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II. — LA REFORME KE L EDUCATION

L'éducation n'est pas, comme on le croit trop souvent, une simple fonction «l'enseignement théorique. Elle a pour but essentiel le dressage méthodique incessant de la volonté, et il doit commencer avec les premières manifestations de celle-ci. c'està-dire dès la petite enfance. Cela se comprend facilement, quand on réfléchit au lien étroit qui unit la pensée à l'action. Comme cela a été dit très justement, la pensée est un acte à l'état naissant. On doit donc guider la première pour que le second soit logique et utile. Livrée à elle-même, l'idée devient facilement un caprice, et engendre des actes irréfléchis, sans cause précise, sans liaison régulière. Il faut que ses manifestations soient commandées et réglées par une force intérieure, à la fois énergique,

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disciplinée, éclairée. Cette force, c'est la volonté, appuyée d'une part sur la loi morale, et de L'autre sur l'instruction, c'est-à-dire :»ur la science. Or, la volonté constitue un élément de personnalité qui peut être dirigé et développé par l'effort continu, quotidien de l'éducation. C'est précisément parce que cet effort doit être ininterrompu, pratiqué et exercé dès le plus jeune âge, qu'il constitue essentiellement une fonction familiale. Cette fonction appartient au père comme à la mère, mais incombe plus directement à celle-ci, parce que son action sur l'enfant est la plus immédiate, la plus profonde, la plus prolongée1. La mère gouverne l'àme de l'enfant durant la période où cette âme est particulièrement malléable et. par conséquent, apte à recevoir des impressions et des directions, bonnes ou mauvaises. Ainsi, le secret de l'éducation consiste à bien diriger les âmes, c'est-à-dire à développer chez elles une volonté assez forte pour dominer la pensée, et par conséquent les actes qui en découlent. Ensuite les auxiliaires de l'éducation, c'est-à-dire la loi morale et l'instruction, donneront à la volonté les lumières nécessaires, soit pour discerner le juste de l'injuste, soit pour tirer le meilleur parti des ressources intellectuelles ou matérielles mises au service de notre activité.

L'éducation de la volonté nous apparaît donc comme la meilleure garantie de l'autonomie et de la liberté personnelles. L'individu sans éducation méthodique risque fort de manquer de caractère, et de rester plus ou moins livré au péril de l'autosuggestion, résultat d'une pensée flottante qui mène à des actes incohérents. Celui dont la volonté a été formée de bonne heure2, par une préparation graduelle, accepte difficilement les idées indécises, les actions hasardeuses, les habitudes tyranniques, la dépendance aveugle. Il est beaucoup plus maître de ses idées, de

1. Pour ce motif, lorsque les circonstances obligent l'enfant à sortir de la famille, l'établissement où il entre sera organisé de façon à reproduire aussi exactement que possible le groupement familial, sinon son influence sera médiocre ou mauvaise. V. Demolins. L'Éducation nouvelle, un vol.

2. C'est-à-dire' au cours de l'enfance, car, dès que l'adolescence arrive, la volonté prend pour ainsi dire conscience d'elle-même, et il devient difficile d'en modifier la tendance générale, que celle-ci soit forte ou faible.

ses actes, de ses tendances, et par conséquent de son autonomie personnelle, en même temps que de son avenir. C'est vraiment un « particulier », c'est-à-dire une personne indépendante qui sent sa responsabilité autant que ses droits. Une telle personne, par l'effort de la volonté, saura mesurer et conduire son activité ; elle comprendra qu'il n'y a pas lieu, pour atteindre le meilleur but, d'agir beaucoup, mais plutôt d'agir bien. Et ceci nous amène à constater tout d'abord que, dans la mesure où la chose est humainement possible, le bonheur moral et la prospérité matérielle sont étroitement liés à l'éducation de la volonté.

