Étude faite avec le concours de M. A. Braamcamp de Matos
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femme sont employés dans la même fabrique : celle de M. Rato, qui produit des tapis et des tentures de qualité commune, en laine, en jute et en fibres, ainsi que des toiles d'emballage et des sacs confectionnés. Fondée en 1888 sur un pied très modeste, avec des métiers à la main, cette usine a réussi et occupe actuellement 170 ouvriers. Des métiers mécaniques et des machines accessoires ont été intallés, ainsi qu'une machine à vapeur de 25 chevaux, qui consomme annuellement environ 250 tonnes de charbon anglais, dont le prix actuel est de 31 francs la tonne, rendue à la fabrique. En parcourant les ateliers, on a l'impression que l'affaire est prospère et aussi qu'elle a grandi vite, car elle se trouve maintenant à l'étroit dans les bâtiments qu'elle occupe. Il en résulte de l'entassement et un certain désordre dans la distribution du matériel. Cependant, d'une façon générale, on remarque une préoccupation de bonne tenue et de propreté, bien que les locaux manquent un peu d'entretien. L'outillage vient d'Allemagne, d'Angleterre ou de France. Les matières premières : fils de laine, de coton, de jute et de coco, sont tirées principalement d'Angleterre, d'Egypte et de l'Inde. Quanta la production, elle se répartit entre la métropole et ses colonies; la première achète les tapis et tentures; les colonies demandent des sacs pour emballer le sucre, le cacao et le café. Ces débouchés se maintiennent grâce à une forte protection douanière, que les fabricants jugent absolument nécessaire. Le travail est assez régulier, et les ouvriers n'ont que rarement à souffrir du chômage; notons à ce sujet que, visitant la fabrique le Ie* mai, nous l'avons trouvée déserte, le personnel observant soigneusement ce jour férié du calendrier syndical. Cela ne veut pas dire, du reste, que les ouvriers de Lisbonne sont des révolutionnaires ardents et turbulents. Ils ont bien leurs syndicats [Âsso.ciaçaùes de Classes), et il existe même un groupement socialiste qui a un centre, et aussi des règlements minutieusement détaillés en de nombreux articles. Mais il y a là plus de façade que de fond. Les syndicats n'ont que peu de membres et une faible activité. Quant au parti socialiste, ce n'est guère, lui aussi, qu'une juxtaposition de petits
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groupes dirigés par des personnalités rivales. D'une façon générale, l'ouvrier portugais est intelligent et s'adapte facilement aux nouveautés; il est tranquille et assez docile, lorsqu'il est dirigé d'une main ferme. Mais, comme tous les désorganisés, il devient aisément frondeur et flâneur, aussitôt que la direction faiblit. Dans ces conditions, bien que les conflits du travail ne soient pas très rares dans les grandes villes du Portugal, ils sont cependant moins fréquents et moins aigus que dans beaucoup d'autres pays. Le personnel de la maison Rato est passablement mélangé; on y trouve non seulement des Portugais venus un peu de toutes les provinces, mais encore des Espagnols, déjà anciens dans l'établissement, qui ne donnent aucun sujet de plainte. La journée normale dure dix heures. Les patrons sont bienveillants pour tout le monde, sans faire rien de spécial pour le bien-être ou l'avancement de leurs ouvriers. La seule institution à noter est une caisse de secours aux malades, alimentée avec le produit des amendes infligées au personnel en cas de retard, de malfaçon, etc.
Revenons maintenant aux époux Marcello. Le père, qui conduit un métier à tisser, gagne en moyenne 500 reis (2 fr. 75 1 par jour. Comme il s'agit ici de tissus communs ou même tout à fait grossiers, l'apprentissage est court et le travail facile. Il est rare qu'un tisseur surveille à la fois plusieurs métiers; ce n'est pas l'habitude, et on estime qu'il y a là une trop grande difficulté pour l'ouvrier. Cela explique, pour une part, la modicité du salaire. La mère, qui est employée comme aide et fait toutes sortes de menues besognes, reçoit liO reis (0 fr. 78). Cela représente un gain annuel d'environ 825 francs pour le mari, et de 235 francs pour la femme, pour 300 journées de travail. Le total serait à ce compte 1.060 francs à peu près, bon an mal an. Mais comme le patron réserve à cet ouvrier certains travaux supplémentaires qui se font le dimanche matin, on peut estimer l'ensemble des salaires à une somme ronde de 1.200 francs. C'est avec cette maigre somme que la famille doit pourvoir à tous ses besoins, car elle ne possède aucune autre ressource, sauf une petite pièce de terre
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dont Marcello a hérité de ses parents, et qui vaut 20 milreis (110 fr.); elle est louée à un heau-frère et rapporte annuellement 2 milreis 11 fr. 10), impôt non déduit. Les enfants ne gagnent encore rien; toutefois, la petite Adélaïde s'applique déjà aux soins du ménage pendant que son frère José est à l'école. La cousine qui demeure avec eux travaille au dehors à la journée, pour son compte personnel.
