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III. — INDUSTRIES DIVERSES

Après l'industrie textile, la plus importante parait être celle de la construction mécanique, qui est représentée à Lisbonne et à Porto par des établissements d'une certaine importance. Ces usines, qui font de la petite construction et de la réparation, ont été généralement fondées par des étrangers. Il en est du reste de même pour les quelques fabriques qui produisent des tabacs, du sucre, de la pâte ù papier et du papier, de la verrerie commune, etc. Elles achètent au dehors la majeure partie de leur matériel. — en particulier leurs machines, — ainsi qu'une forte proportion de leurs matières premières. Leurs ouvriers sont portugais pour la plupart. On rencontre quelques contremaîtres ou spécialistes appelés des pays du nord, et surtout des ingénieurs, bien que les techniciens portugais formés en France, en Belgique, en Suisse ou en Allemagne commencent à être assez nombreux.

Le personnel ouvrier ne manque ni d'intelligence, ni d'adresse, ni de docilité. Mais sa formation technique est en moyenne assez faible, et son rendement reste médiocre à cause de sa tendance à la lenteur et à la flânerie. Pour en obtenir un résultat suffisant, il faut le surveiller de très près, le tenir continuellement en main, et le guider d'une façon soutenue, sinon l'ouvrier perd du temps et travaille avec une certaine négligence. Or. il arrive trop souvent que le patron portugais ne se montre pas très assidu à ses affaires. C'est une habitude natio-

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nale de veiller fort tard, aussi n'arrive-t-on au bureau qu'à une heure avancée dans la matinée, quand les ateliers sont en activité depuis longtemps. Malgré cela, on quitte les bureaux d'assez bonne heure dans l'après-midi, et ces courtes journées ne suftisent pas pour donner à une entreprise moderne l'élan et la surveillance dont elle a besoin. Comme, d'un autre côté, les capitaux sont rares et chers, les prix de revient et de vente se maintiennent à un niveau élevé, vis-à-vis d'une clientèle intérieure dont le pouvoir d'achat est relativement minime. Quant à l'exportation, il n"y faut pas songer en présence d'une concurrence extérieure qui domine le marché portugais luimême pour tous les articles frappés modérément par la douane, et aussi pour beaucoup d'appareils, de machines et d'objets que l'industrie locale se voit dans l'impossibilité de fabriquer.

La condition des ouvriers employés dans les industries précitées n'est pas très sensiblement supérieure à celle de la maind'œuvre textile, au moins en règle générale. On trouve là, sans doute, des spécialistes dont le salaire atteint un niveau assez avantageux, parce que les individus habiles sont relativement rares. Mais la majorité des travailleurs manuels doit se contenter d'une rémunération faible, même pour un pays où les gens n'ont pas de grands besoins. On a tenté d'organiser les ouvriers pour arriver à améliorer leur sort. Nous connaissons déjà les syndicats créés sous le nom de « Associations de Classes ». Ces groupements ont sur le papier une existence abondamment réglementée, mais en réalité leur action est faible et leur influence à peu près nulle. En fait, l'ouvrier est, dans la plupart des cas. abandonné à lui-même. Il essaie de se couvrir partiellement contre les risques de la vie au moyen des associations de secours mutuels, mais il n'y parvient même pas toujours, parce que ses ressources ne lui permettent de payer que de très faibles cotisations. Aussi ressent-il souvent l'étreinte de la misère, et on ne doit pas s'étonner de le voir recourir, quand il le peut, à l'émigration pour échapper à une position si peu sûre et souvent si pénible.

L'esquisse rapide d'une famille d'ouvrier mécanicien de Porto

l'industrie mécanique. :i\\)

va nous permettre de donner une portée plus précise et plus vivante aux observations qui précèdent.

Il y a quelques années, un Portugais, M. C. dos Santos, a fondé à Porto un atelier mécanique pour la construction et la réparation des appareils électriques, de la petite mécanique et de l'automobile. Son affaire a réussi, et marche avec une activité satisfaisante. Il occupe assez régulièrement 50 à 60 ouvriers de diverses spécialités, principalement des mécaniciens. La réparation des moteurs à gaz et à pétrole fournit une part importante du travail exécuté par l'atelier. La diffusion de l'électricité, pour laquelle on forme beaucoup de projets, pourra donner à cette entreprise un sérieux développement, quand on aura réussi à vaincre les obstacles politiques et administratifs qui, ici, tendent toujours à paralyser les initiatives.

