I. L INSTRUCTION PRIMAIRE ET PROFESSIONNELLE
Les faits 1res nombreux énumérés dans cette étude montrent à quel point le régime du travail influe sur l'organisation sociale. Nous avons indiqué aussi que le type social est conservé par l'éducation, qui peut par conséquent modifier ce même type, si on oriente dans une direction nouvelle la formation du caractère chez les jeunes. L'éducation, cet élément capital de la vie nationale, est surtout une formation familiale. Il est bien évident que la famille est l'organisme le plus naturel, le mieux adapté aux besoins de l'éducation, qui doit commencer son action dès le plus jeune âge et la continuer jour par jour,
heure par heure, au moins jusqu'à l'adolescence. Rien ne peut remplacer complètement une famille bien constituée dans cette œuvre faite d'affection, de dévouement, de devoir et de sacrifice. Aussi est-ce commettre une colossale méprise que d'attribuer à une administration ou à un corps de pédagogues le rôle d'éducateur exclusif. Ces instruments artificiels peuvent bien suppléer la famille quand cela est indispensable, mais d'une façon générale leur fonction consiste à l'aider plutôt qu'à en tenir lieu.
Dans nos sociétés compliquées, la famille a besoin en effet de certains auxiliaires pour remplir complètement sa fonction. Le premier est l'enseignement scolaire, car il est impossible que tous les enfants reçoivent dans la famille une instruction même élémentaire. L'école est ainsi devenue l'aide indispensable des parents pour donner aux enfants ce complément nécessaire do l'éducation : la culture de l'esprit. Nous avons montré ailleurs le véritable rôle de l'éducation *, nous ne pouvons y revenir ici. Cependant, nous devons insister sur cette idée essentielle, qu'il faut absolument distinguer entre l'éducation, qui a pour but la formation du caractère, et l'instruction, accessoire précieux, mais simple auxiliaire destiné à seconder le caractère par le développement des aptitudes intellectuelles. Quelle est actuellement la situation de l'instruction publique en Portugal? On ne saurait méconnaître qu?elle a progressé notablement depuis vingt ans. Mais cela ne veut pas dire que son état présent donne toute satisfaction, il s'en faut de beaucoup. Voici, résumées en peu de mots, les observations que nous avons pu réunir à ce sujet.
L'instruction primaire a été longtemps abandonnée au clergé, qui, jouissant alors de grands revenus, devait entretenir les écoles. Ce devoir était d'ailleurs médiocrement rempli 2. Aussi, lorsque l'Église fut privée de ses biens, l'enseignement primaire
1. La Production, le Travail elle Problème social dansions les pays au début du x\' siècle, t. II, conclusions.
'1. Selon R. Oliveiia, au xvi'3 siècle, l'ignorance était générale et profonde. Deux personnes seulement s'occupaient à Lisbonne d'enseigner la lecture aux jeunes tilles. On trouvait alors dans celle ville douze écrivains publics.
tomba presque complètement, en dépit de quelques louables initiatives particulières. A la fin du dernier siècle, le nombre des illettrés atteignait ou dépassait en Portugal le chiffre de 80 p. 100. Ce fait regrettable suscitait de temps en temps de vives critiques, auxquelles fut donnée une apparence de satisfaction par la loi de 189i sur l'enseignement obligatoire et gratuit, qui créait d'un seul coup, sur le papier, tout un régime scolaire : écoles normales de district, inspections et sous-inspections, écoles paroissiales, corps d'instituteurs divisé en trois classes, avec primes d'encouragement, indemnités de logement et retraites1. Les communes doivent fournir les locaux et le matériel scolaire; l'État solde les dépenses avec l'aide de subventions fournies par les communes qui, en fait, supportent presque toute la charge, et parfois même au delà. Les enfants sont obligés de fréquenter l'école de six à douze ans, sinon les parents ou tuteurs peuvent être frappés d'amende.
Malheureusement cet appareil législatif n'est qu'un beau décor, les monographies qui précèdent l'ont suffisamment prouvé. Presque partout, hors des villes importantes, les écoles sont insuffisantes, mal aménagées, mal outillées, si bien qu'un grand nombre d'enfants ne reçoivent aucune instruction, ou bien ne sont munis que de notions insuffisantes. La loi est donc fort mal appliquée, grâce à la pauvreté des communes, à la pénurie du Trésor, à l'indifférence fréquente des parents 2 et à la mollesse des autorités, tenues en échec par les influences politiques. Aussi le nombre des illettrés est-il encore de 00 à 70 p. 100.
L'initiative privée fait quelques efforts pour pallier l'insuffisance de l'enseignement public. Nous avons cité des exemples intéressants. Mais ce sont là des cas exceptionnels et de faible in-
1. Le traitement annuel de l'instituteur est de 130, 150 ou 170 milreis (715, 830. 935 francs), selon la classe. Les primes peuvent augmenter ces chiffres de 192 fr. 50. 247 fr. 50, ou 367 fr. 50, selon la classe.
