J. Finot, loc. cil
Marvaud. — Portugal. 3
suite ininterrompue de honteux scandales, dont dynastiques de toutes nuances et de toutes étiquettes s'éclaboussaient à qui mieux mieux, sans paraître se douter qu'ils en salissaient aussi le trône et que le sol patiemment miné par les républicains — qui profitaient, sans coup férir, de toutes ces honteuses querelles — risquait à tout moment de craquer sous leurs j)as en les ensevelissant sous les ruines de la monarchie.
En moins de deux ans on ne vit pas moins de cinq ministères se succéder à Lisbonne.
11 y eut un moment, il est vrai, où les espérances furent permises. En face des deux cercueils étendus côte à côte, sous les voûtes de Sâo Vicente da Fora, les deux partis « rotatifs » parurent faire trêve à leurs dissentiments. Mais cette tentative de conciliation ne devait pas avoir de lendemain.
Sans doute, le ministère que le jeune Roi réunit aussitôt après la chute et la fuite de Franco, voué à Texéci-ation populaire, pouvait justement s'appeler un cabinet de « concentration monarchiste » : il était présidé par un « indépendant », l'amiral Ferreira do Amaral, et composé à peu près en nombre égal de libéraux et de régénérateurs ^
Le premier soin du gouvernement fut de procéder à la répartition des sièges des gouverneurs civils : onze furent choisis parmi les regeneradores et dix parmi les progresistas.
Puis on fit table rase de l'œuvre ébauchée par le « dictateur ». On ouvrit toutes grandes les prisons à ses « victimes », on prit des mesures de clémence à l'égard des anciens cons-
1. Les libéraux étaient représentés dans le cabinet par M. Sébastian Toiles, ministre de la Guerre, et M. Affouso de Espregucira, ctiargé du portefeuille des Finances. Les régénérateurs s'étaient réserve la justice avec M. Canipos Henriques et les Affaires étrangères avec iM. Wenceslau de Lima. Le ministère comprenait encore deux amis politiques de M. do Amaral : M- Calvet de Magalliaes aux Travaux Publics et l'amiral de Cas- Iclho i\ la Marine.
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pirateurs. L'enquête sur le régicide ne fut poursuivie que pour la forme, et, semble-t-il, pour complaire à certains gouvernements étrangers ; mais on savait d'avance qu'elle n'aboutirait à aucun résultat. Le gouvernement parut même hésiter devant les républicains et les dissidents. Il s'efforça de se les concilier en leur promettant, aux prochaines élections, plus de sièges qu'ils ne pouvaient en espérer, s'ils étaient laissés à leurs seules forces : sept aux dissidents, alors qu'ils n'avaient guère de chances de réélire plus d'un député ; et trois sièges aux républicains, en dehors de ceux qu'ils étaient à même de conserver à Lisbonne.
On avait allégé )e budget du poids de la liste civile, augmentée par Franco. Un décret réintégra dans leurs fonctions les anciens conseils généraux, municipaux et de paroisse. Un autre revint sur la dissolution de la Chambre des députés, ainsi que sur la réforme de la Chambre des pairs. Il est vrai que les députés, avant même d'entrer en fonctions, furent renvo^'és — constitutionnellement cette fois — et qu'on convoqua de nouveau les électeurs pour le 5 avril, le jour même qu'avait fixé le « dictateur ».
En dépit des gages donnés par le ministère, les républicains menèrent une active campagne ; mais le succès ne répondit guère à leurs efforts. Les élections, d'ailleurs, ne donnèrent lieu à des troubles que dans la capitale. Les résultats furent à peu près ceux que l'on avait prévus ».
Les républicains prirent leur revanche aux élections municipales de novembre. Tandis que dans la province la victoire des différentes fractions des partis monarchistes était à peu près complète, à Lisbonne, au contraire, la liste républi-
1. Pour 155 sièges (y compris les députés coloniau.v. au nombre de 7], on comptait; (j3 régénérateurs, 59 progressistes. 15 indépendants (amis de M. Ferreira do .\maral). 7 républicains, 7 dissidents progressistes (Alpoioi), 3 régénérateurs libéraux (Franco) et 1 nationaliste.
caine triompha sans difficulté, pour rexcellente raison que les « rotatifs » ne lui avaient pas opposé de candidats. Ils cro3'aient habile d'abandonner à leurs adversaires la gestion des affaires municipales de la capitale, alors qu'elles étaient dans une situation assez critique. Mais il était permis d'apprécier de toute autre manière cette politique de renoncement, qui impliquait, à y bien regarder, un aveu d'impuissance.
