MADÈRE
Madère est universellement connue pour l'excellence de ses vins et la beauté de ses paysages. Cette île est tout entière constituée par un massif volcanique, qui s'étend dans la direction Est-Ouest sur une longueur de 65 kilomètres, et qui apparaît sur un plan géologique en relief comme une énorme épine dorsale de montagnes, balsaliques ettrachyliques, s'élevant parfois à près de 2 000 mètres. Cette longue chaîne a été le produit de deux grands cratères intérieurs, d'où se sont écoulés de gigantesques courants de laves, qui ont formé, de chaque côté, d'autres serras, à peu près perpendiculaires à l'artère centrale, et qui sont comme les vertèbres de celte épine dorsale. L'île atteint ainsi, par endroits, une largeur Nord-Sud de 23 kilomètres. Les contreforts des montagnes centrales se terminent dans la mer, parfois doucement, en pentes insensibles, mais le plus souvent, surtout sur la côte septentrionale, par des escarpements brusques et rapides, couronnés de géraniums sauvages, de cactus et de poiriers épineux et qui atteignent jusqu'à 589 mètres de hauteur. « Les vallées qui séparent ces chaînons latéraux, a écrit un littérateur portugais, M. Xavier de Carvalho, peuvent donner au montagnard émigré du Tras-os-Monles l'illusion du pays natal : ce sont les mêmes ravines étroites, aux talus rocailleux, creusés de précipices, les mêmes rios au flot rapide et mousseux, bondissant en bruyantes cascatelles \.. »
Le sol de l'île, bien que se ressentant toujours de sa forma-
i. Dans le Porluçial, rcctieil d'articles dus A des écrivains en majorité portugais (Paris, 1!)00).
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lion basaltique, est d'une grande variété : sablonneux ou argileux, vermeil ou jaune, plus ou moins riche en fer. Les eaux de pluie déposent dans les plis et les échelons des montagnes leurs produits de coirosion. 11 arrive même que le paysan crée un sol artificiel, en recouvrant la roche vive de terre labourable : c'est là un travail coûteux, mais dont il se récupère facilement, grâce à la douceur exceptionnelle du climat. La superficie cultivable de Madère est évaluée à 30.750 hectares.
Bien que le climat de Madère soit justement réputé, il est nécessaire de distinguer entre le versant nord, un peu froid et humide, et la côte sud qui, grâce à l'abri que lui offre le massif montagneux central contre les vents du Nord et du Nord-Est, présente moins d'humidité et une température plus élevée. D'après des observations faites à l'observatoire de Funchal, sur la côte méridionale, la moyenne annuelle de la température — calculée sur un espace de cinq ans (1896-1900 — a été de 18°o6 : elle oscille entre 15°15 en janvier et 22°45 en août. Mais il convient d'ajouter que la température varie énormément, selon l'altitude et l'exposition du point que l'on envisage. La moyenne annuelle des pluies est de 610 millimètres. Les parties de l'île moins abritées sont exposées à un vent appelé leste, qui souffle du i\ord-Est au Sud-Est, en hiver, au printemps et en automne, très rarement en été : vent sec provenantdu Sahara, qui apporte avec lui une poussière rouge irrespirable, mais qui ne souffle chaque fois que quelques heures. Au contraire, sur la côte sud, l'atmosphère est toujours calme, et c'est ce qui a fait de Madère une station hivernale, fréquentée surtout de novembre à avril.
A 46 kilomètres au Nord-Est de Madère, se trouve la petite île de Porto-Santo, de 15 kilomètres de long sur 3 de large, également de formation volcanique. Le sol est en général plat, avec quelques légères éminences de 400 et de 100 mètres,
aux deux extrémités de l'île. Cette orographie peu accidentée explique le manque d'irrigation et la sécheresse plus grande du climat. L'ile est plantée en vignes et en céréales, mais la récolte de ces dernières est souvent compromise par l'insuffisance des pluies. Un petit vapeur relie Madère et Porlo- Santo deux fois par mois.
La principale ville est la Vilha, siège d'un lieutenant-gouverneur.
On rattache encore d'ordinaire à Madère les Désertas et les Salvages, qui ne sont guère habitées que par quelques pécheurs et bergers. Les Désertas forment un groupe de trois îles rocheuses, à 10 milles au Sud-Est de Madère : la plus grande, Déserta grande, s'élève au-dessus de la mer à une hauteur qui atteint parfois 1.600 pieds. Ces îles sont très giboyeuses et les cavernes, creusées dans le roc, abritent quantités de phoques. Les Salcages sont également au nombre de trois : elles sont situées à 156 milles de Madère, dans la direction des Canaries; la plus étendue, le grand Piton, mesure 7 milles de longueur sur 3 de largeur.
La population de Madère est évaluée (1910) à 166.826 habitants. Porto Santo ne compte pas plus de 2.000 habitants.
