III. L INITIATIVE PRIVÉE ET L ACTION PUBLIQUE
Chez toute nation, même la plus désorganisée, il existe une élite à la fois intelligente, active et dévouée à l'intérêt public. Elle est en général trop restreinte, trop occupée, trop dédaigneuse des petitesses de la politique de clan, pour exercer une action sensible sur les divers éléments de la vie publique. Aussi laisse-t-elle passer les choses avec un sentiment d'impuissance et de découragement qui la mène tout droit au pessimisme et à l'indifférence passive. Cependant, une telle élite, si réduite soitelle, ferait avec le temps beaucoup d'excellentes choses en employant les bons moyens. Quels sont ces moyens? Voilà le point capital que nous devons essayer de déterminer afin de donner à notre étude toute sa portée pratique.
Avant tout, celui qui veut travailler sérieusement et efficacement pour l'avenir doit se pénétrer de l'esprit des temps nouveaux, lequel est caractérisé par la prédominance absolue du Travail sur toutes les manifestations de la vie sociale. Aujour-
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d'hui, les peuples qui travaillent peu ou mal. sont fatalement condamnés à la subordination. Pour bien saisir cet aspect capital de la vie contemporaine, il suffit d'observer méthodiquement les faits, seul moyen de les bien comprendre. En outre, après avoir apprécié la portée réelle des faits, il faut s'efforcer de répandre autour de soi, parmi les hommes de bonne volonté, les clartés et les avis fournis par la recherche scientifique. Surtout, il est nécessaire de tenter les plus grands efforts pour faire passer ces clartés et ces avis dans le domaine de l'application pratique. L'application trouvera son premier champ dans la conduite de la vie de famille et d'affaires de chacun. Ensuite, elle s'étendra aux relations sociales de toute sorte. Ainsi se feront les premières étapes de l'évolution, et en même temps on obtiendra des réalisations, difficiles et rares au début, plus nombreuses et plus aisées avec le temps.
Aussitôt que l'action sociale dépasse les limites de la vie personnelle ou familiale, elle exige le groupement des énergies et des initiatives. Pour donner toute son utilité, l'union doit se faire d'une façon méthodique, c'est-à-dire en observant strictement les règles dictées par des besoins naturels et précis. Des groupements organisés d'une manière arbitraire, en cohue, pour ainsi dire, ne donneront jamais que des résultats minces et sans durée. Pour leur assurer une existence fructueuse, il est donc nécessaire de trouver pour les établir et les mettre en action la base la plus solide, la règle la plus souple, le but le plus précis.
De quoi s'agit-il ici ? De constituer au profit d'une nation les cadres d'une organisation sociale agissante et progressive. Pour cela, il faut un effort non seulement concerté fortement et infiniment varié, mais encore agissant à la fois dans toutes les parties du pays. Pour réaliser ce double moyen, il convient d'établir en premier lieu un comité central d'initiative, avec secrétariat permanent, office d'études, de renseignements et de consultations, archives et bibliothèque spéciale. On concentrerait là les recherches, les enquêtes, les documents, propres à éclairer et à encourager toutes les tentatives faites dans un intérêt commun, en vue de répandre dans le pays l'éducation, l'instruction, le
bien-être. En second lieu, l'influence de ce comité serait soutenue et élargie par des commissions provinciales, organisées sur le même plan, quoique d'une façon plus sommaire. Tous ces groupes, inspirés par la même idée, guidés par une seule méthode, tendant vers un but semblable, demeureraient étroitement unis et en communication constante, afin que chaque avis, renseignement ou expérience puisse profiter à tous. Enfin, il faudrait ouvrir cette organisation à toutes les bonnes volontés, y intéresser les femmes, les jeunes gens, mettre en œuvre toutes les capacités et toutes les aptitudes, encourager, soutenir toutes les entreprises de bien public.
S'il était possible de fonder une telle fédération, la besogne ne lui manquerait pas. Au cours de ce travail nous avons signalé déjà bien des questions qui attendent une solution. En reprenant nos observations pour les pousser jusqu'au dernier détail et dans tous les sens, on apercevrait l'enchaînement des choses, et le point de départ où l'action réformatrice doit commencer son œuvre, pour la continuer ensuite de proche en proche. Une condition essentielle est de bien diviser et répartir le travail, afin d'employer tout le monde sans rebuter personne. Une autre, non moins importante, est d'éviter de la manière la plus formelle d'intervenir dans les combinaisons et les compétitions politiques. On peut agir dans certains cas sur les pouvoirs publics par des moyens que nous indiquerons tout à l'heure, mais non pas prendre parti pour ou contre aucun clan ; ce serait introduire dans les groupes de la réforme un germe fatal de division et de mort.
Le plan que nous venons d'esquisser est celui d'une œuvre de longue haleine, qui exigerait beaucoup d'enthousiasme, de foi, de courage et de persévérance. Mais elle est assez vaste dans sa conception, assez belle dans ses moyens, assez noble et généreuse dans son but, pour tenter bien des esprits. Le moment est du reste favorable, parce que chacun, en Portugal, sent la nécessité de s'affranchir de la situation désastreuse faite au pays par un passé rempli d'erreurs et d'abus. La science indique la route à suivre pour sortir de cette impasse sans horizon. Si les Portugais ne savent pas profiter de ce rayon de lumière pour se
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diriger, pour orienter leur vie privée vers la réforme de l'éducation et du travail, c'est en vain qu'ils se débattront dans le chaos des idées confuses et des combinaisons artificielles. Ils continueront de végéter dans un régime social, économique et politique incapable d'engendrer autre chose que la gêne, l'intrigue, la faveur et la médiocrité.
