LES THÉORIES NÉGATIVES
« tu étais encore à naître, et tu connaissais bien le nombre « de tes jours ! »
Souvent l'orgueil des négateurs se double de manie procédurière ; ils ne permettent pas à la nature de sortir des formes et ils oublient que la loi est encore plus manifestement transcendante que le phénomène. Qu'une fleur éclose par miracle, que l'eau se change en vin, absurdités ! Cependant ils n'admirent point de voir une tige, un bouton, une rose, une graine se succéder où il n'y eut rien, deux gaz se transformer en un liquide.Dieu n'a pu tirer du néant l'univers ; mais qu'un homme naisse d'un germe impondérable, rien de moins étonnant ! Le monde n'existe ni pour la gloire de Dieu, ni pour le mérite moral de l'homme, mais comme champ d'expériences pour quelques physiologistes.
Et ils ont des mots creux, pour masquer l'horreur de leurs systèmes matérialistes, vulgarisés par des politiciens ignares, puis acceptés par la foule contemporaine en proie à la sopholâtrie, à l'acceptation sans contrôle des oracles de la Science. Parlez-leur des aspirations de nos facultés supérieures : « Psychologie morbide, tout cela ! » L'un d'eux osa dire : « Depuis que je dissèque le corps humain, « je n'y ai jamais rencontré l'âme. » Mais qui étudie l'âme n'y a jamais non plus trouvé de muscles.
Irréligion, Athéisme, méfiez-vous de ces mots dont la première syllabe est négative ; cherchez ce qui accroît, non ce qui diminue l'horizon de la pensée. L'analyse fausse le concept des choses. Ils démontent l'œil, mais ils oublient le regard. Où sont les grandes synthèses du passé ? Elles étaient la vie. Ces analystes ne soupçonnent pas que dans la nature et surtout dans le monde moral, le tout est plus que la collection des parties. Un animal est autre chose qu'un poids déterminé d'os et de muscles ; il y a le principe mystérieux de l'individu.
De même en histoire. Les chaises percées de Saint-Si-
mon peignent la matérialité du xvii° siècle ; huit vers de Bérénice en évoquent l'âme. Taine se figura-t-il avoir reconstitué l'âme de la monarchie, celle de la Convention, celle de l'Empire? Est-ce assez d'induire, de quelques détails d'intimité, la folie de Robespierre et la brutalité de Bonaparte, pour expliquer le changement moral le plus prodigieux qui se soit opéré sans l'assistance immédiate du Ciel?
Quant aux analystes des sciences naturelles, ils évitent la vie. Une ruche, un nid de pinson leur révéleraient une intelligence supérieure à l'agent, c'est-à-dire une finalité. Ils préfèrent, pour se convaincre du néant, scruter la mort. Livrez-leur l'inorganique. Et périssent l'art, l'amour, l'humanité, pourvu qu'ils aient liquéfié un nouveau gaz. Mais les microscopes d'un laboratoire de biologie ne leur expliqueront jamais le mystère de la vie, encore moins celui de la pensée.
Enfantillage la Science , quand elle tire ses flèches contre le Ciel ! Mission très haute quand, avec Ne\^1;on, Laplace, Cuvier, Chevreul, Pasteur, Faye, Quatrefages, elle affirme Dieu dans une portion scrutée du cosmos.
Du dilettantisme intellectuel.
La littérature naturaliste nous révèle les répercussions morales de la philosophie naturaliste : une société sans dignité et sans bonheur qui, chassant Dieu comme troublefête, ne rencontre, aux mauvaises heures, que le désespoir. En haut, un dilettantisme plus pédant que le libertinage de la Régence ; en bas, l'extinction de toutes les délicatesses. Qui n'est pas sorti des villes où vice et vertu s'émoussent ; qui n'a pas comparé dans quelque bourg le paysan religieux et l'athée, ne peut comprendre à quel point il est vrai que civilisation matérialiste constitue un non-sens.
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D'ailleurs le besoin du merveilleux n'est pas éteint, mais sophistiqué par l'athéisme. La vogue est aux tireuses de cartes ; certaines régions revoient les adorateurs du soleil ; le premier camelot venu vous en contera long sur les prophéties imbéciles que s'arrachent cuisinières et demi-mondaines. Le fétichisme pullule dans le peuple.
Pire est la bourgeoisie incroyante, et ce monde parisien qui a perdu à tel point le sens de l'au-delà, que la mort d'un parent cher t'ait changer de domicile. Il faut oublier. Dans les religions et surtout dans la Religion, tout entretient le souvenir : reliques, indulgences, commémorations des défunts. Le Paris actuel, très inférieur au polythéisme, fuit le culte du passé, gêne au plaisir. Imaginez l'accueil réservé au candide architecte qui eût posé au foyer du nouvel Opéra-Comique une inscription rappelant l'ancien ! Les cendres que l'Eglise nous met au front, le Tout-Paris du jour les piétine ; lui-même sera piétiné demain.
Son dilettantisme intellectuel n'est qu'ignorance. Le mensonge s'étale jusque dans les fanatiques opéras de JVIeyerbeer ; le synode de V Africaine n'empêche pas que ce soit un dominicain, Diego Déza, qui ait obtenu de Ferdinand trois vaisseaux pour Colomb, prédécesseur de Vasco.
Fétichisme populaire, panthéisme intellectuel, et partout les mœurs de l'hellénisme à son déclin. Le P. Didon écrit justement : « J'aime mieux les Mormons polygames « que ces mondains qui pratiquent le divorce avant la « lettre et qui, ayant perdu le sens de ce qui est éternel, « ne sauraient comprendre ce qui est indissoluble... Tou- « jours leur moi^ leur inévitable petit moi... Le plaisir est « homicide et stérile... Une chose m'étonne et m'attriste, « c'est que le parti républicain ait si mal compris le génie « vrai d'une république et l'austérité que comporte toute « démocratie destinée à vivre. »
Le Moyen Age aboutissait au chevalier et au moine : la
monarchie au gentilhomme ; la république de 1792 à Marceau, La synthèse de ce temps-ci, c'est le boulevardier. Tout connaître et ne rien aimer, profaner l'univers d'un sarcasme, belle devise de dilettante intellectuel. Veuiîlot « fouaille, dès 1860, ces inutiles « remâchant leurs perpé- « tuelles fadaises, tirant la ficelle qui leur fait ce ricane- « ment mécanique. Ils vivent morts, amants de la mort. « Quand quelque chose leur apparaît qui pourrait enfan- « ter, ils disent que c'est la mort. L'apostat Julien éprou- « vait cette terreur en face de la vie qu'il avait abjurée. Il « affectait de la railler ; il demandait de ses nouvelles. »
Ce monde sans dignité n'a pas le bonheur. Ceux-là frissonnent, qui sont chargés de l'amuser : « Ils rient et ce « sont des squelettes ! » soupire en sortant de scène un comique du Palais-Royal. Meilhac, interrogé sur son état d'âme, écrit : « Pas bien gai. » Quel universel goût de cendre dans l'ironique Joie de vivre, dans l'affreuse parabase de Bel- Ami ! L'œuvre de Loti n'est que le cauchemar du Jamais-plus. Là le vrai dessous des cœurs, et non dans les grimaces de Renan couronné de roses.
Et les faillites de la volonté ! Quel temps vit plus d'abdications de conscience et de veuleries ?
Les générations actuelles implorent, jusque dans leurs blasphèmes, l'aumône d'une croyance ; c'est peu, de leur répondre : « Psychologie morbide, tout cela ! »
But de ce livre.
Les deux tiers des incroyants le sont de bonne foi. Ils suivent à l'aveugle quelques sophistes qui ont accaparé les sciences naturelles ou philologiques.
Or l'Eglise doit se rappeler que l'assistance divine ne la dispense pas d'user des moyens humains de persuasion, puisque la Révélation est médiate et que Jésusse comparait au laboureur qui laisse le sol mûrir la moisson semée ; la
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Grâce n'élimine pas le mérite. L'apologétique doit donc s'adapter aux milieux. La vérité ne varie pas, la démonstration varie. A une époque positiviste il faut des arguments positifs ; l'heure est passée des Indiens de l'Amazone christianisés au son de la flûte ; et la philosophie vSpiritualiste n'a jamais abouti qu'à préciser quelques définitions, matériaux survivants de temples qui croulent.
Et il ne s'agit plus de discipliner la conquête en Europe, mais de la refaire ; c'est le bloc du christianisme que l'on remet en question ; un hérésiarque aujourd'hui perdrait sa peine. Or, le malheur de l'Eglise est de manquer d'apôtres qui aient débuté par l'incroyance. Le malentendu s'aggrave entre le prêtre et le négateur contemporain ; trop souvent le premier néglige d'irréfutables preuves, et insiste sur des arguments tels que la constance des martyrs, qui ne convertiront jamais un sceptique informé.
Le clergé doit renouveler son matériel de guerre. Ou plutôt ce n'est pas la science ; c'est la vulgarisation apologétique qui fait défaut. Le public ignore les grands travaux de Vigouroux, Fillion, etc. Trop de prêtres s'enferment dans l'ésotérisme scolastique. On préfère choyer en paix la brebis fidèle que de courir après les quatre-vingtdix-neuf égarées ; car la proportion de la parabole est renversée de la sorte. L'idiome latin rend inaccessible au public l'excellente Théologie de Tanqueray, en tête de laquelle j'eus la stupeur de lire cette phrase d'une approbation épiscopale : «... Vous ne l'auriez pas écrit comme « cela en France ; mais vivant au milieu des protestants « et du rationalisme américain, vous avez établi vos « preuves en conséquence. » On dirait vraiment que cet évêque se croit au temps de saint Louis ! Je pressentis dès lors que le prêtre ne connaît guère mieux son adversaire qu'il n'est connu de lui.
L'heure a sonné d'entrer dans la voie indiquée par
Joseph de Maistre et le P. Gratry, et de retourner contre ie naturalisme l'artillerie des sciences. Il faudra largement appliquer la méthode inductive, chercher dans l'expérience les lois morales, base du spiritualisme ; remarquer leur parallélisme indépendant avec les lois de la physiologie générale ; scruter certains phénomènes surnormaux qu'on a tenté d'opposer au dogme et qui le confirment ; reconnaître ensuite que toutes les lois psychologiques et morales reçoivent du christianisme seul leur explication, leur plénitude et leur accord ; constater enfin historiquement qu'il n'a jamais existé qu'une religion dont les autres théogonies furent des altérations. Le Moyen Age n'étudia que l'âme et les substances ; le xvm*^ siècle se confina dans le phéjiomène physique, appliquant à ce maigre champ d'expérience l'excellente méthode baconnienne ; au xx° siècle il appartient d'établir la synthèse de l'homme par l'examen simultané de ses deux natures.
Dénué de la préparation théologique et scientifique nécessaire pour une telle entreprise, je ne puis que rappeler la route à d'autres, et livrer quelques notes comme un abécédaire aux incroyants, n'ayant à cela d'autre titre que d'avoir touché en moi le fond de l'âme sincèrement négatrice. Ce livre part du matérialisme, parce que le déisme a sombré lui-même dans la deuxième moitié du xix" siècle. Ne cherchez pas ici un traité de philosophie : beaucoup d'arguments très forts du spiritualisme n'y seront pas même mentionnés. En somme, chacun se crée sa logique. Je n'ai jamais cru qu'aux faits, et m'adresse à ceux qui envisagent de ce <'ôté le problème des destinées. Si les citations abondent, c'est que j'ai voulu faire, non œuvre d'auteur, mais œuvre de vérité. Puisse ce livre susciter un plan de travail chez quelque étudiant catholique qui, possédant la préparation indispensable, écrira le livre définitif ainsi prédit par le grand Maistre : « Il n'y a plus « de religion sur la terre ; le genre humain ne peut demeu-
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« rer dans cet état... Voulez-vous une nouvelle preuve de « ce qui se prépare ; cherchez-la dans les sciences. Atten- « dez que l'affinité naturelle de la religion et de la science « les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ; « celui-là sera fameux et mettra fin au xvm® siècle qui « dure toujours. Alors on parlera de notre stupidité ac- « tuelle comme nous parlons de la superstition du Moyen « Age... Les savants européens sont dans ce moment des « espèces de conjurés. Mais cette science sera incessam- « ment honnie par une postérité illuminée qui accusera « justement les adeptes d'aujourd'hui de n'avoir pas su « tirer des vérités que Dieu leur avait livrées les consé- « quences les plus précieuses pour l'homme. Alors toute « la science changera de face ; l'esprit, longtemps détrôné i« et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les f« traditions antiques sont toutes vraies ; que le paganisme « entier n'est qu'un système de vérités corrompues et « déplacées. »
Nécessité du désir.
La meilleure apologétique ne convertira jamais l'homme qui ne prie pas avant de croire. Dans la Bible, )ieu frappe d'aveuglement ses ennemis. « Dieu endurcit F« qui il veut » dit saint Paul. Il inflige l'incroyance à qui lia souhaite ; et l'entendement spirituel des Ecritures ré- Fcompense le désir. Si la passion de l'histoire naturelle [suffit à faire mépriser le darwinisme ; si le bon sens [triomphe des paradoxes de vulgarisateurs et de savants de îabinet, l'assistance divine devient nécessaire pour ré- [soudre certaines objections sérieuses, comme celle des sommeils de l'âme, celle de la pluralité des religions. Imagination ! répliquais-je naguère, heureusement avec amer- |tume, à qui me parlait de la Grâce. J'ai reconnu en elle un lit aussi évident que l'assistance physique d'un bras. Mais
qui ne la demande pas ne la reçoit point ; qui ne la reçoit point la nie.
« Dieu ne déserte que qui le déserte», l'orgueilleux intellectuel, ou l'homme « qui a voulu les ténèbres parce que ses œuvres sont mauvaises » ; l'esprit glacé ou le cœur qui s'obstine à retourner aux dieux étrangers.
A qui ouvre la Bible avec le secret désir de la trouver mensongère, le sens réel en restera caché. L'enfer est le pôle négatif de l'esprit. Au-dessus de qui recherche honneurs et titres s'élève qui cherche la vérité pour ellemême ; et au-dessus de celui-ci l'homme qui dans la vérité cherche l'amour.
Priez. Demain ou plus tard, la foi vous révélera la face des concepts dont vous ne voyiez que l'envers. Qui sont les damnés ? Ceux qui n'aiment pas. A qui aime, Dieu enverra toujours quelque moyen de la foi, puisqu'il nous a révélé dans la guérison de l'aveugle de Bethsaïda la nécessité de moyens humains. La foi, rapport de Dieu à l'homme, participe aux conditions transcendantes et aux terrestres.
La nécessité du désir ressort de l'effrayante réponse du Christ à cette interrogation : Pourquoi parlez-vous par paraboles? — «C'est afin que ceux-là voient sans voir, « qu'ils entendent sans entendre, et ne comprennent point ; a de peur qu'ils ne se convertissent et que leurs péchés ne « leur soient remis. »
Le fait moral.
A l'abject matérialisme de son temps, Voltaire opposait qu'il existe pourtant quelque différence « entre les idées « de Newton et des crottes de mulet ». C'est dire que le fait mental et surtout le fait moral représentent une catégorie substantiellement irréductible au fait physique. On rougit de prouver pareille évidence ; mais il le faut à une époque où Taine, descendu plus bas que Locke, considéra le vice et la vertu comme des produits non libres analogues au vitriol et au sucre.
Quel rapport les matérialistes voient-ils entre la circulation du sang ou la digestion, et nos facultés mentales, c'està-dire le sens métaphysique, le sens affectif, la volonté, le sens moral, le sens esthétique ? Entre les deux séries de phénomènes il n'existe que quelques analogies conditionnelles, comme la loi de développement par l'exercice, la transmission héréditaire. Mais dans l'origine et le but rien de commun : le but des facultés mentales n'est pas limité par l'ordre physique ; leur exercice ne se manifeste intérieurement par aucune modification moléculaire, et n'est localisé objectivement ni dans le temps ni dans l'espace. Le déA'eloppement de plusieurs facultés mentales est en conflit perpétuel avec les conditions de l'existence physiologique. Le fait mental contient plus de réalité que le fait physique ; qu'est-ce qui rapproche les hommes : l'égalité de leur taille ou la conformité de leurs pensées?
L'emploi des moyens matériels par les facultés mentales révèle nettement leur distinction. Confondra-t-on un
l.E POSITIVISME CHRETIEN
texte de Platon avec les caractères d'imprimerie qui le composent ? Le distrait qui lit une page sans comprendre, puis la relit avec son esprit, a prouvé la différence entre les opérations sensibles et les intellectuelles. Les sensualistes ont-ils réfléchi que p?w5 Vintelligence s'élève, moins elle a besoin de signes matériels ? Où le peuple écrit une page et l'écrivain bourgeois une phrase. Tacite, Stendhal mettent un mot. Vérité plus frappante encore dans les notations algébriques.
D'autres fois, les deux ordres de phénomènes apparaissent totalement indépendants : vous êtes plus près de l'ami qui voyage que de l'inconnu frôlé. Puis l'abîme des divergences morales n'est révélé par rien de physique : un prêtre a le galbe d'un acteur ; un magistrat, celui d'un garçon de café. L'œil, seul miroir de la vie psychique, peut tromper; certains regards mentent. Napoléon avouait s'être souvent mépris sur ce qu'annonce la physionomie.
Une pensée a plus de réalité extensive que l'univers cosmique. Poussière d'un jour, je conçois l'infini.
Au-dessus du fait mental, le fait moral non seulement échappe aux conditions physiologiques, mais possède souvent un but contraire à l'accroissement immédiat de la personnalité. Niera-t-on qu'il existe une différence entre Bayard et le traître Bourbon ; entre une jeune millionnaire qui se fait servante des pauvres, et une froide drôlesse qui ruine ses amants ; entre un débauché et le fils qui se sacrifie pour payer ses dettes? Cependant les uns et les autres accomplissent les mêmes fonctions physiologiques. Quoi donc les distingue ? Le fait moral. Kant observe, après Pascal, que «la loi morale nous révèle une « vie indépendante de l'animalité, et même de tout le « monde sensible ».
Allez traduire en termes plus simples à un ouvrier de sens droit que « la vertu est un réflexe fixé », son indignation vaudra une preuve, parce qu'elle sera instinctive, et
que tout instinct directeur est une adaptation innée à un plan défini d'existence.
Le fait moral n'est pas mesurable. Impossible, par exemple, de préjuger ni ensuite d'apprécier l'exact retentissement de tel événement sur telle âme. L'homme n'inventera jamais le thermomètre psychique.
Vainement les négateurs, pour rabaisser le fait moral, prétendraient-ils qu'il corresponde un accroissement z;oz4Zz* de personnalité ; qu'il aboutit à l'orgueil, c'est-à-dire à un égoïsme. Le critère de la sainteté, c'est l'humilité. Le fait moral est beau dans la proportion où il échappe aux regards. Renan constate que « les âmes les plus délicates ne « seront jamais connues». A cettequestiondeHuysmans : Comment découvrir les saints dans un cloître ? une abbesse répond : « Les saints, ce sont ceux qu'on ne voit « pas. »
Ce qui a été formulé de plus précis sur la différence des deux substances l'a été par le Christ. Tandis que la vie physiologique se développe par assimilations extérieures, c'est de l'intérieur de l'homme que procèdent ses actes, bons ou coupables, et ses pensées; aussi les ablutions des Pharisiens restent vaines : « Ce qui entre dans l'homme ne « peut le souiller 5 mais ce qui sort de l'homme, voilà ce « qui souille l'homme ; du cœur sortent les pensées per- « verses, les homicides, les adultères, les fornications, les « vols, les faux témoignages, les blasphèmes. »
L'individu dont quelque immense catastrophe a renouvelé entièrement l'être pensant et sensible, peut n'avoir subi aucune modification physiologique. L'idéal moral est de placer l'objet de la vie hors d'elle-même.
Le monde mental reste autonome jusque dans ses modes d'évidence. La grandeur morale est souvent un sûr critère de la vérité.
Enfin ne sent-on pas l'absurdité de la synthèse matérialiste, qui logiquement doit aboutir à cette conclusion,
que la volonté d'un Bonaparte, l'intelligence d'un Kant sont liquéfiables et condensables comme Thydrogène ou n'importe quel élément du monde physique?
A quand la formule chimique de l'honneur et de la sainteté ?
Indépendance de la pensée.
Reprenons la comparaison du texte imprimé, pour mieux établir que l'esprit est, non seulement distinct, mais essentiellement indépendant de la matière : Etant donné un livre et un auteur, le texte immatériel est au texte imprimé ce que l'intelligence de l'auteur est à son cerveau. Or on peut évidemment imaginer la suppression des deux int ermédiaires physiques et concevoir, dans une autre forme d'existence, la réception directe du texte immatériel par l'esprit. Au lieu que jamais la composition typographique et la substance cérébrale ne se pénétreront seules. L'élément matériel est donc ici secondaire, inhérent à une condition d'existence et non à toute condition d'existence. Les caractères ayant servi à composer le texte pourront servir à en composer mille autres, et le texte immatériel peut être composé avec d'autres caractères ; de même, l'esprit pourrait utiliser mille autres cerveaux, et le cerveau eût pu s'employer à toute autre besogne qu'à la création de ce texte. La pensée s'affirme donc substantiellement indépendante de la matière cérébrale ; elle n'est que modalement dépendante d'elle. Le cerveau est au service du moteur de la vie mentale, c'est-à-dire de la volonté.
Détruisez tous les exemplaires du livre ; le texte immatériel jievt survivre perceptible pour un pur esprit. Tandis que jamais les caractères d'imprimerie ne s'assembleront d'eux-mêmes pour créer un texte inexistant. Cela paraît trop simple, mais non contre les matérialistes qui prétendant que le cerveau secrète la pensée. Le cerveau n'est *\\\o l'instrument de la pensée dans notre conàiXion actiielle
DU SPIRITUALISME RATIOxNNEL 21
d'existence. Et l'esprit pourrait se passer de cet instrument, de même que le texte immatériel survivrait, par exemple dans la mémoire humaine, au texte écrit.
Mais, objectent-ils, pas de pensée sans mot ; l'idée naît de sa représentation sensible. — Mille faits contredisent cette assertion, déjà par elle-même contradictoire. Combien de gens pensent sans pouvoir formuler leur pensée ; un auteur n'est ^que l'interprète verbal de pensées et de sentiments communs non exprimés. Le mot, reflet très pâle de l'idée, ne crée pas, il réveille des impressions paur qui le perçoit. On ne comprend un poète que si l'on a vécu ce qu'il chante. Le plus grand artiste ne peut que ressusciter des émotions dans son public. Le mot crée si, peu la pensée, que le même terme reçoit de l'intelligence des significations très différentes.
Le bon sens dit au reste que la pensée est antérieure à l'expression de la pensée.
Le cerveau est un premier moyen de l'âme ; le langage en est un second j les documents, notes, en sont un troisième ; ainsi du reste.
Les catégories intellectuelles.
Mais toute manifestation intellectuelle est-elle dans son essence indépendante de la matière ? Doit-on admettre l'identité substantielle de toutes les énergies psychiques, de celle de l'homme de génie et de celle du zoophyte, diversifiées seulement par le degré de perfection des organes ? Assurément non. Le cerveau ne varie que de quantité ; sa composition reste similaire aux divers degrés de l'échelle des êtres, tandis que l'objet de la représentation intellectuelle diffère essentiellement chez l'homme et chez , l'animal . La gradation du zoophyte au chien est quantitative ; la gradation du chien à l'homme est catégorique. La gradation de l'homme à Dieu est-elle catégorique ou quan-
titative ? La philosophie hésite ; la théologie répond : quantitative.
Chaque série d'êtres projetant des tendons dans les séries voisines, l'homme participe aux fonctions animiques de l'animal, mais avec une notable infériorité ; l'instinct, de conservation apparaît bien plus ingénieux chez le chien que chez l'homme ; l'instinct animal a le tact infaillible : il choisit l'herbe salutaire, jamais le poison. Cette infériorité sur un terrain similaire prouve la supériorité catégorique de l'homme. Elle distingue l'intelligence de l'instinct, même capable de combinaisons défensives ; car ici s'arrête l'effort psychique de l'animal ; rien chez lui ne tend à plus qu'à la conservation de l'individu ou de l'espèce, ou à la manifestation de quelque rôle invariable, tel le dévouement du terre-neuve ; Foiseau protège ses petits par des ruses savantes, et les abandonne dès que leur conservation n'est plus en jeu.
Ne nous illusionnons pas sur leur moralité. «Ce qui est vice chez l'homme est nature dans la bête, » observe saint Augustin. Rien n'apparaît chez l'animal des correctifs à l'égoïsme que l'on constate chez les plus dégradés sauvages : déclarations de guerre, respect des morts, sens de l'honneur, religiosité ou émotion esthétique. Nulle invention. Il fera toujours ce qu'il a toujours fait ; le nid du chardonneret est une merveille, mais jamais chardonneret ne construira le nid grossier de la fauvette.
La Genèse, premier et dernier mot sur tout problème, fait dire au Créateur : « Que la terre produise l'âme animale ! » Mais il insuffle lui-même l'esprit à l'homme.
C'est une vieille facétie de proclamer la supériorité du tigre qui croque un nègre, voire un européen ; un régicide n'abolit pas l'idée de royauté. D'ailleurs le naturalisme combat toujours avec l'exception ; le spiritualisme, avec la règle. En réalité, dans ses rapports avec l'homme, l'animal, s'il n'est pas créé pour la boucherie, l'est pour
notre agrément : les oiseaux des déserts ne chantent pas. Il semble aussi créé pour les fabulistes ; il nous sert d'enseignement onde miroir. Chaque es])èce^orte fatalement l'un de nos traits Ub7^es ; le tigre n'est pas féroce, il est la férocité. V individu humain se contemple dans V espèce animale : il est des hommes monogames et des hommes polygames,tandis que la caille sera toujours l'un, la tourterelle toujours l'autre. Et il est remarquable que plus les races humaines sont actives et collectivement méritantes, plus cette liberté du bien ou du mal diversifie les individus : la polygamie apparaît presque constante chez les paresseux Arabes. Réciproquement plus l'animal est élevé, plus l'espèce se diversifie, mais en variétés, non en individus : le féroce dogue, le doux caniche.
« Va donc, ô homme, va chercher tes maîtres dans tes « étables. Tu es l'esclave ; ils te sont supérieurs par tout « ce qui appartient aux sens. Ils paissent sans cultiver. « Leurs plaisirs sont plus vifs que les nôtres et plus sûrs. « La liberté est dangereuse ; qui peut choisir peut se trom- « per. » Ce persifflage de Young renferme un sens profond : c'est l'infériorité apparente du libre arbitre qui nous constitue dans la catégorie d'êtres raisonnables, moraux, esthétiques et religieux. L'homme se trouve distinct, et des animaux qui ne raisonnent point faute de raison, et d'êtres, a priori supposables, qui percevraient la vérité sans recourir à nos circuits et à nos divisions. « Toutefois, l'homme, dit Mgr Gay, encore qu'il soit un, « est un composé merveilleux de plusieurs sortes de A'ies « dont la perfection va croissant. Chacune de ces vies est, « dans un sens très vrai, surnaturelle par rapport à celle « qu'elle domine. Il est clair par exemple que fleurir et « fructifier serait pour un minéral un acte surnaturel... « L'âme n'est pas l'efflorescence de vies qui conquièrent « des perfectionnements successifs ; elle est une vie totale, « qui contient suréminemment toutes les vies qu'elle sur-
« passe, et qui, dans son unité très simple, fait plus qu'équi- « valoir à la multiplicité de leurs puissances. »
L'homme résume donc en lui certains éléments de séries inférieures et de séries supérieures. De ceci nous examinerons les conséquences dans la Loi de l'option. Parmi les innombrables manifestations de la vie psychique, choisissons l'exemple de l'intérêt : nous découvrons l'ascension d'une série vers l'autre dans les ; étapes de la jouissance brutale, du calcul de jouissance, enfin des aspirations contraires à l'intérêt.
La série qui nous domine est celle du divin ; le chien pressent l'homme ; l'homme conçoit Dieu. Le monde pur spirituel s'affirme à notre intelligence, comme à nos organes le monde pur matériel.
Notre intellect est infiniment plus inférieur à l'Intelligence absolue que supérieur à l'instinct animal, en tant que 2JUissance ; mais en tant qxi'esseiice^ la raison doit être, comme l'enseigne la théologie, partout identique et seulement diversifiée par la quantité. Nous sommes dès lors infiniment plus proches de Dieu que de l'animal.
A considérer la puissance, déjà entre les hommes combien de degrés ! Et des philosophes chicanent à Dieu la science de vérités pour nous inaccessibles ! Ils énoncent dans leur chaire des théories impénétrables à l'esprit d'un paysan, et ils refusent de s'humilier à leur tour devant une synthèse supérieure ! Folie ; mais allez persuader au métaphysicien rationaliste que son effort intellectuel équivaut devant Dieu à l'effort de l'écolier apprenant sa leçon. Cependant l'utilité subjective ne réside que dans l'elîort, et les deux résultats objectifs se confondent devant l'infini intellectuel.
La raison humaine oublie encore que nous ne pouvons connaître Dieu que s'il y consent; nos syllogismes ne le tireront pas malgré lui de son mystère. C'est dire que nous
ne pouvons le connaître que par intuition ou révélation, ou par raison assistée.
Saint Thomas résume la question des catégories intellectuelles dans ce bel axiome : « Le pouvoir de connais- « sance d'un être augmente en raison de son immaté- « rialité. »
Les sommeils de l'âme.
L'ensemble conscient de facultés que nous appelons l'âme est donc une substance spirituelle, indépendante par essence des organes, et de catégorie supérieure à l'intelligence animale. Il semble que cette substance devrait se révéler continue, non seulement en puissance mais en exercice, et non exposée aux syncopes de la vie physiologique. La question des sommeils de l'âme est assurément le seul terrain où se puisse engager entre le spiritualisme et le matérialisme une lutte sérieuse. Question négligée cependant par tous les traités de philosophie, trop occupés à dépecer l'âme en une douzaine de facultés, à collectionner les impénétrables attributs de Dieu ou à remonter les vieux rouages du syllogisme.
Et voici où je redoute d'être le très mauvais avocat de la vérité. Je puis ignorer le décisif argument caché dans <juelque page d'un psychologue ou révélé par quelque découverte biologique. Que celui qui doit écrire le livre définitif approfondisse ce grand sujet !
Si les réflexions qui suivent, personnelles et par conséquent incomplètes, laissaient subsister l'objection des sommeils de l'âme, il faudrait s'en tenir à la grave pensée de Bossuet sur les certitudes inconciliables.Nous ne pouvons pas toujours accorder entre elles des vérités évidentes ; « deux choses sont données à notre esprit : de juger et de « suspendre son jugement ». Bossuet cite l'exemple de l'unité de l'atome primordial qu'on peut imaginairement
et à l'indéfini diviser par deux. De même, fût-il prouvé que l'âme dort, il resterait certain pourtant qu'elle est spirituelle.
L'objection matérialiste est d'ailleurs une impression plutôt qu'un argument précis. Impression qui naguère m'a le plus troublé, et qui achève de me démontrer aujourd'hui la supériorité de la certitude religieuse sur le spiritualisme rationnel. Celui-ci toutefois ne reste pas sans réponses.
D'abord tous les spiritualistes reconnaissent que, durant sa condition terrestre, l'âme est, 'en exercice^ soumise à l'activité organique.
Ensuite, l'objection porte-t-elle contre la spiritualité ou contre l'immortalité du principe psychique ? A supposer que l'âme dorme, il n'y a là aucune conséquence contre sa spiritualité aux moments où elle veille : rien ne prouve qu'une substance immatérielle soit nécessairement continue en exercice. Quant à l'immortalité, la preuve de sommeils et de réveils alternatifs tendrait à établir que l'âme, en tant que substance, peut survivre, revivre ou être anéantie, ce que n'a jamais nié la philosophie spiritualiste, laquelle induit l'immortalité, non de hi condition de l'essence j'Sijclùque, mais des conséquences de son exercice moral.
En réalité l'âme dort-elle ?
Il faut distinguer des états bien difTéremment graves : sommeil simple, enfance, sénilité, folie, idiotie. Leur gravité démonstrative dépend de l'intensité, non de la durée, puisque nous raisonnons devant l'immortalité ; vingt années n'ont dés lors pas plus d'importance qu'une seconde d'interruption dans la pensée.
Le mystère de l'idiotie est ici l'unique problème dont aucun sondage ne rende raison suffisamment. Dans la folie, la spiritualité de l'âme s'affirme par plusieurs faits, notamment par la lutte de la volonté contre le désempa-
rement cérébral, puis, ù l'inverse, par la lésion organique résultant dans certains cas d'une cause purement morale, ce qui démontre l'antériorité de la pensée. Mais rien de tel chez l'idiot, flambeau jamais allumé. Il semblerait destiné à nous révéler l'importance de la pensée par le spectacle d'un homme complet moins la pensée. Pourtant l'idiotie n'est pas une descente à l'animalité; l'idiot n'a pas l'instinct. Il reste un être inclassable; on dirait la statue d'argile sur laquelle le Créateur n'a pas soufflé. Encore, n'affirmons rien ; le palimpseste illisible n'en cache pas moins un sens; qui pourrait dire ce qui se passe dans l'âme rudimentaire de l'idiot ?
Les progressives extinctions de la sénilité nous font douter de la possibilité d'un immortel réveil. Il doit en être pourtant de ce réveil comme du souvenir que laissent à leurs proches les vieillards ; souvenir où s'abolissent les années d'inconscience, et où ressuscite leur vrai passé. La sénilité a du reste de surprenantes interruptions, le jaillissement brusque d'un feu caché ; sens de l'intérêt, sens professionnel, sens religieux et énergie directrice se manifestent souvent jusqu'à la fin ou s'y réveillent. Aristote a dit le dernier mot sur ce problème : « Ce qui paraî- « trait détruire l'intelligence, c'est l'alanguissement sénile» « Mais la vieillesse de l'intelligence vient, non pas de « quelque modification de l'âme, mais de la modifica- « tion du corps dans lequel elle est ; comme il arrive aussi « durant l'ivresse et les maladies. La pensée, la réflexion « se flétrissent. Je principe même est impassible. » Le phénomène cesse, non la substance.
L'étude de l'enfant évoque ce problème : l'âme est^elle une substance innée ou qui devient ? A quel instant commence, avec la responsabilité, la vie morale? La religion seule donne ici des réponses plausibles ; le philosophe ignore. Pratiquement, on observe chez un enfant de douze mois : le désir de plaire, la bonté, la révolte, le remords
et le désir du pardon, l'altruisme, l'espièglerie, en somme l'embryon de la moralité complète. Quant à la pensée, elle précède de beaucoup son expression : le signe maladroit devance la parole. Il reste en outre le monde inexplorable de sentiments et de demi-réflexions qui très probablement existe dés la naissance, sans que l'observateur en soit informé.