Les instituteurs libres doivent être pourvus d'un diplôme et autorisés : leurs écoles sont soumises au contrôle de l'État.
2. D'où vient cette indifférence chez des paysans d'ailleurs intelligents? De la petitesse de leurs exploitations auxquelles suffit un travail simple et routinier, en sorte que le besoin de l'instruction se fait peu sentir.
.'JfiO , LA VIE PUBLIQUE.
lluence. Comment en serait-il autrement dans un pays où les gens aisés sont concentrés dans les villes, laissant à elle-même la population paysanne, qui est de beaucoup la plus nombreuse.
A l'école primaire, il faut rattacher l'enseignement professionnel, qui doit la continuer et la compléter. Le législateur portugais s'en est occupé également, mais son succès n'a pas été ici plus décisif. Un ministre très bien intentionné eut l'idée, il y a un peu plus de vingt ans, d'improviser tout un réseau d'écoles industrielles. 11 fit décréter qu'il y aurait une de ces écoles par district, soit 17 au total, et fit venir un certain nombre de professeurs étrangers pour en organiser l'enseignement, pour installer des laboratoires, des ateliers, des collections, des bibliothèques. Mais il fallait de l'argent, et c'est là ce qui manquait le plus. Aussi, les professeurs, bientôt découragés, reprirent-ils pour la plupart le chemin de leurs pays respectifs. Que reste-t-il aujourd'hui de cette grande entreprise? Sauf les trois écoles de Lisbonne, Porto et Goimbra, on ne trouve plus que de simples cours où l'enseignement se borne au dessin, au portugais et au français. Il n'y a ni ateliers, ni outillage, ni matériel. Quant aux établissements qui ont gardé leur caractère primitif, ils ont évolué d'une façon assez curieuse, mais logique. On avait voulu fonder beaucoup d'écoles industrielles dans un pays sans industrie; elles ne pouvaient manquer, soit d'échouer, et c'est ce qui est arrivé dans la plupart des cas, soit de s'orienter d'après les besoins réels du pays. Quels sont ces besoins? La majeure partie de la population se contente d'articles très communs, que des ouvriers ordinaires suffisent à fabriquer. Point n'est besoin d'écoles pour préparer ces ouvriers. La classe aisée, qui demande des objets de luxe, doit les faire venir pour la plupart et à grands frais de l'étranger. C'est qu'ici les ateliers et les bons ouvriers font en général défaut. Comme on peut contribuer à la préparation des ouvriers spéciaux par l'enseignement technique, celui-ci devait trouver naturellement sa place dans les centres les plus actifs et les plus riches. Nous ne devons donc pas nous étonner en constatant que les deux
écoles professionnelles qui ont subsisté, celles de Lisbonne et de Porto, sont devenues avant tout des écoles d'art industriel. Une troisième, créée récemment, celle de Coimbra. a suivi d'emblée leur exemple. Il n'est pas sans intérêt de résumer ici l'histoire de cette dernière. En 188i, conformément au vaste plan de Navarro, des cours publics du soir furent créés à, Coimbra. Ils portaient principalement sur les sciences usuelles, avec travaux de laboratoire, et sur le dessin. Le succès de cet enseignement fut très vif, grâce au tour pratique qu'on lui donna dès le début. Nous signalons avec plaisir la grande part prise dans cette organisation par un chimiste français. M. Lepierre, appelé dès l'origine comme professeur. Aujourd'hui, plus de iOO auditeurs fréquentent ces cours ; un bon nombre sont des étudiants de l'Université, qui viennent chercher là un enseignement scientifique expérimental. L'école professionnelle a été pour ainsi dire le couronnement de ces cours du soir; elle a reçu l'impulsion artistique qui la domine actuellement, d'un homme de talent : M. Antonio Augusto Gonsalvès. Organisée depuis quatre ans, elle comporte une durée d'étude de cinq années, et par conséquent n'est pas encore au complet. Les programmes portent sur la céramique décorative, l'ébénisterie et la sculpture sur bois, la serrurerie artistique et mécanique, le modelage etle stuccage. Ils comportent des leçons de mathématiques, de sciences, de dessin, et des travaux d'atelier. Cet enseignement est nettement destiné à préparer des ouvriers d'art. Les élèves reçoivent d'abord un petit salaire quotidien de 27 centimes qui s'élèvera graduellement jusqu'à 1 fr. 10 pour la cinquième année. L'école a déjà reçu quelques commandos de meubles, de céramique, de sculpture religieuse, etc., et ses débuts permettent d'espérer le succès.
L'école professionnelle de Porto, plus ancienne, a suivi une évolution très analogue à celle 'que nous venons de résumer. C'est aussi une pépinière d'ouvriers d'art. L'école de Lisbonne, placée dans un milieu plus étendu, mieux soutenue, mieux pourvue, est devenue un établissement assez important, où l'instruction technique proprement dite a pris une plus grande extension
que dans les deux autres, mais ses programmes sont trop chargés, trop ambitieux pour ainsi dire. Aussi est-elle bien plus théorique que pratique, et elle tend à former surtout des demiingénieurs, qui généralement dédaignent l'atelier et deviennent de préférence employés, dessinateurs ou fonctionnaires de l'État. Cette institution a dépassé le but et ne rend pas les services qu'on attendait d'elle.
