II. — L EMIGRATION, SES (AISES ET SON BIT
A première vue. on peut être .surpris de constater que tant de Portugais abandonnent leur pays '. alors que celui-ci leur offre encore beaucoup de terres à défricher, à utiliser. Cela vient de la cause originelle qui pèse sur la condition sociale et économique du peuple portugais pour en faire une véritable Irlande méridionale. Le grand propriétaire absentéiste ne fait presque rien pour la terre ; c'est par exception que l'on cherche à la conquérir par la charrue ; le propriétaire ne veut pas faire les sacrifices nécessaires pour cela, et le petit paysan ne le peut pas, tant qu'il reste livré à lui-même. Voilà pourquoi la colonisation à l'intérieur ne fait que des progrès très lents, tandis qu'elle pourrait marcher à pas rapide si on le voulait bien, l'expérience l'a prouvé. En outre, le morcellement exagéré des exploitations maintient le paysan dans l'indigence et le pousse à aller chercher fortune ailleurs. Cette nécessité est accentuée par la fécondité des familles, d'où résulte un accroissement très prompt de la population. Ainsi, c'est la pauvreté, le manque de travail qui pousse le paysan ou l'ouvrier portugais à émigrer, et non pas l'esprit d'entreprise. En d'autres termes, le pays ne fournit qu'une émigration désorganisée et privée de moyens d'action. Cela est vrai au point que l'on voit un grand nombre de chefs de famille quitter momentanément leur foyer pour aller au loin tenter d'amasser un pécule en vue d'acquérir au retour une maison, un champ, ou de fonder un petit commerce. Beaucoup de jeunes hommes font de même pour aider leurs parents en leur envoyant le produit de leurs économies. Trois conséquences importantes résultent de ces faits : 1° Des émigrants partant sans ressources, isolés, avec l'idée d'un retour aussi prochain qne possible, ne peuvent aller n'importe
1. Si la France avait un aussi grand nombre démigrants, elle perdrait chaque année environ 200.000 personnes, au lieu de 10 à 12.000.
où. Ils se dirigeront forcément vers un pays en état de leur offrir immédiatement du travail et un salaire. 2° Leur fréquent esprit de retour les détourne, en général, de la fondation d'un établissement agricole détinitif. Ce désir de revenir au pays vient de ce que beaucoup démigrants y laissent une femme et des enfants, ou bien consacrent leurs économies à acquérir ou à augmenter le bien de famille, dont ils tiennent à revendiquer leur part. 3° Le besoin d'un gain immédiat et le désir d'économiser pour envoyer de l'argent au pays les dirigent vers les métiers faciles, comme ceux de petits débitants, de petits artisans, de manouvriers, etc.
On doit comprendre après cela pourquoi les émigrants portugais ne se portent qu'en nombre restreint vers leurs propres colonies. Elles ne sont pas assez développées pour eux. Ils n'y rencontrent pas, sauf exception, la vie économique organisée dont ils ont besoin pour trouver à subsister. Ils se dirigent donc principalement vers certains pays étrangers plus avancés, plus capables de leur fournir du travail. Les uns vont aux Etats-Unis, spécialement en Californie, où ils retrouvent à peu prés le climat de leur pays. Quelques-uns ont même réussi à s'y établir dans la culture fruitière. D'autres se dirigent vers l'Argentine, où on leur offre des salaires élevés. Mais c'est principalement au Brésil que vont les émigrants portugais. Ce pays est en voie de développement; on y parle leur langue; il y a là de grandes villes, de puissantes exploitations agricoles, quelques industries, qui offrent des occasions de placement et des chances de fortune. Les économies réalisées sont généralement envoyées en Portugal, où elles forment un précieux appoint et compensent en partie l'insuffisance de l'exportation nationale. Nous avons déjà signalé les effets indirects de ce phénomène économique, effets qui sont loin d'être tous favorables. Nous avons dit également combien l'instabilité de cette importation d'espèces ou de valeurs équivalentes est dangereuse. La meilleure façon d'y pourvoir serait de diriger l'émigration vers les colonies nationales. Mais, que peut-on tenter dans ce sens?