Le sommeil normal est, parmi les syncopes apparentes de l'âme, la* plus aisément explicable pourlespiritualiste, qui éprouve comme une honte à paraître excuser Dieu de nous avoir accordé ce limitateur de la souffrance. Car le sommeil est le don suprême ; sans lui," nous n'irions pas jusqu'au bout de l'épreuve imposée ; s'il nous fuit, nous le provoquons ; nous le mendions aux narcotiques ; nous l'appelons l'anesthésie, celui par qui nous ne souffrons plus. Que devient l'âme durant le sommeil ? Uexercice même de la substance psychique n'est pas nécessairement conscient. Il semble exister trois degrés dans la vie psychique : le potentiel, l'actif, le conscient. L'âme reste active durant l'inconscience du sommeil : Bossuet composait alors des fragments oratoires ] certains calculateurs résolvent des problèmes ; il n'est personne qui n'ait trouvé prête à son réveil quelque solution qu'il cherchait en s'endormant.Les songes peuvent fournir d'utiles leçons ; Young écrit : « Les erreurs mêmes de l'âme lui révèlent qu'elle « est d'une nature plus noble que la poussière ; que son « activité n'a point de bornes ; qu'elle aime à voler vers « les sommets. Ainsi la nuit, dans son silence même, me « révèle une âme immortelle ; le sommeil, qui engourdit « mes sens, instruit ma raison. » Depuis quinze années, l'hypnotisme semble confirmer l'opinion ancienne qu'il faut demander au sommeil le secret de nos destinées. Or nous verrons que, durant le sommeil jirovoqué, la mentalité dirigeante du sujet paraît survivre à sa perception interne.
Malgré tout, une pénombre enveloppe les grandes arêtes du spiritualisme rationnel dans cette question des sommeils de l'âme, et contraste avec les clartés que projette ici le dogme. Ainsi la folie, inquiétante pour le psychologue, cesse d'étonner le chrétien qui presque toujours y reconnaît un châtiment, personnel ou héréditaire, infligé soit miraculeusement, soit selon des lois physiologiques. La possibilité d'éclipsés intellectuelles durant l'existence terrestre est un corollaire de cet enseignement de saint Paul : « La science même sera détruite, car nous connais- « sons en partie et en partie nous prophétisons (dans le « sens de compréhension intuitive). Mais lorsque sera « venu ce qui est parfait, alors s'évanouira ce qui est par- « tieh Homme, j'ai rejeté ce qui fut de l'enfant. Nous « voyons maintenant par un miroir et en énigme, mais « alors nous verrons face à face. Maintenant je connais « en partie ; alors je connaîtrai comme je suis connu. » C'est l'idée de la caverne de Platon, l'intuitif succédant au discursif, la perfection future de l'âme opposée à la relativité de sa condition terrestre.
Le théologien voit dans la corruption tombale l'épuration du corps pécheur, soumis aux dégradations de la matière avant de renaître incorruptible. La sénilité est une bien pire dégradation que la mort 5 âme et chair, tout orgueil de la vie y est humilié.
Certains pays arriérés, la Bretagne, le Languedoc, appellent l'idiot : innocent, et voient en lui un être proche de Dieu, un porte-bonheur, ou bien une épreuve imposée, une occasion de mérite ; de là des soins touchants, tout un culte. Ceci en dit plus long que vingt dissertations philosophiques.
De façon générale, la question des sommeils de l'âme, regardée de haut, et non du point de vue de notre misère, nous prouve que nous frôlons le néant ; l'âme sur-
vit à chaque seconde par un continuel miracle; nous sommes à l'entière merci de Dieu.
Quant au sommeil proprement dit, le dernier mot sur son explication religieuse gît dans un saisissant passage de Maistre ; je le cite, anticipant ainsi sur certaines conclusions de ce livre : « La prière nocturne de la vestale « semblait avoir été imaginée pour faire équilibre un jour « aux mystères de la Bonne Déesse... Si la nuit donne de « mauvais conseils, elle en donne aussi d'excellents ; c'est « l'époque des profondes méditations et des sublimes ra- « vissements... Comme le corps pendant le sommeil con- « tinue ses fonctions vitales sans que lé principe sensible « en ait la conscience, les fonctions vitales de l'esprit « continuent de même, puisque l'homme peut apprendre « pendant ie sommeil... De la croyance universelle que « l'homme se trouve alors sous une influence bonne et « préservatrice naquit l'autre croyance, pareillement uni- « verselle, que le temps du sommeil est favorable aux « comiimnications divines... Job n'a-t-il pas dit que Dieu « se sert des songes pour avertir l'homme, avis qiCll ne « répète jamais ; et David ne disait-il pas que Dieu visite « les cœurs pendant la nuit ? Platon ne veut-il pas qu'on se -« prépare aux songes par une grande pureté d'âme et de « corps? Il me semble qu'un poète latin (Juvénal et aussi « Virgile) est allé plus loin peut-être en disant que les « dieux, durant le sommeil, parlent à Vûme et à l'esprit. « Auriez-vous par hasard quelque envie de soutenir que <c toute l'antiquité, sacrée et profane, a radoté ? que « l'homme n'a jamais pu voir que ce qu'il voit? que les « grands hommes que je vous cite étaient des esprits « faibles?»
Un annotateur des Soirées remarque que l'homme possède le pouvoir de s'éveiller à i)eu près sûrement à l'heure qu'il s'est prescrite, « phénomène aussi constant qu'inexplicable ». Ce fait, indéniable, constitue un argument spi-
ritualiste en faveur du non-sommeil de l'âme, à moins qu'il ne constitue une preuve de la vérité religieuse énoncée par Virgile : « Fruiturque cleorum colloquio. »
Psychologie idéaliste.
Evidemment la précédente argumentation né peut convaincre un athée ; elle présuppose l'existence de Dieu, que nous constaterons aux chapitres suivants. Une discussion logique est-elle d'ailleurs possible entre spiritualistes et matérialistes, puisque presque toujours les bases du raisonnement diffèrent, ce qui prouve au reste l'indépendance objective de nos deux ordres de phénomènes. C'est le ridicule combat d'Enée s'efforçant à pourfendre avec un glaive matériel les esprits de l'Erèbe.
Nous discutons souvent sur des phénomènes imperçus de nos adversaires. Un matérialiste peut-il, par exemple, saisir la nuance grammaticale entre les mots désir et souhait 7 Cependant on peut désirer sans souhaiter ; le souhait implique la croyance à l'efficacité de la prière : je désire du mal à mon ennemi, et, par devoir chrétien, je lui souhaite du bien.
Or, la psychologie idéaliste reposant sur des phénomènes internes également imperçus par les matérialistes, la discussion ne semble possible qu'entre spiritualistes. Il faut même avoir pratiqué la vie intérieure pour comprendre cette vérité : ce n'est que par un miracle psychologique que Dieu peut concentrer au même point tant de lignes divergentes, liberté humaine et prescience divine, Orâce et mérite, suggestion démoniaque et volonté de prière. Cependant tous ces éléments se réunissent dans certains actes moraux, dans une tentation déterminée ou l'ensemble d'une existence. Et ils constituent des faits aussi réels que l'existence du soleil, ne déplaise aux aveugles.
Le vide initial.
« Si nous regardons les temples célestes, l'éther scin- « tillant d'étoiles, si nous méditons les voies des astres^ « alors cette angoisse, par d'autres maux étouffée, se re- « dresse en nous et torture notre raison indigente : d'où « le monde a-t-il tiré son origine ? A quelle fin tendent « les remparts du monde ? Ou bien, divins et éternels, « peuvent-ils mépriser le temps ? » Ceci est de Lucrèce, poète magnifique et pitoyable philosophe qui devança de vingt siècles les divagations darwiniennes. Quelle ampleur de sincérité dans cet aveu d'angoisse , opposable aux déclamations fanfaronnes où le même poète attribue à une peur puérile l'invention de la Divinité !
Kant, rejetant l'inanité de ses premières analyses, entonne un hymne en présence du double spectacle qui le remplit d'admiration religieuse, « la voûte étoilée sur nos « têtes et la loi morale au dedans de nous ».
L'effroyable énigme, c'est le vide qui précéda l'univers. L'imagination recule de cause en cause, pour s'épouvanter enfin de l'initial pas de cause. Y eut-il donc une minute où quelque chose commença d'être? Cela est impossible ; une antériorité quelconque s'impose à la raison. Elle s'impose de même à l'expérience : pratiquez dans une sphère le vide absolu ; vous pourrez la rouvrir après un milliard de siècles ; le vide y sera toujours absolu. Il faut donc admettre un germe antérieur à tout ; et nous ne pouvons concevoir, ni que ce germe ait pu préexister, ni que le monde ait, sans lui, pu se produire. Ainsi l'expérience reste insuffisante pour expliquer l'univers. La raison conclut à une catégorie primitive supérieure à notre entendement, c'est-à-dire à un ordre surnaturel. L'explication qui reliera le mieux l'ordre surnaturel à notre ordre naturel, sera la i)lus proche de la vérité.
Quelle fat donc cette cause première qui n'eut pas de cause ? Il est infiniment plus raisonnable d'admettre Tlntelligence Eternelle créant la matière, que de supposer une matière éternelle s'élevant jusqu'à la pensée. Car le problème moral est autrement ardu que le problème cosmique. Comment le mal et le bien? Comment la pensée, la volonté, l'amour? Là tout un monde, plus inexplicable que le monde physique, et qui le domine, et dans lequel il apparaît qu'on en doive chercher l'explication : « Nous « sommes, observait Voltaire, des êtres intelligents ; or, « des êtres intelligents ne peuvent avoir été formés par « un être brut, aveugle, insensible. »
Ose-t-on même prétendre que le hasard ait pu organiser la matière selon des lois ? L'hypothèse dar\vinienne, dont nous examinerons ailleurs l'inanité scientifique, est a priori un défi jeté à la raison. Quoi, le hasard et l'accumulation des siècles s'accouplant pour produire, après d'infructueux essais, l'ordre et la fixité que nous constatons ! Le hasard formant la terre et l'homme 5 rythmant les astres, changeant la sève en fleurs, en fruits toujours identiques, un germe en œuf, l'œuf en oiseau ! Le hasard donnant à l'homme la pensée, l'amour, la volonté ! C'est se moquer. Prêtons-leur un milliard de siècles, que leur réunion d'atomes (d'ailleurs nés d'où ?) ne produira jamais, non un homme, mais un brin d'herbe. Rien d'inanimé ne crée, ni même ne transforme rien. Ils auront beau accumuler leurs milliards de siècles, ils multiplieront toujours zéro.
De la finalité.
Les athées rient des causes finales, et enseignent d'un ton sérieux : « L'oiseau n'a pas d'ailes pour voler ; il vole « parce qu'il a des ailes. » On dirait aussi sensément : Les
LE PûilTIMSME CHRÉTIEN. 3
jambes de bois n'ont pas été fabriquées pour les invalides mais les invalides s'en sont servis.
Qui disséquerait l'intelligence de tous ces dissecteurs athées y découvrirait d'abord une totale ignorance de la Vie. Ils ont entrevu la nature derrière une vitrine, ou l'ont anéantie sous un scalpel. 11 existe cent fois plus de science causale dans les Harmonies de la nature, dont ils peuvent se moquer, que dans leurs myopes dissertations sur Tanatomie animale ou végétale. S'ils étudiaient les êtres dans leur milieu, sans doute s'étonneraient-ils de constater que la forme du poisson réalise l'absolu idéal au point de vue de la vitesse et de l'aisance dans un milieu liquide ; les constructeurs de bateaux ont mis quelques milliers d'années à s'aviser de cette adaptation, qui fait grand honneur au hasard.
Quelle fête pour l'athéisme ignorant, le jour où l'athéisme scientifique le dota de cette formule : « Le besoin « crée l'organe » ! Travestit-on jamais plus effrontément en erreur une demi-vérité ■? Ce qu'il faut dire, c'est que l'organe crée le besoin, et qu'ensuite l'exercice développe l'organe. Parce qu'on trouve sous terre certains animaux aveugles, s'ensuit-il que la lumière a peu à peu créé les yeux? Les étapes arides ont-elles donné au chameau son gosier citerne ; le canard naît-il palmé à force d'avoir nagé durant des générations?
On ne peut choisir que quelques exemples, mais toutes les sciences proclament une finalité. Question magistralement tranchée par M. Brunetière d'àwslïi Moralité delà doctrine évolutive: « On sait les railleries que Bacon, et à « sa suite nos philosophes du xvm'' siècle ont cru pouvoir « faire de la recherche des causes finales. X'ont-ils donc « pas vu qu'il y avait deux manières au moins de conce- « voir la cause finale ? Ce qu'ils ont feint de croire, en « tout cas, c'est que la recherche de la cause finale se « rapportait uniquement ù l'utilité de l'homme 5 et, partis
« (le ce principe, ils n'ont pas eu de peine à établir que « les nez ne sont pas faits pour porter des lunettes... Ils « eussent moins aisément établi que les yeux ne sont pas « faits pour voir... La véritable idée de la cause finale est « celle de l'appropriation d'un ensemble de moyens à une « fin prédéterminée. »
Ecoutez Claude Bernard : « Dans tout germe vivant, « il y a une idée créatrice qui se développe par l'organi- « sation ; tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige... « Le physicien et le chimiste peuvent repousser toute « idée de causes finales, tandis que le physiologiste est « porté à admettre une finalité harmonique et préétahlie « dans le corps organisé. »
Peut-être même pourrait-on constater dans la nature une finalité en vue de rhomme, celle-là dont se moqua le XVIII'' siècle. A n'examiner que le règne végétal, est-ce par hasard que les résineux croissent dans les pays froids, et que les fruits rafraîchissants ou alcooliques s'adaptent d'ordinaire à l'utilité climatérique ; que le riz croît aux pays de la dysenterie, le quinquina au pays de la fièvre?
Au début de la nature organique, comme au début de la matière elle-même et au début des énergies morales, nous trouvons l'Intelligence préexistante, c'est-à-dire Dieu.
De la Providencs.
L'idée que le hasard puisse maintenir verticalement sur une assiette dix mille épingles, ne paraissait pas à Newton plus chimérique que d'imaginer l'équilibre mobile des corps célestes sans une action continuée du Créateur. Supprimât-on la nécessité si évidente de cette Providence cosmique, que la vie s'anéantirait encore sur les planètes par la cessation de l'équilibre organique. Cet équilibre est formé d'éléments contraires ; un seul, en se
disproportionnant, ruinerait tout le reste, sans une volonté permanente qui pèse sur le plateau trop léger ou, si Ton veut, sans une harmonie préétablie. Par une prévoyance perpétuelle, observe Lamarck, « tout se con- « serve dans l'ordre établi ; les changements et les renou- « vellements continuels sont maintenus dans des bornes « qu'ils ne sauraient dépasser ; les races des corps vivants « subsistent toutes... Ce qui paraît désordre, renverse- « ment, anomalie, rentre sans cesse dans l'ordre général « et même y concourt ; partout et toujours la volonté du « sublime Auteur de la nature est invariablement exécu- « tée. » Le rapprochement de l'astronomie et des lois biologiques permit à M. Faye de supposer que la Terre serait peut-être le seul astre pi^o vident tellement destiné à l'éclosion de la vie. Tout s'y adapte à cette éclosion, absence de températures extrêmes, variation des saisons due à la ligne si évidemment prôvoulue de l'écliptique, etc.
Même évidence d'une volonté créatrice de l'homme. « ^lon origine est hors de moi, répète Ollé-Laprune après « tous les philosophes sérieux ; et quelle peut être mon « origine vraiment première, sinon quelque chose de plus « grand et de meilleur que moi? Ma fin est hors de moi, « et quelle peut être ma fin vraiment dernière, sinon « encore quelque chose de plus grand et de meilleur que « moi? Le divin se révèle à moi de toutes parts. »
Une éclatante manifestation de la Providence spécifique est la loi des proportions numériques.
Dieu agissant par unité supérieure, les lois morales se révèlent analogues aux lois physiques ; toute société, par exemple, aboutit au parallélogramme des forces. Mais dans le monde des esprits comme dans le cosmos, la Providence s'affirme ordonnatrice et dominatrice de la loi. Des lignes partent de notre univers; une nuée vite les dérobe, mais nous pressentons un centre où toutes se
rejoignent; sans le connaître, nous constatons la nécessité de leur raccord.
La Providence seule explique la formation et le maintien des sociétés. Et même l'origine des langues ne se conçoit guère sans une révélation postérieure à l'adaptation organique. Ceci se prouve en philosophie et en linguistique. Comme le sourd de naissance reste normalement muet, peut-être l'homme primitif n'eût-il acquis par luimême aucune idée efficace du langage. Remarquez en outre l'harmonie préétablie entre le génie des peuples et leur idiome ; la sonorité du langage peint l'âme de la race : grave,, intérieur pour l'Allemagne ; incolore et précis pour la France ; avare pour l'Angleterre ; musique passionnée pour l'Italie. Le latin, concis, funébrement doux, immense d'essor, était prédestiné pour l'Eglise chrétienne ; langue de souvenir, d'espoir et de dogme. Le mécanisme grammatical des idiomes atteste qu'ils ne proviennent pas d'une entente originelle : la formation populaire n'est qu'une déformation ; la formation savante, qu'une juxtaposition.
L'existence d'une Providence humaine échappe à la démonstration ; pour la constater, il faut y croire ; on ne la résume pas dans une page, parce qu'elle embrasse l'histoire du monde ; un regard intérieur suffit à la circonscrire, parce qu'elle est l'histoire d'une âme.
Tout au plus peut-on indiquer à l'incroyant l'action de cette Providence dans les lois morales directrices des sociétés. Que penseraient nos romanciers naturalistes si on leur démontrait qu'ils ont seulement rajeuni la vieille Morale en action, et établi dans leurs études à tendance athée, que le mal moral engendre toujours le mal social et presque toujours quelque châtiment individuel apparent.
Et la Providence crée les constitutions sociales. L'homme n'a pas plus le pouvoir de créer une constitu-
tion durable que de faire un arbre : il plante le pépin, voilà tout. Maistre, dans ses Considérations sur la France, remarque ceci : « L'homme peut tout modifier « dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien... « Il y a entre la politique théorique et la législation « constituante la même différence qui existe entre la « poétique et la poésie. Aucune constitution ne résulte « d'une délibération... Il ne dépend pas de l'homme de « communiquer ce caractère indéfinissable qu'on appelle « la dignité. » Il n'appartient pas même à l'homme de sacrer un habit : la redingote de cette Convention qui eut quelque grandeur jusque dans le crime, garde un autre prestige que les toges charlatanesques imaginées par David pour le crapuleux Directoire. Il serait curieux de constater dans tout ceci l'identité des conclusions de Maistre avec celle de Taine.
Dans une certaine logique supérieure aux prévisions humaines, Platon reconnaissait l'intervention éventuelle de la Divinité. Telles réactions imprévues se produisent non seulement au-dessus de nos calculs, mais au-dessus des lois normales. Parfois le fait sauveur ou destructeur jaillit d'une société sans qu'on puisse surprendre aucune cause sérieuse. Le bon sens populaire l'a remarqué, « c'est « quand tout est perdu que tout est sauvé ». Qui expliquera politiquement la résistance d-e la minuscule Hollande à Louis XIV, l'arrêt des Alliés sous Châlons en 1792 ? L'histoire de la papauté constitue un long miracle, mais qu'il faut réserver pour i'examen de cet immense miracle qu'est le Christianisme. Certaines nations se perpétuent hors de toute raison naturelle. Tels politiciens corrompus ou incapables sauvent un pays. Le triomphe semble accordé souvent, non aux peuples numériquement supérieurs, mais aux plus représentatifs de l'avenir: à la Grèce contre le despotisme perse, aux Barbares neufs contre
les légions de l'Empire dont le rôle surnaturel était fini.
D'autres fois, c'est selon de mystérieuses lois générales que Dieu agit à rebours de nos prévisions : les guerres de la Révolution et de l'Empire augmentèrent de deux millions de Français une surface identique de territoire, car ce n'est point par les hommes tués que se dépeuple une patrie, mais par ceux qui ne naissent pas.
Napoléon concédait au hasard un tiers des chances ; c'est la part de Dieu ; elle lui suffit : soudain une force inconnue annihile la partie gagnée ou accorde le triomphe à d'indigentes combinaisons. C'est encore cette logique transcendante qui d'un mal immédiat tire pour nous un bien supérieur. Il ne faut pas parler de la Providence, si l'on n'est convaincu au préalable que les faits terrestres ne valent que par leur retentissement spirituel ; que notre corps n'a pas plus d'importance que nos cheveux quand on les coupe, mais qu'il existe seulement comme moyen d'affirmer notre volonté.
Les prières publiques, les sacrifices chez tous les peuples attestent l'universelle manifestation de ces vérités, plus ou moins développées.
On pourrait constater aussi une certaine appropriation des fléaux extérieurs aux fautes des individus ou des époques : on sait quelle maladie caractérise la dépravée Renaissance, et quelles humiliations châtièrent les rois orgueilleux, depuis Nabuchodonosor jusqu'à Louis XIV et Napoléon. Sans remonter à l'affreuse ou répugnante mort d'Antiochus, d'Hérode, d'Arius, l'histoire d'Angleterre, celle de notre Révolution abondent en authentiques exemples de la misérable fin des persécuteurs. «Tout vice, « disait Plutarque, porte son propre châtiment, comme « le condamné porte sa croix. » Mais châtiment parfois salutaire : certaines catastrophes, publiques ou privées, sont de forts coups de charrue dans le sol durci d'un homme, d'une société, d'un siècle.
La Providence individuelle ! Son action éclate tantôt dans les solutions imprévues à des situations désespérées ; tantôt dans la logique générale d'une existence, ou dans la dignité des épreuves envoyées, ou dans une rétribution intérieure, parfois extérieure, proportionnée à notre responsabilité. Cela sans préjudice de l'efficacité directe de la prière, dont il n'est pas temps de parler ici.
Jules Simon reconnaissait une loi providentielle dans la facilité pour l'homme à se plier aux circonstances les plus extrêmes ; tel individu supportera des maux dont la représentation scénique ou la simple idée le terrifiaient. Remarquez aussi l'étrange force des faibles. Puis Dieu n'est pas appelé vainement Père des orphelins ; quelle résistance miraculeuse aux ambiances chez les enfants élevés au ruisseau ! Cela évidemment en général, car la Providence se voile avec les exceptions, toujours plus remarquées que la régie.
Si l'étude de l'histoire offre un spectacle scandaleux, c'est parce que la vertu privée n'a pas de chroniqueurs. L'histoire n'est qu'une série de faits-divers princiers, sur lesquels on ne peut juger l'humanité. Encore, que de grands saints publics et de rois vertueux ! Mais, vus à distance, les crimes fameux forment une masse, comme une allée de peupliers. Notre siècle nous paraît le seul doux, parce que nous y vivons ; mais la guerre de Cent Ans n'a pas tué plus d'hommes que la République et l'Empire, ni la Saint-Barthélcmy autant que la répression de la Commune.
Enfin, c'est par la mort que Dieu triomphe, assure la vie unitive, épure les existences, et concilie l'inconciliable. M. Brunetière indique Viine des utilités de la mort : « Sans « elle nous ne penserions seulement pas. De plus, la pen- « séc de la mort est la condition même de la moralité. »
Fénelon écrivait : « Quand nous verrons en Dieu le « total des événements du genre humain, alors seulement
« nous comprendrons. // n'y a que Je tout qui soit inteUi- « gible. »
Leibnitz, frappé de ralchimie divine qui du mal tire le bien, osa soutenir que, sans la présence du mal, la création serait moins parfaite. Dieu a pu juger son œuvre bonne, parce qu'il en connaît l'ensemble; nous la jugeons, nous, comme un troupier juge le plan de campagne. Le monde ne serait réellement abominable que dans l'hypothèse matérialiste, parce que la douleur humaine resterait stérile. Qu'importe le mal physique, s'il est la condition du bien moral ? Quant au mal moral, il est la condition de la liberté. Les souffrances des bêtes sont exceptionnelleset, dans l'état de nature, infiniment moindres que leurs jouissances ; leurs vrais maux viennent de l'homme et le condamneront. Savons-nous s'ils ne sont pas compensés? Mais la douleur humaine peut toujours s'appeler épreuve ou châtiment, soit personnel soit reversif. Elle seule fait les forts ] Montaigne l'appelle « le four à recuire l'âme ». Loin d'infirmer la Providence, le mal est sa plus certaine confirmation. Xi vraie énergie, ni vraie intellectualité, ni vrai amour sans la douleur. Et sans le mal moral, pas demérite moral ; l'un ne s'affirme que par l'autre. Point de tyrans, point de martyrs.
La création exige la providence. Dieu pouvait ne pascréer ; Créateur il doit protéger son œuvre. Toute l'antiquité crut à la providence, hormis les épicuriens, c'est-à-dire la liixure, et les stoïciens, c'est-à-dire l'orgueil.
Le merveilleux, c'est que Dieu combine les manifestations de sa providence avec la pénombre nécessaire à l'épreuve intellectuelle ; si le mal était toujours puni visiblement, le bien immédiatement récompensé, la vertu deviendrait un jeu de Bourse, et l'on se garerait du vice comme d'un camion. Pour que le juste mérite, il faut quela Providence puisse être niée.
Toute faculté implique un but.
Dans toute substance, morale ou physique, arbre, animal,homme, société, on constate quelque énergie expansive vers un but. Chaque être mesure sa force ; à travers les obstacles, chaque racine trouve son sol. « Partout dans « l'univers, observe Young, le Créateur assortit à l'objet le « désir et la puissance : chaque individu parcourt le cercle « entier de sa perfection. » L'intelligence des bêtes tend à leur conservation : tel oiseau, confiant où il se sait protégé, devient farouche à une lieue de là.* L'instinct mécanique est l'une des inepties de Descartes ; toutefois l'utilité physique limite les facultés animales.
Mais si l'on découvre chez l'homme certaines facultés inutiles à son évolution terrestre ou la dépassant, elles assurent à l'homme un but supérieur à sa destinée physiologique.
Or, plusieurs sentiments, la bonté par exemple, représentent des aspirations sans cesse déçues ici-bas. L'expérience prouve que nous ne nous adaptons aux proportions de ce monde qu'en rétrécissant nos plus hautes facultés ; heureux les médiocres, si à la tombe tout finissait ! Mais non. La vie intellectuelle et morale n'est pas plus faite pour se diminuer elle-même qu'un géant n'est créé pour le lit de Procuste. Le douloureux désir d'un seul penseur suffirait à démontrer un au-delà. « Nous ne sommes pas « nés pour nous, remarque M. Brunetiére, ni précisément « pour les autres, mais pour concourir tous ensemble à « une œuvre commune qui est de nous émanciper des ser- « vitudes de notre nature. » Voilà établi le but particulier de l'homme, dépassant la tendance des énergies de conservation individuelle ou générique, et même la tendance à l'exercice terrestre de nos facultés supérieures. « Est-ce « là tout? » s'écria César empereur. Chimère l'ambition :
les contemporains ne louent que malgré eux, avec la restriction de calomnies; Brutus se prosterne, puis se redresse assassin. La science est un entrevu, l'art un pressentiment. Et, entre les langes et le cercueil, pas une heure de quiétude dans l'affection. « Ton amour taciturne et tou- « jours menacé », soupire Vigny. L'homme n'ouvre son cœur qu'à ceux qui partent. Toute jouissance est décevante ; le désir voit devant lui la jouissance ; celle-ci, la perte. Honte à l'égoïste qui, convaincu du néant final, voudrait recommencer la vie !
L'immortalité seule explique l'homme ; sans elle, ses facultés intellectuelles sont une impasse ; ses vertus, un non-sens. Le bonheur est dans la stable expansion ; celleci en Dieu.
L'incroyant a beau se liguer avec la mort, il doit confesser l'existence de nos facultés transcendantes. Quel cri de désespoir la perspective du néant n'a-t-elle pas arraché à nos écrivains naturalistes? (loncourt frissonne (un peu ridiculement) à l'image de ses livres sans lecteurs lorsque les glaces recouvriront la planète ; voilà l'horreur du néant intellectuel. Peut-être a-t-elle allumé le brandon d'Erostrate. L'horreur du néant sentimental dictait à M, Zola sa terrible Joie de vivre : « Son moi se refusait violemment « de finir... Rien ne renaissait de nos affections ; l'adieu « était dit à jamais. Oh ! jamais, jamais! C'était ce mot « redoutable qui emportait son esprit dans le vertige du «vide. » Relisez surtout l'effroyable parabase : Jamais un être ne revient^ où Maupassant, qui mourut fou comme Lucrèce, témoigna qu'un esprit élevé ne nie pas impunément le but transcendant.
La nature morale a réellement l'horreur du vide. Nous pressentons ranéantissement de nos heures matérielles, mais la survivance de nos minutes divines. Il existe en nous une crainte animale de la destruction qui correspond au désir de vie physique, et une confiance spontanée en
une évolution supérieure, qui correspond à nos facultés mentales.
Cette évolution supérieure est-elle collective ou personnelle ? La philosophie de l'histoire et notre propre examen psychologique doivent nous l'apprendre.
L'erreur progressiste.
Les désespérés ont grand tort ! Sans doute, il n'existe pas de vie future, et leurs maux resteront sans compensation ; mais ils font partie d'une humanité en train de constituer Dieu ; du moins Hegel et Kenan le leur affirment ! J'ignore si l'histoire du monde contient quelque chose de plus ridicule, mais surtout de plus odieux, que ce bornage de la douleur par des phrases creuses sur le « perpétuel devenir ». Ainsi chaque homme aura été malheureux, mais en fin de compte Vhumanité sera heureuse. Qu'il suffise dès lors aux individus d'avoir une minute imaginé f infini et cru aux progrès d'une abstraction !
Non seulement ce matérialisme hypocrite révolte nos facultés transcendantes, mais la théorie du progrés de l'humanité est démentie par l'expérience. D'abord les seuls documents antérieurs à la période historique, les traditions religieuses, proclament un primitif Age d'or suivi d'une régression. L'examen de l'hypothèse darwinienne nous révélera ce qu'il faut penser du système adverse et des fables de la préhistoire, renouvelées de Lucrèce, auquel il manque cependant d'avoir substitué à Dieu le Protoplasma. Depuis la période historique, on ne constate' ni ])rogrès ni régression, mais la constante similitude : le bien reste proportionné au mal : au Moyen Age, de grandes vertus compensent de grands vices. Les deux termes se multiplient ensemble ou se divisent, sans changer leur ra[)port. Au point de vue du mérite individuel, l'homme continue d'avoir un seul ennemi naturel: soi-même ; une
seule arme naturelle : la volonté. Il n'y a pas un Progrès, mais des progrès, qui consistent en chaque conquête morale de cette volonté individuelle.
La science établit d'ailleurs l'impossibilité du Progrès collectif. L'humanité, comme tout organisme, n'acquiert d'un côté une prospérité anormale qu'au détriment du reste. Selon le mot de G-œthe, le budget des dépenses est d'avance réglé, et la nature, excédant sur un point, se restreint sur l'autre.
En fait, l'humanité ne progresse pas même intellectuellement. Les connaissances s'additionnent, mais l'inventeur de l'arc, celui de la roue, montrèrent autant de génie que l'inventeur du téléphone. « Les Anciens, dit « Edgar Quinet, estimaient par dessus tout les premiers « inventeurs. Loin de croire que ces inventeurs n'avaient « eu besoin que d'un cerveau de singe, ils leur attri- « huaient des facultés olympiennes ; ils les divinisaient. »
L'hypothèse, fausse d'ailleurs, du sauvage ancestral ne prouverait aucunement le progrès de l'intelligence : voyez au musée de la Marine les admirables pirogues construites avec deux outils de silex par les nègres polynésiens. Dans l'Art, l'inspiration prévaudra toujours sur la science ; Sophocle sera toujours plus grand poète que Banville. D'ailleurs la recherche exagérée de la perfection stérilise l'artiste, et toute sublime époque aboutit à une décadence. Dans la philosophie, d'identiques erreurs combattent sans cesse d'identiques vérités : Hegel gît dans Heraclite ; nos spiritualistes, dans Platon. M. Brunetière constate qu'en morale « les nouveautés sont presque toujours des erreurs ».
Et pas de Progrès social. Xi par la jouissance, car l'habitude détruit l'excès de douleur ou de plaisir, et l'homme n'atteint une étape que pour rêver à la suivante ; ni par la dignité, comme en témoigne l'abject utilitarisme de nos inventions scientifiques. On peut douter que nos ouvriers
de fabriques ou nos mineurs ensevelis dans la houille vivent plus heureux et plus dignes que le paysan caricaturé par La Bruyère. Nous sommes loin des chimères de Descartes qui pensa trouver le moyen de ne jamais mourir. La longévité moyenne s'est accrue de quelques mois grâce aux enfants faibles que l'on sauve, mais la débilité des races compense ce bon résultat. Les guerres n'ont ni cessé ni diminué ; elles nous paraissent incessantes dans l'histoire parce que nous n'y apercevons qu'elles ; mais l'antiquité a connu de plus longues paix que les nôtres. Si nos prisonniers ne sont ni massacrés ni asservis, ceci tient au Christianisme qui constitue l'unique Progrès, ou mieux l'intégrale rénovation de l'éthique. Il est étrange que nos progressistes ne cherchent jamais leur Progrès là où réellement il se trouve ; ils vantent leurs inutiles phonographes, leurs nuisibles explosifs, l'enfantillage de leurs Expositions ; et se taisent sur l'érection de phares et de sômai)hores, ou sur ces lits proprets, ces parquets cirés d'hôpitaux qui succèdent à la pourriture des vieilles maladreries. Ce sont là des laïcisations de l'idée chrétienne ; car, si notre siècle pèche contre la foi, il se rachète un peu par les œuvres. A lire Michelet, Edgar Quinet, l'on se convainc que le bon de leur progressisme est un vol fait au christianisme. Mais ce résultat social du Christianisme n'est qu'accessoire ; le principal but de l'Evangile demeure transcendant et individuel. La civilisation chrétienne ne contredit donc pas cette vérité, que c'est à la destinée de V individu et non à l'avenir d'une abstraction sociale que correspondent nos facidtés supérieures.
En définitive, le labeur humain rappelle la toile de Pénélope ou ces câbles que des forçats anglais tressent puis détordent. L'utilité de notre effort n'est pas objective. Cependant cet effort ne peut rester stérile, car si nous avions été créés par une volonté tyrannique, elle nous eût gratuitement infligé une somme de souffrance que nous
n'atteignons jamais : l'évanouissement limite la torture ; « Nous n'avons, dit Stendhal, qu'une certaine dose de force « nerveuse à dépenser pour la douleur. » Dieu a, dès lors, voulant notre bien, dû utiliser notre effort ; cette utilité, qui ne peut être que subjective, s'appelle le mérite.
Toutefois, le mérite et le démérite supposent la liberté. Sommes-nous libres ?
De la liberté.
Il faut ici un peu de métaphysique. Car à la liberté l'on n'oppose de sérieux que la difficulté d'accorder avec notre libre arbitre la prescience divine.
Certaines déductions de raison pure, puis d'inattaquables prophéties, et la tendance des phénomènes vers un but préfixé, établissent ce fait, que Dieu connaît l'ensemble de l'avenir. Sa prescience physique s'explique aisément ; il embrasse dans la totalité des causes actuellesla totalité des effets futurs; nos prédictions astronomiques offrent un infime exemple de cette connaissance anticipée, qui dépasse l'étendue, mais non la forme de notre intellect.
L'avenir moral aussi existe : nous sentons confusément que l'Empire dormait dans le berceau de Napoléon ; à certaines minutes, notre destinée semble nous frôler ; on dirait parfois que nous ne faisons que recouvrir du coloris de la vie une esquisse d'avance tracée.