En résumé, pour les raisons que nous avons exposées précédemment, l'industrie portugaise trouverait avantage à se spécialiser d'une façon générale dans les industries de luxe et de goût. La direction prise spontanément par les écoles professionnelles montre bien que cette spécialisation répond à une tendance caractérisée de la tradition nationale, et aussi à l'impulsion des circonstances. Il y a là une indication que l'on aurait tort de négliger.
En ce qui concerne l'enseignement agricole, nous avons suffisamment insisté déjà sur son importance capitale, sur le défaut de direction dont souffre la culture et sur la faiblesse de son instruction technique. Celle-ci ne saurait d'ailleurs remplacer l'influence directrice d'une classe patronale nombreuse et éclairée. Cependant un enseignement professionnel bien organisé rendrait de notables services. On s'en rend bien compte en Portugal, et une quantité de projets ont été mis en avant. Par exemple, on a parlé d'instruire d'un seul coup toute la population paysanne au moyen de cours itinérants ou de conférences1. On a proposé encore de rappeler au pays des Portugais établis en Californie, où ils réussissent dans la culture fruitière, afin d'en faire des moniteurs pour leurs compatriotes. Dans tout cela il y a beaucoup d'illusions, car on ne peut songer, ni à aller trop vite en besogne, ni à éclairer d'un seul coup toute une population de paysans ignorants, routiniers
l. >"ous avons noté déjà les efforts faits dans ce sens par M. le comte Sucena. On nous a signalé, depuis, l'intelligente initiative de M. Bento Carqueja, professeur à l'Académie polytechnique de Porto, directeur du journal 0 Commercio de Porto. Des conférences itinérantes sont laites le dimanche, d'une façon très pratique, et sur des sujets bien spécialisés, avec exemples à l'appui (taille de l'olivier, emploi des engrais, etc., etc.).
et pauvres. On obtiendrait des résultats bien plus certains et sérieux en créant quelques bonnes fermes-écoles, avec un enseignement simple, pratique, approprié aux besoins spéciaux de chaque région , et réparti sur deux années au plus.
Ce qui manque surtout, en effet, ce sont les chefs d'exploitation bien préparés pour la conduite d'une entreprise agricole. L'école d'agriculture de Coïmbra, avec son vaste domaine et ses belles installations, est loin de rendre à ce point de vue les services qu'on attend d'elle, en dépit de l'intelligence, du savoir et du zèle déployés par ses professeurs. Son organisation est bien trop complexe; c'est à la fois un lycée, une école professionnelle et une faculté agricole où l'on prétend tout enseignera la fois. Dans ces conditions, le résultat ne peut être que médiocre, car, à vouloir trop faire, on n'aboutit qu'à préparer des diplômés, qui savent mal une quantité de choses différentes. Il faudrait simplifier cet organisme, élever l'âge d'admission, et créer pour certaines branches des écoles spéciales : laiterie, huilerie, culture fruitière et florale, où les élèves pourraient trouver un enseignement complet en vue d'un genre d'entreprise déterminé. Quant à l'Institut agronomique de Lisbonne, il a pu rendre des services par les recherches et les observations personnelles de ses professeurs. Mais son enseignement théorique n'exerce qu'une influence bien minime sur la culture.
Des tentatives intéressantes ont été faites par des hommes de bien pour organiser l'enseignement professionnel des enfants infirmes : aveugles ou sourds-muets, ainsi que des enfants abandonnés ou coupables. Il nous est impossible d'étudier ici ces institutions, mais nous ne voulons pas manquer de citer celles qui nous ont été signalées : l'école des aveugles fondée à Lisbonne et dirigée par M. Branco Rodriguez l, et l'asile de correction pour enfants, actuellement dirigée parM. E. de Vasconcellos, qui a la réputation d'un homme plein de dévouement pour son œuvre, laquelle a donné de bons résultats. Mais nous ré-
1. 11 en existe également une à Porto, dirigée par M. Miguel Motta.
pétons ici ce que nous avons dit ailleurs : l'éducation ou le relèvement en masse des âmes délaissées, déviées ou déchues est une œuvre presque irréalisable. Le succès, quand il se rencontre, dépend entièrement de la valeur d'un homme; lorsque celui-ci disparaît, son œuvre est compromise. Le meilleur système consiste à placer les enfants isolément dans des familles rurales choisies et contrôlées où ils sont élevés d'une façon naturelle. Les enfants trop âgés ou incorrigibles ne peuvent être plies à ce régime, et pour eux il faut bien admettre l'internement. Il convient de limiter l'emploi de ce procédé aussi étroitement que possible et de replacer l'enfant dan* le cadre familial, chaque fois que cela est faisable.