La faiblesse du cabinet Ferreira do Amaral à l'égard de l'opposition, ses complaisances exagérées envers les républicains servirent de prétexte au chef des regenadores^ M. Julio de Vilhena, pour provoquer une crise ministérielle. La vérité semblait plutôt que M. de Vilhena et ses amis étaient impatients de revenir aux affaires, et qu'ils ne pouvaient, d'ailleurs, s'accommoder d'un prétendu cabinet de concentration, dont le chef des progresistas, M. Luciano de Castro — du fond de sa mystérieuse retraite — tenait, en réalité, tous les fils. M. de Castro est un des vétérans du monde politique portugais : son premier ministère date d'une quarantaine d'années. Son grand âge et son mauvais état de santé ne lui permettaient plus de reprendre personnellement le pouvoir, mais il ne pouvait admettre qu'un de ses lieutenants l'occupât à sa place. Il se contentait très bien, au contraire, d'un ministère composé mi-partie de conservateurs et mi-j)artie de libéraux, à la condition que ces derniers eussent une place prépondérante et qu'ils fissent preuve à son égard d'une parfaite obéissance.
Ceci explique que lorsque, sur un simph; vote défavoi'ablo du Conseil d'Etat, i\m n'est cependant qu'un corps consul-
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tatif, M. de Amaral eut abandonné le pouvoir sans attendre la prochaine rentrée des Chambres, tous les efforts faits en vue de constituer un ministère exclusivement libéral échouèrent, et qu'après dix jours de crise, on vit réapparaître le ministère Ferreira do Amaral..., mais sans M. do Amaral.
Celui-ci était remplacé à la présidence du Conseil par M, Campos Henriques, qui, en refusant de prendre auparavant l'avis de son chef, M. de Vilhena, provoqua une scission dans le parti conservateur. Ce fut le plus clair résultat de cette crise. Au reste, pour plus de sécurité, le ministère, à peine constitué, s'empressa de proroger les Cortès. Quand elles se réunirent, il n'arriva pas à triompher de l'opposition, ou plutôt de l'obstruction faite par la fraction « vilheniste » du parti régénérateur, qui trouvait naturellement des alliés empressés dans les « dissidents » du groupe Alpoim et dans les républicains.
Le ministère Sébastian Telles, qui vint ensuite, ne dura que trois semaines. Enfin, M. Wenceslao de Lima, ancien ministre des affaires étrangères du cabinet Campos Henriques, parvint, non sans peine, à constituer un nouveau cabinet et, comme l'avait fait M. Henriques, il ne trouva d'autre moyen, en vue de parer au plus pressé, que d'obtenir du Conseil d'Etat une suspension des Chambres pour deux mois (17 mai).
Une telle mesure n'était possible que de la part d'un gouvernement formé en dehors des partis. Le cabinet de Lima était, en efîet, un cabinet extrapartidario, comme on en trouve des exemples assez fréquents dans Thistoire portugaise de ces dernières années. Lorsque l'état de sure.xcitation des esprits devenait tel, en effet, que tout accord semblait impossible entre les deux groupes « rotatifs » et que leurs forces se balançaient au point d'empêcher la machine parlementaire de fonctionner, il ne restait plus d'autre expédient au pouvoir exécutif que de dissoudre les Cortès ou de former un minis-
tère sans nuance bien définie et dont les membres étaient pris en dehors delà politique. Le jeune Roi n'osa pas prononcer la dissolution, dont n'eussent manqué de se prévaloir les républicains pour redoubler leurs attaques contre la dynastie. C'est donc à une combinaison rappelant assez celle du cabinet do Amaral que l'on eut recours encore une fois.
Le cabinet Wenceslao de Lima put, en effet, profiter du répit que lui assurait la suspension des Cortès pour préparer un certain nombre de réformes.
Mais il fallut bien, en fin de compte, réunir les Chambres et, après un intermède de calme relatif, (on était, il est vrai, au cœur de l'été), qui permit de voter le budget, l'obstruction recommença de plus belle à la rentrée d'automne.