Dieu prévoit nos actes ; dès lors comment sommesnous libres ? A cela une seule bonne réponse, c'est que l'explication nous dépasse et relève de la catégorie du divin. Philosophes, théologiens, s'efforcent pourtant de résoudre rationnellement cette énigme ; il ne paraît pas qu'ils y aient beaucoup réussi. Thomistes et Molinistes, qu'elle a divisés, feraient mieux de reconnaître ceci : la prescience divine constitue un fait : la liberté humaine en
48 LE POSITIVISME CIIUETIEX
constitue un autre ; il est en notre pouvoir de constater ces deux faits, mais leur accord reste transcendant. Certaines images toutefois nous éclaireraient-elles ? Par exemple, ressemblerions-nous à des maçons qui exécutent librement \q plan, sâr d'être exécuté, d'un architecte ? Ou bien, nous mouvons-nous à la fois et selon nous-même et dans le plan divin, tels qu'un passager marchant sur la passerelle, mais qui en même temps participe aux allures diverses du navire, à la rotation de la planète, aux multiples mouvements sidéraux?
Quoi qu'il en soit. Dieu est hors du temps ; ces mots : passé, avenir, ne le peuvent concerner. Nos siècles qui défilent devant nous, sont pour lui panoramiques; éternellement il les voit. Sa prescience est une faculté de liorsf/riîsent, analogue à notre mémoire. S'il prévoit le salut d'une âme, il ne s'ensuit pas que cette âme n'ait rien à accomplir-, de même qu'en prévoyant votre richesse, il prévoit vos eiïorts pour l'acquérir.
Néanmoins, nous ne pouvons approfondir comment Dieu nous voit d'avance produire des actes libres de volonté,ou même des actes indépendants d'intelligence. Restons au mot de Bossuet : « Il ne faut jamais abandonner « les vérités une fois connues... mais tenir toujours forte- « ment les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas « toujours le milieu par où l'enchaînement se continue. » Si nous nous délivrions de ces sortes d'épreuves intellectuelles, nous deviendrions semblables à Dieu ; Satan eût eu raison.
Afin d'expliquer la liberté humaine, quelques métaphysiciens ont supposé queDieu ne connaîtrait pas absolument l'avenir libre. Il connaîtrait l'avenir historique, non l'avenir moral individuel. Hypothèse choquante d'abord comme contradictoire à cette idée qu'il n'existe pas pour Dieu de succession de durée. Cependant notre raison débile peutelle affirmer que le concept de succession morale soittota-
lement exclu de l'immutabilité divine? On pourrait soutenir que les Ecritures, où tant de faits historiques sont prédits dans le détail, ne semblent pas annoncer l'avenir intérieur d'une âme. Exemple : la Passion est minutieusement prophétisée quant aux faits et au rôle transcendant du Christ ; mais rien dans les prophéties ne désigne exactement la personnalité morale des bourreaux. Dieu a pu disposer alors vers un but préfixé la volonté coupable de Judas, de Caiphe ; Jésus ne prédit la trahison de Judas que quand elle est arrêtée dans la volonté de l'apôtre. Le reniement de saint Pierre est prédit quand existent déjà les éléments de sa faiblesse, car nos responsabilités sont d'ordinaire antérieures à nos actes. Voilà ce dont pourraient arguer les partisans de la non-prévision divine de nos actes libres. Mais la doctrine thomiste semble transcendantalement plus vraie, bien qu'humainement déconcertante ; il est plus simple aussi de se délivrer avec Kant des catégories contingentes d'espace et de temps, et de juger que notre mouvement s'inscrit tout entier dans la stabilité divine.
Auprès de cette difficulté métaphysique, qui hanta les profonds penseurs du Moyen Age, le fatalisme naturaliste, lequel nie le fait expérimental de notre liberté, apparaît un chétif obstacle. C'est d'ailleurs le seul dont la médiocrité philosophique de ce temps-ci daigne s'aviser. A la liberté, pouvoir de choisir entre plusieurs actes, le matérialisme objecte les fatalités de race ou de milieu : — ce n'est pas le moi qui agit, mais, par l'atavisme, quelque ancêtre ; et, sans doute, chez l'alcoolique, l'alcool. Nous obéissons toujours à quelque cause physiologique. — En regard de ces théories contemporaines, la doctrine de l'intérêt bien entendu devient de l'idéalisme !
Là-dessus, à chacun d'examiner s'il se sent libre ; mais qu'il n'examine pas le voisin ! Car la supériorité inconsciente que chacun s'attribue est la grande source de nos arguments contre la liberté. Xous nous considérons bien
nous-même comme capable de mérite et de démérite ; il ne nous vient pas à l'esprit de comparer notre moi cà quelque mécanique, jouet de fatalités moléculaires : il nous coûte moins de nier toute volonté chez autrui, et cela sincèrement, par incapacité de sonder la pensée du voisin et impossibilité de croire qu'il nous vaille. Si nous jugions d'autrui comme de nous-même, nous estimerions à plus haut prix les créatures de Dieu.
La liberté représente d'ailleurs l'une de ces grandes vérités morales qui s'affirment par le fait mieux qu'elles ne se démontrent. Régulus, préférant an manquement à sa parole d'affreux supplices, témoigne plus fortement que les arguments d'école contre le déterminisme de l'intérêt. Xous pouvons donc préférer quelque chose au bonheur : la gloire, l'amour, puis le devoir, les renoncements à soimême que Dieu récompensera, mais qui n'ont pas pour mobile cette récompense.
« Défiez-vous du premier mouvement 5 il est presque « toujours généreux, » conseillait Talleyrand à un jeune diplomate. C'est que le premier mouvement naît alors de notre nature divine; le second dérive des intérêts humains; le troisième et le définitif est le choix libi^e entre l'impulsion divine et les considérations de M. de Talleyrand. D'autres fois, le mauvais mouvement i)araîtra le premier ; mais le troisième reste toujours décisif et libre.
Selon Ollé-Laprune, la liberté, vérité morale, réclame une adhésion morale, plutôt que logique, de l'esprit. Car « pour entendre ce qui est moral, il faut des dispositions «morales. La liberté échappe à qui n'en use point. Ici « encore, il s'agit de passer de la région inférieure, où la « raison est asservie aux sens, à la région supérieure où « elle conçoit les choses de l'esprit. »
Les déterministes confondent Vessence de la liberté avec son exercice raisonnable. Chacun est virtuellement libre de tuer son père, et ne l'est pas raisonnablement.
DU SPIRITUALISME RATIOXXEL 51
Nous ne sommes pas déterminé fatalement par la somme des motifs d'agir, mais logiquement, par la tendance de notre raison à choisir le plus convenable parti. Je me sens libre, tout en me disposant à adopter ce parti qui me paraîtra le meilleur. La lil>erté consiste à devoir suivre la raison par choix personnel.
Quant au déterminisme physiologique, il sert de prétexte aux vaincus sans combats. En réalité, si l'influence du milieu crée les tempéraments^ la résistance au milieu fait les caractères. Les tribunaux de tous les peuples supposent la responsabilité des actes, surtout aujourd'hui où scrupuleusement ils distinguent les cas exceptionnels de non-liberté mentale ; on peut ici prévoir l'abus, et le jour où aux prisons succéderont des hôpitaux pour assassins et des infirmeries pour voleurs. La discipline militaire fournit un argument très net contre le déterminisme : le lendemain de leur incorporation, les alcooliques s'adoucissent, les dégénérés travaillent, et les kleptomanes cessent de voler. Car la liberté intérieure s'affirme souvent par la contrainte morale extérieure. La caserne et le cloître demeurent les grands réservoirs de liberté morale, parce que qui sait obéir sait se commander.
La philosophie de l'histoire montre dans la notion de patrie une réaction libre contre le fatalisme de la race, objecté par nos adversaires. Et, comme une logique mène l'humanité, les époques matérialistes tendent instinctivement à ressubstituer la race à la patrie. En un temps où je m'enthousiasmais pour la zoologie et Vanimal humain^ la race m'apparaissait sacrée, et la patrie une idole assez sotte. Je me refusais à admettre qu'un latin pût penser comme un celte. J'ai reconnu depuis lors que l'homme, partout identique d'essence, ne varie que par l'emploi de sa liberté. Et j'en arrive à supposer que les divergences physiologiques proviennent plutôt des divergences mentales. L'esprit crée le corps. Considérez sur des estampes
comme chaque siècle produit un type général, cà la frappe des événements. Peut-être sont-ce des divergences morales qui, jointes aux conditions climatériques, constituèrent et constituent encore les races, car des races se constituent sous nos yeux. La race aurait donc à son origine un acte libre. Comme cause, il est évident qu'elle influe sur Vexercice de la volonté : mais les déterministes, en objectant les impulsions de race et de tempérament, ressemblent au jockey qui répondrait : « Comment veut- « on que je saute ? Il y a là des obstacles î » Ces obstacles sont précisément là pour être sautés.
Mauvais instincts, bons instincts, oui parbleu ; mais ils s'équilibrent. Les plus grands saints eussent été les pires pécheurs.
Maintenant, laissons les stoïciens prétendre que notre liberté est absolue, et égaler leur superbe à toutes les tortures. La liberté varie de degrés ; il suffit qu'elle soit en rapport avec l'épreuve, et ceci regarde la Providence. L'ivrogne qui se prive d'un A'erre de vin peut mériter plus que saint Bernard buvant de l'huile sans le remarquer. La responsabilité étant en rapport strict avec la liberté, nous serons nos propres juges. Xous mesurerons avec la notion du Bien absolu nos anciens actes.
Il y a toujours un moment où nous sommes libre. Xous pouvons ensuite abdiquer cette liberté par l'habitude. Xos fautes, nos mérites postérieurs, sont accumulés dans la seconde initiale où nous nous déterminons. L'alcoolique se rend responsable, à son premier excès, de tous les désordres que plus tard il commettra non librement ; déroutes futures du troupier qui jette ses cartouches. Oh î les responsabilités acceptées dans la minute tranquille où l'on commence d'abdiquer sa volonté !
La loi de l'option.
L'option est l'exercice de la liberté. A chaque minute nous choisissons entre divers partis. Le monde physique, figure du monde moral, a sa loi d'option dans la sélection naturelle, et sa loi d'effort dans la lutte pour la vie. Seulement, dans le monde moral, tout évolue vers la fixité d'an choix. Notre pouvoir d'option s'étend sur l'avenir, le présent, et même le passé : nous pouvons sélectionner nos souvenirs.
Ce qui provient de l'option possède un caractère de moralité, ou d'intensité, qui manque à ce qui provient de la nature. L'amour ici est le grand exemple : la Genèse formule vigoureusement la supériorité de cette affection élective sur les affections familiales. Mais remarquez encore la différence entre l'amitié libre et les camaraderies imposées ; examinez aussi le sentiment nationaliste : les Alsaciens-Lorrains qui optèrent pour la France ne devinrent-ils pas plus français qu'un citoyen quelconque ? Car l'enracinement n'est point le patriotisme ; le malouin qui francisait des terres lointaines s'affirmait plus patriote que le paysan attaché au sol, quel qu'en soit le maître. La supériorité de l'option se manifeste pareillement dans l'ordre intellectuel : quelle misère que l'œuvre d'art imposée, le sujet d'académie ! Comme la libre pochade d'un artiste l'emporte sur la commande officielle !
Dans l'ordre moral, l'idée d'option peut choquer les égalitaires. Mais l'égalité ne règne nulle part dans le monde physique, symbole du spirituel. La préférence constitue la règle de l'univers. Cependant le privilège n'est point l'injustice, au lieu qu'égalité signifie le plus souvent égalité d'indifférence : une mère qui aime également tous ses enfants n'en aime aucun. Dieu n'est pas égalitaire ; il est juste, car qui donne moins que le dû est injuste, mais non celui qui donne plus que le dû.
Or, cette loi de l'option, partout constatée, quel but général assigne-t-elle à notre existence? Dieu veut notre bien, puisqu'un créateur tyrannique nous eût inlligé un infini de tortures imméritées ; Dieu n'a pu dès lors disproportionner si visiblement avec les satisfactions terrestres nos facultés et nos tendances. Le bonheur, même matériel, nous échappe. Nous ne vivons qu'une vingtaine d'années, déduction faite du sommeil, de l'enfance, de la sénilité, des maladies. Le nombre des prétendus jouisseurs se perd dans la multitude des laborieux. La vie sentimentale est une succession de deuils ; la vie intellectuelle, un perpétuel recommencement. Malheur à qui s'abaisse à ne souhaiter que la félicité terrestre ; il ne l'obtiendra même pas !
Le but de l'option se révèle donc transcendant. Placés^ à l'intersection de deux plans d'existence, esprit et matière il faut choisir. Il paraît bien clair en effet que, doués d'une nature pure spirituelle, d'une nature matérielle et d'une volonté libre, celle-ci nous fut octroyée pour nous déterminer entre nos deux natures. Il faut changer le mot de Pascal ; qui ne veut pas faire l'ange fait la bête. Nous sommes ici pour nous décortiquer l'âme, réduire l'écorce de vie sensorielle, dégager l'intellect pur et l'amour. A la mort, nous ressemblerons soit à ces arbres utilisables, à l'épiderme insignifiante, au cœur puissant; soit à ces saules creux dont l'écorce illusionne, bons à brûler.
Xos quelques centaines de mois sous le soleil nous permettent de souhaiter des biens immortels. L'infini du désir contient l'infini de la promesse ; mais enfer, descente dans l'animalité, quelque chose de plus redoutable que le néant menace dans toutes les religions l'homme qui se détermine vers le pôle inférieur; il subira le Nescio vos, tandis qu'à l'option humaine répond éternellement ro])tion divine.
Nous vivons dès lors un temps raisonnable. Dix mille
années n'assouviraient point nos soifs de comprendre et d'aimer ; mais une heure ne suffirait pas sans doute pour que chacun conquît ses vraies destinées, car le mérite sacre le désir, et à la loi intellectuelle de l'option correspond, pour la volonté, la loi de l'effort.
Il nous faut avec persistance préférer l'honnepr aux richesses, le devoir au plaisir, l'amour à l'orgueil, le bon au facile, le beau à l'utile, les larmes au rire, l'esprit à la matière, Dieu au monde, l'immortalité à la vie.
La loi de l'efFort.
Le plus profond psychologue ancien, le seul qui dans la nuit païenne ait entrevu les grandes lois de la Révélation primitive et du Christianisme, (Ivide a défini la sublimité de l'effort désintéressé du résultat objectif. Méditez ce vers final d'Icare, le plus beau et le moins cité de la poésie classique :
Qaod si non teniiit, magnis tcinicn cxcidit anses.
Ailleurs ce même poète, autre philosophe que le rhéteur Cicéron, a dit avant saint Paul : « Je vois, j'approuve « le mieux, mais je fais le pire. » Voilà ce qui distingue de la loi de l'option la loi de l'effort. La première n'affirme que Tintention ; la seconde, l'exécution. Le fait contient plus de réalité que l'idée, et par lui s'acquiert le mérite.
C'est une constante nécessité terrestre que la lutte. L'historien la nomme guerre ; le sociologue, concurrence.; le physiologiste, exercice de la combativité. Même pacifiquement, il faut que l'humanité se passionne et combatte,; si ce n'est pour de hautes questions religieuses ou politiques, comme le monde blanc et le monde noir de la Rome actuelle, ce sera pour des cochers de cirque, les Bleus et les Verts de Byzance.
Et la vie individuelle n'est que lutte ; personne qui ne
iT) LE POSITIVISME CHRÉTIEN
se félicite d'avoir acheté quelque joie par quelque peine. Une malédiction pèse sur l'argent, parce qu'il supprime la loi de l'effort.
Colle-ci, comme la loi de l'option qu'elle complète, concerne un but général transcendant. Mais déjà les buts terrestres supérieurs débordent la longévité de l'individu : la calomnie, la haine s'acharnent contre quiconque, en politique ou ailleurs, marche à de puissants résultats ; le but atteint, l'audacieux disparu, voilà un grand homme. Soldat, prêtre, artiste, tout ce qui est noble ici-bas vit pour la mort. Le succès ûicile reste le Jot du vulgaire ; Balzac appelle la gloire « soleil des morts ». Voyez Berlioz, Bizet, Wagner. Mais plus un art est matériel, moins cette règle se vérifie : les grands peintres sont grands de leur vivant. Dans les arts immatériels, souvent pas de revanche, même posthume. Properce, Tibulle,ces élégiaques exquis ne sont pas lus, tandis que la plèbe des amis des lettres ose continuer son culte à Horace dont on a tout dit en disant qu'il est moins idéaliste que Voltaire. Tout ceci démontre l'existence d'une vérité intellectuelle transcendante, supérieure au jugement des foules, et à laquelle doit tendre tout esprit indépendant, idéaliste et passionné.
Mais la supérieure adaptation de la loi de l'effort à la destinée humaine, c'est la lutte morale. Au combat pour la vie, condition de l'animalité, succède chez tout homme, au moins idéalement, une lutte contre le combat pour la vie. « Ce qui est naturel, observe M. Brunetière, c'est que « la loi du plus fort ou du plus habile règne souveraine- « ment dans le monde animal ; mais, précisément, cela n'est « pas humain. » Le darwinisme lui-même enseigne notre dégagement progressif de l'animalité ; son erreur est de l'attribuer aux évolutions nécessaires de l'espèce et non au mérite de l'individu : Russel Wallace reconnaît que chez l'homme certains phénomènes ne peuvent être ex-
pliqués par la sélection naturelle et « semblent dès lors « indiquer l'existence de quelque loi supérieure ».
Cette loi supérieure est celle de l'elfort ; elle nous impose de dégager notre spiritualité des influences physiques afin de conquérir la pureté qui nous rapproche de l'essence divine. Vainement objecterait-on que l'animal est soumis à la loi de la lutte : l'agneau mangé par le loup n'a pas le choix entre cette mort et le reniement de son Dieu, de sa patrie, d'un devoir quelconque.
Si notre destinée surnaturelle n'apparaît pas avec une certitude physique, c'est qu'il importe que Vépreuve reste t^oi/r'e; autrement, quel mérite à choisir une éternité de bonheur plutôt que trente ans ? Voilà la réponse générale à toutes les objections de détail. Dieu nous maintient dans une pénombre : qui veut croire voit assez pour croire ; qui veut nier trouve assez de ténèbres. Ce voile sur l'ensemble de l'épreuve constitue l'épreuve intellectuelle : s'en étonner, c'est s'étonner qu'un colonel, dans une marche d'entraînement, ne transporte pas ses hommes par le chemin de fer. Une marche d'entraînement moral, voilà l'histoire de l'énergie humaine.
Nous avons déjà discerné le caractère stagnant des sociologies et des philosophies ; nul résultat fixe ne sort du perpétuel recommencement. Ceci prouve que la série des idées est pour nous un jeu de patience ; Dieu le rebrouille sans cesse pour exercer de nouveaux joueurs.
La matière nous est donnée comme un signe, pour affirmer notre volonté.
Maistre explique la guerre par la théorie du sacrifice. Elle représente aussi une application de la loi de l'effort. Naturellement, elle reste inexplicable, car tout conspire contre elle ; au hella matrihus detestata répond le nos oclimus arma de tout penseur. Et jamais elle ne disparaît de la scène ; qui ne la fait la prépare ou la raconte. C'est qu'elle offre un terrain de culture aux hautes vertus plus
humaines. Qu'importe le vainqueur et le drapeau? Il suffit que, par elle, des hommes, ailleurs égoïstes peut-être et médiocres, aient immolé leur intérêt, leur existence à un idéal. Elle demeure la seule occasion de mérite pour des milliers d'âmes sans grande sainteté, sans large amour. C'est pour elle que furent fondées les patries. Quelles vertus ne devons-nous pas à la guerre : solidarités, pensées religieuses, dévouements, loyautés d'adversaires , mépris de l'argent , goût de l'honneur ? Elle enfante aussi de terribles vices, comme tout puissant oscillateur moral.
A quoi servent les catastrophes ? A l'exercice des dévouements. L'Hellade personnifia la loi de l'effort dans le mythe d'Hercule, destructeur de monstres et préférant à la route des voluptés le sentier du laborieux devoir. Serions-nous créés moins pour comprendre que pour aimer et vouloir? Tout l'atteste. Si les sens ne sont pour la pensée qu'un intermédiaire de l'objectif au subjectif, bien plus indépe)idants encore de la matière se révèlent la dilection et la volonté. Notre cœur, notre liberté n'ont pas de limites morales, tandis que notre compréhension subit des bornes, et d'étrangement restreintes. Il existe plus de r infini que Dieu veut en nous dans les bras d'un équipage de sauveteurs que dans le cerveau de Leibnitz. Ceci explique l'universalité du mérite et du démérite, et ruine le système renanesque de l'immortalité oligarchique. « Tous les corps, dit Pascal, le firmament, les étoiles, la « terre et les royaumes, ne valent pas le moindre des es- « prits, car il connaît tout cola et soi-même ; et le corps, « rien. Et tous les corps et tous les esprits ensemhle et « toutes leurs productions ne valent pas le moindre mou- « vement de charité, car elle est d'un ordre infiniment « plus élevé. »
Un certain i)laisir existe dans la lutte ; souvent le devoir s'accompagne d'une sensation agréable que Von n'at-
fendait j)as; c'est que la rosée de larmes ne suffit point pour mûrir l'homme ; il lui faut le soleil d'un peu de bonheur. De là les conditions de notre existence^, qui donne prétexte aux optimistes et aux pessimistes, mais dont la clef est ce mot : mérite.
Il faut en outre une assistance providentielle ; sinon, trop rude est l'ascension vers les cimes, trop facile la route vers les bas-fonds ; une apathique volupté incite notre nature non seulement à préférer ce monde à Dieu, mais à choisir souvent parmi les plaisirs terrestres le moins intellectuel ; un cirque tuera partout un théâtre.
Multiples sont les combinaisons de notre volonté avec les impulsions surnaturelles ; il peut arriver que le devoir se réduise à une force d'inertie, et qu'il suffise de ne pas s'opposer à l'action divine. Alors Dieu semble forcer notre option. Oh ! fouler insoucieux l'herbe des vallées ! Non ; il nous attelle à son char, et vainement nous nous cabrons dans la course épuisante vers les sommets. Parfois Dieu nous fait accomplir forcément quelque acte amoral, condition d'un acte moral, celui-ci libre.
Le mérite réside dans l'effort désintéressé du résultat. Quand Dieu envoie un missionnaire à des sauvages, il le fait pour ce missionnaire autant que pour ces sauvages qu'il pourrait convertir par d'autres moyens. Cependant l'elTort sans résultat direct n'est pas stérile, même terrestrement, s'il a manifesté quelque idéal. La défense de Châteaudun fit rougir les municipalités capitulardes.
C'est une angoissante question de savoir si l'on ne peut mériter en luttant avec courage et sincérité pour un but mauvais. Dieu sera peut-être moins redoutable à ses ennemis de bonne foi qu'à ses amis lâches. Malheur surtout aux neutres et aux jouisseurs : à ce paysan cupide, à ce clubman sarcastique, à ce prêtre sans zèle des âmes ! Il se peut qu'on nous demande moins compte du mal commis que du bien non accompli.
D3 l'immortalité.
L'immortalité de Tâme résulte logiquement de ce qui précède. On trouvera dans tout manuel de philosophie les autres arguments qui la confirment. Plusieurs sont contestables : ainsi la croyance à cette vérité n'est pas rigoureusement universelle ; on découvrirait avec Montaigne une ou deux peuplades qui vivent « soubs cette « opinion si rare et si insociabJe de la mortalité des âmes ». Et l'affirmation qu'une substance spirituelle ne peut périr, se brise contre le problème des sommeils de l'âme d'où «i clairement il ressort que Dieu peut nous anéantir ou nous immortaliser.
Reprenant à part cette question de la vie future, examinons d'abord si l'immortalité est possible. Le bon sens répond avec Voltaire : « Il n'est pas plus étonnant de -« naître deux fois qu'une. » La seconde fois est même bien moins surprenante, puisque le miracle des miracles c'est qu'à l'origine quelque chose ait pu exister, et qu'une Energie incausée ait produit l'univers. Le prodige n'est pas de continuer d'être, mais d'avoir commencé. Vivre immortellement n'est pas plus irrationnel que vivre une f^econde.
Dieu peut anéantir la substance de l'âme, mais une substance indivisible ne saurait périr d'elle-même : on pourrait conclure que la présomption est déjà en faveur •de la survivance.
Remarquons ensuite que notre condition actuelle d'existence n'est pas la seule imaginable et qu'il en existe sûrement d'autres. Les modalités de la vie, même physico-psychique, doivent varier infiniment dans les milliards de systèmes solaires, s'ils sont peuplés ; mais il reste surtout le domaine de l'esprit pur, dont aucune philosophie sérieuse n'a douté.
DU SPIRITUALISME RATIOXXEL 61
Il faut, pour méditer sur la vie future, s'abstraire de l'ambiance terrestre que l'habitude nous fait trouver natureUe et seule naturelle. Nous jugeons que tout ce qui s'accroît (et l'âme s'accroît) doit finir, parce que nous jugeons invariablement sur le monde physique. Encore celui-ci devrait-il plutôt nous convaincre que tout ce qui finit recommence, et par une quasi-création : le minuscule gland refait un chêne.
Objectera-t-on que l'on ne saurait percevoir un pur esprit? C'est oublier que mille faits nous sont, dès ce monde, révélés sans l'intermédiaire immédiat des sens : tous les faits moraux et presque tous les faits physiques ; je crois à l'existence physique de cinq cents millions de Chinois que je n'ai jamais vus.
La possibilité de notre survivance en entraîne-t-elle la certitude ?
Tout le problème métaphysique pourrait se réduire à cette formule : Si Dieu n'existait pas, comment posséderions-nous la notion de la loi morale, laquelle reste sur la plupart des points irréductible à une simple loi conservatrice de l'espèce ? Mais, si Dieu existe, la loi morale, presque nullement sanctionnée ici-bas, le sera ailleurs. — Renan a dit une sottise : « L'existence de Dieu semble « plus probable que l'immortalité de l'âme. » Chacun de ces dogmes exige l'autre. L'immortalité supprimée, le blasphème fameux : « L'excuse de Dieu c'est qu'il n'existe « pas » deviendrait logique. Car un tel Dieu constituerait l'infini du mal, une sorte de dieu homérique, roi des « infortunés mortels », s'amusant â regarder tourner autour de leur épingle ces papillons crucifiés. Si l'homme vivait vingt mille ans, l'on entreverrait quelque ombre de proportion terrestre entre ses facultés et sa destinée ; mais l'être qui aspire de tous côtés à l'infini de la durée, vit trois fois moins qu'un corbeau ou une carpe.
L'immortalité supprimée, le pire malheur serait d'être
02 LE POSITIVISME CHRETIEX
né bon ou d'avoir combattu des instincts mauvais. Et quelle conception du monde aurions-nous? Intellectuellement, le triomphe de Sancho et de quiconque limite à la matière son idéal. Moralement, le triomphe de Néron, confondu au même néant que les martyrs. Insensé qui se dévoua ! Sage qui tortura des milliers d'êtres pour assouvir sa fantaisie ! Et pas une larme qui n'ait eu tort ; pas un ricanement qui n'ait eu raison. Alors, sur la colline, le Christ eût dû s'écrier : « Heureux les égoïstes ! Heu- « reux ceux qui rient ! Heureux ceux dont le cœur est « plein de vices qu'ils satisfont ! Bienheureux les impi- « toyables, et ceux qui entassent des richesses ! »
Le vice est souvent, et par lui-même, châtié dès ce monde ; mais c'est une anomalie, presque un scandale, d'y voir le bien récompensé. S'imagine-t-on que la loi morale reçoive une sanction suffisante par les prix Monthyon, ou parce que la police arrête de temps à autre un malfaiteur? Sans parler des criminels élégants qui se placent audessus de la justice, ou des vulgaires chenapans qui la dépistent, combien d'attentats contre la bonté et la beauté ne sont pas même visés par nos codes, et seulement justiciables du remords, lequel n'est point un châtiment, mais un avertisseur d'expiation que beaucoup font taire. Bien peu soupireraient avec le prophète : « Mon repentir est « grand comme la mer. » Il faut pourtant qu'ils s'expient, ces crimes intellectuels et ces crimes négatifs dont les tribunaux n'ont cure : perfides calomnies, mépris des pauvres, vilenies et duretés dont la fréquence rend ce monde odieux â tout cœur charitable ou seulement tendre. Quel magistrat réprime les petits fortaits de chaque minute, lâchetés, traîtrises, cyniques calculs? Ce n'est jamais la tête, c'est toujours le bras qu'atteint la justice humaine. Que de gens respectés méritent le bagne ! Que de dévots arides Jésus chasserait du Temple ! Aussi que de surprises. au jour redoutable « où apparaîtra le secret des cœurs »,
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Mais nécessaire ù l'égal de l'expiation s'affirme la récompense posthume et infinie du développement voulu de nos facultés vers le bien et le beau. L'immortalité se démontre moins qu'elle ne transparaît à certaines minutes. Dans la brousse annamite, sur la bière d'une sœur de charité morte au devoir, un médecin militaire concluait à la Renan : « S'il est une autre vie... — Vous osez en douter ici ! » interrompit indigné l'officier du piquet d'honneur.
Un cri de souffrance résume ici-bas la vie morale. Xos facultés supérieures, non seulement demeurent inassouvies, mais nous interdisent encore de savourer la vie matérielle. Qui n'a formulé le souhait de Flaubert épuisé de travail intellectuel ? Etre une chose, couler avec les fleuves, bondir avec les bêtes, devenir quelque entité qui jouisse et qui ne pense point ; n'aimer plus, ne méditer plus ; somnoler au soleil, au chant des vagues, parmi la grande herbe ou dans les sables ! Rêve d'Asie ; mais l'Europe chrétienne vise cà plus haut qu'au nirvana.
Les souffrances physiques de l'animal sont très inférieures aux nôtres : il n'a presque ni appréhension ni souvenir. Sa plainte cesse avec la sensation. Young en conclut : « Si cruellement distingués des animaux pendant « la vie, serons-nous confondus dans leur poussière ? Si « telle est notre destinée, l'homme devient un être mons- « trueux qui déshonore son auteur, une tache honteuse « dans le tableau admirable de la nature... Dès lors, con- « naître c'est souffrir : si je me vois, je me vois anéanti. « Dieu devient un tyran qui m'impose la vie et retient le «bonheur... Donne-moi l'éternité, ou reprends-moi la « pensée. Avoir été et cesser d'être constitue un sort plus « affreux que de n'être jamais né. Qui aurait voulu naître « dans ce monde fantastique dont les plaisirs ne font que «nourrir les peines?... Mais non; l'immense valeur de « l'âme est la clef de la création. Toutes les âmes qui ont
«animé l'argile humaine sont maintenant éveillées... « L'horrible vœu de l'anéantissement ne peut se former « que dans un cœur où la vertu est morte, et quand « l'homme est dénaturé. Le défaut de foi à la vie future « est le germe de tous nos vices. Oui, il y a des hommes « qui asi>irent à cesser d'être; si vous leur demandez la « cause de leur négation, ils se garderont bien de vous la « confier, mais elle n'est pas un secret. . . Dieu implique « notre immortalité ; et, si l'on ôte Dieu, tout devient un « mystère plus inconcevable que le mystère combattu par « l'orgueil. »
Au résumé, le problème de notre apparition sur la terre deviendrait insoluble par la destruction du principe qui en nous prie, aime, comprend et veut. L'honnête homme est le créancier de Dieu ; et le pervers, son débiteur. Il faudra que tout compte se règle. Dieu « dont on « ne se rit pas » ne saurait, lui non plus, nous leurrer.
Ce monde est une pépinière d'âmes ; rien n'y devient définitif. Il fallait la mort : la mort, voilà le but de l'épreuve ; la mort expiatrice et épuratrice ; la mort, pierre de touche des affections. Pour dévoiler le secret des cœurs, purifier les intentions, élargir les pensées, river l'amour. Dieu ne pouvait mieux inventer qu'une cessation transitoire et qui paraît définitive.
Nous sommes créés pour beaucoup plus qu'être heureux : nous sommes créés pour mériter le bonheur.
De l'infini.
Il arrive de rêver que l'on ensevelit son propre cadavre. Ce songe facilite la compréhension de ce qui se passe réellement lorsque s'extériorise l'âme par la cessation de la vie physiologique ; nous survivons à notre corps total comme l'amputé survit à son bras. Mais quelle sorte d'exis-
tence s'ouvre dès cet instant ? Quelle rétribution commence, et sous quelle forme substantielle?
Questions ici prématurées, sur lesquelles la théologie seule projette des clartés complètes.
Toutefois, la raison, l'expérience mentale, fournissent deux notions : L'âme est indestructible (c'est le mot de la Bible : l'homme créé « inexterminable ») ; puis l'âme tend à se stabiliser, par option terrestre, dans l'absolu futur du bien ou du mal.
La raison soupçonne encore ou précise plusieurs points :
L'immortalité restera, partiellement au moins, corrélative à l'ancienne vie terrestre ; la graine continuera la lieur. Sans doute nous deviendrons nos propres juges, mesurant nos actes avec la notion du bien et du mal absolus, et la notion de notre responsabilité exacte. L'immuable fixera le transitoire, et sanctionnera notre choix. La période purgatorielle qui, terrestre ou posthume, s'impose à la raison, dégagera les éléments secondaires de démérite pour assurer la vie unitive : elle retranchera la pourriture du fruit non entièrement avarié.
Il n'y aura eu de transgressées que les lois connues. La raison l'affirme, et aussi le dogme. « Chacun, dit Tan- « queray, sera jugé par Dieu selon sa propre conscience ; « nul, même païen, ne subira l'éternelle condamnation, « s'il n'a enfreint sciemment et volontairement l'ordre de « sa conscience, et obstinément persévéré dans sa faute. »
Toutes les religions s'accordent sur ce dilemme de la vie future : plénitude de bonheur ou épouvantable désespoir. La raison et le dogme graduent cet immense bonheur et ce désespoir, selon les lumières et les facultés concédées, puis selon la valeur de nos actes. L'immortalité dépend donc à la fois de l'option divine et de l'effort individuel. Voilà ce que si nettement exprime l'Evangile dans l'affirmation de nombreuses demeures célestes, et dans plusieurs paraboles, comme celle des talents.
l.E rOSITIVISME CHRÉTIEN. 5
La conserv'ation de nos souvenirs s'ajoutera à l'intelligence de l'absolu jDOur constituer une partie de notre torture ou de notre félicité morale. Car tous nos souvenirs nous accompagnent lyirtfieUemeiît jusqu'à la mort ; Taine reconnaît que les plus fugitives sensations gardent « une aptitude indéfinie à renaître ». L'identité de la personne exige que cette série mémorielle s'immortalise avec la substance psychique 5 moindre prodige, si l'on y réfléchit, que la transmission à un enfant, par un impondérable germe, de tout un atavisme et de toute une hérédité. Des myriades de perceptions s'enregistrent en nous,- s'y perpétuent, pour se transmettre à la substance psychique que la mort extériorise.
Mais, avant tout, cette mort doit nous rapprocher de l'essence divine, nous constituer en quelque façon dans la catégorie de l'infini. La loi de gravitation, comme presque toutes les lois physiques, n'est qu'un symbole. Le juste s'élance vers le centre immuable de l'Intelligence et de l'Amour.
Comme le fer s'ignifle au feu, l'âme humaine se déifiera en quelque sorte sans perdre sa propre nature. A cette béatitude essentielle de la possession de Dieu, la raison ajoute, avec la théologie, les biens accidentels en relation avec l'épreuve terrestre. En Dieu revit ce qui est de Dieu ; telles nos affections épurées. Et non seulement l'amour, lorsque la puissance sacramentelle s'ajoute pour lui à la puissance de l'option ; mais aussi des sentiments moins électifs, moins surnaturalisés par la loi divine : la tendresse héroïque de la mère des Machabées, la piété filiale d'un saint Augustin, l'afTection fraternelle d'un saint Benoît, d'un saint Bernard.
