III. LE RÉGIME DES CLANS POLITIQUES ; LES CHAMBRES
La cause première de ce désordre chronique, c'est l'inertie des citoyens, ou plutôt leur soumission aveugle au régime du clan politique. Dans un pays où les libertés locales n'existent
LE GOUVERNEMENT ET LA POLITIQt E. 409
pas. et où par conséquent tout se reporte vers le centre, c'està-dire vers le gouvernement, la conquête de celui-ci apporte un prestige, un pouvoir et des profits qui ne peuvent manquer de séduire un certain nombre d'hommes parmi les plus hardis, les plus intrigants, ou les plus avides. Ceux-ci forment des clans pour la conquête de l'autorité politique, attirent à eux des hommes loyaux et sincères dont ils exploitent la réputation, et embrigadent les électeurs par tous les moyens possibles. Nous avons eu l'occasion de citer quelques exemples frappants du système de recrutement des clans politiques en Portugal. Il faut bien se garder de confondre de pareilles associations, fruit de l'intrigue, de la faveur ou de l'intimidation, avec les partis qui se constituent dans les pays libres sous l'influence des mouvements réfléchis de l'opinion. Dans le premier cas, l'électeur est un simple instrument; dans le second, il exerce une action personnelle dans un sens qui lui est indiqué par son propre choix. Il en résulte que le clan est dirigé de façon à servir principalement des intérêts particuliers, alors que le parti est dirigé avant tout parle souci des intérêts nationaux.
Actuellement, les clans politiques sont nombreux en Portugal1. Autrefois, il n'en existait guère que deux, dénommés l'un progressiste, l'autre régénérateur. Bel exemple de la piperie des mots, car les faits prouvent que ces deux clans, qui se sont succédé aux pouvoirs durant de longues années, n'ont procuré au pays, au lieu de progrès et de régénération, que le déficit, les dettes, la fiscalité excessive, l'inquiétude, et parfois le désordre. Il ne pouvait en être autrement, car chaque clan, pour se maintenir au pouvoir durant un certain temps, devait procurer à ses partisans des faveurs, des emplois, des avantages de toute sorte. Après une certaine période, les abus devenaient si criants que, pour en atténuer le scandale, il fallait passer la main à l'autre clan. On a voulu comparer le système de rotation des clans portugais à l'évolution des grands partis historiques anglais. Est-il besoin de dire que les deux choses ne présentent
1. On ne doit pas oublier que ceci a été écrit au cours du printemps de 1910. Nous nous expliquerons tout à l'heure sur la suite des événements
qu'une apparence de similitude? Le rotatisme est un misérable expédient imaginé pour satisfaire des ambitions ou des avidités personnelles1. L'évolution des partis anglais résulte de grands mouvements d'opinion, basés sur des intérêts nationaux de premier ordre. Entre ces deux termes il y a tout un monde.
Aujourd'hui, les deux groupes anciens se sont plus ou moins morcelés, donnant naissance à des clans secondaires, entre lesquels des coalitions se forment et se défont avec une singulière facilité, selon les convenances et la tactique de leurs chefs. Il en résulte une incertitude plus grande que jamais dans la direction des affaires, puisque, avec le régime parlementaire, un chef de clan peut, par ambition ou par simple rancune personnelle, provoquer à l'improviste la chute d'un ministère. C'est par l'effet des appétits et des besoins de ces clans, de leurs rivalités et de leur jeu de bascule, que le Portugal a été réduit à la faillite, accablé sous le poids d'une fiscalité absurde et maintenu dans une pénible situation d'abandon et de retard, dont il ne peut encore arriver à sortir en dépit des efforts et des sacrifices de quelques hommes de cœur. Le dévouement d'une minorité d'hommes politiques ne saurait en effet tenir lieu de l'action régulière et ordonnée de la masse des citoyens. Nous revenons donc toujours au même point, à la même constatation fondamentale que nous ne devons pas nous lasser de répéter : rien ne peut remplacer, en politique comme en toute autre chose, l'initiative et la coopération des particuliers, exercées à tous les degrés, dans toutes les subdivisions de l'organisme national. Une des conséquences les plus singulières et les plus néfastes de ce régime, c'est la prédominance presque continuelle d'un pouvoir anonyme et irresponsable, qui souvent dirige d'une façon indirecte, mais effective, toute la politique du gouvernement. Cela vient de ce que le chef du clan d'opposition, lorsqu'il est habile, expérimenté, rompu à l'intrigue, est générale-
1. L'affaire du Crédit foncier portugais, institution privilégiée, qui s'est écroulée récemment, est un bon exemple des effets du rotatisme. Les chefs de clan s'en réservaient la direction pendant leurs périodes de disponibilité, et se la repassait successivement, comme un simple portefeuille ministériel. Ce régime a amené la ruine de l'établissement, et il ne pouvait en être autrement.