M. de Lima, qui passe pour un diplomate très habile (c'est à lui qu'on a attribué tout le mérite du traité avec l'Allemagne^), caressa l'idée incro3^able de plaire à tout le monde. 11 avait constitué son cabinet sous les auspices des dissidents et des régénérateurs. Mais il ne voulut pas pour cela s'aliéner les progressistes et il dut promettre à leur chef, M. de Castro, qu'il ne changerait rien à la situation prépondérante occupée par ceux de ses amis qui détenaient des postes de confiance (gouverneurs civils, administrateurs de concelho, etc.). Les « dissidents « et les vilhenistes comprirent qu'ils étaient joués, et ils profilèrent du premier incident venu, causé par l'évoque de Beja, pour provoquer la démission de celui des leurs, M. Medeiros, qui détenait le portefeuille de la Justice : ce qui entraîna, peu de temps après, la chute du cabinet tout entier (19 décembre).
Le ministère qui lui succéda, présidé par le conseiller Francisco Beirâo, était nettement progressiste. C'est dire qu'il eut î\ lutter, dès le début, avec la formidable opposition des régé-
\. Voir infra, p. 158.
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nératcurs « vilhenistcs » et des « dissidents », sans parler des républicains.
Tous les prétextes semblèrent bons pour mettre en jeu le sort du Cabinet et aucun ministère portugais ne fut marqué peut-être par une pareille succession de scandales.
On eut, d'abord, l'affaire des sucres de Madère. La concession du monopole des sucres dans cette île avait été accordée à un Anglais, M. Hinton. L'opposition attaqua ce privilège et suscita un violent tumulte, en affirmant que de hauts personnages politiques étaient compromis dans cette affaire. Selon un journal de Porto, M. Hinton aurait prétendu, tout haut, devant quelques amis, qu'il se faisait fort d'obtenir la concession, en achetant à bon marché quelques personnalités, et, à la Chambre, le député républicain Affonso Costa déclara qu'il possédait des lettres très compromettantes d'un officier de la maison du roi, le commandant Serpa. La majorité réclama le dépôt de ces documents et vota (23 avril 1910) la nomination d'une commission d 'enquête, avec pleins pouvoirs, pour examiner 1 affaire, sans préjudice de la procédure judiciaire, s'il y avait lieu. L'opposition comptait, par ce scandale, forcer le ministère à se retirer ou à dissoudre les Cortès. Mais M. Beirâo, sans reculer devant l'enquête parlementaire, se contenta de demander la suspension de la session.
La première tentative faite par le « bloc » avait échoué. Il fut plus heureux à la seconde manche. Peu après la rentrée des Chambres, en mai, un nouveau scandale éclata. On venait de découvrir de graves irrégularités dans la comptabilité du Crédit foncier [Crédita Predial). Ces dernières années, les dividendes de cet établissement avaient été excessivement majorés par des comptes fictifs : 900 conlos d'obligations annulées (soit plus de o millions de francs) auraient été remis en circulation. Les pertes résultant de ces fâcheuses pratiques depuis quinze ans étaient évaluées à près de 20 mil-
lions de francs. D'autre part, le chef comptable de la Société aurait détourné plus de 300.000 francs. Le bruit causé par ces tristes découvertes fut énorme. Le Credito Predial, fondé en 1864, paraissait une institution bien assise, et ses actions étaient réparties entre nombre de petites bourses. Mais l'opposition voulait surtout éclabousser par ce scandale la personne du Gouverneur qui n'était autre que le chef du parti progressiste, M. Luciano de Castro. Cette fois, le but fut atteint. Au Conseil des ministres du 7 mai, le ministre de la Justice, M. Monténégro, en présence des attaques dont il était l'objet, donna sa démission. ]\L de Castro dut se démettre aussi de ses fonctions de Gouverneur du Credito Predial. Quant au président du Conseil, il se sentit directement frappé par le coup porté à son chef. La crise ministérielle fut, cependant, suspendue quelques jours, par suite de la mort du roi d'Angleterre et du voyage de Dom iSIanoel à Londres. Mais, au retour du souverain, M. Beirâo lui posa la question de confiance; après réflexion, le jeune Roi refusa d'accorder la dissolution des Cortès et la crise fut ouverte.
Pendant quinze jours, ce fut au palais de Necessidades un défilé ininterrompu des personnages politiques les plus en vue de tous les partis. Mais aucun de ceux auxquels le souverain confia successivement le soin de former un ministère progressiste ou bien de conciliation, MM. Azevedo de Castelho Branco, Anselmo de Andrade, Wenceslao de Lima, Julio de Vilhena, ne réussit à s'acquitter de cette délicate mission.
La situation paraissait sans issue. La constitution d'un nouveau ministère progressiste devait avoir pour effet certain de surexciter davantage la colère des régénêraleurs, qui se