L'immatériel, c'est le conscient. L'infini, c'est Dieu, l'Etre existant par lui-même, le non-néant, inimitable extrinsèquementeton soi. L'essence de l'âme humaine est iinmatôriello ; invtis, quoiqu'elle échappe à toute mesure,
DU SPIRITUALISME RATIOXXEL 67
cette essence est finie en durée, puisqu'elle a commencé d'être, et finie en puissance d'activité.
Dieu seul est infini en essence et en puissance. La coexistence du fini avec l'infini est un aussi inconcevable, mais non un plus inconcevable mystère, que la coexistence du moi avec le non-moi.
Jusqu'à Aristote, peut-être jusqu'au Christianisme, l'infini demeura confondu avec l'indéfini physique ou mathématique ; l'erreur subsiste encore dans le langage : nous parlons du calcul infinitésimal, de l'infini du ciel astronomique.
La mort doit rapprocher notre essence psychique de la catégorie de l'infini. Nous participerons à la connaissance de cet infini plus intimement que durant notre immersion dans le monde des corps. Actuellement, nous constatons le divin en exercice ; nous le contemplerons alors en essence. Notre àme elle-même ne nous est révélée ici-bas que par son activité ; alors nous la connaîtrons substantiellement, et aussi sans doute les autres entités psychiques dont la matière cosmique ne nous séparera plus.
Est-ce à dire que la forme de notre immortalité soit nécessairement et totalement immatérielle ?
Ici la philosophie se tait. Il faudrait anticiper sur l'examen du dogme théologique de la résurrection du corps, et anticiper sur l'étude de certaines conclusions physiologiques qui attestent la relativité de nos connaissances sensorielles, par conséquent la possibilité d'une matière différant de notre matière cosmique ; la possibilité d'univers pénétrant le nôtre sans se confondre avec lui. Il faudrait aussi avoir scruté les diverses croyances des Anciens, restes fragmentaires de la Révélation primitive.
La coexistence terrestre de nos deux natures prouve que Vincliviclu peut appartenir à plusieurs plans d'existence. Il est possible que l'application de cette règle se représente, et même se multiplie, dans la vie future. La
théologie enseigne que l'homme, clans son immortalité définitive, ne s'unifiera pas en l'exclusive spiritualité angélique. Existe-t-il entre la notion de l'immatérialité psychique et la notion de notre matière cosmique un concept intermédiaire que nous ne possédons pas, parce qu'il ne correspond en rien à notre forme actuelle d'existence ? De même qu'une antinomie physiologique (le vide irrespirable) sépare des mondes stellaires nos corps, de même une antinomie de connaissance sépare notre condition actuelle de notre condition posthume. Nous sommes parqués.
L'antiquité entrevit sans les bien préciser les vérités postvitales. Tacite écrivant : « La forme de l'esprit reste éternelle » voulut sans doute exprimer que V essence de l'esprit reste immortelle.
Malgré le pur spiritualisme de la Révélation mosaïque, les apôtres, avant Vinflux divin, gardaient de l'âme la même conception qu Homère et Virgile : une substance quasi-matérielle, fantomatique, en somme le corps fluidique de certains psychistes actuels ; ceux-ci toutefois semblent reconnaître que leur enveloppe fluidique ne constituerait qu'une modalité, et que l'essence même de l'esprit demeure parfaitement indépendante de l'atome.
D'ailleurs la physique ignore tout de la matière, même si elle est autre chose qu'un mouvement atomique. Une seule certitude, l'enseignement de l'Ecriture : « La figure de ce monde passera. » Notre cosmos, avec ses myriades d'astres, n'est-il qu'zm univers; et existe-t-il, le pénétrant, d'autres univers que nos sens ne sont pas formés pour percevoir ?
Quelques panthéistes modernes, sentant l'absurdité du néant, ont imaginé une vie future dans les planètes des divers systèmes solaires, au lieu d'y reconnaître des lieux d'épreuve comme le nôtre ou peut-être des globes inanimés comme la lune? M.Sullv-Prudhomme redoute dans la
caressante lueur de certaines étoiles «la menace d'un possible enfer ». Il induit en revanche le pressentiment d'un paradis, de l'inexplicable instinct qui nous fait lever les yeux vers les astres dès que l'espoir entre en nous. L'importance de ce geste est indéniable. On pourrait s'étonner aussi que, longtemps avant l'astronomie, la religion ait peuplé ce ciel, où rien ne manifestait la vie. Certains passages d'Ezéchiel, de saint Jean, ou des philosophes grecs, « la nouvelle terre et les nouveaux cieux » de l'épître apostolique, pourraient prêter à pareille méditation. Il est toutefois beaucoup plus logique, selon le dogme, la science et la raison, de voir en ces textes des élans vers le ciel métaphysique, ou du moins vers quelque univers différent du cosmos, et patrie définitive de l'humanité ressuscitée.
Mais ce problème de la résurrection des corps relève de la foi. Dogme raisonnable, non rationnel. Tout au plus, la logique pourrait-elle le déduire de ce double argument : la séparation de l'âme et du corps violente la nature humaine, or tout ce qui violente une nature n'est que passager; puis la pleine béatitude ou la complète expiation de la nature humaine ne sont admissibles qu'avec cette nature intégrale.
Quant à la possibilité d'une forme humaine immortelle et subtile, outre que toute catégorie de production est attribuable à l'action créatrice, on ne saurait douter de cette possibilité à notre degré actuel de science. Chaque progrès de la biologie enlève à la prépondérance de la matière et des énergies extérieures au profit de la forme et du principe d'identité. Et déjà, en ce transitoire univers, la vie identique continue à travers la mort ; du gland pourri jaillit le chêne.
70 LE l'O.^ITIVISME CIlREriEX
L'expérience seule atteint les corps. La raison ne peut donc étayer avec certitude que le dogme de l'immortalité, rétribution de notre substance spirituelle.
Elle nous confirme d'abord l'illimité de la survivance, la sortie du temps, la participation à l'éternité. Car l'absolu du bonheur est exclusif de toute cessation, si reculée qu'on la suppose. Tout notre être moral tend à ne jamais finir. L'âme ne sera heureuse que par la certitude de toujours l'être.
Sans s'imposer aussi nettement à la raison, le dogme du châtiment illimité s'appuie sur de fortes probabilités philosophiques. Du moins le châtiment négatif, l'exclusion de l'ambiance divine. La durée et l'intensité des peines positives échappent à notre mesure ; nous ignorons la répercussion métaphysique du péché, l'étendue du désordre introduit par la désobéissance à l'Etre infini, et comment le nécessaire équilibre doit se rétablir. La raison ne peut contredire a priori aux plus terribles solutions théologiques. Le polythéisme immortalisait la vie rétributive ; Lucrèce conclut au dilemme entre l'illimité des peines et Tathéisme qu'il prêche: « Car si les hommes « voyaient une fin à leur expiation, ils se moqueraient <r des menaces des prêtres. Mais nulle ressource, nul mode « d'échapper, si l'on doit, après la mort, redouter des « peines éternelles. » L'impossibilité qu'on ait pu se moquer de Dieu, première preuve d'un enfer. En outre, combien de saints a faits cet enfer î Que de vertus, que d'héroïsmes, aboutissant au sublime amour, ont eu la crainte pour origine ou pour soutien ! Mais la justice de Dieu, sa bonté, la débilité morale de Thomme, l'absolue pureté nécessaire pour la vie unitive, exigent quelque mode d'effacement des fautes non obstinées, un purgatoire.
Conclusions.
Dans la fantastique satire de Villiers de l'Isle-Adam, nous voyons la science industrielle créer une femme mécanique (VEvG future) qui possède la vie organique et, par des jeux phonographiques, éveille l'illusion d'entretiens affectueux. Une seule chose lui manque : l'âme ; et voici que cette merveille est un néant. Car l'être humain n'existe que par l'âme. 11 est d'abord pensée, volonté, amour. Le monde matériel ne lui sert que de champ d'exercice. Là il subit l'épreuve que nous révèlent le fait de sa liberté et les lois, sans cesse manifestées, de l'option et de l'effort.
Placé au haut de l'échelle de la vie organique, au bas de l'échelle des intelligences pures, l'homme doit se déterminer librement ou vers la matière ou vers le divin. La sanction de cette épreuve est transcendante, malgré quelques acomptes terrestres. En somme, Kant a raison de donner comme base à toute métaphysique son « impératif catégorique », cette loi morale qui, selon la remarque d'Ollé-Laprune, « s'impose à notre esprit avec la puissance « d'une vérité éternelle, et à notre volonté avec l'autorité « d'une règle obligatoire, et ne peut avoir l'homme pour « origine et pour principe. Raisonnable, elle suppose la « Raison en soi. Elle suppose la volonté parfaitement sage « et bonne de l'Etre qui est le principe de toute vérité et « de tout bien. Cet être, c'est Dieu. »
Voilà le petit nombre de vérités d'expérience mentale que la raison de tous les siècles avait reconnues, jusqu'à l'époque récente où le matérialisme, exceptionnel auparavant et honteux, s'est emparé sans droit des sciences naturelles, malgré leurs plus illustres représentants. Et il a nié le domaine moral. Il importe d'examiner la valeur des objections vulgarisées, bien qu' a priori l'absolue indépen-
dance de l'ordre psychique réfute toute négation venue de l'étude du monde matériel.
La raison des vulgarisateurs athées se réclame de Descartes ; leur science, de Newton ; leur méthode, de Bacon. Or Newton a écrit : « Dieu régit tout, non comme « âme du monde, mais comme souverain absolu de ce qui « est. Puissance, Providence, causes finales, constituent « la Divinité.» Descartes a écrit: « S'il y a encore des « hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'exis- « tence de Dieu et de leur âme, je veux qu'ils sachent « que toutes les autres choses dont ils" se croient peut- « être plus assurés, comme d'avoir un corps, sont « moins certaines. » Bacon a écrit : « Un peu de science « éloigne de la religion ; beaucoup de science y ramène. »
L'erreur baconnienne.
Tandis que les amertumes de la vie par le cœur tendent à une compensation transcendante, les joies de la pensée provoquent la vengeance céleste, lorsqu'elles n'ont d'autre but qu'' elles-mêmes. Il y a une Science humble et féconde qui s'incline devant le Créateur : depuis Colomb jusqu'à Claude Bernard et Pasteur, on trouve à l'origine de chaque découverte ou de chaque science un chrétien, tout au moins un spiritual iste. L'antiquité païenne ignora le monde physique ; nos sciences ont leur racine dans le Moyen Age. Les rares vérités religieuses ou cosmologiques des Anciens figurent chez leurs poètes, qui furent alors les vrais inspirés ou les mainteneurs de la Tradition primitive. Aussi les Latins n'eurent-ils qu'un mot pour signifier poète et interprète du divin. Hésiode, les tragiques grecs, les élégiaques de Rome, ont connu des dogmes et des vérités scientifiques qui nous étonnent. La philosophie n'a rien découvert, sauf quelques axiomes expérimentaux ; il faut excepter le socratisme qui procède de Moïse par l'Egypte et l' Asie-Mineure, puis Sénèque que pénétrèrent sans l'échauffer les premiers rayons du Christianisme.
Quoiqu'inféodée trop étroitement aux principes d'Aristote au lieu de s'envoler parfois sur l'aile de Platon, la philosophie scolastique dut à l'Evangile d'atteindre seule à la pleine vérité métaphysique. Elle a en outre précisé une théorie de la matière que nos sciences expérimentales confirment. Elle a, six siècles avant Stendhal, innové la psychologie ; saint Thomas n'est pas seulement un bloc de granit dans le sable des opinions philosophiques ; lisez ses analyses des passions. Mais au xiv° siècle, l'Ecole verse
dans les puérilités syllogistiques. La philosophie devient une amusette aussi vaine que la poésie classique en 1800.
Dès lors la méthode inductive constitue une opportune réaction. Excellente méthode, mais dont l'emploi devint déplorable, lorsqu'au milieu du xviif siècle, les soi-disant philosophes français l'accaparèrent, lui attribuèrent des découvertes dont plusieurs l'avaient précédée, en firent une catapulte contre le spiritualisme. On vit recommencer par le livre la vieille bataille d'Encelade, nos Titans entasser contre le ciel leurs systèmes, Hegel sur Locke, Comte sur Darwin. Interrogez aujourd'hui certains professeurs officiels, vous resterez confondu par la candeur de leur matérialisme : le principe de l'Etre, c'est pour eux la cellule ; le principe du Mal, c'est le microbe. Ils ne franchissent pas mieux les causes secondes, que ce paysan qui montrait à un prêtre du fumier : « Le bon Dieu, le voilà ; c'est lui qui « fait pousser mes choux. » On se demande comment peuvent vivre ces hommes, souvent affinés et bons, ces maris, ces pères, qui regardent leurs l)ien-aimés s'anéantir ! Quand l'orgueil n'a pas tué en eux la bonne foi, Dieu les éclaire, et ils meurent comme Littré.
Le matérialisme doctrinal s'est souvent réclamé de la méthode de Bacon, lequel planta dans l'étude du phénomène l'échelle que la Scolastique avait appuyée aux principes premiers pour de là redescendre aux contingences.
L'erreur baconnienne naquit de la confusion de l'instrument avec l'objet de la recherclie. Au lieu d'étudier positivement le transcendantal, on le nia, et l'on se réduisit à découvrir des alcalis et des gaz. Les baconniens eurent raison do ne croire qu'au fait : ils eurent tort de ne croire qu'au fait physique. Ils se sont en outre laissé leurrer par le prrjugé de Vhabitacle, qui nous fait regarder comme seul possible ce que nous constatons sensiblement. Ils n'ont pas pu ou pas voulu comprendre par exemple que l'existence d'un ange, être simple de nature, est beaucoup
DU SPIRITUALISME SCIEN'TIFIQUE 75
moins inconcevable que l'existence de l'homme, cette soudure de la matière avec l'esprit, explicable seulement par la loi de l'option.
Descartes entrevit cependant l'application de l'induction à la métaphysique. Mais l'esprit de système, négation de cette méthode, l'arrêta court, et son Traité reste à la Somme thomiste ce que sont à la trigonométrie les quatre règles de l'arithmétique. Après Descartes, le naturalisme triomphe, grâce à l'excellence de l'instrument volé, tandis que la A^érité spiritualiste somnole sous le verbiage des Cousin. L'immatériel, si merveilleusement exploré par les Scolastiques, et que la méthode inductive eût précisé avec une certitude plus évidente, l'immatériel, hors de l'apostolat religieux, tombe au rang de lieu commun pour discours académiques.
Notre siècle n'a découvert le téléphone qu'au détriment des vérités métaphysiques. Et celles-ci importent le plus, les positivistes de bonne foi en conviennent, tel M. Charles Richet : « Soit paresse d'esprit, soit néophobie, soit scep- « ticisme, bien peu d'expérimentateurs ont abordé scien- « tifiquement la télépathie. Que l'on compare le petit « nombre de ceux qui l'ont étudiée au nombre immense « de chercheurs qui ont par exemple étudié la composi- « tion de la pyridine et de ses dérivés. Certes l'histoire de « la pyridine est bien intéressante, mais peut-être en « somme la connaissance approfondie de cette substance « est-elle moins grave pour la destinée humaine que « l'analyse des plus secrètes fonctions de l'âme. »
Les phénomènes normaux de la vie morale n'ont euxmêmes jamais été scientifiquement étudiés. Au préalable, il faudrait inventer une notation psychologique, utile surtout dans notre langue six fois plus pauvre que l'anglais et où le mot aimer s'applique à un amant, à un père, au jeu d'échecs ou à des truffes. Aidée d'un idiome, la méthode inductive établirait bientôt scientifiquement toutes les
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vérités métaphysiques réservées jusqu'ici à l'intuition et à la raison. Que de découvertes possibles par l'étude du sommeil ou de la mort! « Plus je sens la mort, plus je crois à l'âme. » Belle et platonicienne parole de Caro, ce martyr de carabins athées et du vaudevilliste Pailleron . Mille faits, même normaux^ la confirment, par exemple l'incroyable développement moral que donne aux entants l'approche de la mort ; ou ces inexplicables et toujours opportuns réveils de la raison durant certaines agonies ; ou cette mort, constatée à toute époque, des enfants les mieux doués d'une famille nombreuse : "ici les négateurs objecteront la cause seconde, la débilité physique qui accompagne l'excès de mentalité ; mais voilà précisément par quoi s'affirme la diversité de nos deux natures. « Qui « meurt jeune est chéri des dieux ; » ces formules intuitives ne perdront rien de leur ampleur et gagneront en évidence par la psychologie scientifique.
Ne condamnons donc pas la méthode inductive, mais son emploi. A la honteuse panique des microbes doit succéder l'examen progressif de nos facultés supérieures. Surtout qu'on nous délivre de la vulgarisation des sciences naturelles ! Sens religieux, délicatesse, éducation vraie, cette criminelle vulgarisation a tout flétri. Quelle civilisation nous est née de l'athéisme officiel ? M. Brunetière nous l'énonce : « De même qu'ils ont déjà triomphé de la « métaphysique, ils finiront par triompher de tout ce que « les applications de la physique ou de la physiologie « n'auront pas d'immédiat, d'industriel et de mercantile... « Qu'est-ce pour eux que Pasteur? Le rénovateur des « sciences de la vie ? Non, mais le guérisseur de la rage. « Ils connaissent aussi Liebig pour son extrait de viande.» Plutarque dit d'Archiméde qu'il méprisait ses inventions mécaniques et tout art utilitaire, et ne révérait que les concei)tions dont la beauté ne fût mêlée à aucun usage grossier. Par la vulgarisation scientifique, peu à peu
DU SPIRITUALISME SCIEXTIFIQUE 77
s'éteint ce regard de l'âme, qui, en des siècles que nous osons nommer barbares, contempla sans miroir le monde moral.
Tandis que les croyants sont les véritables incrédules, la crédulité envers la science athée confine à la superstition ; le savant a remplacé le sorcier ; la compétence d'un physicien s'étend sur tout. La science se charge pourtant elle-même de démolir cette infaillibilité ; les idées du xvi[i° siècle sur la matière feraient rire nos dynamistes.
Et ils prétendent béatifier l'homme avec leur Religion de la Science ! Consoleront-ils scientifiquement les désespérés? Après avoir, dans la Poésie de VExposltion, dit son fait à la civilisation matérialiste, Renan s'est démenti dans cet Avenir de la Science qu'un politicien de sous-préfecture eût signé. Cet évangile du progressisme nous ofîre la gaie perspective d'être très sincèrement plaints par les générations futures qui auront découvert le secret de ne mourir ni ne souffrir plus. Ces fariboles n'empêchent pas notre époque de voir des suicidés de douze ans.
La véritable religion de la science prouve Dieu par l'étude des phénomènes et de leurs lois. Xier a priori la création, c'est déjà faillir à la méthode expérimentale. Le pseudo-positivisme des derniers siècles a faussé l'usage de la méthode baconnienne jusque dans l'étude de la nature. Par cette étude, comme par celle de notre mentalité, la philosophie religieuse peut et doit remonter des phénomènes aux causes, et des causes à la Cause. Elle doit vérifier aussi l'existence de phénomènes surnormaux et de miracles, révélateurs directs d'un ordre providentiel.
La conclusion de ceci est que le rationalisme abstrait agonise. La lutte s'engage entre l'expérience matérialiste et l'expérience spiritualiste.
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L'hypothèse darwinienne.
La féerie discréditée du transformisme réussit encore en province. Spécimen le plus digne d'un musée de la folie, et intéressant comme témoignage de la dégradation volontaire et de l'inconcevable crédulité de l'orgueil athée. Quelques spiritualistes prirent au sérieux ce système renouvelé de Lucrèce ; Darwin lui-même ne niait pas Dieu. Mais si le transformisme peut s'accorder avec l'idée de la création, il ne saurait le faire avec l'observation de la nature.
De l'hypothèse des générations spontanées, que lui avaient annexée les adversaires de toute création, les travaux de Claude Bernard et de Pasteur ont fait justice. Les ultradarwinistes n'ont désormais plus le droit de railler les bestiaires illustrés du Moyen Age, où le canard naît d'un mollusque, et le lièvre du fumier. Mais il était si avantageux à Tathéisme d'imaginer un germe spontanément produit et qu'accommodait ensuite l'évolution ! Ainsi s'expliquait le monde physique, celui de l'âme restant une quantité négligeable. Malheureusement la Science ne permet plus de soutenir ni la spontanéité de la matière, ni même la plupart des principes évolutionnistes : par exemple, la lutte pour l'existence est limitée par une loi de constantes proportions qui assure la persistance des espèces inférieures ; la sélection naturelle est compensée par la stérilité des élites ; l'hérédité et le milieu n'exercent qu'une action comparable aux lacets, toujours contenus, de la roue sur le rail. Aucun de ces principes modificateurs n'influe sur le règne, sur le genre, ni même sur l'espèce. Ils ne régissent que la variété et la race; les métis reconquièrent ensuite l'un des types primitifs. L'union du chardonneret avec la femelle du serin produira une variété soit du chardonneret soit du serin ; tous deux ai)partiennent au genre fringille : mais d'un genre à un
autre, par exemple d'un chardonneret avec une alouette, aucune hybridation n'est possible. Que dire dès lors s'il s'agit d'ordres différents comme de l'union d'un chardonneret avec une oie, et s'il s'agit surtout des croisements d'un oiseau avec un poisson ! Cette dernière hypothèse a l'air d'une plaisanterie, mais non pour les darwinistes qui nous font descendre de la gélatineuse méduse « abandon- « née dans une baie du monde primitif ». Car il ne suffit pas, pour supprimer Dieu, qu'on nous donne comme aïeul un singe 5 il faut trouver quelque ancêtre au singe.
La doctrine évolutionniste, qui contre l'évidence nie la fixité de gradation et le parallélisme immuable des régnes et des genres, rencontre un premier démenti dans l'irréductibilité des lois zoologiques aux lois physico-chimiques.
Le monde inorganique échapperait d'abord aux prétendues lois darwiniennes. « La rareté de l'iode etl'abon- « dance du chlore, remarque Salisbury, ne peuvent être « expliquées par la survivance du plus digne dans la lutte « pour l'existence. Les familles d'atomes élémentaires ne « sont point susceptibles de se modifier par l'élevage. »
A son apparition, le principe mystérieux de la Vie se diversifie en règnes absolument séparés l'un de l'autre : le végétal se nourrit, s'accroît, engendre ; l'animal possède de plus les facultés locomotrice et sensible ; l'homme enfin y ajoute la raison, la moralité, le sens religieux.
Dans les bornes du règne animal l'évolution est-elle possible ? Nous avons vu qu'elle ne franchit pas la variété. Le bon sens l'avait compris avant la science. On nous dit : Entre l'Amérique et l'Irlande la craie prépare un futur continent. — Nous le croyons ; mais si l'on ajoute : Les madrépores de ce banc se transformeront naturellement
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en reptiles, ceux-ci en quadrupèdes, puis en hommes ; — franchement qui croira cela ? Qnun même germe produise successivement un aigle, une girafe, une baleine, je préfère croire à Hercule et à Junon plutôt qu'à cette nouvelle mythologie.
A vrai dire il ne s'agit point d'un changement à vue ; quelques millions de siècles nous séparent de la méduse ancestrale. Par malheur, il faut réduire étrangement ce premier facteur de la multiplication transformiste : il y a moins de cent mille ans que la température du globe y permet la vie. Quant au second facteur, l'enjambement des espèces, il se réduit à zéro, puisque l'espèce est variable mais non transmutable. La sélection naturelle conserve jalousement l'intégrité du type ; la sélection artificielle a pu diversifier des races de chiens ; elle n'a jamais tiré une race canine d'une souche féline. Les témoignages de la géologie confirment la fixité des espèces. Darwin avoue que le squelette des anim'aux n'a pas changé depuis la période glaciaire. « La durée des « races, dit Faivre, est éphémère ; le retour au type des « ancêtres d'autant plus facile qu'elles sont plus récentes. « La plus haute expression de l'unité de l'espèce est la « génération. On ne voit point les espèces se mêler. » Les métis d'espèces voisines, comme le mulet, restent stériles. S'il manquait une dernière pelletée de ridicule sur le cadavre du transformisme, on pourrait demander pourquoi tous les minéraux ne sont pas devenus poissons ; tous les poissons, quadrupèdes ; comment les espèces se transforment et coexistent tout à la fois ; pourquoi enfin il nous est refusé de voir un champignon commencer à courir, ou une grenouille essayer ses ailes.
Le chien ayant commencé par le chien, plus certainement encore il apparaît que le passage spécifique de
l'animalité à l'humanité est impossible, puisqu'il supposerait une permutation de catégorie intellectuelle. Russel Wallace reconnaît que les lois évolutives ne peuvent expliquer l'origine de l'homme. L'existence de monstres nés viables^ si elle était établie, prouverait la descente, non spécifique, mais indtvkluelle, de l'homme à l'animalité. La stérilité des métis ôte à ce problème tout intérêt relatif à l'origine des espèces ; il ne resterait qu'une question philosophique, ou plus exactement religieuse, analogue peut-être à celle des monstrueuses alliances qui, multipliées, provoquèrent le « repentir » du Créateur et le déluge.
Les ressemblances structurales entre l'homme et les grands primates sont compensées par des divergences profondes. Fussent-elles une identification, que Buffon aurait d'avance anéanti les conclusions ultradarwiniennes: « Quelque ressemblance qu'il y ait entre le Hottentot et « le singe, l'intervalle qui les sépare est immense, « puisqu'à l'intérieur il est rempli par la pensée, et au « dehors par la parole. » Il eût dû ajouter : railonneUe, car le singe, comme le moindre animal, possède un langage intraspécifique.
Ce n'est pas de marcher sur deux pieds qui nous caractérise. Supprimez moralité, sens religieux, sens esthétique, tout ce qui nous sépare d'une bête quelconque, les instincts supérieurs subsistants nous rapprocheraient d'un chien ou d'un castor plutôt que d'un gorille dont toute l'industrie consiste en grimaces. Bel exemple de la dégradation volontaire, que le fait d'avoir précisément élu pour ancêtres ces immondes caricatures ! L'orgueil athée aboutit à une folie d'avilissement, ici et lorsqu'il se place au-dessous du hasard, prétendu producteur de l'univers alors que la science ne peut ni créer un atome ni ressusciter un insecte.
L'homme, au résumé, ne descend ni d'un minéral
perfectionné, ni d'un phoque (aberration du grand Michelet) ; Eve ne fut non plus quelque guenon. L'homme actuel ne descend pas même d'un anthropoïde primitif différent de lui. Adam ressemblait à un passant de la rue, blanc ou nègre, selon que le soleil a coloré une race, ou l'étiolement boréal décoloré les autres. Intellectuellement il nous valait. Méfions-nous du fantastique ; la brume transforme nos aïeux lointains tantôt en demi-dieux, tantôt en brutes. Or, il est faux que les Anciens aient possédé des lumières ou une vigueur supérieures aux nôtres : les squelettes préhistoriques sont pareils à ceux des races actuelles ; la hauteur intérieure des dolmens ne dépasse pas notre taille ; et il ne tient qu'à Rothschild de se faire bâtir des Pyramides ; l'aqueduc de Roquefavour vaut le pont du Gard. Mais rejetons surtout l'excès opposé, les romans de la préhistoire, la mascarade de l'anthropoïde et de son comparse, l'ours des cavernes. Gardons quelque réserve à l'égard de la pierre polie et du silex éclaté ; ces armes servent encore aux sauvages australiens, et Moïse prescrit l'usage liturgique de couteaux de pierre. L'homme des cavernes ne fut point un singe humain, ancêtre commun de nos races, mais quelque contemporain dégradé des Pharaons, sinon des Tarquins. La faune préhistorique constitue une variété détruite de la nôtre : les évolutionnistes futurs pourront parler de l'âge de la girafe, que nous voyons disparaître. Le sauvage des cavernes ressembla au sauvage actuel, naïf en vertus et en vices. Les vulgarisateurs qui, à grand renfort de vignettes, nous décrivent l'humanité au temps de l'ours des cavernes ou à l'âge du renne, feraient un tableau aussi complet du monde moderne en exhibant quelques hottentots.
Donc, aucune évolution collective de l'humanité. Le paysan actuel est plus instruit, non plus intelligent que le chasseur d'ours, son ancêtre. Les connaissances s'addi-
tiennent ; elles s'enseignent mais ne s'héritent pas. L'atavisme ne transmet que des tendances et une mentalité virtuelle, de catégorie invariable. Les nouvelles connaissances détruisent parfois les anciennes ; le journal a tué la tradition ; nos académiciens seraient fort empêchés de bâtir l'habitation d'un lacustre.
Du monogénisme.
Le naturalisme dar^vinien nous fait descendre d'un poisson ou d'un légume ; le naturalisme polygéniste refuse en revanche au nègre d'être le cousin d'un blanc. Toutefois, n'accusons plus ici l'orgueil intellectuel, mais l'orgueil de race : les Américains, durs parvenus, nient, pour légitimer leurs lynchages, l'unité de l'espèce humaine : Dieu créa l'oncle Sam, puis il se reposa ; avec ce qui restait d'argile quelque sous-ordre fabriqua le nègre.
Cependant le monogénisme, enseigné par Moïse, se trouve confirmé par l'unanimité des ethnologistes sérieux, Buffon, Cuvier, Flourens, Quatrefages, Humboldt. Toutes les races humaines descendent d'un type unique. A ceci les polygénistes objectent :
1'* L'impossibilité du peuplement des divers continents. — Mince objection, si l'on réfléchit qu'un sauvage océanien parcourt quatre cents lieues de mer sur sa pirogue, et que, sans parler des banquises, les îles Aléoutiennes relient à l'Asie l'Amérique boréale. Il est d'ailleurs prouvé que Phéniciens, Scandinaves, Chinois, ont visité le Nouveau-Monde avant notre ère.
2° La pluralité des formes linguistiques: V agglutinante, la monosyllabique, la flexionnelle . — Mais plusieurs philologues, tel Renan, reconnaissent que cette question reste parfaitement étrangère à celle des origines humaines. Qui jugerait sur la forme des idiomes ferait descendre les Hottentots des Basques, et les Anglais des Chinois.
D'ailleurs, l'unité i)rimitive du langage tend à se révéler à la philologie. Déjà les dialectes de l'Amérique sont ramenés à ceux de l'Asie. Edgar Quinet concluait : « Interprétez comme vous le voudrez cette parenté dans « les idiomes, toujours a'Ous serez ramené à la nécessité « d'une souche centrale. Et cette conclusion s'accorde « pleinement avec les traditions primitives, qui toutes « placent à l'origine de chaque race une même huma- « nité. »
3" Les divergences physiologiques des races. — Ici le nœud du débat. Il faut distinguer Vespèce, une, intransmutable, et les variétés ou races créées par l'influence du milieu et l'hérédité.
L'espèce humaine Aarie comme les espèces animales, sauf une certaine résistance que peuvent opposer aux milieux l'intelligence et la volonté. Voici quelques exemples de l'influence climatérique : en France, abondance des yeux bleus au Nord, noirs ou fauves dans le Midi ; brunissement rapide par le hàle de mer et le soleil ; la race juive, blonde en Allemagne, tend au brun en Portugal, au noir en Afrique ; le type yankee, sans mélange indien, se rapproche du type Peau-Rouge ; la dynastie d'Angleterre, allemande d'origine et d'alliances, présente fréquemment le type britannique. Pour BufFon « l'homme, blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en « Asie, rouge en Amérique, n'est que le même homme « teint de la couleur du climat ». L'homme qui, seul des animaux, supporte toutes les latitudes, est donc exposé à de plus grandes variations que les autres espèces ; or, les lapins transportés au Canada blanchissent en hiver ; le chien devient noir en Guinée, et la laine du mouton s'y change en poil.
La coloration de la peau résulte d'une pigmentation corrélative au climat. L'homme naît blanc chez tous les peuples. L'angle facial du nègre se redresse aux Etats-
Unis. Buffon regarde le climat comme « la cause première, « et presque unique, de la couleur des hommes ; mais la « nourriture, qui fait à la couleur beaucoup moins que le « climat, fait beaucoup à la forme ».
Autour de nous , des races disparaissent , d'autres s'accentuent; le type parisien actuel n'existait pas au xvi° siècle. Nos races primitives (kymri, gaël, ibère), tendent à s'effacer, sauf en Bretagne ; les races invasionnelles (Sarrasins, Burgondes, Orientaux), ne se distinguent plus guère que dans le Languedoc ou dans des cantons isolés. D'autres types se produisent. Multiple est la causalité des races ; certains types que n'explique aucune origine historique ont été attribués à l'abondance locale de statues, de tableaux. Il existe un type Bourbon. Les portraits des Infantes se ressemblent tous. Transportez sur une île déserte un couple de cousins offrant une même particularité physiologique, dans cent ans vous aurez une race. Remarquez la bizarre ressemblance de certains noms, surnoms ancestraux, avec leurs porteurs actuels. Mille causes produisent des variétés que l'hérédité accentue. Souvent, la divergence morale crée la divergence physiologique ; avant et après le Bas-Empire, la capacité crânienne n'est pas la même à Byzance. « Ainsi, écrit Edgar Quinet, « selon les époques d'intelligence ou de sommeil d'esprit, « le type physiologique s'enrichit ou s'appauvrit. »
Si l'on réfléchit à la vigueur des sèves primitives, à cet absolu de vice et de vertu que les traditions des peuples relatent, l'écart de frère à frère, de Caïn à Abel, put imprimer tout de suite des divergences radicales an faciès humain; de là les deux ou trois grands types de races. Le soleil a fait le reste, joint aux conditions intellectuelles qui influent profondément sur l'homme physique. Il existe enfin des déformations volontaires : celle du pied chez les Chinoises, celle du crâne chez tant de peuples primitifs et même, au dire de Broca, dans le Midi toulousain.
Les catacombes de Paris ont fourni à Geoffroy Saint- Hilaire tous les types de crânes connus.
Un dernier argument monogéniste, et sans réplique, c'est la fécondité des unions entre les races humaines.
4° Les divergences morales. — D'abord ne les préjugeons pas des divergences physiologiques. Le système de la pesanteur du cerveau qui range Biron, Cuvier, Dupuytren et Gambetta intellectuellement au-dessous d'un hydrocéphale, et même d'un homme normal ; le système de l'angle facial qui place Lamartine et Wagner plus près d'un cafre que de Bonaparte, rejoindroat le système discrédité de Gall. Ils ne contiennent que des fragments de vérité.
La pensée crée d'ailleurs le cerveau bien plutôt que le cerveau ne crée la pensée. Constiitation qui ressort de l'examen crânologique d'une même race aux divers degrés de civilisation.
Ce qui semble le moins hypothétique dans la crânologie, c'est qu'un rapport existe, non entre les dimensions, mais entre les formes du crâne et le genre de mentalité. Une race dolichocéphale (kymrique bretonne par exemple) tend au génie mystique, tandis que la brachycéphale (France centrale) paraît vouée au bon sens positiviste. Encore, que de contradictions à cette règle! La race brachycéphale slave est mystique 5 l'italienne, passionnée et artiste !
Très souvent, le climat exerce une action parallèle sur le physique et le moral. Les races blondes ne sont pas hypocrites et métaphysiciennes parce qu'elles sont blondes; mais, en même temps que le septentrion les décolore, il les voue aux calculs et aux méditations de la vie claustrée.