Nous ne nous sommes pas lassé d'insister sur l'impuissance de la politique comme moyen de réforme sociale. Mais cela ne veut pas dire, bien entendu, que les actes des pouvoirs publics n'ont ni action ni importance. Us peuvent exercer une influence déprimante sur le mouvement économique et social, ou bien le servir et le faciliter. Il est donc important de contrôler ces actes pour les maintenir autant que possible dans la bonne direction. Pour cela, il n'est nullement nécessaire d'intervenir dans les rivalités et les luttes de clan. C'est en coalisant fortement, dans des associations privées, les principaux représentants du travail, que l'on réussira le plus sûrement à exercer sur le gouvernement une pression modératrice utile. Dans ce but, il faut prendre pour guide les observations suivantes.
Par sa nature même, tout corps administratif développe des tendances communautaires, contraires par conséquent à l'autonomie et au développement du particulier. Il est nécessaire de résister continuellement à ces tendances, en s'appuyant sur les hommes politiques et les administrateurs assez désintéressés et éclairés, pour discerner les véritables limites de la fonction de l'État et admettre une large coopération de l'action privée. En agissant sur eux et par eux, on arrivera à limiter le rôle de l'État, à simplifier la législation, à écarter les abus les plus criants, à contrôler l'emploi du budget de manière à réduire le coulage et à assurer l'exécution des travaux utiles, à développer graduellement les libertés locales. Ainsi, en tirant parti de ce qu'il y a de meilleur dans la politique et dans l'administration, on peut obtenir des résultats précieux sans se compromettre dans les bassesses et les puérilités de la politique active, qui déforment les caractères et travestissent les institutions. C'est en éclairant les esprits, en les plaçant face à face avec le fait réel et l'exemple
précis, en étudiant à fond les questions, en constituant des organismes bien vivants et basés sur des intérêts légitimes, disciplinés, coalisés, que l'on parviendra le plus sûrement au but. En d'autres termes, il ne faut faire soi-même de la politique que le moins possible, mais bien s'arranger pour la contenir et la diriger de l'extérieur. Dans ces conditions, la force motrice viendra de sa source naturelle : le Travail : la politique sera donc reléguée à sa vraie place, celle d'un auxiliaire dépendant et contrôlé.
Nous sommes parvenu au terme de cet exposé déjà si long, et pourtant bien incomplet. Nos critiques ont été plus d'une fois franches jusqu'à la rudesse. Nos amis portugais nous le pardonneront aisément, en songeant que nous avons voulu, avant tout, les éclairer sur leur situation, au moyen d'une analyse aussi exacte crue possible des circonstances de leur vie sociale. Notre vif désir est de voir ce peuple intelligent, loyal et bon, sortir de la position douloureuse et pleine de périls, où il se débat depuis tant d'années. Ils nous liront donc avec angoisse, mais sans amertume ni rancune. Mieux encore, ils continueront et compléteront nos études, en vérifieront la portée, et s'efforceront de vulgariser des idées reconnues justes et des pratiques meilleures. Nos vœux les plus sincères les suivront dans cette tâche noble et méritoire entre toutes : le relèvement social d'une nation, sur laquelle tant de causes de désorganisation et d'abaissement ont accumulé leurs effets. Un soldat patriote nous disait un jour à Lisbonne : Nous devons rendre à ce peuple un idéal national ! Cet idéal, nous venons de l'indiquer, et il n'en est point de plus grand.
En terminant ce travail, nous no pouvons nous dispenser de signaler les efforts déjà tentés en Portugal pour vulgariser les idées exposées dans les pages qui précèdent.
À Lisbonne, quelques hommes dévoués ont fondé un groupe portugais de la Société internationale de science sociale, et n'ont
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ménagé ni leur temps, ni leur argent, pour faire connaître les travaux de cette société, dont un membre particulièrement actif, M. Durieu, fut appelé à Lisbonne, en 1908, pour exposer lesprincipaux résultats déjà obtenus. Un peu plus tard, ce même groupe, s'associant activement à l'initiative des professeurs de Coïmbra, dont nous avons parlé dans notre avant-propos, contribuait largement au succès de notre mission. Ainsi, deux centres d'étude et de propagande sont déjà constitués. Les hommes de dévouement qui les composent feront sans doute de nombreuses recrues. Et c'est ainsi que le mouvement pourra s'étendre en tous sens, surtout si on parvient à réaliser l'organisation dont nous avons esquissé le plan dans nos conclusions.
Enfin, c'est pour nous un agréable devoir de remercier chaleureusement tous ceux qui, directement ou indirectement, ont bien voulu nous prêter leur concours. C'est à leur collaboration que la valeur pratique de cette étude est due pour la plus grande partie.
L Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
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