Ce résultat tout personnel est déjà d'une haute importance, mais il se double par surcroit d'un résultat social non moins considérable, puisque, mieux les particuliers sont formés, meilleure est la constitution intime de la société dont ils sont membres. Tout ceci apparaîtra peut-être au lecteur comme une simple collection de truismes, c'est-à-dire de vérités vulgaires. Mais, si cette théorie de l'éducation est en effet bien connue, pourquoi l'appiique-t-on généralement si mal? Parce qu'en réalité la pratique d'un bon régime éducatif est chose qui exige beaucoup de soin, d'application, de persévérance, de fermeté. Pour bien éduquer autrui, il faut avoir soi-même du caractère et en outre une tradition. Dans la famille désorganisée, la tradition manque et le caractère n'est qu'un hasard heureux. Ceci nous explique précisément pourquoi, quand une société se désorganise, elle demeure indéfiniment dans l'état de faiblesse et de trouble dont la désorganisation est infailliblement suivie. La tradition propre à maintenir un régime organisé étant rompue, les caractères manquent pour la renouer.

La science peut agir efficacement pour reconstituer la pratique de l'éducation. En effet, si elle réussit à éclairer les esprits les mieux préparés, sur le défaut capital de la situation et sur la nécessité d'y remédier, il y aura des chances pour que, dans un certain nombre de familles, l'éducation des enfants prenne un tour plus favorable au développement de leur esprit d'initiative, de volonté, d'énergie, en un mot de leur personnalité. En même temps, les gens déjà formés, mieux avertis du sens

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vrai de la vie, sauront tirer de l'observation un guide précieux pour diriger leurs actes, agir sur leur milieu, et conduire de proche en proche une évolution décisive, mais graduelle et mesurée. En effet, toute action sociale doit être évolutive et non pas révolutionnaire, car, parmi les sociétés comme dans la nature, la révolution risque toujours d'amener le désordre, le recul et la ruine.

Nous ne pouvons évidemment pas introduire dans ces pages un traité d'éducation rationnelle. Nous devons nous borner à rappeler quelques principes essentiels trop souvent méconnus. 1° L'enfant doit être accoutumé à régler ses actes selon la raison et l'utilité, non d'après le caprice. 2° On le formera à la sincérité, non pas en suspectant d'avance ses paroles et ses actes, — ce qui lui inspire à coup sur l'idée du mensonge, — mais en le contrôlant et en redressant ou en réprimant avec fermeté ce qui est mal. 3° Il faut lui laisser toute la liberté d'action possible, ne limiter ses idées ou ses entreprises que lorsque la chose est indispensable ; en bridant trop serré un enfant, en montrant toujours la crainte de lui voir commettre une maladresse, on le rend hésitant, maladroit et timide. k° Il est excellent de donner aux enfants des deux sexes des notions pratiques de différents travaux manuels, qui ont le double avantage de les rendre plus adroits et de donner à leur intelligence une sorte de base technique pour y asseoir l'enseignement théorique scolaire. 5° On doit éviter avec soin d'imposer aux jeunes esprits l'obéissance passive et résignée; il faut la remplacer par l'habitude de la discipline raisonnée et volontairement acceptée. 6° 11 convient d'adapter tout ce qui se rapporte à l'enfance : costume, régime, hygiène, jeux, formation intellectuelle, aux besoins spéciaux de son éducation l. T Tous les détails de la formation de l'enfant, quelles que soient sa condition ou sa fortune, seront inspirés par cette idée que chacun, dans une société, a son rôle utile à jouer et doit le remplir intégralement. 8° En ce qui concerne spécia-

1. Nous avons vu, par exemple, de jeunes lycéens portugais vêtus de longues redingotes noires, dont les pans balayaient la poussière, lorsqu'ils se baissaient pour jouer aux billes. Ce n'est là qu'un détail, et pourtant il est caractéristique.

lement les filles, on ne saurait mettre trop de soin à développer les aptitudes éducatrices, puisqu'elles sont destinées à devenir les instruments les plus actifs de la formation des générations futures.

On objectera sans doute que, pour faire évoluer un peuple au moyen de l'éducation, il faut déployer beaucoup d'efforts et laisser passer bien des jours. Gela est vrai, mais pour obtenir un résultat général et décisif, il n'existe pas d'autre procédé. On voudrait cependant, et ce vœu est à la fois naturel et légitime, réaliser au moins quelques progrès plus rapides, obtenir quelques résultats plus prochains. Nous avons déjà dit que les hommes énergiques, éclairés, désireux de bien faire, qui perdent si souvent leur temps dans la politique, pourraient atteindre bien plus sûrement le but en se laissant guider par les observations et les indications de la science. Voyons donc ce qui est pratiquement réalisable dans ce sens.

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