L'administration a fait déjà des sacrifices importants pour
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faciliter le développement de certaines colonies, notamment en y construisant des ports et des chemins de fer. Ces travaux n'ont pas donné des résultats aussi heureux qu'on l'espérait. C'est qu'il ne suffit pas d'outiller plus ou moins une région pour y attirer des colons portugais. Puisque, dans leur pays même, ils ne réussissent pas à mettre en culture toutes les terres disponibles, et cela parce qu'ils manquent de direction, de patronage, comment le feraient-ils dans des contrées lointaines et encore vierges? Pour, les attirer et les retenir, il faut non seulement des voies ferrées, mais encore un point d'appui qui leur permette de vivre, d'économiser, de préparer un établissement, et en outre, il est nécessaire que des débouchés soient ouverts à leurs produits. Tout cela ne peut être fait d'une façon normale, naturelle, que par des gens pourvus de moyens d'action et intéressés au succès de l'entreprise. On a essayé bien souvent de coloniser par des procédés administratifs. Partout où la tentative n'a pas échoué, elle a coûté extrêmement cher pour un résultat médiocre1. La colonisation libre n'a pas non plus toujours réussi; mais ces échecs ont été individuels, c'est-à-dire, plus limités, moins onéreux, tandis que ses résultats sont immenses. Du reste, le Portugal en a fait l'expérience. La petite ile de Saint- Thomé, qui, grâce à des circonstances très favorables, a été librement colonisée, est de beaucoup, toutes proportions gardées, la plus florissante et la plus riche de toutes les possessions portugaises. S'il se trouvait des entrepreneurs capables et riches pour exploiter certaines parties de l'Afrique portugaise comme Saint-Thomé l'a été, le problème serait résolu. Mais nous savons que ce sont précisément les entrepreneurs qui manquent le plus. Aussi -est-il malheureusement certain que les colonies ne se développeront que lentement tout en coûtant cher, à moins qu'une autre race plus prolifique encore et moins exigeante, comme les Hindous, les Chinois ou les Japonais, ne viennent s'y
1 . On pourrait citer bien des exemples. Nous nous bornerons à rappeler celui des milliers de paysans envoyés par Choiseul err Guyane où ils périrent presque tous, celui des déboires coûteux de la colonisation officielle en Algérie, enfin celui de l'échec lamentable de la colonisation pénale en Nouvelle-Calédonie.
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établir. Dans ce cas, la place ne tarderait pas à manquer pour les Portugais.
On voit par ces quelques indications combien est complexe le problème colonial que le Portugal devrait résoudre. La colonisation spontanée manque de chefs et d'argent ; la colonisation administrative est ruineuse et son résultat médiocre ; la colonisation pénitentière, à laquelle on a pensé, n'a jamais donné que des déceptions1. On ne peut donc fonder sur les colonies que de bien faibles espérances. Ajoutons que l'émigration portugaise n'exerce qu'une assez petite influence dans les pays vers lesquels elle se porte, parce qu'elle est composée presque exclusivement de petites gens sans instruction et sans capitaux. Le Portugal subit au contraire très fortement l'influence étrangère. D'abord, le retard général causé par son évolution historique l'oblige encore, malgré de réels progrès, à emprunter au dehors les éléments principaux de sa formation intellectuelle. C'est à la France surtout que ces emprunts sont faits, et il en résulte entre les deux pays une parenté spirituelle que les Français doivent s'attacher à conserver avec le plus grand soin. Ensuite, un nombre très appréciable d'étrangers instruits ont occupé ou occupent encore dans le royaume des situations importantes. Ce sont eux qui, avec des capitaux également étrangers, ont construit ou créé la plupart des grands ouvrages et des entreprises considérables dont le pays est actuellement pourvu. Au-dessous, 25.000 à 30.000 personnes appartenant à la classe ouvrière, Espagnols pour la plupart, travaillent dans les fabriques ou exercent de petits métiers. Beaucoup d'immigrés, venus des pays du nord ou du Brésil, font du commerce. C'est au total une masse de plus de 40.000 individus dont l'influence est très sensible, parce qu'ils représentent en moyenne un élément très actif ou très capable, dont les économies ou les bénéfices sont généralement exportés, avec les intérêts ou les
1. Ce dernier fait s'explique aisément si l'on pense que le colon le plus solide, le plus nécessaire est le cultivateur qui s'empare du sol, le féconde et s'y attache. Comment ferait-on de bons paysans avec des déclassés, des criminels dépravés, des escrocs récidivistes, etc. Si une colonisation malsaine donnait de bons résultats, ce serait un pur miracle.
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dividendes des capitaux engagés dans le pays. Ces sorties ne sont pas sans action sur la situation financière défavorable du marché portugais, d'autant plus qu'il faut y ajouter les sommes importantes dépensées à l'étranger par les Portugais aisés.
Pour étudier en détail tous ces phénomènes et leurs répercussions, il faudrait bien des pages. Or, nous devons nous arrêter et conclure, en laissant à d'autres le soin d'approfondir chaque question par des observations minutieuses. Nous avons indiqué le chemin et démontré la puissance de la méthode analytique appliquée à l'examen des faits sociaux. Il est grandement désirable que l'attention des jeunes gens soit attirée vers l'étude objective des circonstances qui se déroulent autour d'eux, et qui sont encore, en général, si mal comprises, si faussement interprétées, si médiocrement dirigées. Le jour où cette étude sera généralisée et poussée comme elle le mérite, elle préparera, en éclairant les esprits, l'avènement d'un régime social nouveau, mieux en rapport avec les besoins de la vie contemporaine.