‹ Le Portugal il y a cent ans; souvenirs d'une ambassadrice. Annotés d'apres les documents d'archives et les mémoiresChapitre 1 sur 7 · Le Portugal il y a cent ans; souvenirs d'une ambassadrice. Annotés d'apres les documents d'archives et les mémoires · texte numérisé non relu

Le Portugal il y a cent ans; souvenirs d'une ambassadrice. Annotés d'apres les documents d'archives et les mémoires

E Portugal a récemment appelé l'attention de l'Europe et certainement il l'appellera encore par les phénomènes de son évolution politique.

Les pages, qu'on va lire, sont le récit d'une ambassadrice qui y représenta la France consulaire et impériale, ses grâces et son esprit, il y a un peu plus de cent ans, et qui en rapporta des souvenirs où la malice et l'irotxie se mêlent à l'émotion.

Lisbonne, Cintra, Coïmbre sont des séjours qu'on n'oublie pas, quand on a eu le bonheur d'en respirer l'air et d'en admirer les paysages.

M""' Junot est fort discrète sur le rôle politique que joua le général-ambassadeur, chargé de ruiner à Lisbonne l'influence anglaise et d'imposer l'amitié du maître de la France, mais il y a dans ses réminiscences plus d'une anecdote qui éclaire d'un jour singulier la diplomatie militaire que dirigeait et qu'inspirait le Premier Consul.

De beaux ou curieux portraits, des illustrations empruntées aux graveurs anglais du début du

xix'' siècle qui enrichirent des œuvres de leur burin les travaux descriptifs des voyageurs si alertes et si perspicaces de la Grande-Bretagne, des caricatures piquantes ont fourni alternativement leur appoint à la partie graphique de ce volume.

La duchesse d'Abrantès.

ÉE le 6 novembre 17 85, fa ducliesse d'Abrantès n'était pas à proprement parler une vieille femme quand elle écrivit ses souvenirs d'ambassadrice. Mais elle s'était usée à la vie de labeur que son goût effréné du luxe et sa prodigalité désordonnée lui avaient imposée.

Depuis plus de vingt années^ elle entassait souvenirs sur souvenirs, multipliant anecdotes bien contées, mots piquants, portraits malicieux, pour charmer des contemporains avides de connaître, par le détail, les cohlisses des palais impériaux où ils avaient vu représenter Napoléon, Joséphine, Marie-Louise, Hortense, Eugène, tous les Bonaparte, tous les Beauharnais, les maréchaux, les ducs, les courtisans. Aux souvenirs, elle avait ajouté les romans, les nouvelles et de son encrier inépuisable avaient volé, vers les imprimeries, des feuillets hâtifs, dont les fines pattes de mouche se transmutaient aussitôt en un or fugace, qui disparaissait, avant même que leur encre fût séchée.

Longtemps elle avait battu monnaie pour payer les dettes de son fils Napoléon, l'éducation d'Alfred, les fantaisies de Constance, les changeants caprices, tantôt mystiques et tantôt mondains, de Joséphine. De Versailles, elle s'était transportée à l'Abbaye-aux-Bois où. une trompeuse et coûteuse économie lui avait fait chercher une retraite oii sonnaient encore trop souvent les orchestres de fêtes dont les lendemains étaient presque des journées sans pain.

La jolie, la scelle mariée de 1800 (1) était engraissée, déformée^ enlaidie. A tant courir sur le papier, la plume s'était lassée, le cerveau s'était vidé, et c'est à cette heure que, pour obtenir trêve des créanciers, qui la harcelaient, la duchesse dut encore une fois tenter d'amuser ses contemporains.

Certes, le sujet devait l'inspirer et plus d'une page est admirablement venue. Si parfois l'ironie y est grinçante jusqu'à l'aigreur, il y a quelque art dans l'opposition des colères et des rancunes qu'on sent vibrer et le charme endormeur des descriptions oii, bien vite, l'écrivain berce son humeur chagrine et l'apaise.

Le Portugal, n'était-ce pas le théâtre des dernières heures de sa vie triomphante d'épousée, qui avait conquis par ses beaux yeux le cœur de laide de camp préféré de Bonaparte, et en évinçant quelle rivale/ la plus belle, la plus inoubliable des princesses? Quand M"^'^ Junot avait passé les monts, c'était au lendemain de ces Jours bénis de la lune de miel à Bièvre oii le jeune général, redevenu galant sous-off, rimait pour sa Laure adorée ces vers à rimes pauvrettes et à rythme encore plus pauvret :

Quand ma Laure vient visiter

Ses amoureuses tourterelles

C'est pour les apprendre d'aimer

L'air charmant qu'elle sait mieux qu'elles.

Alors, à dire son fait à Pauline, à tant d'autres qui avaient dévoré leur feuille du cœur d'artichaut du colonel des hussards, elle se reprenait à la fièvre de sa vie. Mais les lendemains, la femme épuisée de fatigue expiait et les factices ardeurs de la veille et les doses d'opium auxquelles elle avait demandé le repos de la nuit. Elle se battait les flancs à la recherche de l'idée et du souvenir. Elle ouvrait de vieux

(1) Voir le portrait donné dans De la paix de Vienne à Fontainebleau, 88.

LA DUCHESSE D'aBRANTÈS 9

tiroirs, en exhumait des pages écrites autrefois, dédaignées ou retranchées. Souvent même, elle glanait dans ses œui'res

La duchesse d'Abraniès.

Dessin de Cecilie Brandt. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

passées, en démarquait, d'un crayon fatigué, quelques paragraphes. Ce fut son dernier livre et il ta tua.

A peine en avait-elle donné le bon à tirer que sa santé

s'altéra. Au début du printemps de 1838, une crise violente survint qu'on attribua à l'effet de l'opium dont elle abusait depuis longtemps. Puis un mieux. Elle rouvrit deux lundis son salon.

Une jaunisse la força de s'aliter.

Un créancier impitoyable, en vertu d'une créance de quatre cents francs, fit vendre, à côté de la chambre où elle se mourait, ses bibelots préférés.

Successivement on la transporta rue des Batailles, puis 10, rue de Chaillot, et elle mourut le 1 juin 1838 dans cette dernière maison de santé.

Il n'y avait pas un centime dans sa bourse. Il fallut l'intervention d'une main charitable pour que les pompes funèbres livrassent la bière, son dernier domicile.

Chateaubriand, Victor Hugo, Ballanche, Dumas, le général Thiébault, le colonel Bory de Saint-Vincent, M^^^ Lesguillon et Waldor suivirent du moins le cercueil jusqu'au cimetière Montmartre .

La tombe n'eut qu'une simple croix de bois.

Trois ans plus tard, on sollicitait en vain de la Ville de Paris une concession au Père-Lacliaise. Elle fut refusée par les gens du Juste Milieu à la veuve de celui qui avait été gouverneur de la capitale.

Cette fois, Victor Hugo éclata. Celle qui n'avait pas de monument officiel eut, dans Les Rayons et les Ombres, ces strophes vengeresses :

Puisqu'ils n'ont pas compris, dans leur étroite sphère, Qu'après tant de splendeur, de puissance et d'orgueil. Il était grand et beau que la France dût faire L'aumône d'une fosse à ton noble cercueil,

Puisqu'ils n'ont pas senti que celle qui, sans crainte, Toujours loua la gloire et flétrit les bourreaux A le droit de dormir sur la colline sainte, A le droit de dormir à l'ombre des héros.

Page 1