ment toujours maitre, au moins dans une très grande mesure, du sort du cabinet. Par ses manœuvres, ses combinaisons, ses alliances, il peut à chaque instant faire choir le ministère dans quelque traquenard imprévu. Il faut donc le ménager, lui accorder au moins une part de ce qu'il demande, conserver ses créatures, tenir compte de son opposition, en un mot composer jour par jour avec lui. Ainsi, même hors du pouvoir, un clan réussit encore à pressurer l'État par des moyens détournés. Ce despotisme hypocrite ne frappe pas les regards, la masse du peuple ne le soupçonne même pas, et il est ainsi toléré, accepté, avec toutes ses conséquences à la fois avilissantes et ruineuses. En fait, ce régime est celui de la souveraineté arbitraire, oppressive du clan, mais non pas de la nation.
On comprend aisément que, dans ces conditions, une Chambre soit impuissante à gérer avec suite, prudence, économie et succès les affaires du pays. Elle est forcément composée, en grande partie, de purs politiciens, beaucoup plus dévoués aux intérêts égoïstes de leur clan qu'au bien public. La compétence lui fait défaut, parce que les sièges sont distribués selon la convenance des chefs de clans qui recherchent des partisans dévoués plutôt que des législateurs capables. Dans une telle assemblée, le meilleur du temps est pris par des discussions stériles, engendrées par des compétitions personnelles; l'intérêt national est ainsi relégué au second plan.
A côté de la Chambre des députés, la constitution avait placé une Chambre des pairs destinée à lui servir de contrepoids. Dans ce but, on l'avait composée d'hommes pris parmi les plus nobles, les plus éminents en dignité ou en savoir, les plus riches. Elle comprenait des membres héréditaires l, 13 prélats, des membres nommés à vie par le roi et pris en partie parmi la classe la plus imposée. Il semble qu'une assemblée si qualifiée eût dû jouir d'un grand prestige et d'une haute autorité. En réalité, la Chambre des pairs était impuissante et ne jouait qu'un rôle effacé. Cela est une conséquence toute naturelle des faits
1. L'hérédité a été abolie, en 1885, par une loi qui respectait le droit des héritiers déjà nés. On sait que la Chambre des pairs a été supprimée par le nouveau régime.
sociaux que nous connaissons bien. Pour remplir utilement sa fonction politique, le pair du royaume doit tirer principalement son autorité de l'importance de son action sur la vie privée. C'est la direction du travail, non pas le titre honorifique, la fonction ou la fortune qui font le véritable pair. La nomination royale elle-même n'est qu'une investiture officielle; si elle est donnée à un homme sans influence sociale réelle, elle confère une dignité personnelle sans portée utile, ou à peu près. La Chambre haute n'est alors qu'un salon politique, généralement peu fréquenté, où l'on vient à certains jours discuter ou disserter sans conviction sur des affaires dont on ne se sent pas maître. C'est ainsi que la pairie portugaise a assisté en spectatrice à la tragi-comédie qui se jouait sous ses yeux, sans pouvoir en modifier l'intrigue ni le dénouement. Et il en sera ainsi pour toute seconde Chambre dont les membres resteront à l'écart de cequi est le fond et le principal de la vie nationale :1e travail agricole, industriel ou commercial.