‹ Le Portugal inconnuChapitre 5 sur 68 · LES TRANSFORMATIONS DE L'ÉDUCA- TIONPROFESSIONNELLEAUX ETATS- UNIS · texte numérisé non relu

LES TRANSFORMATIONS DE L'ÉDUCA- TIONPROFESSIONNELLEAUX ETATS- UNIS

Pendant toute la période du début du développement industriel des États-Unis, les Américains ont eu peu de souci de l'éducation professionnelle et de l'instruction technique. Toute préparation théorique à l'exercice et à la direction d'un art usuel leur paraissait une perte de temps et c'était une opinion indiscutable à leurs yeux que les connaissances techniques s'acquièrent à l'atelier, par la pratique du métier.

Cette manière de voir correspondait aux besoins de l'époque. La fabrication américaine était fruste. On n'avait ni le temps ni l'argent nécessaires pour se livrer à des travaux soignés. Il s'agissait, en effet, de pourvoir tout d'abord à des nécessités urgentes, par exemple, de créer des moyens de transport afin de pouvoir mettre le pays en valeur, et la simplicité des procédés employés vers 1865 pour l'établissement des chemins de fer est demeurée légendaire. Pas de ballast, les petits cours d'eau franchis sur deux rails avec un assemblage quelconque, des gares en planches, etc. De plus, les produits fabriqués n'avaient pas à redouter la concurrence de l'étranger. — on avait fait la guerre de Sécession pour l'écarter par un

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protectionnisme féroce — et personne ne songeait encore à leur trouver des débouchés en dehors du territoire de l'Union. Enfin, la clientèle courante ne se montrait pas difficile; elle recherchait le bon marché plus que la qualité. Dans ces conditions, le selfmade mon hardi, assez ingénieux et d'esprit assez ouvert pour apprendre au fur et à mesure ce qui lui était indispensable, faisait son apprentissage à l'atelier ou à l'usine, en le complétant tant bien que mal par des cours du soir, des lectures personnelles et tout ce que les circonstances lui permettaient d'acquérir de connaissances théoriques.

Mais la situation s'est profondément modifiée aujourd'hui. Il ne s'agit plus seulement de faire vite, il s'agit aussi de faire bien. L'industrie américaine doit répondre aux exigences d'une clientèle riche. Les chemins de fer ne peuvent suffire au trafic intense que comportent l'immensité du territoire et l'activité générale qu'en établissant leurs lignes avec le plus grand soin. Enfin, les Américains ont commencé, dans certaines branches de fabrication, à exporter leurs produits et ont, par suite, à tenir compte de la concurrence étrangère en dépit des barrières douanières dont leur pays est entouré.

Par suite, ils se sont aperçus que leur méthode primitive était insuffisante. Ils ont créé d'abord, un peu au hasard, une série d'instituts technologiques, d'écoles professionnelles; ils ont multiplié les cours du soir, imitant plus ou moins ce qui se lait dans d'autres pays, notamment en Allemagne. Mais il ne semble pas que ces imitations aient produit un résultat satisfaisant, et, actuellement, des systèmes d'instruction technique correspondant plus directement aux conditions de l'industrie et de la vie américaine sont à l'essai.

Ce qui les caractérise essentiellement, c'est l'union très étroite de la pratique et de la théorie. Tout en reconnaissant l'utilité de celle-ci, les Américains sont préoccupés de la maintenir dans une dépendance absolue de la pratique. Au fond, ils demeurent fidèles à leur conception antienne; ils ont seulement reconnu qu'au lieu de laisser l'enfant ou le jeune homme

acquérir lui-même les connaissances dont la pratique lui démontre l'utilité, il fallait les lui enseigner au fur et à mesure que cette nécessité lui apparaissait.

La Revue American Industries, organe de la National Association of Manufacturera, nous apporte trois documents très curieux, qui donneront aux lecteurs de la Science sociale une idée de l'orientation nouvelle qui se produit actuellement aux Etats-Unis sur cette question.

Le premier est un rapport sur l'instruction etla formation des apprentis. L'auteur, M. du Brul, prône une combinaison qui, sous le nom de Continuation school, constitue une sorte de transition entre l'école primaire et l'usine. Dans ce système, les jeunes apprentis vont à l'école à certains intervalles et les maîtres — qui ont l'obligation de fréquenter les ateliers — doivent les instruire en prenant pour point de départ le travail des ateliers. C'est, en somme, l'union intime et logique de l'école primaire et de l'atelier.

Le second est emprunté au même auteur et a trait à la formation des jeunes ingénieurs. Pendant un cycle de six ans, au moins, le jeune homme, après avoir reçu une instruction primaire développée, partage son temps également entre l'usine et l'école. Il est ouvrier, travaille do ses mains et reçoit un salaire pendant son séjour à l'usine. Mais pendant son séjour à l'école, il travaille de la tète et s'applique à comprendre ce qu'il a vu à l'usine. L'expérience a donné de merveilleux résultats '. Il faut reconnaître qu'elle a été faite uniquement sur des sujets d'élite, choisis avec le plus grand soin. Elle repose sur une base analogue à celle de la Continuation school. C'est l'union intime et logique de l'école technique et de l'atelier. Enfin le troisième document émane d'une haute personnalité américaine, le Dr Charles Eliott, président, de la Harvard University. Le Dr Eliott constate que les university men, les jeunes gens

l. En Angleterre, la coutume du demi-temps half tilhe) facilite pour les mêmes raisons l'ascension des jeunes ouvriers capables. {La Science sociale, lévrier 1010. Etude de M. Descamps sur l'industrie textile dans la Flandre française, p. iS.

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE

ayant reru une haute culture générale, sont plus'pfopres que les autres à diriger de grandes affaires. Et il trouve la raison de ce phénomène, un peu nouveau en Amérique, dans la transformation profonde de l'industrie et du commerce des Etats- Unis depuis vingt ans. 11 est intéressant de rapprocher le discours du Dr Eliott de la conférence que notre ami M. Périer donnait à Paris vers la même date et sur un sujet analogue (. Ce n'est pas seulement en France, ni même en Europe, c'est en Amérique qu'on se rend compte aujourd'hui des hautes qualités de direction que les affaires modernes nécessitent de plus en plus et de l'élément utile que la culture désintéressée, le développement de l'homme intellectuel et moral, apportent à ces qualités.

Paul de Rousieks.

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