Cette famille habite tout près de la fabrique, rua des Admoreiras, une vieille maison construite dans une cour, le Pateo de Viagem. Leur logement, situé au rez-de-chaussée, se compose d'une chambre dont la porte d'entrée constitue l'unique ouverture; au fond de cette pièce s'ouvrent deux cabinets entièrement dépourvus d'air et de lumière, et c'est tout. La pièce d'entrée sert de cuisine et de salle à manger; en outre, la cousine y couche avec Adélaïde et son frère aîné dans un seul et même lit. Les parents dorment dans un des cabinets noirs. Le loyer coûte 26.i00 reis (144 fr.) payables à raison de 12 francs par mois; la cousine verse pour sa part 700 reis (3 fr. 85), ce qui réduit la dépense mensuelle à 8 fr. 15.
Le mobilier de ce pauvre logis est réduit au strict nécessaire. La chambre des parents est garnie d'un lit de fer et de trois coffres en sapin qui servent à resserrer le linge et les vêtements. Dans la pièce d'entrée se trouvent une table et quatre bancs en sapin, un lit de fer, une malle, un petit fourneau en terre cuite, que l'on place dehors près delà porte quand on l'allume; quelques planches fixées au mur supportent la vaisselle indispensable et quelques ustensiles de cuisine. Il est à peine besoin de dire que les objets de lingerie et d'habillement répondent tout juste aux nécessités élémentaires. Tout compris, l'inventaire ne représente pas une somme supérieure à 350 francs. Ajoutons que mobilier et hardes sont tenus proprement.
Passons maintenant à l'alimentation de la famille. Elle est extrêmement simple : le matin, on mange un peu de pain avec du café noir; à midi, une soupe maigre, au pain ou aux pâtes et les légumes qui ont servi à la faire ; le soir, une soupe à l'huile, ou bien un plat de morue avec des pommes de terre,
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et du pain, tel est l'ordinaire. On y ajoute de temps en temps un verre de vin. La dépense normale par semaine est évaluée à 23 fr. 55.
Si cette dépense hebdomadaire se reproduisait régulièrement pendant cinquante-deux semaines, on arriverait à une somme totale de 1.224 fr. 00 qui, indépendamment de tout autre dépense, dépasse déjà les ressources du ménage. Aussi, quand un achat ou un paiement s'impose, on économise sur la nourriture. Les commerçants font d'ailleurs très peu de crédit. On paye au comptant les articles d'alimentation, et pour le surplus le crédit ne dépasse pas une semaine. Il s'ensuit que, si une période de chômage vient aggraver cette situation déjà si pénible, c'est la noire misère qui pénètre chez ces pauvres gens. Il en est de même en cas de maladie prolongée.
Marcello ne fait partie d'aucune association, principalement parce que l'étroitesse extrême de ses ressources ne lui permet pas de payer régulièrement les cotisations. D'ailleurs, il est peu au courant de ces choses. Son travail l'absorbe, d'une part, et de l'autre, étant complètement illettré, il reste en dehors du mouvement créé ou développé par les journaux populaires. Sa femme n'est pas plus savante que lui, et sa fillette, utilisée dans le ménage le plus tôt possible, n'a pas pu fréquenter l'école. L'aîné des garçons est plus favorisé, il va en classe, mais sans grand enthousiasme, car il n'est guère avancé pour son âge puisqu'il commence à peine à lire, et écrit tout juste son nom.
Les Marcello sont catholiques, mais ils ne pratiquent pas. Tout leur temps, disent-ils, étant absorbé par le travail, il n'en reste pas pour aller à l'église. En réalité, ils ont perdu l'esprit religieux, comme la grande majorité des ouvriers urbains.
En ce qui concerne les charges publiques, l'ouvrier ne paie pas l'impôt direct à Lisbonne ; mais nous avons constaté qu'il est taxé pour le lopin de terre dont il est propriétaire au village. Il acquitte en outre les impôts indirects et verse ainsi à l'État une somme qu'on peut évaluer à 50 ou 00 francs. Malgré cela, il est exclu du droit électoral. Marcello n'a pas fait de service
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militaire, grâce au bon numéro qu'il a tiré au sort ; un de ses neveux est actuellement soldat dans la Guinée portugaise.