Plus des deux tiers de la population totale constituent la population agricole. En évaluant à 18.000 ou 20.000 hectares la partie de la superficie cultivable actuellement en valeur, on a le chiffre de 1.859 mètres carrés par individu.
Cette population est de sang très mêlé : on y trouve des rejetons d'émigrants portugais, venus surtout des régions du Minho et d'Algarve, et aussi des nègres, descendants des anciens esclaves, des Juifs, des Flamands et enfin, dans les ports, des Brésiliens, des Anglais et des Américains.
Comprimés dans les zones étroites du littoral, où la terre, d'ailleurs, est surtout concentrée entre les mains de grands
propriétaires, les pauvres ^ens de Madère ne tardent pas à gagner la montagne, mais ils s'y heurtent à un climat plus rude et à un sol moins fertile, qui rendent la vie plus âpre el plus difficile. L'impossibilité des moyens de transport les oblige aux travaux les plus pénibles : les photographies les représentent portant sur leurs épaules ou sur leurs têtes les matériaux pour leurs constructions, les engrais pour leurs terres, les produits qu'ils vont vendre au marché, montant et descendant sans cesse d'interminables côtes, longeant des précipices, par des sentiers étroits et peu sûrs... Les maisons, couvertes de chaume, sont accrochées au flanc des montagnes : parfois, elles reposent sur la roche nue, ou bien sur un mur de fondation, en pierre desséchée. La terre est travaillée à la bêche, quelquefois, dans les pa^'S de céréales, à la charrue romaine. La propriété est excessivement morcelée et les parcelles enjambent les unes sur les autres. Il arrive qu'une même famille, propriétaire d'un demi-hectare, est ainsi obligée de travailler dans douze ou quatorze lopins de terre, plus ou moins distants.
Cela suffît à expliquer l'importance de l'émigration. Las de mener une vie si pénible et si dangereuse, Tesprit opprimé et écrasé par les hautes montagnes couvertes de nuages, qui lui ferment son horizon, l'habitant de Madère voit dans la mer l'unique porte de salut qui lui soit ouverte et par oià il s'engage... C'est, chaque année, un millier de malheureux qui s'embarquent dans les ports de la côte, à destination de la Guyane anglaise, des îles Sandwich, du Brésil, du Cap, de la Californie, de l'Afrique portugaise, où ils n'apportent, d'ailleurs, que leurs bras, car ils n'ont aucun capital et ils ne savent pas même lire.
Quand Madère fut découverte par l'explorateur Gonzalvez Zarco, en 1419, elle était, paraît-il, couverte de grandes forêts : ce qui lui fit donner son nom [madeira. en portugais signifie « bois »). Mais Zarco lui-même en brûla une grande partie. Aujourd'hui, il n'en reste plus que de très maigres vestiges, principalement dans le Sud.
L'île peut être divisée en zones agricoles, dont chacune correspondrait à une ou plusieurs variétés de culture. C'est ainsi que la canne à sucre et le bananier se rencontrent surtout dans la partie basse, qui s'étend du niveau de la mer jusqu'à une hauteur de 200 mètres environ ; puis, on trouve la vigne, jusqu'à 600 mètres; ensuite, les céréales et, en gravissant les cimes, les pâturages et les forêts.
De façon générale, on peut dire que l'agriculture à Madère souffre du manque d'eau. Les pluies sont plus fréquentes dans les montagnes que sur le littoral. Les cours d'eau siont parfois à sec, et les sources difficiles à capter. Pourtant, de remarquables travaux d'irrigation ont été faits par les habitants pour remédier à cette insuffisance d'eau : des canaux, appelés /évadas, ont été creusés dans le roc, à proximité des sources, de façon à diriger l'eau des montagnes vers les régions cultivées.
La canne à sucre couvre une surface approximative de 1.500 hectares et sa production est évaluée à 68.000 tonnes. Elle a pris, ces dernières années, une certaine extension. 30.000 à 3y.000 tonnes de canne sont livrées à l'industrie sucrière; le reste est transformé en eau-de-vie, destinée à la consommation locale, ou à l'alcoolisation des vins. Le rendement brut, par hectare, e.st de 457.000 reis \
1. Le monopole de la fabrication du sucre dans l'Ile apparlient d un
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Le bananier est principalement cultivé dans les fonds abrités. Parfois, il se trouve mêlé à la canne à sucre; on le trouve encore en bordure, autour des maisons, ou sur les routes voisines. Sa culture couvre environ 100 hectares. Un hectare porte de 3.800 à 4.000 pieds et donne, en moyenne, autant de grappes par an : le rendement net à l'hectare, tous frais de culture et la rente de la terre déduites, est de 1.288.350 reis. La plupart des bananes sont exportées à destination de l'Angleterre, de Lisbonne, de Porto, de Hambourg et de la France .
La superficie probable de la cigne est de 1.700 à 2.000 hectares. Le rendement brut est de 172.000 reis et le rendement liquide, de 93.200. Les vins de Madère se préparent par deux procédés : on distingue le vinho de canteiro et le vinho estU' fadoK L'exportation annuelle est de 6.000 à 7.000 pipes, d'une valeur de 750 à 850 millions de reis.
