait de vive voix, quelques mois auparavant.
nation sortit de la crise à force d'énergie et parce qu'elle obéissait à un idéal. Aujourd'hui, la situation matérielle du pays est moins précaire qu'elle ne Tétait à la fin des cinq crises précédentes ; mais où est Tidéal "? La plupart des Portugais cultivés vous diront leurs hésitations sur ce point...
M. de Unamuno, lui, qui est un imaginalif et un poète, ne voit de salut pour le Portugal que dans son annexion par l'Espagne. C'est oublier, en vérité, le sentiment très vif de patriotisme que l'on rencontre chez la grande majorité des Portugais, de toutes les conditions et de tous les partis. Et ceci même défend de désespérer d'un pays dont l'histoire est aussi glorieuse que celle de l'Espagne.
La crise qu'il traverse, à l'heure actuelle, est sans doute d'autant plus inquiétante qu'on n'en peut encore prévoir la fin. Pourtant, il est permis de voir dans le récent mouvement qui a amené l'avènement de la République sur les rives du Tage un désir certain, impérieux de ce pa^^s à prendre une part plus active dans ses destinées et à se régénérer.
Les hommes du gouvernement provisoire ont fait preuve d'une activité vraiment prodigieuse. Et ce n'est pas là, assurément, le fait d'un pays qui veut « se suicider » ! Si on peut leur adresser un reproche, c'est même, nous Pavons vu, de légiférer avec une hâte fébrile, même désordonnée, de tout démolir sans égard pour les traditions et les croyances, pour reconstruire ensuite, sur le plan de leurs idées philosophiques, un nouvel édifice et toutes pièces... La jeune République est évidemment hantée par le souvenir de nos Républiques à nous, de celle de 1701 et surtout de celle de l8iS : il suffit d'un coup d'œil sur les considérants interminables, dont sont précédés tous les nouveaux décrets, pour se convaincre de cet esprit fiagrant d'imitation.
CONCLUSIONS 32o
Ce n'est pas en débaptisant les rues et les monuments de la capitale, ce n'est pas en proscrivant quelques religieux, ni en remplaçant le drapeau national — qu'il eût été plus sage, croyons-nous, de conserver, par égard pour sa glorieuse histoire — par les couleurs verte et rouge qui sont celles du positivisme, que les dirigeants actuels réussiront à sortir le pays de rornière où il a glissé et à inspirer à l'étranger la confiance qui leur est nécessaire. Mieux vaudrait assurément qu'ils s'employassent énergiquement à corriger les abus de l'administration et à tirer un meilleur parti des ressources nationales.
Jamais autant qu'à l'heure présente, le Portugal n'aura eu plus besoin de tout le patriotisme, de tout le dévouement et de tout le courage de l'élite de la nation. Tous les citoyens devraient unir leurs efforts pour empêcher que, sous le nouveau régime, continuât à s'exercer la pernicieuse activité des politiciens de profession.
En retraçant l'histoire des dernières années de la monarchie, en nous efforçant d'établir les causes qui ont entraîné sa chute, nous n'avons eu d'autre souci que de mettre en garde la jeune République contre les écueils dont sa route est semée. En insistant sur les éléments de vitalité incomparables que possède l'État lusitanien, tant dans la métropole que dans ses riches possessions coloniales , nous avons voulu montrer que son relèvement doit procéder, avant tout, de son développement économique. Ce relèvement suppose, il est vrai, une correction radicale des mœurs publiques, autant que de celles des individus : et c'est là, nous le répétons, une œuvre de longue, de très longue haleine.
En serait-il besoin, d'ailleurs, que les Portugais trouveraient,
sur l'autre rive de FAtlantique, dans leur ancienne colonie du Brésil, — dont le magnifique développement est pour le monde un objet d'admiration — un exemple salutaire à suivre et une raison de ne pas désespérer de l'avenir de leur race et du salut de leur propre pays.
Notre but serait atteint, si nous étions parvenus à convaincre les pessimistes — trop nombreux au Portugal (mais il s'en rencontre dans tous les pays) — du champ très vaste qui reste ouvert à leur initiative et à leurs ambitions ; si, du même coup, nous obtenions que l'on prêtât en Europe et surtout en France un regard moins dédaigneux pour les « choses du Portugal ».
Il n'est point de pays au monde, je le répète, où nous jouissions d'une telle hégémonie intellectuelle et où nous soyons plus sincèrement aimés. C'est là une première raison pour que ce petit pays mérite toute notre attention.
11 en est une autre — d'ordre, peut-on dire, plus général. Un grand journal parisien remarquait, il y a quelque temps, que la crise portugaise n'était « point d'un intérêt européen, parce que le Portugal, dont le passé est si resplendissant, ne joue plus dans la politique mondiale un rôle de premier ordre, parce que les difficultés dont il souffre ne peuvent avoir de contre-coups internationaux ».
Tel n'est point notre avis. Le réveil trop évident des cupidités étrangères, ces mois derniers, à l'égard des colonies portugaises nous prouve qu'il convient de donner aux événements, qui se déroulent sur les rives du Tage ou au nord de Porto, davantage qu'un simple intérêt de curiosité psychologique.
Plus qu'aucun autre peuple peut-être, nous sommes intéressés, nous Français, au nom même de l'équilibre européen et de l'avenir de la civilisation latine, à ce que nos frères et amis lusitaniens voient luire enfin, après tant d'années de
doute et d'inquiétude, l'aube d'une nouvelle ère de calme, de grandeur et de prospérité ^
1. Au moment où nous revoyons ces lignes (octobre 19H), le Porlugal possède un gouvernement régulier et le nouveau régime a été reconnu officiellement par les puissances étrangères. Il s'en faut, cependant, que la situation actuelle exclue toute inquiétude. La République a dû, dans les premiers temps de son existence, faire de grosses dépenses, auxquelles le crédit de 1.500 contos autorisé par le Congrès est loin d'avoir suffi. On a élevé les émoluments des fonctionnaires et, pendant cette période troublée, les dépenses de la police ont aussi augmenté. D'autre part, les effets de la situation politique encore instable se sont tait sentir dans les recettes des douanes, qui sont en diminution sur celles de l'année dernière. Le Trésor s'est vu aussi privé de la recette des impôts de consommation, qui ont été — nous l'avons vu — abolis pour la plupart, mais sans que les consommateurs en aient beaucoup profité. Les prix des denrées sont restés les mêmes et le gouvernement a dû, pour répondre aux réclamations populaires, dégrever les huiles et la viande importées au Portugal. Bref, le déficit, qui était, l'an dernier, de 3.000 contos, serait cette année de ■il. 000 contos (55 millions de francs). La dette flottante s'élevait, au 31 juillet dernier, à 83,436 contos de reis, contre 82.039 au 30 juin 1910, clôture du dernier exercice budgétaire, soit une augmentation de 1.370 contos environ depuis un an. Le nouveau ministère, présidé par M. Jaô Chagas, aura donc l'obligation de pratiquer une politique d'économie et d'apaisement. D'ores et déjà, on annonce que la plupart des décrets du gouvernement provisoire seront supprimés ou, au moins, modifiés. Cela apparaît comme d'autant plus nécessaire que le mécontentement grandit dans le pays, particulièrement dans le Nord, où le sentiment religieux, comme nous l'avons dit, a été blessé par certaines particularités de la loi de séparation, et où l'on redoute une réaction royaliste, prête, semble-t-il, à éclatera tout instant.