La mentalité des races, dégagée de cette question physiologique, contredit-elle le monogénisme? Nullement. La république nègre de Haïti est certes aussi sagement admi-
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nistrée que les républiques espagnoles. Il existe un patrimoine moral et intellectuel commun à l'entière humanité. Tous les peuples connaissent l'usage du feu, des armes, de la navigation, des vêtements, de la domestication des animaux, des insignes du commandement, de la musique, de la poésie, de l'éloquence, de certains autres arts ou industries. Aucun n'a complètement oblitéré le sens moral et le sens religieux. Les plus avilis conservent, partiellement ou réunies , les notions de culte, de prière, de croyance aux esprits, de sacrifice ; quelques peuplades semblent posséder normalement des facultés, telle la télépathie, devenues chez nous merveilleuses. Leurs crimes ne sont pas moralement pires que ceux de l'Europe : les dahoméens qui en famille mangent leur aïeul, sont différemment, mais non plus criminels que le pharmacien qui falsifie la quinine ou le boucher qui empoisonne un régiment. Paris compte bien une dizaine de crimes plus libres que l'anthropophagie, laquelle fut une nécessité puis une habitude. Ce que nous appelons civilisation, et qui, sans le Christianisme, n'est qu'une européanisation, cela rend plus douce la collectivité, mais non plus moral l'individu qui seul importe au point de vue spiritualiste. Réciproquement, le sauvage est un dégradé collectif plutôt qu'individuel. Oserais-je, après Rousseau et tant de missionnaires, le placer au-dessus de beaucoup de civilisés ? En tout cas, sûrement au-dessus du barbare ; et c'est une singulière aberration anti-cléricale que de prétendre moraliser notre empire africain en y propageant l'islamisme ! Ce qui est spontanément bon échappe aux philosophes de cabinet qui ne comprennent pas mieux le sauvage que l'ouvrier ou le paysan. Seraient-ils touchés par ce mot d'une océanienne invitée à se confesser au retour du missionnaire : « Moi avoir offensé le bon Dieu, à présent qu'il « m'a convertie ! » Le véritable barbare, c'est l'athée systématique ou le boulevardier ricaneur qui s'imagine pré-
cisément que la barbarie commence à Toctroi. Et voulezvous observer la sauvagerie en formation, la pire, regardez les souteneurs de Montmartre ; ils ont du sauvage jusqu'aux poétiques mélopées de Bruant.
Ni la sauvagerie individuelle, ni la collective n'infirment le monogénisme, car celle-ci est partout mcompUte et acqzdse. Il a suffi à Chateaubriand et à Cooper de transcrire les mœurs des Sioux, leur éloquence, pour ouvrir la plus grande source de poésie depuis l'Iliade. Les plus dégradés des hommes, les Australiens du détroit de Torrès, ont recueilli avec bonté de récents naufragés, et possèdent une arme ancestrale, le boomerang, qui déconcerte notre "balistique. La langue de beaucoup de naturels atteste une civilisation disparue. Si plusieurs récidivistes de nos pénitenciers colonisaient un îlot, une nouvelle peuplade, non la moins déchue, se constituerait. Le sauvage renaît au reste dans chaque enfant avec ses vertus et ses vices libres qu'élimera la société, sans améliorer l'individu si le sentiment religieux n'y préside.
La vérité du monogénisme et aussi l'universalité de la loi de TelTort ressortent de cette remarque de M. Vigouroux : « Le sillon qu'un muscle imprime sur « les os du lion indique sa nature. Mais dans l'homme, « soit que pendant plusieurs générations il ait somnolé « sur un divan ou que, comme le Peau-Rouge, il ait « chassé le daim pendant des siècles, il 7i'// a rien dans « son organisation qui le rende impuissant à changer « ses occupations. »
Les blancs n'ont trouvu qu'un moyen de démontrer l'infériorité des autres races : c'est de les exhiber au Jardin d'Acclimatation. Mais l'on peut se demander de quel côté de la barrière sont les sauvages, et lequel est iJiférieur, du méprisant silence de ces prisonniers ou des stupides réfiexions du public.Les Celtes, nos aïeux, amusèrent ainsi Rome décadente.
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Les conclusions biologiques.
Sans imiter la présomption de certains physiologistes qui envahissent le domaine de la métaphysique, et tout en maintenant la supériorité probative de l'expôrience psychologique, il est permis de constater que les progrès des sciences de la vie ne contredisent pas les vérités spiritualistes. Quel terrain parcouru depuis l'époque où, pour figurer l'immortalité, le philosophe empruntait à la physiologie la grossière comparaison de la métamorphose des chenilles en papillons !
Nous voici aux frontières d'un immense domaine inexploré, où décroît sans cesse la réalité de la matière. Et les rayons verts, noirs, ultra-violets, la photographie de l'invisible, peuvent susciter de primordiales révélations sur la constitution des corps. L'impossible d'hier devient le probable d'aujourd'hui.
Ce qui paraît ressortir des analyses actuelles, c'est l'unité de substance matérielle et la presque subjectivité de nos perceptions extérieures.
Quelques allemands essaient d'étudier un fluide nou- A eau, qui serait la vie physique universelle elle-même : l'électroïde ; phosphorescent comme le brouillard vital de Reichenbach et traversant^ comme le fluide humain, les non-conducteurs d'électricité. Il constituerait « la force « primordiale douée de mutabilité protéiforme » que la philosophie grecque pressentit, l'Akasa des Hindous, la matière subtile de Descartes, le « souffle subtil » de Newton. D'origine solaire, il confirmerait scientifiquement l'héliothérapie et l'opinion de la supériorité vitale des ..races du sud; il est curieux de voir la science refaire toujours les découvertes de l'intuition et de l'empirisme. Mais ces terrains non solidifiés appartiennent encore aux pionniers de la biologie. Au-dessus d'eux
planent, seules réalités inattaquables, l'autonomie et l'antériorité de l'esprit.
L'ensemble des conquêtes certaines des sciences de la vie confirme cette remarque de M. Brunetière, que « la cause finale, expulsée de la philosophie par une « explication purement mécanique de l'univers, y devait « nécessairement rentrer avec la biologie » puisque l'organisation des animaux annonce partout une intention.
Dans un article récent de la Revm générale des sciences, M. Armand Gautier examinait ce problème : « Les manifestations de la vie dérivent-elles toutes des « forces matérielles ? » Il aboutissait à la solution spiritualiste formulée naguère par Claude Bernard : « La ma- « tière n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste. » Il concluait :
1° L'ordre, le sens imprimé aux phénomènes physicochimiques du protoplasma, échappent à toute équivalence mécanique, au lieu que les énergies matérielles (le potentiel explosible de la poudre à canon) préexistent sans origine extérieure. Et, tandis que la somme totale des forces matérielles transformées reste la même, la vie introduit un principe nouveau qui empêche l'animal, et même la cellule, de pouvoir être réduits à la somme de leurs parties.
2° Les phénomènes cellulaires cessent encore d'être purement physico-chimiques, parce qu'ils s'harmonisent dans l'être vivant complet en une manifestation ordonnée générale de V individu.
3° La faculté de donner naissance à des individus qui reproduisent la même forme, constitue, pour M. Armand Gautier comme pour Chevreul, un mystère vital qui dépasse toute causalité matérielle.
4" Le contrat pour le travail de toutes les cellules en
vue d'un but commun est chez l'animal, et en particulier chez l'homme, accompagné de phénomènes d'un ordre spécial qui ne paraissent avoir avec les phénomènes matériels aucune mesure d'équivalence (pensée, volonté, sens esthétique, sens moral). Ces forces ne sont pas d'ordre matériel puisqu'elles ne peuvent se transformer en forces mécaniques ou chimiques. Uénergle psychique diffère autant de l'énergie matérielle que le vouloir diffère de l'agir. Puis la pensée, la volition, peuvent ne s'éveiller que des années après que l'impression cérébrale a été produite « et que s'est dissipé le flux d'énergie matérielle « qui a traversé le cerveau, La pensée, la volition, ne sont « pas l'impression ». M. A. G-autier conclut aussi, avec M. Chauveau, que « les actes psychiques ne peuvent rien « détourner de l'énergie que fait naître le travail physio- « logique et qui est intégralement restituée sous forme de « chaleur sensible ». Il conviendrait toutefois d'observer que, si le principe moteur est catégoriquement distinct de l'instrument, la volonté immatérielle peut utiliser cependant la matière comme support accidentel d'actes psychiques.
5° Dans la classe même des énergies matérielles, il existe un immatériel qui les domine : la forme, l'ordre, la loi, qui nont ni masse, ni équivalent mécanique.
On surprend dans les conditions de la génération humaine un instrument des grandes lois d'épreuve, bases du spiritualisme.
L'homme est le seul animal qui subisse en toute saison l'incitation sexuelle ; outre le but de perpétuation de l'espèce, elle revêt chez lui les caractères très marqués de l'option et de la lutte contre soi-même.
L'homme est le seul animal qui sache stériliser ou sophistiquer l'acte génésique.
92 LE posrrniSME chretiex
Tout le problème des rapports du moral avec le physique se précise par la semence de l'homme. A son emploi il faut demander une preuve de notre liberté et de notre pouvoir de produire avec la même substance, non seulement le bien ou le mal, mais soit de l'activité physiologique, soit de l'activité mentale.
L'homme naît avec un atavisme et une hérédité qui constituent une mentalité virtuelle. Or, l'homme naît d'un unique spermatozoaire à peine perceptible au microscope. La conclusion de ces deux certitudes est la possibilité expérimentale de l'existence %)resque immatérielle d'un état pst/chique. La substance cérébrale n'est donc pas nécessaire à l'enregistrement de la pensée. L'axiome matérialiste de la nécessité du cerveau est irrémédiablement ruiné par la notion de l'hérédité mentale.
J'ai écrit : 2J'>"esque immatérielle. — Ce restrictif concerne la conditionnante actuelle que peut seule atteindre l'expérience biologique ; la complète immatérialité de V essence psychique elle-même demeure sauve. Mais on voit déjà à quel point la conditionnante apparaît relative, et quel ridicule la biologie déverse sur l'homme-statue des sensualistes.
Interrogeons encore, avant sa fécondation, ce spermatozoaire invisible qui contient en -puissance zin exem2jl aire des âmes de plusieurs générations. Sa transmission de formes psychiques, peut-être de certains souvenirs individuels, constitue déjà une sorte d'immortalité collective, et expliquerait scientifiquement l'instinct mental qui incite l'homme à se perpétuer en des fils. Mais l'étude du germe humain nous éclaire le problème, autrement important, de la survivance individuelle. 'La possibilité de cette survivance éclate dans la disproportion d'une mentalité complète virtuellement enfermée dans un atome.
Autant dire que l'esprit peut se passer de la matière. Ajoutez à ce spermatozoaire la conscience de soi-même : vous avez l'individu intégral et invisible. La persistance de la mentalité inconsciente du germe doit aussi nous raffermir contre l'objection des sommeils de l'âme.
Ainsi l'homme moral existe virtuellement dans un atome impondérable. Il est plus grave encore de constater que, les spermatozoaires étant innombrables, les exemplaires d'une même mentalité se multiplient indéfiniment. Cette pluralité de l'être unique entr'ouvre un moment des horizons métaphysiques où s'abîme la raison.
La biologie s'arrête devant le mystère, plus profond encore, de la fécondation, c'est-à-dire de l'unification des substances psychiques. Le nombre créant l'unité en s'y confondant ; gouffre où Platon et Pythagore ont perdu leurs coups de sonde. L'enfant, c'est la dyade physiologique et mentale reconstituée en monade.
Plus on étudie l'âme, plus on croit à l'âme. Au contraire, la réalité des corps s'efface à mesure qu'on les scrute ; conclusion, non de l'anatomie qui n'examine qu'un état momentané, mais de la biologie qui pénètre plus loin dans la constitution de la substance organique.
Aujourd'hui, saint Thomas, Bossuet, semblent avoir plutôt exagéré l'importance de l'homme physiologique, tant les biologistes tendent à le réduire à une succession d'énergies, à une apparence où se succèdent des phénomènes d'origine extérieure.
En même temps que notre corps se volatilise en forces, apparaît la relativité de nos conditions ambiantes d'existence. Il devient probable que, si le cosmos reste réel, du moins la connaissance que nous en recevons est subjective. Il est possible que notre vérité physique soit fort différente pour un être différemment sensoriel. Tant que
notre esprit demeurera emprisonné dans le corps actuel, nous ne serons informés que de la vérité relative à notre espèce. Xos organes sont souvent des réducteurs de perceptions : combien de sourds, tel Beethoven, se révèlent de puissants auditifs ; Homère, Milton aveugles sont des voyants.
Sans parler du daltonisme et de l'audition colorée, il est acquis dès longtemps que nos sens tantôt sont illusionnés, tantôt se suppléent : le tact devient la vue de l'aveugle. Aucune réalité n'est en eux, mais seulement dans l'objet perçu ou dans l'esprit percepteur. La transmission sensorielle n'est donc ([u'an mode, et non le mode, de la connaissance du cosmos.
Notre interprétation incontrôlable de cet univers reste très inférieure même à la perception sensorielle de certains animaux. Inférieure par la comparaison de nos sens avec les leurs, mais surtout par l'existence chez eux d'autres sens dont nous sommes dépourvus, tel celui de l'orientation spontanée : l'oiseau migrateur retrouve son nid ; il est averti de l'abondance inopinée de nourriture qui l'attend à cinq cents lieues.
Le flair du chien, l'œil de la fourmi, les spectacles pour nous invisibles suivis par la prunelle du chat, nous avertissent que nous ne percevons qu'une infime portion de notre univers. Des myriades de formes existent autour de nous et nous pénètrent, sans que nous les soupçonnions. Nos conditions d'existence peuvent ne représenter que l'une des modalités de l'être, même physique. Notre oreille, déjà si limitée, possède un pouvoir de connaissance vingt et une fois plus grand que celui de l'œil : si les espaces sont sillonnés d'autant de vibrations lumineuses que d'ondes sonores, ce qui est supposable, nous voici privés d'une infinité de perceptions visuelles. Nous ne recevons aucune information des vibrations lumineuses inférieures à 484 quatrillions ù là seconde, ou
DU SPIRITUALISME SCIEXTIFIQUE 95
supérieures à 709. Hors de ces limites, le bromure d'argent enregistre encore quelques phénomènes lumineux, puis ce prolongement artificiel de notre moi cesse aussi. W. Crookes exposait la relativité de nos connaissances cosmiques en imaginant l'examen fait d'une goutte d'eau par un ciron. Le vide cosmique, hasarde M. G. de Fontenay, peut être sillonné de séries de globes et de soleils aussi lumineux que les nôtres, mais que nous ne percevons pas ; leur matérialité n'est pas relative à la nôtre. « Nous pouvons traverser des univers sans plus les « remarquer que les courants magnétiques qui sillonnent « la Terre. » Quel univers inférieur contemple l'œil de l'insecte à peine visible au microscope ?
Tandis que la matière possède ainsi une réalité expansive très supérieure à celle que nous lui connaissons, la portion accessible à notre perception sensorielle subit de totales interprétations subjectives. Déjà l'anatomie réduisait l'œil à une boule visqueuse, et à un simulacre toute beauté. La physiologie et la physique achèvent d'anéantir les réalités matérielles en relation psychologique avec nous. Le monde n'est qu'apparence, prestige d'optique. La mer apparaît grandiose ; cependant chaque goutte d'eau n'apparaît pas telle. La matière est la couleur, non le tableau. Le monde physique n'existe pour notre esprit que selon la forme, le nombre et l'harmonie, éléments mystérieux qui soumettent la matière à l'idée, et ramènent la notion de finalité.
On serait tenté d'inscrire sur les récents traités de sciences naturelles quelque épigraphe mystique : « Ce « monde est un système de choses invisibles manifestées « visiblement. » Aussi les vrais grands hommes ont-ils toujours été ceux qui regardent en dedans. Le génie, orbe un peu moins bas de l'humanité rampante au-dessous des vérités métaphysiques, le génie naît du regard intérieur et sans doute de quelque réelle Inspiration trans-
96 LE POSITIVISME CHRETIEX
cendante ; car naturellement il reste inexplicable. Cette suggestion de l'invisible soustrait un moment l'homme aux apparences que le vulgaire nomme réalités. On peut appliquer à tout penseur ce que Rabbe nous rapporte de l'œil subitement atone de Shelley, lorsqu'il était abstrait dans la contemplation de l'invisible. L'œil est toujours là : le regard, feu immatériel, a fui la matière.
La biologie ne nous fournira certes ni une psychologie ni une théologie. Il suffit de constater qu'elle fixe ellemême leur limite aux sciences naturelles*, et entr'ouvre le domaine métaphysique, devant lequel Taine s'arrêtait respectueux à la fin de V Intelligence, très supérieur cette fois aux sensualistes du xviii° siècle, ce siècle du faux sous toutes ses formes, qui nia le surnaturel et ignora la nature.
Il existe entre les diverses sciences des sortes de Marches que chacune peut disputer à sa voisine, de même qu'entre deux règnes de la nature on trouve le zoophyte. La gradation est partout. Il existe aussi une zone neutre entre l'ensemble des sciences de la vie et la métaphysique. Le sentiment de la pudeur nous introduit déjà en pleine métaphysique, parce que la pudeur est irréductible à l'utilité physiologique, et la contrarierait plutôt. Mais la physiologie générale et la métaphysique peuvent revendiquer toutes deux la morphologie, les notions de substance et de forme semblant le chaînon qui relie au monde sensible l'immatériel.
Qu'est la forme ? L'enfant de deux jours, portrait de son père, peut devenir ensuite celui de sa mère. Qu'est la substance ? Il ne nous reste pas à trente ans une parcelle de notre corps initial. L'élément primordial c'est V identité, dont nous ne savons rien, et qui autorise scientifiquement la croyance antique et le dogme chrétien de la résurrection des corps.
L'orgie matérialiste du xviii« siècle confondit la substance avec la forme. Aujourd'hui, force est de revenir aux profondes conceptions des Pères de l'Eglise, sinon de les dépasser en distinguant du principe de forme celui d'identité.
La curieuse brochure du docteur Frédault, Forme et Matière, expose le problème de leur mystérieuse union. Est-ce par juxtaposition ou absorption? L'union peut-elle devenir la perte de l'être ? Il semble que l'auteur ait ici trop personnifié la forme. Sa conclusion garde, en tous cas, une portée générale métaphysique : « L'union qui ne « se fait que pour développer l'être ne peut être la mort « de ce qu'elle doit développer. La matière ne s'unit à « l'esprit que pour se vivifier. Ce qui s'unit se vitalise « davantage en prenant une vie nouvelle. «Ajoutez : sans perdre sa vie propre — et cette formule embrassera les rapports des âmes entre elles et avec Dieu.
Notre époque tend à matérialiser l'âme et spiritualiser la matière ; sa philosophie devait conclure à l'unité de substance. Mais le vrai, c'est qu'il existe deux substances unes : l'esprit et la matière, irréductibles l'une à l'autre.
La chimie démontrera incessamment qu'il n'existe qu'un corps simple ; et la physique, qu'une énergie. L'unité de l'esprit semble de même l'aboutissement de la métaphysique d'Aristote comme de la dogmatique de saint Jean.
Si une seule substance était possible, la raison éliminerait la moindre, la matière. Mais l'expérience, la raison et le dogme, ont toujours reconnu au monde des corps une certaine objectivité.
Que détruit la mort, et quoi de nous lui échappe ? D'abord le principe immatériel survit intégral, entant
que substance. Aiustote borne ici l'immortalité. Cependant la biologie intervient pour démontrer la possibilité expérimentale d'une persistance de l'individu plus complète, et telle que nous l'affirmait le spiritualisme rationnel. Les acquisitions de la substance psychique paraissent en effet impérissables. Rien de tendantiel ne meurt en nous : des goûts d'enfance, parfois des goûts hérités, surgissent soudain chez l'homme mûr, et nous avons vu le bloc de l'atavisme se transmettre par un germe impondérable. Outre les tendances, les souvenirs persistent, puisque Taine constate l'aptitude de tous à renaître indéfiniment, même telles images insignifiantes dont nous n'avons jamais eu conscience, et qu'une excitation anormale peut éveiller après cinquante ans.
Ainsi, voilà deux éléments du moi : la tendance, le souvenir, que l'expérience déclare indestructibles. On en découvrirait d'autres, mais tout ce terrain appartenait déjà à la philosophie rationnelle.
Il suffit d'avoir reconnu, par un aperçu de l'une d'elles, que les sciences de la nature et de la vie n'infirment en rien la possibilité de notre survivance ; elles la probabiliscnt plutôt par leur axiome : aucune énergie ne s'anéantit. — La métaphysique et la psychologie changent en certitude et précisent cette probabilité. Mais qu'advient-il du corps?
La matière évidemment retourne aux métamorphoses chimiques. Quant à la forme et à l'identité, leur persistance est possible, ainsi que leur anéantissement ; question de dogme, où ni la philosophie ni la biologie ne prononcent.
De la vie future, la biologie n'a rien à dire, sauf que toute extension et toute intensité sont possibles, même dans une condition matérielle, puisque le relâchement nocturne des tissus cérébraux nous fait vivre, en deux minutes de rêve, des séries indéfinies d'existences subjec-
tires. Sans doute, l'esprit extériorisé, demeurant identique d'essence, s'accroît immensément par une énergie expansive que la matière terrestre cesse de comprimer. Mais, interroger les sciences naturelles sur la vie future conduit aux ridicules hypothèses de certains vulgarisateurs, ignorants du vrai concept de l'infini.
Assurément, toute résurrection physiologique est possible. La forêt future contenue dans le potentiel des sèves constitue un aussi grand prodige que la réinvolution d'une matière autour d'un germe persistant de l'individu. La transmission atavique nous a informés de la relativité du moyen matériel, dès cette vie.
Mais, toutes les observations biologiques concluent à des possibilités, non à des certitudes, de survivance essentielle ou formelle. La vraie et sûre immortalité ressortit à l'étude de la pensée, de l'amour et de la volonté, aux concepts de l'immatériel et de l'infini.
Loi des proportions numériques.
Basile, le grand saint oriental du iv^ siècle, et pour qui la nature existait, semble seul avoir observé quelle irréfragable preuve d'une Providence initiale présente la proportionnalité des espèces animales.
La fécondité de l'espèce est proportionnelle à ses chances de destruction. Les grands rapaces pondent deux œufs ; les petits, de trois à cinq ; les passereaux et les gallinacés (comestibles) vont jusqu'à vingt. Chez les poissons, l'écart est plus nécessaire et plus considérable encore ; il devient fantastique chez les insectes. Le pullulement d'un seul insecte, par Télimination des autres, anéantirait l'espèce humaine. Cette loi admirable d'équilibre compensateur épargnerait à l'homme, s'il la méditait, bien des folies et un gaspillage de forces. De prétendus barbares la soupçonnent mieux que les civilisés. L'Hindou hostile à l'ex-
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termination complète des tigres, sait qu'un tigre détruit quelques milliers de cobras plus dangereux que lui. Chaque lois que l'homme dérange l'équilibre animal, il en pâtit, soit qu'au sud de l'Europe il massacre les oiseaux insectivores, soit au contraire qu'il propage le lapin en Australie, et le moineau aux Etats-Unis, où, faute d'ennemis naturels, ces intrus pallulent désastreusement.
Chaque espèce étant proportionnellement rapace envers une autre, le monde animal n'a pu exister que simultanément, et dans le rapport où nous le voyons. La faim eût anéanti successivement les éclosions darwiniennes. La suppression des grands rapaces ferait pulluler les petits, qui extermineraient bientôt toutes les espèces inférieures. La persistance de tous les types constitue un miracle d'équilibre.
Les naturalistes de laboratoire, les analystes de chyle et de chyme, peuvent ricaner de la merveilleuse symphonie de la nature, où la plainte de la chouette s'harmonise avec la désolation des forêts nocturnes, et où les seuls oiseaux chanteurs sont ceux de nos jardins ; mais il leur est plus malaisé de nier une adaptation protectrice de la couleur de l'oiseau et de ses œufs à leur milieu ; Londres possède, au point de vue de cette démonstration, un remarquable musée ornithologique.
Pour établir la nécessité d'une Intelligence ordonnatrice, on hésite entre les milliers de preuves fournies par les sciences ; il faut, pour douter, se boucher les yeux ou s'hynoptiser sur un détail. Encore, la plus desséchante analyse devrait-elle révéler le plan divin ; rien n'y est superflu ; on ignorait jusqu'à hier l'utilité de la rate, on l'a trouvée.
Quant à la loi des proportions numériques, il faudrait l'admirer encore dans le constant équilibre des sexes, puis dans l'équilibre préétabli des aptitudes professionnelles. Il a toujours et partout existé des vocations médicales,
militaires, industrielles, juridiques, sans lesquelles toute société était condamnée, et qui pouvaient cependant ou ne pas exister ou exister avec déséquilibre. Il ne s'agit pas ici de savoir quel emploi la société fait de ces aptitudes, mais de constater qu'elles lui sont fournies.
De la suggestion hypnotique.
Nous sommes nous-même par la volonté. Hors d'elle, nous existons par autrui 5 alors ce qui n'est pas atavisme est suggestion.
L'homme fut créé pour une épreuve qui est la lutte de sa volonté contre sa nature; les suggestions, humaines ou surnaturelles, sont tantôt l'obstacle à franchir, tantôt le tremplin. De même pour l'atavisme : ce qui fut vertu chez un ancêtre peut devenir tentation pour nous.
Ces principes rappelés, constatons que la médecine psychologique appelle aujourd'hui suggestion la crise anormale d'un phénomène universel. L'ascendant d'un chef comme Bonaparte, la fascination exercée par certains personnages historiques ou même imaginaires, l'amour enfin sont de normales suggestions. Les Brigands de Schiller suggestionnèrent jusqu'au crime une génération d'étudiants allemands ; combien de Français actuels vivent par quelque héros de la Révolution qui vivait luimême par ceux de Rome !
Dans la crise anormale de la suggestion, c'est-à-dire surtout dans la suggestion hypnotique, le spiritualisme doit contrôler deux de ses postulats, la spiritualité, la liberté .
L'hypnotisme a révélé ceci : il existe une immatérielle doj de l'âme. L'âme cesse de pouvoir être réduite par quelque Condillac à la somme des sensations enregistrées au moyen d'organes. L'esprit se manifeste intégralement un, extériorisable du corps et dégageable de toute inter-
102 LE posirnisME chretiex
prétation sensorielle. Sans regard, sans contact, sans parole, le sujet lira la pensée de l'hypnotiseur ; l'hypnotiseur extériorisera dans le sujet sa volonté.
Voici donc l'esprit révélé comme indépendant de la matière, ou tout au moins séparable de la portion de matière à laquelle il est normalement uni. Il s'ensuit encore ici que la survivance de l'âme au corps est expérimentalement possible.
Mince conquête, si à la destruction l'hypnotisme substitue l'esclavage psychique !
Mais d'abord cet esclavage est-il absolu ? La persistance du libre arbitre dans la ijlupart dès cas de suggestion hypnotique ressort de ce fait, si,i;nalé notamment par M. Myers, qu'il est Ijeaucoup plus facile d'obtenir d'un sujet la simulation de quelque grand crime que l'exécution de quelque acte insignifiant d'inconvenance, comme d'ôter ses souliers. « Ces expériences hypnotiques nous ensei- « gnent l'existence d'une puissance cachée ; elles nous « apprennent qu'en se respectant soi-même, en se contrô- « lant, l'homme peut devenir le maître de son propre es- « prit. »
L'esclavage, souvent ainsi limité, est en outre toujours volontaire. Le consentement, implicite ou exprimé, du sujet, reste initialement nécessaire à l'abdication de son libre arbitre. Nous retrouvons ici l'évidence des responsabilités antérieures.
Ces maigres constatations du spiritualisme contrastent avec les lumineux rapprochements delà science hypnotique et de la théologie. Par exemple, la suggestion rend évidente la possibilité de la Grâce et de la tentation démoniaque. Certes, dans quelques cas de suggestion absolue et consentie, un agent caché transmet à l'hypnotiseur la volonté abdiquée. Il est des cas où la modalité suggestive et la cause démoniaque sont hors de doute, par exemple lorsque après un colloque évidemment suggestif, l'inten-
tion sacramentelle du prêtre toachant le front du possédé lui arrache des cris de souffrance que le même geste fait sans intention sacramentelle ne provoquait pas. Une conversation sérieuse avec certain religieux, professionnel de l'exorcisme, psychologue profond et fort renseigné sur l'hypnotisme, permet de fixer nettem,ent la démarcation entre la suggestion naturelle et la suggestion démoniaque. Il est burlesque, et terrible, de voir le dessous vrai de nos mascarades scientifiques.
Quant à l'autosuggestion mentale, elle constitue une base psychologique des lois de l'option et de l'effort ; elle facilite progressivement l'exercice du bien ou du mal. Dans l'ordre physiologique lui correspond l'habitude du geste.
Notre être moral se révèle un agrégat de tendances, sélectionnées ensuite ou transformées par notre volonté bonne ou mauvaise. En un mot, nous détenons normalement la clef de notre esprit où notre volonté doit pénétrer pour façonner incessamment nos facultés. Mais il dépend de nous de perdre ou de laisser dérober cette clef. Il dépend de Dieu de nous la prendre pour coopérer luimême à l'œuvre méritoire que nous avons entreprise.
La dernière conclusion de l'hypnotisme, c'est que notre faculté suréminente, celle qui nous spiritualise et nous individualise, n'est pas l'intelligence, mais la volonté. Cette volonté abdiquée, nous ne sommes plus rien.
L'occultisme ancien.
Les philosophes sérieux, les savants qui possèdent de la nature une notion complète et vivante, admettent tous une surnature. Mais de quels êtres est-elle composée, et par quoi manifestée directement ?
Il faut distinguer trois formes de rapports, vrais ou imaginaires, avec cette surnature : religion, occultisme, superstition.
Etymologiquement synonyme de transcendant, le mot superstition a dévié, et n'exprime plus que l'erreur qui dédouble toute vérité. La superstition est le pôle négatif de nos tendances ultraterrestres. L'histoire d'Israël présente le continuel combat de la religion contre la superstition. Beaucoup d'athées sont superstitieux, et souvent qui dit incroyant dit crédule : Théophile Gautier « pour qui le Christ n'était pas né » refusait de dîner à treize. Mais toute superstition provient d'une vérité adultérée : les sacrifices humains procédèrent de l'idée d'expiation, défigurée par l'égoïsme. La Science elle-même a ses exagérations superstitieuses, telle la honteuse panique des înicrobes.
La religion est le culte de la Divinité. L'occultisme reconnaît l'existence et l'influence sur nous d'autres êtres surnaturels. Cette conception véridique fut, comme l'idée religieuse, souvent sophistiquée, mais il faut admettre que tout mythe suppose une involution de V Imagination populaire autour d'une idée ou d'un fait réels.
II est rationnel et universellement cru, qu'entre la Divinité et nous s'échelonnent des êtres invisibles qui peu-
vent nous protéger et nous diriger ; tandis qu'il existe, dans un ordre de spiritualité inférieure, des gradations d'esprits malfaisants. De là une double source de suggestions extraterrestres. L'enfer parodie le ciel. Est-il explicable par la suggestion simple, que des hypnotiques illettrés révèlent à des prêtres ignorants du baaligme, la irinité infernale, Lucifer, Bel, Belzébutli, prototypes de l'orgueil, du mensonge et de la luxure ?
Le refus d'adorer un Dieu qui s'abaisse dans l'Incarnation perdit l'archange et sa suite. L'humilité reste le critère de la provenance des phénomènes surnormaux.
La défaveur du mot occultisme vient de ceci : le Christianisme ayant unifié en lui tout ce qui était de Dieu, l'occultisme ne comprit plus que la magie noire. Mais, pour éviter de préjuger trop tôt la transcendance du Christianisme, on restituera ici au mot occultisme sa signification primitive de manifestation quelconque d'esprits invisibles, et provisoirement sans distinguer le caractère, bienfaisant ou redoutable, de leur intervention.
Tous les peuples, tous les siècles ont cru, sous des formes très semblables, aux influences d'esprits mauvais ou bons.
A ne considérer ici la Bible que comme document historique, nous trouvons, dès les premiers chapitres de la Grenèse, une démonologie et une angéologie. La croyance à l'intervention des morts s'affirme par l'évocation de Samuel ; la croyance à leur intercession résulte du texte où Malachie montre l'âme de Jérémie priant pour son peuple.
On ne contestera sans doute pas au Christianisme d'être un immense système d'unification en Dieu des substances spirituelles. Les morts prient pour nous, et nous prions pour les morts. Le monde des purs esprits à tout moment pénètre le nôtre. Le dogme enseigne qu'anges et bienheureux perçoivent nos demandes ; la barrière levée un ins-
tant entre l'invisible et le sensible constitue le premier degré du miracle. « Si quelqu'un des morts va vers eux, « ils feront pénitence » , lisons-nous dans l'évangile du Mauvais Hiche. En revanche, l'enfer nous enveloppe de ses suggestions. Tous les missionnaires s'accordent sur les innombrables cas de possessions chez les idolâtres. Il faut un singulier entêtement pour attribuer à l'illusion le démonisme de Loudun par exemple, ou ces attaques contre le curé d'Ars, relatées par tant de témoins qui avaient commencé par en rire.
Dans l'antiquité classique, le culte des Mânes résuma la croyance aux puissances invisibles ; on la retrouve avec les génies des races sémitiques, les manitous des peuples américains, les ancêtres protecteurs de la Chine, les esprits révérés ou craints par les nègres.
La découverte de la suggestion a établi qu'un esprit peut pénétrer un autre esprit, jusqu'à certain point le dominer. La suggestion d'un esprit surnaturel apparaît d'autant mieux explicable qu'il n'existe alors qu'un obstacle matériel, au lieu de deux, à la pénétration psychique.
Il est souvent malaisé de discerner dans les histoires d'occultisme la part du fait surnaturel et celle du mytlie. Les Pères, les Conciles s'y efforcent ; Benoît XIV publie un examen plein d'aperçus curieux sur ce que nous nommons spiritisme. Un jésuite allemand s'indigne le premier de voir brûler tant de prétendues sorcières.
Entre la crédulité aveugle et l'incroyance systématique il y a place pour une enquête sur des phénomènes qui se reproduisent toujours identiques : par exemple, les séances spiritiques attestent une iniluence de l'érotisme, révélée jadis par les Dyonisiaques d'Athènes et de Rome et par les succubes du Moyen Age.
Magie noire ou influence bienfaisante, l'occultisme se manifeste partout sous les mêmes invariables formes. Il
constitue la partie la moins transcendante dans la Religion et la plus intègre dans les religions.
L'occultisme actuel.
« L'école dite spiritualiste s'est fait une idée erronée « de l'âme ; on la présente aux populations ébahies comme « une sorte d'entité nuageuse, à laquelle pour un rien on « ajouterait des ailes... Ce qui manque à cette catégorie « de spiritualistes, c'est la connaissance du corps psy- « chique ou fluidique, connu chez les Grecs sous le nom « d'etclolon, chez les Latins sous celui de simulacrum. Ce « corps, composé de matière raffinée, peut s'extérioriser, « ainsi que le prouvent les expériences du colonel de Ro- « chas. Il n'est que le lien entre la matière et l'âme ou le « moi spirituel émané de Dieu... Beaucoup de gens s'ima- « ginent qu'un désincarné doit être une entité supérieure « à l'humanité. Mais on doit réfléchir que la justice de « Dieu serait un vain mot, s'il suffisait de passer d'un « monde à l'autre pour se trouver élevé à un degré supé- « rieur. De plus, on se ferait de la mort une idée bien « erronée, si l'on croyait que l'âme, une fois dégagée du « corps physique, l'est aussi, et immédiatement, de tout « ce qui a constitué la vie terrestre... »
Tels sont les principes du spiritisme qui, à quelques vérités altérées du Christianisme, mêle une résurrection imparfaite de l'antique religion des Mânes, débris de cette Révélation primitive que le Christ est venu compléter et non détruire. On sait à quelles folies aboutirent certains disciples d'Allan Kardec, quelles mésaventures ridiculisèrent sa doctrine qui compte cependant quelques millions d'adeptes en Amérique, où elle marque du moins une réaction du sens religieux contre le rationalisme anglican. Après le procès de Buguet qui, sous couleur d'esprits, photographiait des poupées, M. Flammarion se crut jGrali-
lée réincarné, puis renia les esprits, coupables de l'avoir trompé sur le nombre des satellites de Jupiter. Aberration d'un romancier scientifique qui n'a pas compris que l'on ne correspond jamais inutilement de ce monde à l'autre, et que rien n'est moins utile que de savoir le compte des astres ! L'erreur du spiritisme fut toujours cette vaine curiosité et l'oubli que les relations supraterrestres constituent d'exceptionnelles bontés de Dieu.
