DU PRINCIPE FONDAMENTAL DE L'ÉCOLE POSITIVISTE
Un article de la Revue des Deux-Mondes du 15 Novembre 1866, semble vouloir retirer de la liste des positivistes, HM. Claude Bernard , Berthelot et Stuart Mil , par le motif que le premier admet la métaphysique comme une noble aspiration vers Yinconnu (voy. p. 440); que le second reconnaît par-delà les sciences positives une science idéale; et que le troisième, dans un nouvel ouvrage qu'il vient de publier, déclare que le mode positif de penser n'exclut pas le surnaturel.
La place que nous avons assignée à ces trois grands noms, parmi les positivistes leur appartient à un titre incontestable. C'est que tous les trois déclarent la raison impuissante à certifier une seule vérité sans le secours de l'expérience. (Voy. ci-dessus , pages 7 et 40. ) Or c'est là le principe premier et fondamental de toute la doctrine positiviste. Accordez* lui ce point et vous n'avez plus le droit de l'accuser d'abus de pouvoir quand elle retranche sans façon la métaphysique de la liste des sciences ; car c'est comme si vous lui aviez accordé que nous ne connaissons rien que par les sens; que nous n'avons pas d'autre instrument légitime de connaissance.
Or il est bien évident que si nous ne connaissons rien que par les sens , il nous est interdit de parler de l'âme el de Dieu.
Et ce n'est pas seulement la métaphysique qui est supprimée, les sciences exactes, la géométrie et les mathématiques le sont aussi ; car elles sont radicalement impuissantes à certifier par une expérimentation sensible les vérités qu'elles enseignent. Elles les certifient d'une autre façon qui y pour être différente n'en vaut pas moins. Et nous n'admettons pas avec l'auteur de l'articlç précité , que la philosophie ne peut prétendre au même degré de certitude que les sciences physiques et chimiques (voy. p. 442 ); non-seulement elle peut y prétendre^ mais dans certaines de ses parties elle est sœur de la géométrie qui certifie tous ses théorèmes sans le secours d'aucune expérimentation. Elle n'invoque jamais, dans le cours de ses démonstrations , d'autre autorité que celle de l'évidence et de la déduction à priori. Les figures sensibles qu'elle trace sur un tableau n'ont pour but que de faire comprendre les termes du théorème et leur démonstration , mais sans leur servir jamais d'appui. La grande , l'immense , la scandaleuse erreur des positivistes est d'avoir prétendu que les sciences exactes comme les sciences positives et expérimentales sont soumises à la loi de la vérification sensible. Elles en sont complètement affranchies, et si elles ne l'étaient pas, elles perdraient ce qu'on ne leur a jamais contesté, la certitude absolue. (Voy. ci-dessus, ch. 8, p. 35 et suivantes.)
( 129 ) II faut donc renoncer à ce premier appui pour fonder la morale indépendante. La conscience vaudra peut-être mieux ; car c'est une grande puissance, la plus grande même de toutes chez Tbomme des mélaphysiciens , qu'ils appellent une raison incarnée, une intelligence servie par des organes, un agent libre et responsable; maiscbez Thomme des positivistes abaissé au niveau d*un singe perfectionné, que peut être la conscience , si ce n'est la conscience perfectionnée d'un singe? Or, qui a jamais connu cette conscience-là? Quel est le naturaliste qui en a parlé? Par quels signes, par quels effets s'est-elle manifestée? M. Cari Vogt n'aurait pas dû se borner à la nommer; elle valait bien l'honneur d'une analyse détaillée, analyse même indispensable ; car comment comprendre l'agrandissement, le perfectionnement que cette faculté a reçu dans l'homme si nous ne savons ce qu'elle était ou ce qu'elle est dans le singe? L'ignorance dans laquelle l'auteur de cette découverte nous tient sur ce sujet, est un obstacle invincible à la création de la morale indépendante par le secours de la conscience. — Des trois moyens mis en avant pour fonder cette morale, il ne reste donc plus que l'approbation des hommes à laquelle je souscris de tout mon pouvoir, pourvu qu'on la rapporte, cette approbation^ à qui de droit, à ces vaillants ancêtres qui , par des efforts soutenus, parvinrent à conquérir (paroles de l'auteur) l'humanité sur l'état inférieur du singe par lequel* ils avaient débuté. Ils n'étaient pas encore des hommes; ils n'étaient que des singes^ et cependant ils parvinrent à se faire hommes; non pas, il est vrai, nous dit M. Vogt, sans une peine infinie; mais que voulez-vous? C'était probablement leur premier coup d'essai, d'autres, après eux, viendront qui expédieront la besogne plus vite et plus facilement. Toujours est-il que, d'après M. C. Vogt, l'homme a été extrait d'un singe; et par qui? Par un être qui était encore singe, et qui n'avait aucun
soupçon de ce qne c*était qu'un homme, puisqu'il n'en existait pas encore. Cette œuvre est une création tellement prodigieuse, que je ne sais pas trop comment elle serait accueillie si elle venait de quelque métaphysicien ; mais de la part d*un positiviste, président de Tlnstitut de Genève, qui oserait en contester la vérité? Et d*après cela , lecteur, trouverez-Tons inesséant que j*o$e prétendre que les incrédules sont les plus crédules de tous les hommes?