I. — L EVOLUTION SOCIALE ACTUELLE
Bien que noire étude ait été rapide et résumée, elle contient assez de faits pour permettre de caractériser nettement le stade actuel de l'évolution sociale du Portugal. C'est un pays désorganisé, c'est-à-dire que l'éducation familiale n'y est pas conduite d'une façon générale par des traditions fortes, propres à donner au caractère d'un grand nombre d'individus une propension naturelle vers l'initiative, le travail productif, l'entreprise hardie, l'indépendance personnelle combinée avec l'esprit de discipline volontaire. Il en résulte que la jeunesse est en moyenne mal préparée aux exigences de la lutte pour la vie, qu'elle se laisse trop dominer par les circonstances et ne sait pas tirer suffisamment parti des moyens d'action dont elle dispose ; que la classe aisée est trop absorbée par la vie urbaine, par les carrières auxiliaires ou même par l'oisiveté. Dans ces conditions, le travail est forcément mal dirigé, la situation attardée et embarrassée, l'activité du pays plutôt faible. Enfin, l'insuffisance de la formation du particulier le rend incapable de constituer sur
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une base libérale les groupements politiques et de gérer directement les intérêts locaux. Cette insuffisance a préparé le triomphe de la bureaucratie et la prédominance do celle-ci. En permettant de centraliser les ressources fiscales du pays, elle a provoqué la formation des clans politiques, qui ont surtout pour but d'exploiter la fortune publique au profit de certains intérêts personnels. Toutes ces circonstances s'enchaînent rigoureusement et se retrouvent dans le même ordre partout où la désorganisation du type social produit une éducation défectueuse. Il y a là une observation précise, faite sur bien des points différents, et facile à vérifier par une étude méthodique1. Il est donc permis d'en tirer une déduction scientifiquement démontrée, relativement à la cause première des troubles et des difficultés qui paralysent tant de peuples et répandent parmi eux des germes si actifs de misère, de démoralisation et d'agitation stérile. Cette cause première, ce n'est pas, comme on le prétend si souvent, le défaut d'instruction, ou la compression politique, ou la religion, ou le « capitalisme » ; tous ces faits ne sont eux-mêmes que des conséquences et des causes secondes. Ce qui domine tout, c'est l'éducation familiale, car elle prépare les caractères, imprime à la nation son type social, et par conséquent la dirige essentiellement dans ses actes et vers ses destinées. Il y a là une loi sociale clairement démontrée, qui peut se formuler ainsi : l'Éducation fait la Formation sociale; celle-ci conduit le Travail, la Culture intellectuelle et la Politique. Méconnue presque partout, surtout par ceux qui vivent de la politique, cette loi inéluctable se venge en laissant pénétrer jusqu'au cœur des sociétés contemporaines des ferments très actifs de corruption, de trouble et de décadence.
Tant que cette idée fondamentale ne sera pas largement vulgarisée et comprise, l'évolution des peuples restera livrée au hasard des circonstances, et exposée aux expériences aventureuses des administrateurs et des politiciens. Les premiers ont
1. On en trouvera la démonstration frappante dans notre ouvrage déjà cité : La production, le travail et le problème social dans tous les pays, etc., spécialement dans le tome Ier.
naturellement une tendance au paternalisme bureaucratique qui a pour résultat de diminuer encore la valeur propre et l'activité personnelle du particulier. Les seconds sont, non moins naturellement, conduits à courtiser la foule par les promesses et les faveurs, également démoralisantes, et à sacrifier la fortune publique à leurs intérêts électoraux. Il est donc bien évident qu'une nation ne peut compter, pour assurer son avenir, ni sur la tutelle des bureaux, quelle que soit du reste la valeur individuelle des fonctionnaires, ni sur les combinaisons législatives des politiciens, qui sont trop souvent inspirées par les préoccupations les plus étrangères à l'intérêt public ou entachées des erreurs les plus grossières. Le progrès véritable et durable ne peut sortir que des initiatives particulières, éclairées, soutenues, multipliées dans toutes les classes et dans toutes les directions. Or, pour susciter ces initiatives dans une mesure suffisante, il n'y a qu'un seul bon moyen : réformer l'éducation afin de préparer des générations mieux adaptées aux besoins de la vie moderne. Comment peut-on provoquer, conduire et généraliser une pareille réforme? Voilà le problème capital et angoissant de l'heure présente .