Quant aux influences extérieures, nous avons constaté plus haut que la fabrique Rato emploie des ouvriers de nationalité espagnole. Ce fait est fréquent dans l'industrie textile. Celle-ci étant assez développée dans le nord de l'Espagne, principalement en Catalogne, les industriels portugais ont été souvent très satisfaits d'accueillir des ouvriers catalans expérimentés pour organiser chez eux la filature et le tissage mécaniques. On a fait venir aussi parfois, surtout pour le travail du coton, des contremaîtres anglais, belges ou allemands.
Cette famille représente un type social très analogue au précédent, en dépit de la dillérence des milieux. On peut donc le considérer comme normal dans les industries textiles portugaises. Il se place à un niveau très inférieur de la vie ouvrière, car les familles de ce genre sont maintenues indéfiniment dans un régime de pauvreté qui confine à la misère, et leur ferme toute issue vers une condition meilleure, ainsi que tout espoir d'avancement. Cette douloureuse situation a pour cause principale la simplicité extrême du travail, dans la grande majorité des fabriques, où on ne fait que l'article commun. Cela permet d'employer des hommes peu habiles, des femmes et des enfants, auxquels on offre un salaire d'autant plus minime que la main-d'œuvre abonde, grâce à la fécondité des familles et à la petitesse des exploitations rurales, insuffisantes pour employer tous les bras. Dans le nord de l'Europe, la situation de l'ouvrier textile est bien meilleure en général. Mais il est aussi plus adroit, plus actif et conduit par des patrons qui ont su porter leur industrie à un haut degré de perfection, tout en s'ouvrant des débouchés immenses.
Nous compléterons ce qui précède par quelques indications sommaires relatives à la situation de l'industrie textile dans la seconde ville du royaume, Porto. La capitale du nord a, depuis de longs siècles, la réputation d'une ville de commerce importante; mais, depuis cent ans, l'industrie a rapidement développé sa prospérité. Vers 1810, elle comptait à peine 80.000
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âmes; en 1850, elle en avait 100.000, puis 140.000 en 1880; elle a 172.000 habitants aujourd'hui. Cette ville est ainsi devenue un centre assez important de fabrication, surtout pour les matières textiles; on y trouve des filatures et des tissages de coton, dont plusieurs occupent jusqu'à 2.000 ouvriers.
Quelques-unes de ces usines sont bien organisées, et installées dans des locaux vastes et aérés. Mais d'autres sont médiocres et insalubres. Leur situation économique est assez difficile, parce qu'elles doivent varier beaucoup leurs genres, ce qui augmente les faux frais et les pertes de temps. Elles ne produisent guère, du reste, que des articles de consommation courante, vendus soit dans le pays, soit dans ses colonies. Les ouvriers et ouvrières sont aisés à conduire, quoique enclins à la flânerie et à la critique. Beaucoup d'entre eux n'habitent pas la ville. Ils appartiennent à des familles agricoles des environs; comme il leur est impossible de rentrer chez eux chaque soir, ils se groupent pour louer dans les faubourgs des logements sordides, où ils s'entassent pour dépenser moins. Afin de leur permettre de retourner au village le samedi de bonne heure, on ne travaille ce jour-là que pendant la matinée, mais les autres journées sont portées à 10 heures et demie, au lieu de 10 heures, durée usitée dans les autres industries. On pense bien que ce régime de promiscuité n'est favorable ni à leur santé ni à leur moralité. La plupart vivent au jour le jour, sans souci du lendemain, sans réaliser la moindre économie sur un salaire d'ailleurs très modique. C'est dire que le niveau technique de ces ouvriers n'est pas supérieur à ce que nous connaissons déjà. Cependant, on nous a signalé quelques tentatives faites pour améliorer la production, notamment en habituant quelques tisseurs à conduire deux métiers à la fois. Mais cela est encore peu de chose, et l'organisation générale de ces industries reste loin en arrière de celle de leurs concurrentes étrangères. Ici encore on est amené à constater une insuffisance parallèle chez l'entrepreneur et chez l'ouvrier, qui ne sont évidemment ni l'un ni l'autre en état de faire face aux difficultés de l'organisation moderne du travail industriel.
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C'est à la même cause qu'il faut attribuer la quasi-disparition du mûrier, du ver à soie, du moulinage, des cocons et du tissage de la soie clans le nord du Portugal, districts de Portalegre et de Bragança, où la production de la soie était autrefois assez prospère. Quelques tissages survivent encore, et Porto en possède un de quelque importance. Mais tous tirent maintenant de l'étranger leur matière première, et ne trouvent, comme les autres industries textiles, que des débouchés très limités.