José Fillippe, âgé de 2i ans, est employé dans cette maison comme ouvrier mécanicien. Il est occupé plus spécialement à l'entretien et à la réparation des voitures automobiles qui fréquentent un garage annexé à l'établissement. Il a appris en outre à conduire, ce qui lui vaut certains profits supplémentaires. Ainsi, sans être absolument spécialisé, cet ouvrier montre pourtant des aptitudes qui le placent au-dessus de l'ouvrier ordinaire. Il est marié, et sa femme, Rosa-Maria Silva, âgée de 25 ans, a eu déjà deux enfants; Diamantino, 3 ans; Maria, 17 mois. Elle s'occupe uniquement des soins réclamés par le ménage et les enfants. Fillippe reçoit un salaire de 600 reis (3 fr. 30) par jour, soit, pour l'année, environ 1.000 francs. En outre, lorsque son patron l'emploie comme conducteur d'automobiles, cet ouvrier reçoit des gratifications, dont il estime le total à environ 40 milreis (222 fr. ) par an. Cela représente en tout un revenu dépassant un peu 1 .200 francs. C'est avec cette somme que le ménage doit subvenir à tous ses besoins. Il occupe au deuxième étage un petit logement composé de deux pièces et d'une cuisine, pauvrement meublé et d'une propreté médiocre. Le mobilier se compose de : un lit de fer, un berceau, une commode, une table de sapin, quatre chaises, une toilette, un bain de pied, un petit fourneau de

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cuisine, les ustensiles et la vaisselle indispensables. En outre de quelques vêtements très simples, le ménage possède : six draps, deux couvertures, douze chemises, quatre caleçons, six paires de bas, six jupons, des mouchoirs et autres menues pièces de lingerie ; une paire de bottes, une paire de sabots, une paire de souliers, une paire de pantoufles. La valeur approximative de tous ces objets ne dépasse pas 40 milreis (220 fr. .

Essayons maintenant dévaluer les dépenses de la famille. Le loyer du logement est de 24 milreis (132 francs). L'alimentation, très frugale, se compose essentiellement de soupes à l'huile et aux légumes, de morue sèche ou de poisson, qui est abondant et à bon marché, de légumes frais ou secs, de riz et de pain. Les jours de fête, on remplace le poisson par un peu de viande. L'ouvrier boit du vin en petite quantité : à peu près un verre à chaque repas. L'ordinaire comprend trois repas : le matin, une tasse de bouillon et du pain; à midi, la soupe, du poisson avec des pommes de terre et un plat de légumes; le soir, le menu est à peu près le même qu'à midi. Ceci représente le régime normal, mais il* est arrivé plus d'une fois qu'on a dû réduire la consommation pour équilibrer la recette et la dépense. En effet, les frais de nourriture, calculés sur la base que nous venons d'indiquer, atteignent 525 reis (2 fr, 90) par jour, ce qui ferait pour l'année entière 1.058 francs. L'entretien coûte environ 100 francs. Les dépenses nécessaires forment donc un total de 1.300 francs, qui dépasse déjà sensiblement le revenu constaté. Mais ce n'est pas tout. Il faut ajouter à cela certains besoins, les uns exceptionnels, les autres réguliers. Tels sont les frais occasionnés par la naissance des enfants ; l'un d'eux, malade dès ses premières semaines, a coûté à lui seul 30 milreis (160 fr.); chaque baptême est revenu à 1.500 reis(8fr. 50), y compris le petit régal traditionnel. L'ouvrier a obtenu de son patron un prêt dans le but de racheter une partie de son service militaire, et il rembourse peu à peu cette somme à raison de 600 reis (3 fr. 33) par semaine. Enfin. Philippe est fumeur, et boit de temps en temps un verre de vin avec les camarades; l'ouvrier estime à 600 reis (3 fr. 33) par semaine les

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dépenses de ce chef, dont 420 reis (2fr. 30) pour le tabac; on sait que les besoins superflus sont aussi les plus tyranniques. Ces chiffres indiquent à quel point le budget de cette famille est instable. Comme elle fait la plupart de ses achats au comptant et n'obtient aucun crédit au delà d'une semaine, quand l'argent manque, il faut économiser sur la nourriture. On vit alors de soupe, de pommes de terre et de pain sec.

Notons encore une autre dépense dont l'utilité n'est pas contestable. L'ouvrier fait partie d'une société de secours mutuels, à laquelle il verse 33 cent, par semaine. En échange, il recevrait en cas de maladie 260 reis (1 fr. 43) par jour, pendant un mois et, en outre, les soins médicaux. Il appartient aussi à un syndicat dont la cotisation est de 42 reis (20 cent.) par semaine ; en cas de décès, le syndicat pourvoit aux funérailles de ses membres. Le ménage trouve encore un certain appui réciproque chez ses voisins. En cas de besoin, on garde les enfants, on soigne les malades, on se rend de petits services. Tout cela n'est pas à dédaigner, car cette aide mutuelle est précieuse pour de pauvres gens dont les moyens d'existence sont si étroits.

Fillippe et sa femme savent un peu lire et écrire ; ils ont appris à l'école paroissiale gratuite. Us sont catholiques et vont à l'église sans répugnance lorsque l'occasion s'en présente, par exemple pour un mariage, un baptême ou un enterrement. Mais, en dehors de cela, ils ne pratiquent point, et c'est là un esprit très général chez les travailleurs de Porto.