Tandis que le spiritisme renouvelait les évocations, quelques écrivains, suivant dans le satanisme la projection logique du naturalisme, dénonçaient le réveil de la magie noire. Leurs personnages avaient du moins le mérite de sourire des disciples d'Hegel « qui ont biffé la tradition « universelle, y substituant leurs hypothèses de songe- « creux. » En outre, la magie « démontre le plus grand « argument de la Morale, car elle enseigne que le mal « envoûte celui qui le fait. Nous sommes entourés d'un « nimbe qui conserve les formes de nos pensées et de « nos actes. Peuplée d'une seule image , notre atmos- « phère astrale engendre l'obsession. Mais nous sommes « moralement responsables de cette obsession, puisqu'il « dépend de nous de peupler notre atmosphère astrale de « visions impures ou de saines images. »
Cependant la plus grave des révolutions intellectuelles allait sortir de l'examen scientifique des phénomènes surnormaux, entrepris pour leur découvrir une explication naturelle. D'éminents biologistes européens, MM. W. Crookes, Charles Richet, Lombroso, Acksacoff, avouaient l'insuffisance de la science officielle à rendre raison, soit de certaines matérialisations, soit de certains phénomènes psychiques. Comme la chimie est née de l'alchimie, une psychologie transcendantale tendait à se dégager des légendes spiritiques. Plus tard, Crookes reconnaissait la non-subjectivité des T^hénomènes,etV existence d'une force intelligente différente du médium et du sujet; force à la-
quelle Acksacofif attribuait ensuite un pouvoir supérieur au nôtre sur la matière. En 1898, Crookes terminait ainsi son discours présidentiel au congrès de l'Association britannique pour l'avancement des sciences :
« Je voudrais maintenant vous parler d'un sujet qui « est pour moi le plus important et le plus gros de consé- « quences. Aucun incident de ma carrière scientifique « n'est plus connu que la part que j'ai prise, depuis nombre « d'années, à certaines recherches psychiques. Trente « ans se sont écoulés depuis que j'ai publié les comptes « rendus d'expériences tendant à montrer que, en dehors « de nos connaissances scientifiques, il existe une force « mise en œuvre par une intelligence qui diffère de l'in- « telligence ordinaire commune à tous les hommes. Cette « circonstance de ma vie a été naturellement bien com- « prise par ceux qui m'ont honoré en m'offrant la prési- « dence de notre Association ; mais peut-être se trouve-t-il « dans l'assistance des gens curieux de savoir si je parle- « rai ou non de ces questions. Je préfère en parler, quoique « brièvement. Ainsi que l'ont déjà démontré Wallace, « Lodge et Barrett, le sujet pourrait être discuté dans « nos congrès ; mais je n'entrerai pas dans le détail de « ces questions encore discutées, car elles n'intéressent « pas encore la majorité de mes confrères scientifiques. « D'autre part, sembler ignorer le sujet serait un acte de « faiblesse que je ne me sens aucune tentation de com- « mettre... A cette époque, mes propres connaissances ne « s'étendaient pas au-delà de ce fait, que certains phéno- « mènes, nouveaux pour la science, s'étaient sûrement pro- « duits, et étaient attestés par mes propres sens et mieux « encore par l'enregistrement automatique. C'était comme « quelque être à deux dimensions qui pouvait se tenir au « point singulier d'une surface de Rieman et se trouver « ainsi lui-même en contact infinitésimal et inexplicable « avec un plan d'existence qui n'était pas le sien propre.
« Je crois que je vois un peu plus loinmaintenant. J'ai . « des échappées lumineuses sur ces phénomènes étranges, « l'impression comme d'une continuité entre ces forces « inexpliquées et les lois déjà connues. Ce progrés est dû, « dans une large mesure, aux travaux d'une autre Asso- « ciation dont j'ai aussi l'honneur d'être président cette « année : la Société pour les recherches psychiques. Tou- « jours est-il que, si je devais maintenant présenter pour « la première fois ces enquêtes au monde savant, je choisi- « rais un point de départ différent de celui que j'ai adopté. « n conviendrait de commencer avec la télépathie, avec « cette loi fondamentale, je le crois du moins, que les « pensées et les images peuvent être transmises d'un « esprit à un autre sans l'intermédiaire des organes con- « nus des sens: que la connaissance peut pénétrer dans « Vesprit humain sans avoir été communiquée par Vune « quelconque des voies connues jusqu'ici. »
De la psyctologie transcendantale.
L'excessif développement d'une faculté, l'intuition numérique des calculateurs-prodiges, peut-être même certains éclairs de génie dépassent nos limites ordinaires, mais non pas notre mode d'information. Il existe au contraire un ordre de perceptions anormales, que l'histoire a souvent constaté, mais que la science commence seulement à observer, et qui échappe à toute explication systématiquement négative d'une catégorie supérieure d'êtres- Lres formules de la science offfcielle ne restent aujourd'hui infranchissables qu'aux yeuxdequelques vulgarisateurs matérialistes. « Cest la première fois qu'on <î ose étudier scientifiquement le lendemain de la mort, '^ écrivait M. Charles Richet en tète de la traduction des « Hallucinations télépathiques. Quatre siècles ont suffi <i pour créer des sciences qui n'existaient pas, même de
: nom.. . Est-il permis de supposer que noos ayonSy en si peu de temps, épuisé tout ce que nous pouTons apprendre ? Xotre science est trop jeune pour avoir le droit d'être absolue dans les négations... H y a quelque dixhuit ans, quand je me suis occupé de Hiypnotisme^ j^étais presque forcé de me cacher, pour ne pas exciter la raillerie. Je mlmagine que, pour la télépathie, nous assisterons â une transformation pareille... Xous ne ■ voulons pas être dérangés dans notre paresseuse quiétude par une révolution scientifique qui troublerait les idées banales et les données officielles. L'idée que les fantômes ont quelque réalité fera sourire plus d'un de nos compatriotes. Ces sourires nous touchent peu. > Qui n'a entendu relater quelqu'une de ces révélations - ibites de la mort ou du péril d'un être cher et éloigné? En cela surtout consiste la télépathie ou hallucination véridique, étudiée par les auteurs des Phantasms of the Livlng^ dont le principal, E. Gumev, s'était précédemment illustré par ses recherches sur la psvcho-physiologie et l'hypnotisme.
Outre la télépathie proprement dite, la psychologie trauscendantale observe d'autres phénomènes soit purement spirituels, soit susceptibles d'une e3Eplication physiologique : la prémonition ou avertissement intérieur d'un danger personnel; la pénétration directe de pensée, soit unilatérale soit réciproque ; la mesure inconsciente •1 - : etc. Quant à la télésthésie ou perception à
d. ; ,^, , lun état physique (îpar exemple d'un obstacle sur une voie ferrée), elle semble uniquement attribuable à l'hyperexcitation sensorielle. D'autres phénomènes, telle la glossolaUe ou connaissance subite des idiomes, sont un objet de débat entre les partisans de la su^estion naturelle et ceux de la suggestion ultraterrestre ; ils offirent d'ailleurs un caractère de rareté qui empêche de les rattacher â une étude méthodique.
On objecte contre la psychologie transcendantale qu'elle ne peut constituer une science, parce que ses phénomènes échappent à l'expérimentation ou expérience provoquée et répétable ; mais c'est en quoi diffèrent des sciences naturelles les sciences psychologiques.
On s'efforce aussi d'attribuer les phénomènes surnormaux à l'autosuggestion, sous prétexte qu'ils ont habituellement pour sujet des prêtres ou des religieuses. A cela il n'y aurait rien d'étonnant, l'attention de ces personnes étant professionnellement disposée à remarquer des états intérieurs dont un politicien ou un croupier n'ont nul souci ; mais, parmi les trois cents exemples de Gurney, et parmi ceux des enquêteurs qui l'ont suivi, on trouve des sujets de toute condition : officiers, matelots, industriels, professeurs, et à peine quelques révérends anglais. Le clergé catholique s'est tenu à l'écart de ces enquêtes. En France elles ont provoqué l'aveu de cas personnels, de la part de célébrités peu suspectes de fanatisme, tels MM. Jules Claretie, Paul Hervieu, M"'^ Adam.
La meilleure preuve de la réalité de ces phénomènes réside dans l'acharnement du naturalisme à leur découvrir quelque cause subjective plus sérieuse ici que l'autosuggestion. L'hypothèse fut émise d'une conscience subliminale, « sorte de courant de conscience » qui passerait en nous au-dessous du niveau de la conscience éveillée et normale ; celle-ci ne serait qu'une « île flottante » sur l'abîme insondé de notre individualité totale. A la conscience subliminale ressortiraient les phénomènes surnormaux ; elle serait un moi imperçu, directeur du moi normalement actif. Il est possible que cette ûiculté hypothétique suffise à rendre raison de la mesure inconsciente du temps. Mais appliquée aux autres phénomènes surnormaux, elle rappelle l'explication moliérosque de la vertu de l'opium : il existe des phénomènes transcendants parce que nous possédons une faculté transcendante. M. Myers
a fini par le reconnaître ; « C'est égal, toute l'histoire des « facultés subliminales nous montre une puissance cachée « que la lumière effraie... Laissez agir dans l'ombre l'in- « telligence invisible. »
L'examen des phénomènes surnormaux démontre leur transcendance. Le bon sens l'indique pour la prémonition. Quant à la télépathie, son existence normale chez certains peuples (Peaux-Rouges, Kabyles) comme mode de communication, ne suffirait pas à la réduire au rôle de faculté habituellement perdue chez les civilisés ainsi qu'un organisme inutile « que nos ancêtres éloignés étaient peut- « être capables de modifier à volonté ». Cette hypothèse transformiste, ajjriori fort contestable, n'expliquerait pas les exemples irrécusables de télépathie ultravitale. Enfin le moi ignoré que suppose la conscience subliminale, où puiserait-il ses intuitions directrices? Et avec quelle série d'êtres serait-il en rapport, puisque toutes nos facultés connues sont do relation?
Mais, avant d'étudier plus spécialement les divers phénomènes surnormaux, il convient de constater leur ancienneté. Certaines existences historiques, par exemple celle de Jeanne d'Arc, les montrent même rassemblés tous et révélant leur origine supraterrestre.
Historique des phénomènes surnormaux.
A défaut des dix mille traités ésotèriques de l'Egypte, dont aucun ne nous est parvenu, on trouve dans les littératures classiques la preuve de la croj^ance générale au fait de la télépathie. Pour préciser ses traces dans l'histoire, il faut d'abord la définir comme un phénomène spontané et sensible. Auditif ou visuel, ce phénomène se distingue nettement des suggestions mentales et des lectures de pensée que l'antiquité connut aussi ; il ne se conlond pas davantage avec les évocations. Il faut le réduire,
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comme finalité, à l'annonce d'un seul événement, actuel, qui intéresse directement l'agent et moralement le sujet ; on écarte ainsi les inspirations de Socrate, les hantises d'Apulée, certains songes prophétiques enregistrés par Tacite et par d'autres historiens.
Dans quelques légendes, l'origine télépathique a seulement laissé des traces confuses, ou précisé des détails secondaires. Mais dans les cas évidents, la modalité du phénomène se présente très conforme aux observations récentes : ainsi le sujet apparaît un être normal, tandis que dans la suggestion actuelle et dans les phénomènes provoqués des anciens, le sujet est d'ordinaire un faible, un excentrique, et le phénomène paraît tendre à un rétablissement d'équilibre vital : le fou Saiil évoque Samuel ; l'étrange et décadent Xerxés sollicite 1" apparition et l'appui de Darius « le vieux roi fort ».
Chez les Anciens, l'hallucination télépathique coïncide toujours avec la mort de l'agent. Ont-ils connu la correspondance entre vivants? Leur silence s'expliquerait par le moindre intérêt du phénomène. Toutefois, certains mythes permettent de supposer la croyance primitive à l'apparition entre vivants : Athéné se montre à Nausicaa sous les traits d'une de ses compagnes ; Jupiter à Agamemnon sous ceux de Nestor. U Hélène d'Euripide repose sur un fait de ce genre : « Héra substitua à mon corps un « fantôme vivant formé du plus pur éther à ma ressem- « blance. »
Avant d'aborder les légendes incontestablement télépathiques, reportons-nous, pour la comparaison, à l'un des cas typiques signalés par Gurney , celui du capitaine anglais Ilussel qui à Londres eut la vision de son frère tué devant Sébastopol. « Un jour il m'écrivit dans un mo- « ment d'abattement ; je lui répondis de reprendre cou- « rage, mais que si quelque chose lui arrivait, il devait « me le faire savoir en m'appiiraissant... Sa mort eut lieu
« le 8 septembre 1855. Cette nuit même, je me réveillai « tout à coup ; je voyais mon frère à genoux, entoiti^é d'un « léger brouillard phosphorescent. Je sautai du lit, et je « vis encore le pauvre Olivier ; je marchai à travers l'ap- « paritlon... Je remarquai ensuite à la tempe une bles- « sure ; il disparut, en me jetant un regard plein de tris- « tesse et d'affection. » Ces diverses particularités se retrouvent dans les récits des auteurs classiques. Ainsi Fatrocle, en tout semblable au héros vivant, s'arrête audessus de la tête d'Achille, puis disparaît comme une fumée.
Mais Euripide, le moins superstitieux et le plus plébéien des poètes grecs, présente surtout de l'importance dans une enquête sur les opinions communes ; à la philosophie d'Anaxagore il empruntait du reste l'idée de Timmortalité et celle de l'unité de substance, ce qui devait le disposer à accepter le principe (les manifestations posthumes, dans sa persuasion un peu nébuleuse que« l'âme « réunie à l'impérissable éther conserve un sentiment ». Aussi son Hécitbe repose-t-elle entièrement sur l'hallucination télépathique. Dès le prélude, l'ombre de Polydore s'exprime ainsi : « Mon corps gît sous les vagues ; depuis « trois jours je l'ai abandonné pour voler vers ma mère ; « mon ombre plane au-dessus de sa tête ; ma mère est « terrifiée de cette apparition. » Les paroles d'Hécube elle-même seront analogues aux témoignages recueillis par les enquêteurs anglais ; lorsque le corps lui est apporté : « Je comprends maintenajit la vision de cette nuit ; « c'est ton image qui se montrait à mes yeux. »
Le traité des Phantasms oftheLiving démontre que, dans beaucoup de cas irrécusables, l'agent a péri par immersion. Or le héros d'Euripide est mort noyé, et le cas télépathique le plus détaillé de la littérature latine est encore l'apparition d'un naufragé. Les deux légendes confirment aussi cette observation de Gurney, qu'une sym-
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pathie étroite relie toujours l'agent au sujet de la vision, et qu'il faut chez le premier un souhait intense de se manifester au second ; Euripide nous montre un fils ; Ovide, un mari ; tous deux insistent sur l'intensité du désir.
Cette fable d'Alcyone et Céyx, au livre XI des Métamorphoses^ mentionne la prémonition, l'impulsion prohibitive, puis « l'un de ces songes véridiqiies qui visitent « soit les rois, soit la foule obscure », enfin le fait télépathique, très évident malgré l'involution mythique, et dont la ressemblance avec le cas du capitaine Russell par exemple, se poursuit jusqu'aux moindres/létails. Virgile traita le même sujet. L'iiallucination véridique fut un lieu commun de la poésie grecque ou latine.
Il serait intéressant pour la philologie de déterminer le rôle précis du phénomène télépathique dans la conservation de la religion des Mânes qu'on trouve à la base de toutes les institutions des peuples aryens. La philosophie elle-même, du moins à Rome, emprunte à cet ordre de phénomènes. Chez ces pratiques latins, la philosophie resta une science positive : leur école matérialiste devance les paradoxes de Darwin; leur spiritualisme s'appuierait volontiers sur les phénomènes transcendantaux. La télépathie influe sur les opinions ; témoin toute l'élégie célèbre de Properce: Sunt al iq?i. ici Mânes... Et chez Properce pas de mythologie; esprit totalement libre de préjugés. Ailleurs il s'adresse à son amie qui voyage : « Je t'ai vue en songe, « ton vaisseau brisé, te débattant contre les vagues d'Ionie. « Quelle terreur pour moi que cette mer ne porte désor- « mais ton nom ! » Ce qui prouve combien était enracinée dans l'opinion populaire l'importance du songe télépathique.
La difficulté des investigations sur la psychologie transcendantale chez les Anciens provient de leur absence de méthode ; ils confondent tout sous une rubrique. Pline, Aristote, Plutarque, les Pères de l'Église, étudient, sous
DE QUELQUES PIIÉXOMÈNES SURXORMAUX HT
la monotone dénomination de Songe, divers phénomènes, intellectuels ou physiologiques, que nous classons aujourd'hui. Leur recherche se borne à discerner les conditions de véracité ou d'erreur du Songe. Néanmoins, leurs écrits contiennent le germe de toutes les récentes découvertes où la science côtoie le merveilleux. Ainsi, la perception distante chez certains cataleptiques est relatée par saint Athanase ; Origène discute l'extériorisation psychique. Mais la curiosité scientifique reste absente. On ne recherche qu'un profit réalisable : pour l'àme et pour le dogme chez les Pères ; et chez les philosophes antérieurs, pour la direction de la vie.
Au Moyen Age, tout se confond en magie. Plus les récits merveilleux pullulent, moins il est aisé d'y reconnaître le noyau d'un fait positif. Cependant, en face du livre absurde de Bodin contre les Sorciers, se dresse en 1586 le curieux traité de Le Loyer sur les Spectres ou Visions, où la question du surnaturel à travers les âges est abordée avec une réelle rigueur scientifique.
Le xiv'"° siècle nous offre l'un des cas historiques de télépathie les plus nets. Pétrarque en fut le sujet et le narrateur. Une première fois, il fut, à deux cents lieues et le jour même, averti de la mort de Laure de]N"oves ; cette vision sert de thème aux plus belles stances du Triomphe de la mort. Quelques années après, il eut semblable révélation de la perte de son ami le plus cher ; voici le texte de son biographe Ginguené, l'homme le moins soupçonnable de crédulité : « Pétrarque se disposait à l'aller « rejoindre. Il le vit la nuit en songe ; il lui vit la pâleur « de la mort. Frappé de cette vision, il en fit part à plu- « sieurs amis. Vingt-cinq jours après, il apprit que Jacques « Colonna était mort précisément le jour même où il lui « était apparu. Un esprit faible eût tiré de là des consé- « quences... »
Il faut en effet une singulière force d'esprit pour attri-
buer au hasard la multiplicité et la précision de semblables coïncidences.
Je n'ai qu'effleuré l'historique de la télépathie ; qui fouillerait les vieilles littératures y découvrirait beaucoup de ces textes où l'on détermine nettement la soudure du mythe avec le phénomène antérieurement constaté. L'axiome Ex nihilo niJiil doit présider à toute étude des croyances populaires. Des phénomènes surnormaux ont, à chaque époque, existé.
En 1891, Lombroso s'avouait confus d'avoir combattu la possibilité de certains phénomènes, attribués à l'occultisme. Il semble que le véritable esprit scientifique ne doive pas sélectionner les faits à la mesure des cadres établis, mais élargir au besoin ces cadres pour y introduire les faits nouveaux.
Remarques sur la vie de Jeanne d'Arc.
Il est très regrettable pour les critiques naturalistes que Jeanne n'ait pas vécu au temps d'Attila. Ils pourraient nier sa vie comme ils récusent les merveilles de Geneviève. Mais la documentation écrite ne permet aucun doute sur la biographie de la seconde des vierges inspirées qui sauvegardèrent la mission de la France.
Des deux façons d'interpréter le rôle de Jeanne, l'une, celle de l'Eglise, n'a pas varié : La guerre de Cent Ans châtia les violences de Philippe-le-Bel et les scandales de la cour, le siège du palais des papes, le soufflet de Sforza Colonna, le schisme d'Avignon fomenté par la France. j\Iais pour celle-ci, comme jadis pour Israël, Dieu limita la leçon ; quand tout semblait perdu, il suscita une paysanne qui en six mois reconquit le royaume.
En face de cette lucide interprétation, se métamorphose sans cesse l'h^'pothèse d'un événement naturel. Au xvui" siècle, l'immonde Piicellc ravale l'héroïne au rang des
ribaudes. Parmi les rationalistes, l'honneur de la première protestation appartient à Michelet, qui, interprétant les faits par une simple exaltation de patriotisme, a cependant écrit sur la martyre plébéienne d'inégalables pages. Aujourd'hui, le naturalisme s'efforce d'expliquer la vie de Jeanne par la clairvoyance et l'autosuggestion. Vérité, si l'on remplace autosuggestion par suggestion surnaturelle, et si l'on envisage ici la psychologie transcendantale comme la modalité d'une intervention divine. Dieu intervient souvent par des voies générales, connues ou encore inexplorées; c'est le dogme, et ce fut l'avis de Jeanne qui, à l'objection que la Providence pouvait se passer d'elle, ripostait : « Les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. »
Il faut écarter d'abord l'hypothèse de l'hallucination physiologique que l'hypocrite respect de Sainte-Beuve n'épargne pas à la victime du cynisme de Voltaire. Fait bizarre, et qui prouve que nos découvertes sont des redites, les juges de 1431 se préoccupent de cette hypothèse de l'hystérie, que, avant les physiologistes, la théologie connaissait. Chaque audience ramène d'indécentes questions sur l'âge où commencèrent les visions de la Pucelle, sur ses jeûnes, sur la manière dont lui apparaît saint Michel. Outre les raisons objectives qui infirment toute explication purement humaine de sa destinée, Jeanne est bien la dernière des inspirées à qui devait être infligé cet injurieux soupçon. Chez cette robuste, pas trace de déséquilibre nerveux. Et tous les témoignages concordent sur sa chasteté introublable, exempte de pruderie. Belle, sa vue impose pourtant le respect, une vénération miraculeuse, à tous ces soudards dont l'existence n'est que gaillardises. Non, l'hystérie n'a rien à voir ici. Il n'existe que deux explications possibles, et, à mon avis conciliables : l'intervention divine et la psychologie transcendantale, la cause et la modalité.
Nul doute sur l'authenticité des récits. Les textes indépendants, lettres, chroniques, abondent et concordent, outre le procès de Rouen dont les ])ièces, rédigées par les ennemis de l'accusée, témoignent dés lors plus fortement en sa faveur que celles du procès de réhabilitation. Il faut le reconnaître, les juges de Rouen apportèrent tout le souci d'information compatible avec des esprits prévenus. Pierre Cauchon et ses assesseurs sortent de cette procédure moins diminués que la base même de toute justice humaine, et surtout que l'Université de Paris, servile excitatrice de la cour d'Angleterre contre la libératrice du sol français.
Constatons ensuite la sincérité de Jeanne. Indiscutablement, elle croit à sa mission. Tout écarte la supposition d'un mensonge : refus de prêter serment sur les faits qu'elle veut taire; absolue concordance de ses récits malgré les pièges des interrogatoires ; vérité constatée de tous les faits avancés par elle ; enfin dans les flammes du bûcher, affirmation suprême de la réalité de ses visions. Autosuggestion si l'on veut ; mensonge, nul n'oserait le prétendre.
Mais, à rendre raison de cette existence l'autosuggestion suffit-elle ? L'hallucination physiologique étant inadmissible, quelle source supposer pour un phénomène de cette ordre? Folie des grandeurs? Jeanne reste une simple ; avec une mélancolie touchante elle déplore d'avoir dû, quitter son hameau. Il y a de la fierté, non de l'orgueil, dans sa réponse au reproche d'avoir fait flotter à Reims son éten- . dard : «Il avait été à la peine, il était juste qu'il fût à « l'honneur. » Superstition ? On ne peut lui arracher le mot souhaité qui légitimerait l'accusation de sorcellerie ; elle doute fort des fées, parle de la mandragore comme d'un fétichisme dont elle s'abstient. Exaltation religieuse ? Elle suit sans nul excès de zèle les prescriptions de l'Église ; volontiers ses juges la soupçonneraient de
déisme. Exaltation patriotique ? Mais la petite villageoise illettrée eût tourné semblable exaltation contre les Bourguignons du bourg voisin, sans beaucoup s'occuper de la « grande pitié du royaume de France » et de la délivrance d'Orléans. Elle n'a ni l'âge, ni l'éducation, ni surtout l'ambiance politique d'une Charlotte Corday.
Autant que leur origine, la forme des visions de Jeanne atteste qu'elles sont réelles. Même chez un sujet anormal, il serait difficile d'admettre une hallucination à la fois visuelle, auditive, tactile, intellectuelle, et qui se répète identique. Car, non seulement elle distingue les saintes à leur figure et à leur voix, mais la matérialisation est si complète qu'elle affirme les avoir touchées. Et les voix lui imposent une tâche précise et limitée ; elles impriment désormais à son existence une impulsion générale et des directions particulières. Il faut noter enfin certains phénomènes concordants où Jeanne n'est plus le sujet, comme les songes de son père relatifs à son départ futur avec des gens de guerre.
Mais ce qui achève de rendre indiscutable la mission de la Pucelle, c'est l'exact accomplissement de ses prédictions ; ce sont encore tels autres phénomènes que peut revendiquer la psychologie transcendantale, sans qu'elle en puisse nier l'origine supraterrestre :
I. Détermination d'inconnus. — A Vaucouleurs, Jeanne désigne, sans jamais l'avoir vu, le sire de Baudricourt qui, pour l'éprouver, s'est mêlé aux chevaliers. Même épreuve à Chinon, et plus concluante : Charles VII, reconnu du premier coup parmi trois cents capitaines, lui indique vainement un seigneur qu'il a revêtu des habits royaux.
IL Lecture de pensée. — Au roi qui sollicite d'autres
signes de sa mission, elle révèle une prière qu'il avait
faite dans son oratoire, un jour de découragement, et qu'il
connaît seul. Charles VII confia plus tard à son cham-
.bellan Guillaume Gouffier le sens de cette prière: dou-
122 LE POSITIVISME CHRETIEX
tant de sa légitimité, il avait supplié Dieu de lui accorder la victoire, ou, s'il était illégitime, un refuge en Ecosse sans tomber aux mains des Anglais. Le danger de divulguer aux ennemis ce doute du monarque explique le silence obstiné de l'accusée de Rouen sur le signe donné à Chinon. Elle déclara seulement que ces voix lui avaient révélé à Domrémy la prière du monarque, dont elle refusa de dire le sens.
m. Lucidité. — A Vaucouleurs, le 12 février, elle annonce à Baudricourt qu'un grand désastre survient en ce moment sous Orléans ; une semaine après, arrive la nouvelle de la Journée des harengs, revers" éprouvé le 12 février. A Sainte-Catherine de Fierbois, à genoux dans l'église, elle a la révélation d'une épée enfouie derrière le maître-autel ; découverte plus tard sur ses indications, cette épée lui servit jusqu'à l'assaut de Paris.
Mais voici des phénomènes que l'hypothèse d'une conscience subliminale ne suffirait plus du tout à expliquer.
IV. Prémonition. — Devant la Bastille du Pont, la veille de l'assaut où elle fut blessée aucoupar un vireton, Jeanne disait à son aumônier Jean Pasquerel : « Demain « mon sang jaillira de mon corps au dessus du sein. » Une lettre authentique datée du 22 avril, quinze jours avant cette blessure, par le chargé d'affaires du Brabant, et conservée aux archives de Bruxelles, contient ceci : « Elle a prédit... qu'elle sera blessée d'un trait pendant « l'assaut, mais qu'elle n'en mourra pas ; que le roi sera « sacré à Reims Tété prochain... » Le dictionnaire Larousse, si hostile à tout surnaturel, reconnaît l'authenticité de cette prédiction et la difficulté de l'expliquer.
Autre cas de prémonition, mais affirmé par elle seule au procès : sur les fossés de Melun, ses voix l'avaient avertie qu'elle serait, avant la Saint-Jean, livrée aux Anglais.
DE QUELQUES PHÉx\OMEXES SURXOUMAUX 123
V. Prédictions. — D'abor.d les deux grandes prédictions que, depuis Domrémy, Jeanne ne cesse de répéter : délivrance d'Orléans, sacre de Charles Vn à Reims. Durant le procès, elle annonce, avant sept ans, l'intégrale expulsion des Anglais.
Puis des prophéties particulières : la délivrance de Compiègne avant la 8aiiit-3Iartin d'hiver : délivrance effectuée le 24 octobre par le secours inopiné du duc de Vendôme. Jeanne avait annoncé de même les incidents du siège d'Orléans : introduction du ravitaillement, heure de la victoire, mort de Glacidas. A Chinon,elle criait à un blasphémateur qui, le même jour, se noya dans la Vienne : «Ah! en nom-Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort ! »
De ces faits et de plusieurs autres semblables ne ressort-ilpasque les causes naturelles demeurent insuffisantes pour expliquer la vie de Jeanne d'Arc ? On distingue nettement au contraire le cas où le prodige n'est qu'une création popuhiire ; certains traits où l'on chercha du merveilleux ne sont que touchants : le cœur épargné par la flamme constitue un plièuomène commun à toute crémation ; les passereaux qui entourent la bergère n'étonneront aucun zoologiste, car les oiseaux les plus méfiants se laissent parfois approcher par des inconnus inoffensifs. Ici se poserait plutôt l'énigme de la divination de certaines bêtes, comme du chien qui aboie à la mort ; on s'est trop moqué des superstitions paysannes.
Maintenant, que peiiser de cette sorte de messianisme qui précède l'apparition de Jeanne d'Arc : prétendue prophétie de Merlin ; authentique prédiction de Marie d'Avignon annonçant que la France serait sauvée par une jeune fille ? Faut-il rappeler le mot de Joseph de Maistre : « Tous les événements importants de l'humanité ont été prédits de quelque façon » ?
Il reste un côté de la vie de Jeanne, exploité par les
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adv'ersaires du surnaturel, et qui, à mon avis, suppose, mieux que tout le reste, une intervention providentielle. Je veux parler de certaines prémonitions obscures, et en apparence démenties par l'événement. Le P"" mars, par exemple, l'accusée annonce à ses juges que ses voix la consolent et lui assurent qu'avant trois mois une grande A'ictoire la délivrera : or le SI mai, son supplice l'arrache aux bourreaux terrifiés déjà de leur action, et lui ouvre le Ciel. Avant de sourire de cette interprétation, il serait bon de méditer la doctrine mystique de l'enveloppement voulu et du symbolisme de certaines révélations dont la nudité brutale épouvanterait inutilement les âmes que Dieu visite. Remarquez que Jeanne, après sa prémonition voilée, prête aux voix ces paroles : « Prends tout en gré, « n'aie pas trop grand souci de ton martyre ; tu viendras « finalement au royaume du paradis » (5° interrogatoire secret). Les juges semblent inquiets de la prédiction, dont ils peuvent saisir le sens exact.
Un autre argument, fort légèrement invoqué contre la mission de la Pucelle, c'est l'invincible silence où elle s'enferme au sujet de plusieurs de ses révélations. Dieu parle souvent aux âmes en secret. Si tous les mystiques eussent crié sur les places les grâces dont ils furent favorisés, il y a beau temps que l'épreuve intellectuelle, large source de mérite, aurait disparu. La foi ne doit point constituer un élément naturel, mais un don divin joint au résultat d'un effort.
Un dernier prodige, humainement inexplicable, ce sont les actes de Jeanne et ses paroles, et surtout la différence de son attitude naturelle avec son rôle inspiré. Loin que l'enthousiasme rende raison de ses visions, elle s'en montre, la première fois, épouvantée ; avant de prouver sa mission à autrui, elle sollicite des signes de leur provenance céleste. Plus tard, en se jetant de la tour de Beaurevoir, elle sait qu'elle désobéit à ses voix. Dans
DE QUEE.QUES PHENOxMEXES SURNORMAUX 125
le cachot, elle subit des heures d'abandon, une agonie morale. Au contraire, inspirée, quels prodiges n'accomplit-elle pas ? Une science universelle naît à cette bergère illettrée. De vieux routiers la prennent pour stratège ; ils rentrent leurs blasphèmes, laissent expulser leurs ribaudes. Dans la marche sur Orléans, elle a conseillé la rive droite ; l'armée prend la rive gauche, mais arrivés au-dessus d'Orléans, il faut revenir à Blois passer le fleuve. Au procès, quelle droiture et quelle sagesse !
En résumé, s'il était possible sans parti pris de nier la mission de Jeanne, il faudrait alors la mépriser comme une folle. Visionnaire ou Voyante. Voltaire fut plus logique que Michelet. La laïcisation du culte de Jeanne d'Arc révolte la raison.
La lenteur de l'Eglise à la béatifier prouve la prudence scrupuleuse des procédures canoniques ; l'énorme dossier vient d'être enfin admis à l'examen In tuto.
On a osé imputer à l'Eglise le drame de Rouen. Il est le crime anticipé du protestantisme, car l'esprit huguenot devança Luther et Henri VIII. Prêtres et docteurs dévoyés par l'ambition, mécontents et esprits faussés, nous trouvons ligués contre Jeanne avec la politique Angleterre les éléments que l'histoire nous montrera sans cesse à l'assaut du catholicisme et de la France. Rome a voulu sauver l'accusée ; les deux vice-inquisiteurs, après examen sommaire, refusèrent, malgré les menaces, de s'associer au procès. Rome le révisa presque tout de suite et réhabilita la martyre. On n'en continuera pas moins d'imputer à l'Eglise le crime de l'évêque Cauchon, comme on lui impute les atrocités politiques de l'Inquisition espagnole qu'elle a tout tenté pour prévenir.
De la sainteté de Jeanne d'Arc doit-on conclure que sa vie échappe à l'étude des phénomènes surnormaux ? Il semble que les découvertes récentes de la psychologie transccndantale ne sortent pas plus amoindries de l'exa-
men du procès que la croyance à la mission providentielle. La plupart des phénomènes de clairvoyance, de prémonition, d'impulsion dirigeante ont manifestement une origine supraterrestre. indéniables, parce que Dieu veut être connu, ils sont le plus souvent isolés ou obscurs, parce que Dieu veut que l'homme mérite de le connaître. Ils surgissent comme une passerelle jetée, à certaines heures, entre cet univers et l'autre.
De la télépathie.
Voici un siècle que la science constata dans le sommeil magnétique la transmission de pensée. L'anthropologie l'avait enregistrée jusque là comme une superstition ; plus tard on dut reconnaître que ce mot élastique ne suffit pas même à expliquer les oracles grecs, les divinations des peuples barbares ou certaines inspirations de personnages historiques.
