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Le Positivisme chrétien

Beaucoup de contemporains pensent, comme je l'ai cru, qu'un catholique ne peut être un homme éclairé, et que la philologie dénonce les origines naturelles de toute religion. Le Christianisme leur semble quelque Bouddhisme perfectionné par les écoles alexandrines ; ils excusent la crédulité de Bossuet, parce que son siècle ignora l'exégèse allemande.

Dégagé d'un spiritualisme littéraire fort voisin du panthéisme ; assuré désormais de la divinité du Christ et de la transcendance des lois morales pressenties par toute l'antiquité, affirmées par lui seul, je ne découvre comme cause de mon erreur ancienne ni le préjugé philosophique ni le préjugé scientifique, mais le préjugé philologique. La lutte actuelle contre VEglise militante s'engage par de petites phrases comme celle-ci : « Le Christianisme est une renaissance de l'esprit aryen. » Il ne s'agit plus d'exégèse spéciale, mais de la Théorie générale des religions. Et Tapologétique répondra moins par la raison, discréditée à force de tout prouver, que par des faits ; positivisme qui d'ailleurs concorde avec l'économie du Christianisme, lequel n'a pas pour devise : Raisonne, mais : Agis. Dieu y est le Dieu vivant, non l'Abstrait divin des sophistes.

Auxiliaire de la philologie qui plane dédaigneuse audessus des dogmes, la Critique négative s'attaque à la réalité des traditions. La tradition, même profane, a cependant plus de force que le document écrit ; elle représente

la conscience d'un peuple, non celle d'un scribe. Quant aux textes, une certaine critique est nécessaire ; mais avant les Wolff et les Strauss il exista des Aristarque et des saint Jérôme, qui ne préconisèrent pas un facile tout ou rien.

Nos rongeurs d'annales, qui finiraient par démontrer qu'il n'a jamais existé de chrétiens, ont une ennemie : l'archéologie. A Rome, dans l'Orient, celle-ci a toujours démoli les démolisseurs de légendes. Champollion vengea Moïse, comme les fouilles de la Troade rendent justice à Homère. En restituant les civilisations asiatiques que nous voila trop la Grrôce, le sous-sol de Ninive a témoigné de l'exactitude de la Bible au temps des rois de Juda. Les citations, par Stobée et les Pères, de textes relatifs aux cultes égyptiens, passèrent aux yeux des critiques pour une misérable invention d'apologistes, jusqu'à l'heure où l'égyptologie vint démontrer l'exactitude doctrinale de ces fragments des livres d'Hermès. Les récentes découvertes des hypogées permettent d'illustrer minutieusement le texte de l'Exode. En France, la pioche du P. de la Croix a rétabli plusieurs biographies de saints dont la critique niait l'authenticité. Le séjour de saint Maur dans les Gaules, contesté par plusieurs hagiographes, même catholiques, s'est trouvé confirmé par les fouilles de Glanfeuil en 1898 : la villa romaine, l'oratoire et le tombeau existaient aux places exactes indiquées dans la chronique de Florus, qu'un hagiographe médiéval avait seulement interpolée.

Reste la critique interne ou psychologique, celle qui démontre qu'un même aède n'a pu composer l'Iliade et l'Odyssée, ni saint Jean son Evangile et l'Apocalypse, à cause de la diversité des genres. Voilà Racine obligé d'opter entre Andromaque et les Plaideurs, j\Iusset entre les Contes et VEsiiOiren Dieu. Seul subsistera intact l'auteur qui refait toujours le même livre. Ces psychologues

LES THEORIES NEGATIVES 7

ne tiennent aucun compte de l'évolution mentale, de la diversité des circonstances, de la complexité de l'esprit. Ils contestent l'authenticité de la délicieuse vie de sainte Perpétue, à cause de ce jeu de mots de la jeune martyre au préteur : « Je veux mériter mon nom, rester perpétuée {perpétua) dans ma foi. » C'est méconnaître profondément le cœur humain, que de le supposer incapable d'un sourire dans la souffrance ; rappelez-vous la supplique de Dolet : Et Dolet ipse dolet.

Nulle mauvaise raison ne coûte au critique qui veut passer pour un esprit neuf. Histoire, littérature, religion, ces tarets attaquent tout ; pas un poète, pas un fait contemporain qu'on ne puisse, avec leurs systèmes, nier avant deux siècles. Ils ont attribué parfois à Scipion l'œuvre de Térence, au chancelier Bacon celle de Shakespeare. La critique officielle attribuera peut-être un jour le Lac à Louis-Philippe ; '(à moins qu'un nouveau Wolff ne découvre sous ce nom] LamaiHine tout un collège de professeurs. Aucun paradoxe ne rebute l'éplucheur de syllabes en quête d'originalité, ni le vulgaire jaloux de la gloire. Toutefois quand il s'agit de Moïse, le plaisir d'innover ne fait pas seulement voler sa réputation à un auteur, mais voler à l'humanité ses croyances, c'est-à-dire son unique bien.

L'imposture s'autorise toujours d'une vérité partielle : les légendes puériles et les prophéties apocryphes servent de point d'appui aux négateurs pour attaquer le granit des traditions religieuses.

Le dogme naturaliste.

La critique négative pose comme premier principe l'impossibilité du surnaturel ; Renan écrit : « Nous main- « tiendrons ce principe de critique historique, qu'un récit « surnaturel ne peut être admis comme tel, et qu'il

« implique toujours crédulité ou imposture. » Il semble cependant qu'un vrai positiviste devrait admettre aprioH toute solution comme possible, ne se dérober à aucune enquête. En réalité,ces gens ne veulent pas d'une catégorie d'êtres supérieure à eux, et ils craignent de trouver Dieu face à face. Endurcissement plus remarquable encore dans les sciences biologiques. Certain vulgarisateur, se refusant à la constatation d'un phénomène surnormal, ajoutait : « Si- un seul de ces faits était prouvé, toute ma « science matérialiste croulerait. A mon âge on ne retourne « pas à l'école. »

Voltaire niait le miracle parce que l'évidence d'un seul nous obligerait à «jeter par la fenêtre nos instruments de physique ». Conclusion absurde, mais qui prouve ceci : placé entre l'amour infini et ses cornues, Faust préférera toujours ses cornues. Cœurs irrémédiablement secs ; si une minute ils eussent aimé et cru à leurs systèmes, ils se fussent tués. Du moins, ne se sentent-ils pas aussi ridicules qu'un institut de pucerons qui nierait a priori la possibilité d'êtres supérieurs aux pucerons? Et l'extrême incroyance confine à l'extrême crédulité : les coquilles de pèlerins, l'aventure des zodiaques sont choses trop connues pour y insister ; afin d'expliquer l'engloutissement des trois lévites, Salverte supposa que Moïse pouvait connaître quelque poudre de mine!

Ces négateurs ne se doutent pas qu'ils attestent la vérité biblique ; par eux se continuent la révolte de Lucifer et la tentation de l'Arbre de science, les primitifs combats de l'orgueil contre l'amour. L'homme ne renverse jamais l'autel ; il y monte, s'y adore. Eternelle ironie du discours de Dieu à Job, si flagellant pour l'humaine présomption : « Où étais-tu, quand je posais les fondements de la Terre ? « Indique-le moi, puisque tu es si intelligent... Quand je « donnais aux vagues la nuée pour manteau ? Par quelle « voie la lumière se répand-elle? Tu savais cela quand

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