Les céréales (y compris la production de Porto-Santo) fournissent 1.800.000 kilogrammes par an. La culture de blé couvre 1.800 à 2.000 hectares, avec une production moyenne de 12 à 13 hectolitres. L'île importe annuellement 7 millions de kilogrammes. Dans le Xord, la population cultive le maïs,
Anglais, qui est tenu, en retour, d'accepter tout ce qui lui est apporté au prix de 16 dollars la tonne. Chaque année, un millier de tonnes do sucre -sont envoyées à Lisbonne et à Porto. C'est ce monopole qui a donné lieu au scandale Hinlon (voir supra, p. 39). Le gouvernement provisoire de la République vient de réorganiser le régime du sucre à Madère (décret du 13 mars 11)11).
1. Le vinho de canteiro est celui qui, alcoolisé à 18 degrés, vieillit naturellement dans les caves, tandis que le vinho estufado, après sa fermentation, est mis dans une étuve [eslufa] et maintenu à une température d au moins 70 degrés, pendant un à quatre mois, selon le goût que l'on veut obtenir.
Les vignobles de Madère sont passés par des phases diverses. Ils furent à peu prt'S ruinés à la suite de l'apparition de l'oïdium (1848-1853). Replantés vers 1863, ils souffrirent, en 1873, du phylloxéra, dont les désastreux effets se poursuivirent un certain nombre d'années. Ils sont aujourd'hui complètement reconstitués. On sait qu'au xv« siècle la vigne fut importée de Chypre ou de Crète dans l'Ile de iMadère : ce sont des cépages du Rhenigau ou de Chypre qui ont servi à reconstituer les vignobles.
qui constitue le fond de son alimentation, mais dont la production est également déficitaire.
Les prairies naturelles couvrent i 0.000 hectares, dans toutes les zones de l'île ; les pins, 2.000 hectares.
Le bétail comprend plus de 28.000 têtes de race bovine. L'industrie du beurre est récente, mais déjà assez développée : l'exportation de ce produit — à destination du Portugal et des îles du Cap- Vert — est évaluée à 450.000 kilogrammes, pour une valeur de 405 contos.
Une autre industrie, qui a pris de l'importance depuis une vingtaine d'années, est celle des broderies, qui occupe un personnel de 40.000 femmes, dont 35.000 sont des villageoises. Cette industrie rapporte anuellement 700 à 800 contos. La plupart des articles sont expédiés en Allemagne, en Angleterre et en France.
Le commerce de Madère et de Porto-Santo atteint à l'exportation 3.086.000.000 reis, tant à destination du Portugal que de l'étranger, et à l'importation 3.015.000.000 reis, dont 2. 265. 000. 000 reis de l'étranger et 750 contos de reis de la métropole.
Plus encore que de la variété de sa flore et de la beauté enchanteresse de ses paysages^ — qui en font un centre naturel de tourisme — l'importance de Madère provient surtout de sa situation maritime. Funchal est une station de charbon, où font escale la plupart des paquebots qui vont d'Europe vers l'Afrique Méridionale et vers le Sud- Amérique. Ce port do 20.850 habitants (1900) est visité annuellement par plus de 1.300 navires.
1. Cette impression de beauté perce dans les descriptions des voyageurs débordantes de lyrisme. C'est le poèlo portugais Deiriz qui s'écrie : a Fillia do oceano, do undoso campo flor, gentil Madeira. » Et l'Anglais Bowdich ; (. Si la belle description d'Homère de l'Ile des Phocéens — écrit-il — oU les fruits succèdent au.x fruits, et les fleurs aux fleurs, dans une riche et infinie variété, pouvait s'appliquer à quelque lie aujourd'hui, ce serait à Madère... »
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Cette importance géographique de premier ordre permet d'expliquer la célèbre affaire des « sanatoriums », dont nous avons parlé dans un autre chapitre *.
Les Anglais sont, paraît-il, détestés à Madère et un exemple des sentiments que nourrit la population à leur égard est l'assaut donné, dans l'hiver de 1883, à Funchal, à l'hôtel anglais « Miles Garmo » par une foule qu'avait surexcitée l'ultimatum adressé par Londres à Lisbonne et Fannonce de l'arrivée à Madère de navires de guerre britanniques. Ceci n'est pas pour surprendre. Mais on n'en peut conclure que les Allemands jouissent dans l'île déplus de sympathies. Les préférences des gens de Madère les porteraient plutôt vers les Américains, et l'idée serait, paraît-il, communément répandue parmi eux « que l'oncle Sam viendra les délivrer un jour du joug portugais ». Il est vrai... que c'est un Américain qui le prétende... Rien, en réalité, en dépit des abus d'une administration, pire encore dans ces îles que dans le Portugal continental =*, ne permet de douter du lo3^alisme de la population de Madère à l'égard de la mère-patrie.