L'ouvrier paie, en outre, des taxes indirectes sur sa consommation, l'impôt direct sur les loyers, dont le montant est pour lui de 3 milreis (10 fr. 65) par an. 11 a été déclaré propre au service militaire et incorporé, mais, après six mois de séjour à la caserne, il a obtenu sa libération moyennant un versement de 85 milreis 471 fr. 75). Nous avons déjà indiqué que cette somme lui a été avancée par son patron, dont il a reçu par là une remarquable preuve de confiance et d'intérêt.

Au point de vue des droits politiques, l'ouvrier ignore s'il

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est inscrit sur les listes électorales, et ne parait pas s'en soucier beaucoup1.

Les ouvriers de Porto ont à soutenir la concurrence d'un assez grand nombre de travailleurs venant soit des campagnes du nord, soit de la Galice espagnole. Nous avons déjà signalé l'activité de l'émigration dans les provinces du nord, ainsi quo ses causes. Elle se fait surtout par Porto, qui lui fournit aussi son contingent sous la poussée de la misère.

La famille Fillippe représente assez exactement le type moyen de l'ouvrier de Porto. Quelques-uns sont dans une situation meilleure, mais beaucoup se trouvent dans une position plus difficile encore parce que leurs enfants sont plus nombreux. 11 en est ainsi jusqu'au jour où ceux-ci, commençant à gagner leur vie, apportent dans la maison une aisance relative. C'est là un état de choses que nous avons rencontré déjà bien des fois, parce qu'il indique vraiment le niveau habituel de l'immense majorité des familles ouvrières en Portugal. Nous pensons que la démonstration de ce fait capital résulte indiscutablement des monographies qui précèdent.

Les observations que nous venons de résumer nous amènent à une double conclusion.

En premier lieu, il est évident que la classe aisée, prise dans son ensemble, s'est montrée jusqu'à ce jour hors d'état de surmonter les difficultés très réelles qui s'opposent en Portugal au développement de la grande industrie mécanique. Il ne faudrait pas croire, en effet, que ces difficultés sont la cause unique ou même principale du retard industriel de la race lusitanienne. Si le milieu a ses inconvénients, il présente aussi des avantages dont on aurait pu tirer bien meilleur parti. Aussi l'observateur se sent-il en droit d'affirmer que l'obstacle essentiel provient de l'insuffisance sociale de la classe supérieure. Paralysée par ses défauts d'éducation, par ses préjugés, par

1. Les cléments de cette notice ont été réunis par M. dos Sanlos, chimiste à Porto.

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son instruction superficielle et purement théorique, par sa prédilection pour les carrières intellectuelles et politiques, cette classe n'a pas suivi le mouvement moderne. Elle s'est attardée dans des idées, des méthodes et des procédés vieillis qui la mettent dans un état d'infériorité manifeste vis-à-vis des peuples du nord. On observe sans doute en Portugal un réveil de l'opinioD, bien tardif malheureusement, mais déjà sensible, qui parait orienter la jeunesse vers des préoccupations plus pratiques et plus utiles que celles du passé. Il faut encourager ce mouvement par tous les moyens possibles, et si on réussit à lui donner l'ampleur nécessaire, on verra bientôt que le Portugal peut faire avec succès de la grande industrie, car il possède de magnifiques réserves en forces vives, en main-d'œuvre, en matières premières. Nous le répétons, la seule chose qui manque encore ici, c'est le ressort humain. Tant qu'il demeurera insuffisant, la fabrication mécanique sera dans l'impossibilité d'étendre son activité, de varier sa production, d'alimenter la consommation intérieure, de tenir tète à la concurrence du dehors.

En second lieu, nous constatons que, grâce à sa faiblesse constitutionnelle, la grande industrie ne parvient pas à procurer le bien-être aux ouvriers qu'elle appelle clans ses ateliers. Elle ne peut leur offrir que des salaires très faibles, insuffisants pour permettre à la très grande majorité des familles de s'élever au-dessus de la misère. Cette situation est une conséquence naturelle de la précédente. Une industrie faible, médiocrement outillée, pauvre en capitaux et en débouchés, ne peut se maintenir que par la compression énergique des frais généraux, et par conséquent des salaires. Ajoutons que, si la classe dirigeante montre une aptitude assez médiocre pour l'industrie, la classe ouvrière, malgré de réelles qualités, n'est pas elle-même dressée suffisamment pour soutenir l'effort très rude du travail moderne. Nous dirons donc, pour nous résumer, que le peuple portugais n'a aucune chance de prendre rang parmi les nations industrielles, s'il ne réussit pas au préalable à modifier son éducation, de manière à préparer pour ses ate-

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liers de nombreux patrons en état de comprendre, d'organiser et de conduire le grand atelier très concentré et très puissant, ainsi que des ouvriers assez adroits, actifs et avisés pour bien manier le machinisme moderne et pour s'entendre et s'associer en vue de défendre avec une ferme modération leurs intérêts collectifs.

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