Vers le même temps, Gœthe observait les mystérieuses affinités des âmes réciproquement passionnées. « Chez d'autres, écrit ]\I. Myers, cette conviction s'est « lentement formée de ces menus indices que révèle « l'étude quotidienne de l'homme. Mais pour la première « fois nous savons que ces messages muets voyagent vrai- « ment. Le moment est venu de considérer comme pos- « sibles les communications d'esprit à esprit, dont l'idée « remplit l'art et la littérature. »
Après six années de recherches, on posséda en 1882 les preuves de la transmission de pensée hors de l'état liypnotlque. Bientôt l'hypothèse physiologique de la cérébration inconsciente devint insuffisante pour expliquer' tous les phénomènes, car « les objets qui apparaissent à « la conscience dans des états anormaux ne sont pas « seulement des objets anciens qui réapparaissent, mais « aussi des objets nouveaux aussi réels que les anciens... « Parmi les énergies qui se manifestent ainsi, la plus
DE QUELQUES PIIEXOMEXES S'JRNORMAUX 127
« évidente est le pouvoir de communiquer directement « avec d'autres intelligences ».
Enfin, l'on fut amené à étudier, sous le nom de télépathiques, certains cas où, en raison de la distance, l'intermédiaire sensoriel devenait inadmissible. « Il faut « recourir dès lors à quelque faculté spéciale, cllordre « suprasenslble, et nouvelle dans la science. »
Ce sont les Anglais, Romains modernes, expérimentaux eux aussi dans le spiritualisme comme naguère dans le sensualisme, qui imprimèrent l'élan aux recherches psychiques. Une société, fondée dans ce but, facilita les travaux de Crookes, puis permit à Gurney et à ses collaborateurs de vérifier les trois cents cas retenus comme absolument indiscutables dans leur traité, dont la traduction française par M. Marillier, maître de conférences à l'École des Hautes-Études, parut en 1892 précédée d'une courageuse préface de M. Charles Richet. Les psychologues anglais avaient eux-mêmes, dans une Introduction, résumé leur travail ; ils avaient le droit de dire : « Le style simple et précis de la plupart de nos corres- « pondants, les noms honorés de plusieurs d'entre eux « pourront donner au lecteur un peu de cette confiance « qu'un contact plus intime avec les faits a mise dans nos « esprits. » Un supplément, non publié dans l'édition française, contenait les témoignages de seconde main. Chaque cas est accompagné de «on enquête, minutieusement établie. Il faut croire à la scrupuleuse exactitude de ces récits, ou douter de tout témoignage humain.
Les auteurs démontrent, par le calcul des probabilités, qu'il est impossible d'attribuer les phénomènes à la coïncidence fortuite, outre que la précision de nombreux détails exclurait a priori cette hypothèse. Tout cas où la manifestation télépathique n'était pas rigoureusement concomitante avec le fait objectif, était rejeté de l'enquête.
Quant à l'hypothèse de l'autosuggestion, elle serait insoutenable, parce que les faits révélés étaient, ou impossibles à prévoir sous leur forme spécifique, ou étrangers ù la pensée actuelle du sujet.
L'étude de M. Lefébure sur Musset sensitif montre quel merveilleux terrain offrent les natures ultrasensibles à la production de phénomènes anormaux ; mais la presque totalité des cas présentés par Gurney appartient à des sujets nullement suspects de déséquilibre vital.
Il existe néanmoins dans certains cas une part de subjectivité. « L'esprit peut, à l'état de veille comme « dans le rêve, inconsciemment réagir a une impression « télépathique. » Il prête sa teinte à l'image incolore de la vision. Ainsi s'explique sans doute que, dans les récits à base télépathique, les morts païens paraissent réclamer une sépulture et des honneurs ; ce qu'ils implorent en réalité, c'est une pensée, un sacrifice, quelque intercession auprès de Dieu bien ou mal connu.
La fréquence des cas doubles achève de ruiner l'hypothèse de l'autosuggestion : par exemple, deux frères habitant des quartiers différents sont avertis par le même phénomène télépathique que leur mère, subitement malade, les réclame dans une ville voisine. Un fait m'a été rapporté sous cette forme ; Gurney en signale beaucoup de semblables.
Je puis garantir aussi l'absolue exactitude du fait suivant qui jette une lueur précieuse sur le problème des sommeils de l'âme : une aïeule, qui idolâtrait son petitfils, tombe en paralysie a"\ec perte de toutes ses facultés mentales ; le jour où meurt ce jeune homme, et alors que dans la maison de retraite personne autour d'elle n'en a soupçon, elle sort brusquement de son coma, ne cesse de se débattre en répétant : « Mon petit Pierre est mort ! » Les phénomènes surnormaux se montrent beaucoup plus fréquents aux deux extrémités de la vie.
La suggestion n'est pas plus en cause que l'autosuggestion dans le phénomène télépathique, qui est instantané, non répétable, et peut se produire entre personnes de tempérament semblable.
Quant à l'hypothèse d'une transmission fluidique normale, analogue à celle de la télégraphie sans fil, elle croule devant les immenses espaces que parcourt souvent le phénomène télépathique, comme de New-York à l'Australie. La récente guerre du Transwaal offrit l'exemple du colonel Goldie, quittant brusquement à Londres une conférence sous le coup d'un pressentiment, et trouvant chez lui une dépêche qui lui annonce la mort de son fils.
La thèse des Phantasms of the Living est ainsi posée dans l'Introduction : « Inexpérience prouve que la télé- « pathie, c'est-à-dire la transmission des pensées et des « sentiments d'un esprit à un autre sans l'intermédiaire « des organes sensoriels, est un fait. — Le témoignage « prouve que des personnes qui traversent quelque crise « grave ou qui vont mourir apparaissent à leurs amis et « à leurs parents, oa se font entendre par eux, avec une « fréquence telle que le hasard seul ne peut expliquer les « faits. Ces apparitions sont des exemples de l'action su- « prasensible d'un esprit sur un autre. »
Les auteurs étudient successivement la transmission expérimentale de pensée, puis la télépathie spontanée soit dans le rêve, soit à l'état de veille, sous ses formes diverses : visuelle, auditive, tactile ; ensuite les hallucinations simultanées de plusieurs sens ; enfin les cas de télépathie réciproque ou collective.
Dans l'innombrable bibliographie des recherches relatives aux phénomènes surnormaux, le traité de Gurney s'impose par l'autorité de ses constatations ainsi que par son caractère synthétique. Parmi les monographies, on peut citer, moins pour l'intérêt des faits que pour la célé-
brité de leurs sujets, l'étude de Paul Bourget sur Maupassant (Annales des sciences psychiques) et celle de M. Lefébure sur Musset sensitif.
Bien que je ne puisse que résumer ici hâtivement quelques conclusions générales des sciences psychiques, j'ouvre une parenthèse sur Musset. Le dédoublement de ce personnage est curieux ; M. Brunetière a saisi le ridicule de l'homme du monde qui ne se consola pas de ne point figurer au Jockey-Club ; mais peut-être doiton à cette mesquine vanité chez l'homme l'absence d'orgueil intellectuel chez le poète. Et c'est à cette absence d'orgueil intellectuel, que nous devons de posséder un grand poète clu^étien au xix° siècle ; le seul, bien que Lamartine ait beaucoup parlé du Sinaï, et que Victor Hugo ait honoré le Ciel de sa familiarité. Musset, plus écarté de l'Evangile par les circonstances qu'aucun autre fils de Voltaire, a reconquis virtuellement les vérités chrétiennes, grâce à la passion, même coupable, et à la douleur. M. Lefébure nous le présente sous l'aspect, d'ailleurs très concordant avec le christianisme, de l'homme placé, à certaines minutes, sur la limite extrême de ce monde vers l'invisible.
Malgré la réserve imposée par l'époque et le milieu voltairiens où Paul de Musset écrivit l'histoire de son frère, et malgré les restrictions que comporte la partialité de George Sand, leurs récits, et surtout les œuvres du poète contenaient en substance les révélations récentes de plus intimes biographes. Le visionnaire de la Nuit de décembre^ à qui réellement son double apparaissait, ne fut pas seulement le sujet d'hallucinations subjectives. Ses œuvres, et surtout la prose posthume, fourmillent d'impressions télépathiques. Il a, sous Louis-Philippe, consigné dans le Roman par lettres^ mais non osé divul-
guer, sa croyance à la prémonition, au précurseur similaire, à presque tous ces phénomènes surnormaux alors aussi inconnus de la science que le téléphone ou le rayon vert. Le Saule, Lucie sont nés d'une mélancolique idylle terminée par le plus inopiné cas de télépathie. Vers la fin de sa vie, l'extase lui infligeait la perception du passé, parfois de l'avenir, dans l'infini où rien ne se perd : « Voi- « là, disait-il, bien des années que j'ai ces visions, et que « j'entends ces A^oix. Comment en douterais-je quand tous « mes sens me l'affirment ? » Il percevait les morts du voisinage ; son regard parvenait à agir directement sur la matière. Le germe de ce Musset final se révélerait dès la Confession et chez le rimeur libertin de Suzon :
... Le plus grand des moyens. — Lequel ? — Le magnétisme.
Sais-tu, lorsque ta main touciic une jeune fille,
Ce qui se passe en elle, en toi ; qu'en as-tu vu ?
Qui te fait tressaillir lorsque son œil pétille ?
S'il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu?
... Eh quoi! toi confesseur, toi prêtre, toi Romain,
Tu crois qu'on dit un mot, qu'on fait un geste en vain ?
L'amour, suprême oscillateur moral, surexcitant cette nature ultraterrestre, on peut croire, dans une certaine mesure, au démoniaque peint par George Sand ; faute de pouvoir atteindre au Ciel « il regardait du côté de l'enfer; « et son cerveau, son visage même en recevaient un reflet « parfois diabolique. » Heureusement pouvons-nous relire V Espoir en Dieu.
Cette parenthèse fermée, quelle conclusion philosophique se dégage de la télépathie ? Elle suppose la spiritualité de l'esprit ; mais constitue-t-elle la preuve expérimentale de survivance, réclamée par les réfractaires aux évidences rationnelles ?
Un fait certain, c'est que les phénomènes surnormaux ont ramené au spiritualisme les positivistes de bonne foi.
M. Myers concluait récemment : « Voici, selon moi, ce que « tous ces faits démontrent : 1° la survivance pure et sim- « pie, la persistance de la vie de l'esprit comme loi inhé- « rente à la structure de l'univers. 2° Ces faits prouvent « qu'entre les mondes spirituel et matériel il existe des « moyens de communication. 3° Ils prouvent que l'esprit « survivant garde, au moins dans une certaine mesure, le « souvenir des affections terrestres. Sans cette persistance « de la mémoire et des sympathies, serions-nous le même « être ? » Parti du matérialisme, M. Hodgson vient d'aboutir aux mêmes conclusions.
Même dans les seules enquêtes de Gurney et de Podmore, bien des cas semblent indiquer un phénomène postérieur au décès de l'agent. Dans le cas du capitaine Gr. Wheatcroft par exemple, la dilTérence des longitudes établit que sa mort au 6""" régiment de dragons de l'armée des Indes précéda de plusieurs heures l'exacte vision qu'en eut sa femme à Cambridge. Or peu de cas sont mieux prouvés ; les témoignages immédiats, l'examen des documents ont démontré aux enquêteurs que M""*^ Wheatcroft, depuis sa vision jusqu'à la nouvelle de son veuvage, refusa toute invitation ; puis le certificat du War-Office datant la mort du 15 novembre 1857, elle soutint que son mari avait été tué le 14. En mars 1858, le capitaine G. C, camarade du défunt, informa par lettre que la vraie date était le 14 ; le ministère la rectifia ainsi plus tard.
De la transmission directe de pensée.
Un phénomène plus complet existe-t-il, celui de la transmission spontanée, non seulement de sons ou d'images comme dans la télépatliic, mais de pensées ?
La transmission involontaire de pensée par l'agent, ou captation par le sujet, existe spontanément. Le docteur Quintard signalait par exemple à l'Académie des sciences
le cas d'un enfant, observé par lui durant plusieurs années, et qui lisait toutes les pensées de sa mère, résolvait en sa présence les problèmes dont elle savait la solution, redevenait, séparé d'elle, un élève médiocre.
Il faut se défier des liseurs de pensée professionnels ; mais, à supposer quelques charlatans, ils ne compromettent pas plus une science psychique que les antiquaires mystifiés ne discréditent l'archéologie. Parfois la fraude éclaire une vérité : le liseur de pensée fait généralement expulser quelque compère dont la prétendue influence le paralyse : cette comédie simule le phénomène réel de la suggestion prohibitive, qui d'ailleurs, comme toute suggestion, n'a rien de commun avec la véritable transmission de pensée.
Nous touchons ici aux limites de l'observation scientifique. Plus avant s'aventurent seuls les ailes de l'intuition ou le génie de Gœthe. Le fait que, sans parole, sans geste, deux personnes puissent parvenir à échanger leurs pensées, à suivre un entretien, n'est pas irréfragablement établi, bien que présumable d'après plusieurs sérieuses constatations. Tous les phénomènes similaires deviennent possibles, depuis que la suggestion et la télépathie ont prouvé que la force vitale est extériorisable, et que la force psychique est extériorisable sans intermédiaire sensoriel. Ceci nous ramène à l'évidente possibilité de la séparation de l'âme et du corps. Les extériorisations psychiques sont des fugues de l'esprit, qui retourne à sa cage avant l'envolée définitive.
Maintenant, existe-t-il une transmission transcendante de pensée ? Les hommes peuvent-ils entrer en relation psychique, soit avec des entités supérieures, soit avec les morts ? Ce n'est pas le lieu d'examiner la question théologique des rapports de l'âme avec Dieu ou avec ces anges dont l'existence, admise par tous les peuples, était
134 LE POSITIVISME CHRETIEX
exigée par la loi de gradation. Mais que penser des manifestations ultravitales ?
Problème déconcertant pour qui l'aborde extérieurement, par l'histoire. Comment récuser l'unanime témoignage des littératures en faveur de la réalité des évocations ? D'autre part, la ressemblance des antiques nécromancies avec le spiritisme^ semble devoir étendre en général au passé les sages anathèmes du concile de Baltimore qui attribue les phénomènes médiumniques à la supercherie, à l'autosuggestion, ou aux prestiges démoniaques.
On peut a priori récuser les séances spiritiques. La solennité de Toutre-tombe paraît incompatible avec ces promiscuités curieuses. L'indécence des médiums ne le cède d'ordinaire qu'à la vulgarité des prétendus esprits. Néanmoins certains phénomènes ne peuvent procéder ni de l'autosuggestion ni du charlatanisme ; et, la gravité de la mort ne devant pas se prêter à des publicités éhontées, il faut admettre ou l'intervention démoniaque, ou quelque mystérieux pouvoir de l'esprit humain sur la matière. Car il existe indubitablement des phénomènes surnormaux d'ordre physique : lévitations, empreintes, condensations lumineuses, enfin les matérialisations obtenues en plein jour, par exemple ces mains produites durant plusieurs minutes, à plusieurs mètres du médium, observées et palpées par Crookes, Lombroso, Charles Richet, notamment dans les expériences d'Eusapia Paladino. A supposer qu'il n'y ait en cause qu'une extériorisation vitale du médium, il reste intéressant de constater encore ici l'antériorité de la pensée et de la volonté, capables d'extérioriser et de recondenser la matière.
Mais de tout cela les morts doivent être absents. D'ailleurs l'absurde théorie des réincarnations suffirait à disqualifier le spiritisme ; il faut, ou nier la vie future, ou la concevoir, selon la définition thomiste, comme une « sta-
« bilité dans le mal ou dans le bien ». Ne demandons point dès lors aux médiums américains la vérité sur les communications ultraterrestres. Celles-ci dépendent de la volonté divine, et il faut leur appliquer le prudent critère de la théologie pour les miracles : convenance dans les moyens, sainteté du but. Elles ne feront jamais l'objet d'enquêtes, encore moins de séances publiques. Elles ne peuvent être qu'individuelles, exceptionnelles et nécessaires. Encloses au plus intime des consciences, tandis que les messages télépathiques, révélateurs d'un simple fait, n'imposaient pas cette réserve, elles ne seront jamais avouées que sous un demi-jour pareil à celui des lignes suivantes écrites par une femme de bien, M'"^ M.., fort ignorante des études psychiques : « Plusieurs fois, et à « des années d'intervalle, je fus l'objet de sensations « étranges qui me prouvent que d'autres âmes, à distance, « enfermées dans leur enveloppe mortelle ou en étant dé- « livrées, s'identifient ou correspondent avec des âmes « qui leur sont chères... Combien de fois depuis, cette « voix aimée me redit : — Dieu sait mieux que nous ce « qui nous convient, et sa bonté permet toujours qu'il y « ait correspondance entre les exilés et ceux qui sont dans « la patrie. — D'où viennent ces voix connues, ces pen- « sées intimes échangées avec ceux qui sont partis avant « nous, si ce n'est du Dieu miséricordieux qui permet aux « bien-aimés de descendre jusqu'à nous pour nous don- « ner une idée de leur bonheur ? Une faible peut-être, « mais sûrement une courte idée, car si cet éclair de « jouissance intime durait trop longtemps, il nous fou- « droirait. » Quiconque, ayant souffert, s'est étonné de croire, comprendra le sens profond de ces paroles simples. Sans doute les morts, comme l'a cru saint Bernard, demeurent en relation intérieure avec les survivants de bonne volonté. Sans doute ils lisent les pensées. Le miracle prouve que, spiritualisés, ils continuent de pouvoir
agir sur la matière. Lorsqu'ils n'ont pas besoin de la prière des « hommes voyageurs », selon l'admirable mot de l'Eglise, ils les assistent et les dirigent. Ils leur sont devenus supérieurs ; et c'est un axiome théologique, confirmé par l'expérience, que Dieu gouverne chaque règne inférieur par un règne supérieur.
Mais tout ceci relève du Miracle psychologique.
De la prémonition.
Cette relation entre la terre et le monde des âmes fournit seule une explication acceptable au phénomène surnormal le plus déconcertant pour la science et le mieux entouré de preuves : la prémonition.
Vague et illimitée dans la durée, elle s'appelle le pressentiment, et peut se réduire alors à un inconscient calcul de probabilités : un marin pressentira naturellement qu'il doit se noyer. Il est déjà plus difficile d'expliquer le pressentiment précis de leur mort chez certains soldats, le matin d'une bataille ; phénomène si réel que, malgré ses négations obstinées du surnaturel, M. Zola a dû l'enregistrer comme positif pour compléter sa synthèse militaire de Ja Débâcle. Mais le pressentiment devient prémonition dans le cas de cette religieuse de saint Vincent de Paul, qui, la veille de l'incendie du Bazar de la charité, annonçait qu'elle y mourrait brûlée ; une enquête sérieuse a réuni sur ce fait d'irrécusables témoignages. Et que l'on n'objecte pas ici le parti- pris confessionnel, car les pays protestants fournissent la majorité des exemples, et le Tout-Paris, assez peu mystique, du second Empire avait fini par redouter les incroyables prémonitions d'Offenbach.
Peut-être, pour expliquer les avertissements mystérieux si souvent relatés par les chroniqueurs, longtemps avant le début des recherches psychiques, la science matéria-
liste nous dotera-t-elle de quelque instinct subliminal, analogue à celui des rats légendaires quittant le vaisseau menacé ! On citait ainsi l'abbé de Montmorin forcé intérieurement de changer de place à l'église Saint -Louis et voyant aussitôt une pierre de la voûte tomber à l'endroit quitté ; ou la princesse de Conti réveillant une nuit ses femmes, exigeant qu'on lui amenât ses enfants, àont la chambre s'effondra l'instant d'après.
La prémonition avertit en général, soit d'un péril personnel qu'on peut éviter, soit d'une mort à laquelle il faut se préparer.
Quelquefois cependant, la mort de quelque proche est préannoncée. « C'est étonnant^ nous n'avions point vu de « signe »,me disait,à l'enterrement de son frère, un paysan dont j'admirai alors la superstition. J'ai appris à faire moins bon marché des observations des gens de la campagne, de ceux qui ne pensent pas encore par leur journal.
Le peuple conserve la connaissance de vérités que, sous les divers ciels, ignoreront et nieront toujours les beaux-esprits, crédules à leur propre sagesse et déracinés de toute tradition. Maistre a remarqué avec justesse que l'homme est informé naturellement de toutes les vérités utiles. A défaut des faits que l'on peut contrôler personnellement — et aucun témoignage ne remplace cela — il semble qu'on devrait être moins frappé des expériences de prémonition réaliséessur certaines voyantes anglaises, que de la croyance unanime à ces phénomènes non encore détruite par les vulgarisateurs chez des peuples aussi différents que les Italiens, les Bretons, les Allemands, et autant vaut dire chez tous les peuples.
C'est aux deux antipodes de la psychologie européenne, en Italie et en Angleterre, que les phénomènes surnormaux ont spécialement attiré l'attention de la Science. La principale tentative d'explication par le matérialisme aux
abois est celle du docteur Ermacora dans son Essai sur la possibilité des théories rationnelles de la prémonition. On y découvre jusqu'où mène la rage de refuser à l'humanité ses destinées transcendantes. « Parmi toutes les es- « pèces de phénomènes surnormaux, écrit ce savant ma- « térialiste, ceux de prémonition présentent le caractère « le plus marqué de l'extraordinaire. Aux phénomènes « télépathiques on peut entrevoir des explications fondées « sur l'action physique propagée par le milieu interposé « entre l'agent et le percipient. Pour les mouvements « d'objets à distance, on pourra penser à la formation de « champs de force analogues à ceux de l'électricité et du « magnétisme... Mais le phénomène de prémonition, pris « dans le sens le plus vulgaire de perception d'événements « futurs, c'est-à-dire de choses qui, selon la manière com- « mune de voir, n'existent pas encore, semble d'abord un « fait isolé et privé d'analogies qui puissent nous aider à « l'expliquer. La difficulté augmente quand l'événement « futur n'a pas de précédents subjectifs ou objectifs qui « puissent conduire à la prévision par les procédés déduc- « tifs connus. »
Le docteur italien procède par élimination pour rattacher à la psychologie naturelle la majorité des cas observés. Mais ceux qu'il cite d'abord ne sont que les cas de pressentiments vagues, explicables en effet par quelque calcul subconscient. Un ordre déjà plus embarrassant de phénomènes nous vaut, pour les naturaliser, une kyrielle de mots à allure scientifique : automatisme moteur, altération de la personnalité, hallucination perceptive. « Rien « de plus facile que de recevoir, lire et détruire, dans un « moment de personnalité altérée, une lettre qui apporte « des nouvelles précises de toute une série d'actions qu'un « autre doit accomplir. Revenu à sa personnalité normale , « le sujet ignore qu'il a reçu la lettre ; mais le contenu, « emmagasiné dans la sous-conscience, pourra de là ve^
DE QUELQUES PHÉNOMEiNES SURNORMAUX 139
« nir en entier par le moyen de songes, d'écriture auto- « matique. » D'autres cas s'expliqueraient naturellement, grâce à la télépathie ou à la télesthésie. M. Ermacora oublie que la télépathie elle-même est naturellement inexplicable.
« Mais la télépathie et la télesthésie, isolément ou « combinées ensemble, ne suffisent pas encore à 'rendre « compte de tous les cas possibles. Pour qu'elles puissent <c expliquer une prémonition, il faut qu'il existe, avant « l'événement, sous forme d'idée ou sous forme de disposiez' tion matérielle, quelque condition préparatoire de l'évé- « nement même, laquelle soit de nature à pouvoir con- « duire directement à la prévision par le simple usage « des moyens intellectuels normalement à la disposition « du sujet. Une fois admis que la télépathie ou la télesthé- « sie peuvent nous faire percevoir une idée qui est dans « l'esprit d'une personne éloignée ou un tronc d'arbre « tombé en travers d'une voie ferrée, on n'a pas à cher- « cher autre chose pour expliquer une prémonition au « sujet de la conduite future de cette personne ou au sujet « du prochain déraillement. Une nouvelle difficulté se « présente au contraire quand l'événement futur n'a « pas de précédents subjectifs ou objectifs... N'admet- « tant point l'intervention d'êtres extra-humains, la « difficulté d'expliquer les prémonitions proprement « dites devient plus grande, mais non pour cela insur- « montable. »
M. Ermacora la surmonte, grâce à des hypothèses dont l'unique tort est d'empiéter sur le terrain métaphysique que précisément il prétend nier. Il suppose d'abord « que « toute la série des phénomènes que nous considérons « partiellement comme passés, présents et futurs, consti- « tue en réalité un tout coexistant, et que l'idée de suc- « cession résulte seulement de ce que notre esprit parée court successivement les différents termes de cette série,
« entrant tour à tour en rapport avec le ternie seul que « nous appelons le présent ».
Nous voici donc ramenés par les matérialistes à l'explication théologique de la prescience de Dieu ! M. Ermacora s'aperçoit cependant que cette interprétation suscitera de nouveaux problèmes difficilement solubles et l'obligation de séparer complètement les phénommes de la conscience de ceux du monde physique. Il se rabat sur quelque autre conception qui ne le conduise pas à d'aussi « inextricables difficultés », et hasarde la supposition plus vague que, « outre les faits physiques et les faits de la conscience, « il y a quelque autre ordre de faits qiii se superpose à « ces phénomènes physiques que nous ne voyons pas « accompagnés de ceux de la conscience, et qui aurait, « comme la série des phénomènes de conscience, la pro- « priété de pouvoir nous fournir directement des con- « naissances relatives au futur ; qui aurait de même la « possibilité de contenir dans le présent certaines repré- « sentations du futur et de les communiquer directement « à l'esprit humain... Admettant qu'il existe un troisième « ordre défaits, lequel se superposerait aux phénomènes « physiques, on peut tout naturellement supposer qu'il se « superposerait aussi aux phénomènes physio-psycholo- « giques. Ceci expliquerait non seulement les prémoni- « tions proprement dites, mais aussi la télépathie qui, « sous l'aspect psychologique aussi bien que sous l'as- « pect physique, se montre assez rebelle à Uexplica- « tion, »
Ainsi la science matérialiste,forcée de toutes parts dans les trop simples barrières du sensualisme de Condillac, se réfugie dans de changeantes hypothèses, et aborde en le niant le terrain métaphysique, plutôt que d'avouer sans détours l'existence de Dieu et la survivance de l'esprit. Voilà, depuis le Non serinam, le plus bel exemple de la dégradation volontaire.
DE QUELQUES PHENOMENES SURNORMAUX Ul
Inductions métaphysiques.
« Il avait contracté l'habitude d'un perpétuel adieu aux « choses... Il avait l'idée superstitieuse qu'un certain « nombre d'attouchements distribués d'une façon parti- « culière, empêcheraient l'adieu d'être définitif. Malgré « sa négation du surnaturel, il pratiquait avec une doci- « lité de brute cette religion imbécile qu'il dissimulait « comme une maladie honteuse. » Qui nous déshabille ainsi les matérialistes? M. Zola lui-même, dans la Joie de vivre. Si l'on récuse un personnage de roman, dont cependant l'original transparaît, rappelez-vous Mérimée qui se serait cru déshonoré de demander à l'Evangile un précepte de conduite, mais qui ouvrit au hasard Homère, pour connaître s'il serait élu à l'Académie. Telles sont les revanches de la vérité sur ses négateurs.
Mais les positivistes de bonne foi finissent par rencontrer, un jour ou l'autre, quelque manifestation de l'ordre transcendant. Avant que les phénomènes surnormaux, attribuables non seulement à des forces inconnues, mais à des forces dépassant le plan terrestre, eussent amené au spiritualisme beaucoup de psychologues actuels, quelques sensualistes du xvm° siècle s'en étaient émus ; le plus irréductible des Encyclopédistes, Diderot, écrivait à M"° Volland : « S'il vous arrivait d'avoir, pendant le cours « de votre vie, deux ou trois pressentiments que l'événe- « ment vérifiât, et cela dans des circonstances impor- « tantes, je vous demande quelle impression cela ne ferait « pas sur votre esprit ? Ne seriez- vous pas tentée de croire « un peu aux inspirations, si surtout votre esprit s'était « arrêté à quelque résultat fort extraordinaire, très « éloigné de cette vraisemblance ? » Aujourd'hui, outre les savants européens susnommés, le professeur Nevvbold, de l'Université de Pensylvanie, abjure le matérialisme et conclut : « Les hommes de science ne peuvent désormais
« plus avancer qu'il n'existe aucune preuve de la sur- « vivance. »
En effet, comme le remarque M. G. de Fontenay, « il « devient impossible de nier le véritable entassement de « preuves sur lequel on a établi qu'une partie intelligente « de notre tout peut se dégager du corps dans l'espace « et le temps, c'est-à-dire s'en éloigner et lui sur- « vivre ».
Les phénomènes surnormaux permettent en outre d'induire, avec M. Myers, certaines relations de ce monde à l'autre, et la persistance ultravitale de souvenirs qui constituent la réelle identité. Mais toute induction plus précise serait téméraire, et il ne faut pas demander à la psychologie transcendantale de constituer une religion.
Il ne faut pas lui demander davantage de régénérer brusquement l'humanité. Un matérialiste obstiné qui n'a « pas confiance dans les réparations futures » espérait du moins que la disparition du crime résulterait de la clairvoyance et de la télesthésie, et qu'à défaut de Dieu, les liseurs de pensées enlèveraient au pécheur toute audace. C'est oublier que les phénomènes en cause représentent une exception. Et ce caractère d'anomalie est le signe qui nous permet le mieux de rattacher la psychologie transcendantale aux grandes lois du spiritualisme. Généralisez ces phénomènes, l'épreuve intellectuelle et l'épreuve sentimentale s'anéantissent, avec presque tout le champ d'expérience de l'option et de l'effort. Supprimez-les au contraire, vous enlevez toute source de foi et d'espoir aux nombreux esprits qui ne croient pas à la raison mais au fait. Ces phénomènes occupent un degré nécessaire entre la psychologie naturelle et le miracle ; ils dépendent de la première par la constance de leur forme ; du second, par leur origine et leur but. Ils se rattachent en outre au 3Iiracle par le choix des su-
jets ; les tempéraments physiologiques les plus opposés s'adaptent à leur production ; la seule condition requise est une condition morale : il faut l'intention pure et le perséyérant désir. On ne surprendra ces phénomènes ni dans un cabaret artistique ni à la Bourse. Ils pourront toujours être niés par qui souhaite l'oubli, le plaisir, le néant final.
Les phénomènes surnormaux constituent des modes d'action directe sur les esprits ; modes établis par Dieu pour le gouvernement spirituel. Aussi l'Eglise devait-elle reconnaître en eux un accroissement de l'action providentielle, et souvent, pour qui sort du matérialisme, le premier degré vers la vérité. L'Eglise (que je préjuge ici véridique), a toujours reconnu l'existence de relations entre les âmes dont l'épreuve est achevée et les vivants ; c'est aussi la seule vérité qui subsiste dans les religions les plus corrompues. L'Eglise interdit l'occultisme démoniaque, mais elle favorise, si elle n'ordonne, les relations spirituelles avec les âmes parvenues à la perfection intégrale et avec celles qui traversent la période épuratrice. La communion des saints, la réversibilité de la prière et de l'expiation sont des dogmes. Ceci suppose les manifestations de défunts, soit dans leur intérêt, soit dans celui des vivants.
Je constate ici, pour n'y pas revenir plus tard, cet accord entre les principes du Christianisme et la psychologie transcendantale ; mais ils ne se supposent pas l'un l'autre : « Nos recherches, écrit Grurney, ne peuvent « fournir d'appui à aucun dogme particulier. Ce qu'elles « peuvent montrer, c'est que les témoignages humains « relatifs à des faits surnormaux peuvent être dignes de « foi, et qu'il existe dans l'homme un élément capable « d'être impressionné par l'action de forces surnormales. « Si la télépathie est un fait démontré, il faut introduire « dans l'ensemble des faits d'expérience un élément nou-
« veau qui constituera un sérieux obstacle à la synthèse « matérialiste. »
Il n'en est pas moins remarquable de constater les affinités profondes du phénomène surnormal avec le Miracle psychologique ; l'un et l'autre se distinguent par des traits communs du spiritisme et de la magie : ils sont toujours spontanés, individuels, bienfaisants, et ne provoquent jamais la terreur. Ils diffèrent totalement des honteuses publicités du spiritisme ou de ses effrayants phénomènes spontanés. A ceux-ci l'Eglise croit du reste, comme l'affirme Mgr Gay : « La théologie accorde et « l'histoire prouve que, pour des raisons que Dieu con- « naît, des âmes peuvent errer ici et là dans notre monde. « hanter même nos demeures, mais c'est là l'exception. »
La télépathie et la prémonition nous révèlent au contraire des influences protectrices. Il semble que le P. Gratry ait pressenti la psychologie transcendantale, lorsque, vers le milieu du xix"^ siècle, il écrivait : « Qui « sait si la science et la foi ne nous montreront pas « l'existence du Ciel de l'immortalité, et sa nature, et son « rapport à l'univers ; et si de vivantes relations avec les « immortels de l'autre vie ne seront pas l'accomplissement « de la grande joie ? »
De la certitude morale.
« Si les théorèmes d'Euclide et les axiomes mathéma- « tiques étaient en même temps des leçons de morale, il « n'y a pas de genres d'attaques auxquels ils ne seraient « en butte. » Cette réflexion d'Euler, psychologiquement très judicieuse, est cependant contestable ainsi formulée, parce qu'elle paraît confondre la certitude morale qui exige un acte de volonté intelligent, avec la certitude physique ou mathématique qui emporte nécessairement notre adhésion. J'ai la certitude physique que la table où j'écris existe ; j'ai la certitude morale de l'existence de l'Australie que je n'aijamais visitée. On pourrait exprimer la pensée d'Euler par cette formule plus rigoureuse : Si les chutes d'aérolithes prouvaient le surnaturel, on eût vite découvert que ces pierres ont une origine terrestre.
La certitude physique d'un événement miraculeux ne peut exister que pour le sujet qui en est favorisé, ou pour les témoins oculaires s'il s'agit d'un phénomène sensible. Il est donc utile de rechercher si l'on peut établir la certitude morale du miracle.
Constatons d'abord que le miracle est métaphysiquement possible. En réalité tout est miracle, puisque. Dieu excepté, rien ne préexiste nécessairement. La résurrection d'un mort constitue un plus rare, non un plus étonnant prodige que la naissance d'un enfant. Le miracle proprement dit réside dans une anomalie ou exception à une loi générale mais contingente comme toute loi.
Le miracle est en outre moralement probable, puis-
qu'en faveur des esprits de bonne volonté il représente la signature de Dieu. Mais est-il effectivement certain ?
Le miracle peut être étudié par l'expérience, mais non par l'expérimentation ou expérience répétable à volonté. Kenan n'a pas compris cette distinction, lorsqu'il requiert, avant d'admettre la possibilité d'un miracle, qu'il soit reproduit à plusieurs reprises devant une commission scientifique. Imagine-t-on l'abîme de ridicule de ces académiciens assemblés pour juger Dieu et l'inviter à recommencer ses prodiges jusqu'à ce qu'eux daignent se déclarer satisfaits! Dieu ne fait pas plus de miracles inutiles qu'un roi ne s'amuse à déprécier sa signature. Il est écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et je rejet- « terai la science des savants. » Jésus prodigue aux humbles les miracles qu'il a refusés à la curiosité d'Hérode.
Combien de phénomènes naturels, reconnus scientifiques, échappent de même à l'expérimentation ! L'expérience suffit parfaitement à établir une certitude morale, par le contrôle des témoignages et par l'étude de certains caractères des faits eux-mêmes. Le premier de ces caractères est V intentionnalité m.^\\iïesie , sans laquelle un fait bizarre peut n'être qu'une coïncidence fortuite, telle la terreur de ]\Iarie-Antoinette lorsqu'elle se vit sans tête dans une glace de Versailles. Un second caractère, requis parles théologiens, est la convenance des moyens; un troisième, la sainteté du bid. Il est utile ensuite de vérifier le fait surnaturel à l'aide des détails complémentaires et des recoupements. Sur ce point, examinons comme exemple les phénomènes initiaux de Lourdes. Chacun de ces phénomènes fût-il à la rigueur explicable naturellement, que leurs circonstances morales et leur faisceau cesseraient de l'être.
Les Apparitions de Lourdes, qui coïncident (1858) avec le début des événements d'Italie, se produisent dans une cité héréditairement consacrée à la Vierge, féconde
en -martyrs, nulle en renégats durant les guerres huguenotes, et où le culte de l'Immaculée Conception, si jDopulaire dans le Midi, s'affirme spécialement par des confréries et des récitations de chapelets que les échevins ordonnent aux siècles passés. Et Bernadette est bien une privilégiée du Ciel, la dernière des pauvresses, à peine sachant réciter le Pater : « Je ne vous promets « pas, dit la Dame, de vous faire heureuse en ce monde, « mais dans l'autre. »
Quelle Dame ? Dira-t-on que l'enfant s'est extériorisé l'image de quelque madone paroissiale ? Mais elle est si loin d'abord de croire à la Vierge, qu'elle la nomme familièrement uopetlto clcunizello. Inquiète ensuite de l'origine du prodige, elle se munit d'objets bénits.
Même par les adversaires, l'hypothèse d'une imposture est écartée. Dès le début, la petite feuille radicale, le cercle libéral de la cité pyrénéenne, et les fonctionnaires impériaux, subitement réconciliés contre le surnaturel, sont obligés de reconnaître l'absolue sincérité de Bernadette : elle a réellement cru à l'Apparition. Alors, voici les grands mots si élastiques d'hallucinée et d'hystérique. « C'est le résultat d'une affection cérébrale » explique un gendarme. « Une illusion ! » disent les sœurs de l'hospice. Mais le procureur impérial constate la dignité, le respect de soi-même, révélés par cette pauvresse ; il trouve en elle l'effusion convaincante d'une âme candide ». Le commissaire relit ses réponses en les altérant ; elle rétablit îhaque détail. Le docteur Dozous constate, durant l'extase, a régularité du pouls, l'absence de toute surexcitation |lans l'organisme. Menaces officielles, supplications malOrnelles, rien ne peut l'arracher au mystérieux appel, à e quelque chose qu'elle ne sait expliquer. A la grotte, sa [ransfiguration subite, le divin de son regard jettent à enoux les incroyants. Puis l'immense tristesse de son pression annonce aux assistants que l'Apparition a
regardé au delà, et murmuré : « Priez pour les pécheurs ! » Bernadette n'a traduit plus tard qu'une partie de son ravissement ; des saints plus éloquents reculèrent devant l'incapacité des idiomes terrestres.
Le clergé s'était abstenu, volontiers gouailleur comm-' il le fut à l'égard du curé d'Ars. Cependant un admirable prêtre se trouve là. Dieu n'a pu laisser mystifier l'homme qui, sommé de repousser Bernadette, préféra partager ses tribulations. Le jour où je ne croirais plus à Lourdes, je ne croirais plus à Dieu. Et je ne puis évoquer sans larmes toute cette histoire, page arrachée aux premières annales du Christianisme. Un moment détourné des arguties, je me reporte, non à la basilique millionnaire où j'ai vainement imploré la foi, mais à la grotte de Massabielle où j'ai cru... J'oublie que je discute contre des hommes graves qui ne pleurent pas... Ce curé de Lourdes, tout en protégeant sa petite paroissienne, gardait des doutes : il supplie le Ciel de lui accorder un signe indiscutable. Le lendemain, une source jaillit du roc où Bernadette avait vu la Vierge. L'enquête, dirigée par les libres-penseurs affolés, établit que jamais goutte d'eau n'avait filtré là jusqu'alors. Donc, voici deux phénomènes à la rigueur explicables : l'un par l'hallucination, l'autre par quelque fissure soudaine du rocher ; mais leur jonction au même point de l'espace et du temps constitue déjà une singulière coïncidence. Un; troisième se produit : six cents personnes voient, plusieurs médecins observent de près durant un quart d'heure la main de Bernadette traversée par la flamme de son cierge pendant une nouvelle apparition ; rhallucination collective de la foule ne pouvant être ici raisonnablement invoquée, voici, pour qui nie le miracle, un cas d'insensibilité cataleptique presque unique dans la science, surtout accompagné, comme il l'eût été, de l'hallucination visuelle et de l'hallucination auditive combinées. Puis la série des guérisons miraculeuses s'ouvre par celle d'un
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carrier de Lourdes, atteint aux yeux par des éclats de pierre, presque entièrement aveugle depuis dix ans. Le cercle libéral et le journal local ne pouvant nier cette guérison, l'attribuent à des propriétés curatives de la nouvelle source ; mais une analyse officielle à Tarbes renverse encore cette supposition. Le journal déclare alors que le surnaturel est impossible, et qu'il ne s'occupera plus de cette sotte histoire. Le dernier mot, l' avantdernier plutôt, reste toujours à l'incroyant systématique. La constatation d'éléments curatifs n'eût au reste nullement détruit l'hypothèse du miracle, lequel souvent consiste dans une appropriation surnaturelle de moyens normaux. Mais ici le moyen normal n'apparaît pas même, puisque ni composition quelconque de l'eau, ni autosuggestion ne peuvent expliquer les innombrables guérisons, constatées depuis lors, de cancéreux, d'aveugles, de tuberculeux, de malades de toutes sortes, dont les névropathes ne représentent que le cinquième . Encore moins expliqueraient-elles les irrécusables cas d'incurables absents et guéris par une intercession dans la grotte. Jamais le mystique Moyen Age ne vit pareille efflorescence de miracles physiques ou psychologiques, de guérisons immédiates et de retours inopinés vers la foi.
Tous ces prodiges variés mais à but unique concourent à établir pour le groupe la certitude morale d'une origine transcendante. Et cette certitude se fortifie encore par l'existence des innombrables groupes similaires. Dix-neuf siècles ont lentement formé les alluvions surnaturelles Ides hagiographies, du Bréviaire, du Martyrologe et de la Patrologie. A moins de traiter de charlatans ou d'imbéciles un Augustin, un Basile, un Bernard, un Bossuet, et les grands papes qui ont réellement fondé l'Europe, il faut convenir qu'ils eurent quelques sérieux motifs pour croire aux Lourdes de leur époque.
— Mais toutes les religions exhibent leurs miracles !
— Parfaitement ; et de vrais prodiges, soit satanisme, soit lueur entrevue de la Divinité, soit surtout phénomènes surnormaux.. Car ceux-ci constituent le premier degré du miracle ; Dieu proportionne les prodiges aux grâces, mais ne déserte totalement aucun cœur avide de le connaître et de posséder en lui des amours immortelles. Aussi l'humanité entière, sauf une minorité infime, proclam e-t-elle sa croyance à une surnature qui, parfois, influe directement sur le monde terrestre.
En somme le miracle constitue un phénomène surnormal où Dieu est l'agent plus immédiat.
Si de l'étude de la force cohésive du groupe, on revient à l'analyse du prodige particulier, on peut, dans certaines sortes de miracles, ajouter au critère théologique les procédés scientifiques employés pour le contrôle des phénomènes surnormaux.
Gurney, Myers et Podmore ont réfuté par le calcul des probabilités l'hypothèse des coïncidences fortuites opposée aux faits télépathiques. On trouvera les longs détails statistiques de ce calcul dans la traduction des Phantasms of the Living. La probabilité naturelle d'une coïncidence exacte entre une seule hallucination télépathique auditive
et la mort de l'agent n'est que de ; pour la totalité
du groupe observé, la chance de la coïncidence fortuite se réduit à moins d'un billionième. «Mais la théorie du « hasard devient plus insoutenable, si on l'applique à la « télépathie visuelle. Les chances contre la coïncidence « sont de quarante millions de billions de trillions. » Encore n'est-il pas tenu compte « des cas réciproques et des « cas collectifs qui rendent totalement inadmissible l'ac- « tion du hasard seul », ni des coïncidences de détails qui, dans bien des cas, accroîtraient, s'il se pouvait, cette im-
probabilité. En outre, la proportion des cas visuels aux cas auditifs est inverse dans l'hallucination physiologique et dans l'hallucination télépathique.
Pour plusieurs genres de miracles, le calcul des probabilités pourrait de même s'employer victofieusement, par exemple pour le contrôle du miracle numérique. De Platon à J. de Maistre, tous les spiritualistes qui n'ont pas borné leur pensée aux aspects extérieurs, ont cru à la mystique des nombres. Le nombre est, comme tout phénomène et comme toute loi, virtuellement au service direct de Dieu. Vérité qui dégénéra souvent en puériles superstitions : vana mirantibus prononce Tacite des plébéiens de Rome qui remarquaient la fréquence du chiffre 9 dans la vie de Néron. Mais doit-on attribuer toujours au hasard le cas si fréquent d'un criminel ou d'un persécuteur frappé par la mort à un jour anniversaire de son forfait?. Lorsque plusieurs cas de ce genre se reproduisent dans un même groupe, la chance naturelle devient infinitésimale, la progression étant évidemment géométrique. Fut-ce chez quelques catholiques puérilité de noter la paralysie de la main droite qui frappa le secrétaire de Jules Ferry au lendemain de la rédaction d'irti projet de loi antireligieux? La coïncidence devient plus troublante, quand on voit cet homme d'Etat lui-même tué politiquement par la dépêche de Lang-son au jour anniversaire (29 mars) de ses deux décrets contre les Congrégations ; quand on le voit plus tard frappé du mal qui l'emporta en peu d'heures, au jour anniversaire (16 mars) de la première discussion au Sénat de sa loi scolaire destinée à arracher Dieu au peuple. La conquête du Tonkin, ce coin providentiel enfoncé au cœur du bouddhisme, n'en reste pas moins une grande pensée. Expiant à propos 4'elle, sous les huées de la valetaille parlementaire, ses torts anciens, Jules Ferry confirma cette loi de la justice divine, formulée par Chateaubriand : « Nos fautes ne sont pas toujours immédiate-
« ment punies; mais, afin de nous rendre le châtiment « plus sensible, Dieu nous fait échouer dans quelque « entreprise raisonnable, ou nous livre à l'injustice des « hommes. »
D'innombrables exemples similaires ajouteraient au miracle numérique la force cohésive.
Ce sont là, à vrai dire, des critères accessoires ; utilisables cependant pour convaincre les esprits exclusivement ouverts aux évidences mathématiques. Encore restera-t-il toujours pour le négateur obstiné, un refuge dans la chance de la coïncidence fortuite, fût-elle d'un milliardiéme. Car l'endurci doit pouvoir se perdre avec une apparence de raison. .Mais l'homme de volonté droite et de désir humble garde beaucoup plus de motifs pour croire. Outre que Dieu peut lui communiquer une certitude physique personnelle, il se constituera au besoin une certitude morale dans la seule étude du Miracle, sans parler même ici de la logique et de l'autorité des traditions religieuses et de l'évidente transcendance de la synthèse dogmatique.
L'épreuve intellectuelle ne se manifeste nulle part aussi clairement que dans le Miracle. Tandis que le cœur avide de vérité acquerra une certitude en observant par exemple la force du groupe et l'intentionnalité, le négateur systématique se murera dans les chicanes de l'analyse ; lorsqu'il ne pourra plus discuter les témoignages, il expliquera le miracle numérique par la coïncidence, même dérisoirement improbable, l'extase divine par l'hallucination, le miracle psychologique par l'autosuggestion, le miracle physique par ces forces inconnues de la nature, suprême et piètre argument de M. Zola dans sa conclusion de Lourdes.
Dans le miracle, comme dans le mystère dogmatique, quelque chose échappera toujours à l'absolu d'une démonstration scientifique. Ce quelque chose estlcn)cirtde l'option.
Du miracle psychologique.
« L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et « leur joie vient de la vérité. Dieu visite souvent l'homme « intérieur ; ses entretiens sont suaves, sa familiarité « apaisante. Heureuse l'âme qui écoute le Seigneur par- « lant en elle ! Laissez là tout ce qui passe \... La voie de « l'homme n'est pas toujours en son pouvoir. C'est à Dieu « de donner et de consoler quand il veut... Que votre « force, Seigneur, me soutienne intérieurement, et que les « choses terrestres m'apparaissent passagères, comme « moi-même ! » C'est toute Vlmitat'ion qu'il faudrait citer ici, et tous les autres traités mystiques, où rayonne dans l'humilité la vie intérieure. Il y a au contraire une témérité, sinon un ridicule, à prétendre contrôler, par les procédés critiques d'entendement, ces relations intuitives de certaines âmes avec Dieu. Je m'explique à présent pourquoi si peu de théologiens ont eu le courage de redescendre aux vulgaires corps-à-corps avec le naturalisme. Des Sinaïs où s'illumine le problème de nos destinées, retomber aux incompréhensions pontifiantes d'obstinés qui repoussent toute évidence morale en marmottant deux ou trois lieux-communs biologiques : hystérie, autosuggestion, hallucination! S'ils connaissaient ce qu'ils jugent, ils distingueraient de l'autosuggestion, morbide, continue^ fixe de forme et 2^^'ogressive d'intensité, l'extase divine, apaisante, variée de forme^ intermittente, et jamais obsessive . Ils sauraient qu'une foule d'impulsions directrices ne procèdent pas d'éléments antérieurement acquis, et que ce n'est pas la tension psychique de l'attente qui provoque l'extase intuitive, puisque les manifestations psychiques surnaturelles surprennent toujours leur sujet. Enfin elles sont rarement répétables sous le même aspect.
L'examen des conversions par exemple démontre
l'irréductibilité de la Grâce ù un phénomène subjectif. A supposer que l'autosuggestion pût expliquer l'évolution de quelques esprits, cette hypothèse s'arrêterait en présence des conversions forcées comme le « sacrifice sanglant » de Lacordaire. Combien d'âmes gardent longtemps rancune à Dieu de les voler à la bonne nature, et vont à la foi comme un chien qu'on fouette, épiant si elles ne pourraient point se dérober! D'autres secouent précisément pour se convertir l'autosuggestion de leur atavisme et de leur ambiance, tels Ozanam, Louis Veuillot, fils et ami d'incroyants, Ratisbonne, et des milliers d'Israélites ou d'hérétiques.
Loin d'expliquer la totalité des conversions, ni même une seule, l'autosuggestion apparaîtrait bien plutôt Vinstrument naturel des tentations qui luttent contre la vie spirituelle. Que de fois l'âme doit se roidir contre les habitudes et les goûts, même masqués d'un prétexte de zèle ; se répéter : « La facilité, voilà Terreur ; le but est « infini, la route austère ! »
Mais l'étude du miracle psychologique ne peut trouver son développement que dans la Mystique. Qu'il suffise ici d'indiquer, comme exemples contemporains, l'admirable récit par le P. Gratry de la conversion accordée aux prières d'un incroyant, ou les cas, plus saisissants parce qu'ils sont involontaires, de Veuillot puis de l'israélite Ratisbonne, converti à Rome, à la suite d'une vision diurne due aux prières de son ami, le protestant converti de Bussières. Le 19 janvier, Ratisbonne haussait les épaules en regardant les fidèles gravir à genoux la Scàla sancta; le 20, il implorait le baptême : « Si quelqu'un m'avait dit « dans la matinée : — Tu t'es levé juif et tu te coucheras « chrétien— je l'aurais regardé comme le plus fondes « hommes. » Jésuite, Ratisbonne se consacra spécialenient à l'évangélisation de sa race ; race privilégiée de Dieu jusque dans l'anathème, car la clarté finale lui fut promise.
« Dieu nous parle en diverses manières sans acception « de personnes » remarque l'Imitation. Mais les diverses manières se reproduisent à chaque époque identiques. La conversion d'un Veuillot répète celle d'un saint Augustin, qui ressemblait à la plus inexplicable de toutes humainement, celle de saint Paul. « Alors, confesse avec « un reste d'étonnement le magnanime évêque d'Hippone, « alors j'appris que tout ce que j'avais trouvé de vérités « dans les autres livres était contenu ici, et je connus « cette joie qui fait trembler. »
Il y a dans ce mot « Dieu » un prestige qui réprime le rire des athées; mais comment leur parler des saints? Est-il prudent de rappeler que le P. de Ravignan, l'un des mystiques qui subirent les pires épreuves intellec-: tuelles, s'entretenait intimement avec saint Ignace, et avait fini par le considérer comme un directeur vivant? Ici le degré intermédiaire entre la psychologie transcendantale et le miracle.
Rouvrons la chronique de Jeanne d'Arc et ce providentiel procès-verbal où les greffiers refusèrent courageusement d'altérer ses réponses, ne consentirent qu'à supprimer. Là se manifestent plusieurs formes du miracle psychologique : assistance consolatrice, impulsion dirigeante, impulsion prohibitive, prophétie. Et l'on y observe certains caractères de l'impulsion dirigeante intensifiée jusqu'à la mission : irrésistibilité, spécialisation, et chez le sujet confiance absolue et désintéressée," humilité et quiétude. Mais, plus je relis ces interrogatoires de Jeanne, plus je constate l'impossibilité d'expliquer humainement sa prémonition finale, si précise pour nous et dont elle ne comprenait pas le sens ; rien ne démontre mieux la non-subjectivité de ses révélations auditives. L'un de ses biographes, Gruido Gœrres, en est, lui aussi, très frappé : « Les saintes continuèrent de lui prédire en termes clairs « la chute des Anglais ; mais pour elle-même, elles ne lui
15G LE POSITIVISME CHRETIEX
« annoncèrent rien que le martyre et le royaume céleste, « d'une manière assez intelligible pour que d'autres pus- « sent le comprendre, et cependant assez voilée pour lui « épargner l'effroyable tourment d'avoir trois mois devant « les yeux le feu du bûcher. »
Bornant ici ce chapitre, je m'aperçois que je ne l'ai pas même commencé. Mais il faudrait y transcrire toutes les hagiographies 5 puis saisir pour l'y fixer l'insaisissable secret de tant d'âmes closes, dont la passion ardente et l'horreur des joies vulgaires ont conquis le divin ; tout au moins retracer quelqu'une de ces existences de saints, d'un curé d'Ars ou d'un dom Bosco, incontestables puisque contemporaines, et aussi miraculeuses que celles des apôtres et des martyrs. Il faudrait sonder les insondables voies de Dieu, même sur des existences communes, et surprendre tant de modalités du miracle psychologique qui consiste parfois en une direction proA'identielle de lois naturelles ou transcendantes, mais qui d'autres fois, comme sur le chemin de Damas, bouleverse totalement les probabilités et les normes.
Je remarque en même temps la témérité de cette formule : Positivisme chrétien. Le terrestre et le transcendantal constituent deux plans parallèles qu'on ne saurait ramener l'un à l'autre. Les évidences religieuses sont individuelles, peut-être intransmissibles ; elles ne s'acquièrent jamais par un raisonnement sans prière.
En tous cas, si l'on peut acculer un matérialiste à l'évidence du surnaturel physique, on ne lui démontrera pas mieux le miracle intérieur que le prisme à un aveugle-né. Je me rappelle trop mon ancien état d'âme pour m'imaginer que ce chapitre puisse persuader un incroyant.
De la prophétie.
La seule forme extérieurement perceptible du miracle psychologique est l'annonce, ensuite réalisée, d'un fait impossible à pronostiquer.
La connaissance anticipée des futurs nécessaires peut se réduire à un calcul de causes et d'effets : telles les prédictions astronomiques ; telles même, dans l'ordre des idées, les pronostications comme celle de Stendhal annonçant, un demi-siècle à l'avance, qu'il serait compris du public vers 1880.
Stendhal pouvait calculer les retours de mode. La véritable prophétie au contraire est la connaissance des futurs contingents. Lorsqu'une cinquantaine d'années avant 1793,1e P. Grignon de Montfort plantait une croix au centre de la future Vendée, nulle combinaison intellectuelle ne pouvait lui dicter ces authentiques paroles : « Quand ma « croix sera couverte de mousse. Dieu enverra dans ces « cantons une guerre terrible à son peuple. » Et ce n'est pas cette prophétie, alors populaire, qui a soulevé la Vendée; l'insurrection éclata en Bretagne et pour des motifs très complexes.
Autant que les négateurs obstinés, les amis du facile, les vaincus sans lutte, ne manquent guère, pour s'épargner la fatigue des distinctions et échapper à la loi de l'effort, d'englober toutes les prophéties dans le ridicule des prédictions puériles exploitées ou crues par quelque parti politique. Il ne manque pourtant pas d'exemples qui gêneraient les ironistes : pour ne citer qu'un nom, l'allemand Holzauzer annonça en 1635, parmi d'autres prophéties depuis réalisées, que durant cent vingt ans la messe serait sous peine de mort interdite en Angleterre, ce qui eut lieu de 1658 à 1778. Il a également annoncé les rincipaux excès de notre Révolution et avec une préci-
sion telle, qu'on se reporte étonné à la date de ses éditions. Je voudrais risquer ici un mot de la curieuse vaticination de Cazotte, non comme preuve de la réalité des prophéties, car il y a doute, mais comme examen anecdotique. On sait que Cazotte continuait de fréquenter les beaux esprits de la cour de Louis XVI, bien qu'il eût abjuré leur athéisme ; il disait : « Xous vivons tous parmi les esprits ; « le monde invisible nous presse de tous côtés ; il y a là « des amis de notre pensée qui s'approchent familière- « ment de nous. Des voiles environnent la matière ; par « une initiation que je n'ai point cherchée, et que souvent « je déplore, j'ai quelquefois soulevé ces voiles. » Il est établi qu'il annonçait clairement les phases de la Révolution. L'un de ses biographes, et des plus sceptiques, écrit ceci : « Tout en regardant le récit de La Harpe comme de « pure invention, il n'en reste pas moins, et des témoins « de ses conversations l'ont redit longtemps, que Cazotte « fut l'un de ceux qui prévirent le mieux le terrible évé- « nement. Il le fit même d'une façon tellement précise « qu'il terrifia ses auditeurs. Il avait dans son salon de « Noisy et regardait souvent avec une expression d'an- « goisse un Supplice de Charles F". » La prédiction suspectée se trouve dans les œuvres posthumes de La Harpe : c'est le récit d'un souper où Cazotte, interrompant soudain les voltairiennes espérances de quelques ducs et marquises, annonce à Tun la prison, à l'autre l'échafaud, et finit par murmurer, au milieu de protestations indignées, que le roi et Marie-Antoinette succomberont sous la hache du bourreau. Que La Harpe ait mis au point quelques détails de cette scène, cela semble probable ; il l'est beaucoup moins qu'il en ait inventé le fond, à une époque où les plus graves pensées l'assiégeaient. En tout cas, il est très singulier que l'anglais "William Burt affirme avoir assisté au souper, et raconte la prédiction dans les mêmes termes.
De la prémonition, sorte de prophétie, il est inutile de reparler, sauf pour constater de nouveau l'accord profond du miracle avec les phénomènes surnormaux. Com)3ien de saints ont authentiquement annoncé le jour de leur mort, et fait, comme saint Benoît, ouvrir leur tombeau. « L'âme « est naturellement chrétienne », vérité qui partout éclate. Les dogmes et les miracles sont le logique point de départ des lois naturelles ou surnormales. Je reconnais encore ici la difficulté de séparer, même provisoirement, du Christianisme sa base spiritualiste.
Le monde a toujours admis des prophéties, fausses ou vraies. Les esprits faibles qui constituaient l'Aréopage s'occupaient de Delphes, et nos fortes têtes voltairiennes doivent plaindre le Sénat de Rome qui, dans les crises de la patrie^ v5e faisait apporter les oracles sibyllins. Tous les gouvernements ont consulté ou invoqué la Divinité ; j'excepte bien entendu l'Europe actuelle qui joue gravement à la raison ; encore n'y voit-on à' officiellement athée que la France et l'Italie, au fond si généreusement catholiques.
L'apparente absurdité que l'inexistant (pour l'homme) puisse être connu, révèle la vérité objective d'une croyance si universelle. Elle paraît trop invraisemblable pour n'être pas vraie. Elle n'a pu sortir que d'une révélation originelle ou de l'expérience. La prophétie ressemble à ces dogmes en germe ou en souvenir chez tous les peuples, bien que la possibilité de leur origine naturelle ne paraisse chez aucun. L'enfant le plus borné s'avisera que l'avenir est inconnaissable ; il a fallu, pour quitter cette assurance, des motifs bien puissants. Les mots de superstition innée n'expliquent rien ; tout concept inné correspond à une réalité. Et les races les plus barbares comme les plus cultivées n'ont pu supposer en même temps un phénomène psychique dont la solution rationnelle préoccupe les plus puissants métaphysiciens.
L'étude du prophétisme historique et du Messianisme en Israël révélera d'indiscutables prédictions, l'histoire esquissée deux mille ans et précisée au moins trois siècles à l'avance. Mais, sans le fait des prophéties et des prémonitions, une psychologie rationnelle suffirait seule à démontrer que l'avenir existe pour Dieu : l'intentionnalité physique manifestée par la biologie se retrouve dans le monde moral en adaptations des facultés humaines et des circonstances à un but préfixé. Dés lors la prophétie devient aisément concevable comme révélation de Dieu à rhomme.
Dieu perçoit la série totale, le panorama des tableaux qui pour nous se succèdent. Il détermine par la succession ce qu'il couronnera par la stabilité, cette stabilité supérieure où est contenu notre mouvement.
Notre limite d'entendement ne nous permet d'entrevoir que ceci : par la suppression de la durée, la prescience divine se rattache à cette vérité générale, que la catégorie du transcendantal est celle de l'unification, tandis que la catégorie terrestre est celle de la division. Voilà pourquoi la métaphysique tend à la synthèse, et le matérialisme à l'analyse.
Mais nos raisonnements seront toujours moins forts que l'expérience, et l'expérience que la prière. On ne découvre ims Dieu malgré lui. Le philosophe qui rejette l'intuition ou la tradition est un écolier qui chasse son maître pour réinventer seul toutes les sciences.
Du miracle physique.
Le monde des corps est, comme le monde moral, régi exceptionnellement i)ar une surnature : alors les lois physiques sont, ou suspendues, ou dirigées par une Volonté normalement inapparente.
Plus frappant aux regards que le miracle psychologi-
que, le miracle physique est pourtant moins merveilleux. Jésus répond au doute intérieur des Pharisiens : « Quel « est le plus facile de dire : Tes péchés te sont remis — « ou : Lève-toi et marche ? — Or, afin que vous sachiez « que le Fils de l'homrne a sur la terre le pouvoir de re- « mettre les péchés, je te commande (il s'adresse au para- « lytique), prends ton grabat et va en ta maison. » Ainsi, remarque saint Augustin, la puissance invisible s'affirme par la puissance visible.
Dans les deux ordres, modalité semblable : au premier degré les phénomènes surnormaux ; au degré supérieur les miracles de l'Evangile, que ce n'est pas ici le lieu d'étudier.
Certains miracles bibliques ont comme moyen un phénomène surnormal. Hodgson, Crookes ont revu « s'arti- « culer au mur » les doigts mystérieux du livre de Daniel ; seulement ces doigts n'écrivaient plus les trois mots terribles. Depuis que j'ai entendu M. Charles Richet affirmer avoir palpé en plein jour une main subitement matérialisée, je me demande comment on pourrait nier a priori la tradition de la main coupée et renaissant soudain de saint Jean Damascène.
Ce qui constitue ici le réel miracle, c'est donc moins la modalité anormale que l'intentionnalité. Les expériences médiumniques peuvent contrefaire la forme du miracle inférieiu', de même que la suggestion humaine contrefait la tentation et la Grâce.
La médecine incroyante a tenté de ramener au type de la stigmatisation tous les phénomènes qui surnaturalisent l'existence extérieure des saints. Mais la physiologie expliquât-elle M"'^ Stuckenborcg, Louise Lateau, les autres personnes pieuses qui saignent le vendredi à la place des blessures du Christ, que la science n'en resterait pas moins incapable d'expliquer une Catherine Emerich, une Lidwine, un Joseph de Copertino, ni saint Bernard qui
LE POSITIVISME CHRKTIEN. H
paraît avoir atteint le maximum de spiritualité, le minimum de matérialité possibles en ce monde. Encore, pour les simples stigmatisés faut-il s'entendre : il ne suffit pas à la science d'imiter par la suggestion les stigmates ; elle devrait, pour ruiner ici l'hypothèse du surnaturel, nous expliquer précisément comment ces stigmates se produisent sans suggestion humaine. Dans cet ordre plus contestable de prodiges, l'autosuggestion du désir reste hors de cause ; car on peut généraliser ce que le docteur américain Coornes écrivait d'une catholique stigmatisée qui parle peu de religion et se plaint vivement de la souffrance et de l'épuisement dus aux blessures. Peut-être s'agit-il en tout ceci de la suggestion à origine surnaturelle. Au-dessus de cette catégorie. Lourdes offre une série actuelle, donc non légendaire, de phénomènes qu'aucune cause naturelle n'explique. A défaut de la concordance et de l'intentionnalité du groupe, l'analyse individuelle des seuls cas physiologiques suffirait à établir leur transcendance. Les guérisons consignées par le docteur Boissarie, l'aspect même des ex-voto de la grotte, musée dont l'horreur disparaît devant la surnature qu'il proclame, tout cela m'a encore moins frappé qu'un seul miracle où le doute m'était impossible : en 1899, huit jours avant le pèlerinage de Paris, quelques religieux parlaient devant moi d'une infirme, depuis dix ans clouée sur son lit et qui exigeait son transport à Lourdes ; Mlle P... était incapable d'un mouvement , la colonne vertébrale atteinte , une vertèbre lombale totalement disparue ; rivée dans une gouttière, le voyage lui serait un martyre. Les journaux m'apprirent, deux semaines après, sa guérison instantanée dans la piscine ; les procès-verbaux médicaux établirent que la vertèbre absente avait été subitement remplacée par un corps solide. Les mômes religieux qui revirent M'^" P... et auxquels elle vint ouvrir la porte, me confirmèrent les détails de ce prodige. Il se produit à Lourdes
et il s'est produit ailleurs à toutes les époques dHnno7nbrables miracles physiologiques aussi indiscutables que celui-là. On ne voit guère comment une force naturelle, connue ou non, expliquerait l'ossification subite.
Attribuez à l'autosuggestion les guérisons nerveuses ; même, si l'on veut, les disparitions de tumeurs -et de cancers ; il reste un immense lot réfractaire à toute causalité purement physiologique : celui des membres rallonges ou remis en place, des disparitions de péritonites tuberculeuses et de cas du mal de Pott ; des guérisons immédiates d'aveugles, de phtisiques, de coccalgiques.
La modalité du miracle physique consiste parfois dans une suppression d'intermédiaire, ou dans la production immédiate d'un phénomène normalement lent : cellules et tissus reconstitués, fleur éclose subitement hors de saison. Ce gracieux miracle abonde dans les vieilles hagiographies ; mais ici les négateurs émettront l'hypothèse du mythe, qui leur est une manière de prescription. Saint Ambroise savait que « Dieu agit souvent par « modification de substance, quand il veut se révéler « l'auteur de la nature ». Mais le miracle a, d'autres fois, un but particulier, comme d'attester l'efficacité d'une prière ou de révéler une vérité transcendante. Il décide en dernier ressort dans les procès de canonisation. Longtemps avant qu'on parlât d'autosuggestion, Benoît XIV réglait le contrôle du véritable surnaturel. Dans les révélations et miracles privés, la théologie se tient en garde contre la subjectivité ; au préalable elle exige, outre la décence dxifait et la sainteté du but, l'humilité du siijef, sa rectitude d'esprit, son absence d'exaltation et de désir de visions, une santé qui exclue l'hypothèse d'hystérie ; il faut ensuite des effets manifestement divins, nul soupçon d'impureté ou d'orgueil, et que le miracle n'ait pas laissé l'âme inquiète ou prête à s'en vanter. « Les directeurs « d'âmes doivent se garder de croire facilement aux rêvé-
« lations, surtout lorsqu'il s'agit de femmes dévotes. » On trouvera les règles des procédures canoniques dans la Mystique divine dé Ribet, la Théologie mystique de Schram, dans les bulles des papes...
L'Eglise prévoit le double écueil de l'origine naturelle et de l'origine satanique. Le satanisme, toujours si manifeste intérieurement, pullula extérieurement au Moyen Age. Alors, on eût continué de croire au tentateur, même invisible. Aujourd'hui il parvient à se faire nier ; excellente stratégie en face d'ennemis présomptueusement aveugles. Au xi^ siècle l'homme se gardait, d'où la lutte ouverte. C'est en prendre à son aise avec la stupidité de nos aïeux, que de les juger en proie à une hallucination continuelle durant ces siècles où, suivant le mot de Michelet, qui ne crut pas dire si juste « le diable ne prenait « plus la peine de se cacher ».
C'est aussi en prendre trop à son aise avec la naïveté des peuples antiques, que de nier a priori les accords qu'ils observèrent entre certains événements de l'histoire et certains phénomènes célestes. Il y a là quelque chose d'inexpliqué, l'un de ces genres de miracles que le polythéisme a connus. Tous les historiens de Rome, la plus positiviste des cités antiques, débutent en proclamant leur foi au surnaturel. Tite-Live se sent astreint «à reproduire « les prodiges que tant d'hommes très sages avaient re- « cueillis pour la postérité ». Puis la grande voix austère de Tacite prononce, au cours de la sinistre exposition de l'Histoire des empereurs : « Outre ces multiples drames « humains, au ciel et sur terre des prodiges, des présages « d'événements futurs, joyeux, funèbres, douteux, cer- « lains. »
Force probante du miracle.
Le mot de saint Paul : « Il faut aux Grecs la sagesse « et aux Juifs des miracles, » paraît d'abord une épigramme
contre Israël. Cependant la surhumaine notion que ce peuple eut de la Divinité, les divagations du polythéisme hellénique, l'insuffisance pratique du socratisme, démontrent qu'il vaut mieux demander la vérité métaphysique à une intervention surnaturelle qu'à la raison. Le rationalisme prend son point d'appui sur lui-même, il ne saurait soulever le monde. Les restes de vérité religieuse chez les Grrecs gisent dans leurs poètes, surtout dans Homère et Hésiode plus proches des sources de la tradition. Les dieux homériques, penchés sur les batailles, travestissent cette vérité, que la vie est une lutte contemplée par Dieu. Normalement, il se voile ; mais, l'espace d'un éclair, il intervient pour écraser quelque coupable ou secourir une bonne volonté ; il suffit que l'homme de désir ait eu la certitude de son existence : voilà le but du miracle. Intérieur ou physique, le miracle est un fait, seul critère indiscutable .
Mais quelle étendue de vérité atteste le miracle ? Ceci viendrait logiquement après la Théorie des religions. Car les degrés probatifs du miracle correspondent aux degrés de vérité des religions. Plus on approche du foyer, plus l'illumination s'intensifie. Sans doute, les phénomènes surnormaux, premier degré du miracle, représentent le seul qu'ait hahituellement connu le paganisme : il suffisait pour confirmer les indispensables concepts du spiritualisme. Dès lors, l'histoire surnaturelle du paganisme comprendrait ces phénomènes bienfaisants, puis la magie qui peut seule expliquer le dyonisisme et le baalisme ; enfin les lambeaux de Révélation primitive et de messianisme si frappants chez certains poètes. ExceptionnélJement, des interventions générales de la Divinité éclataient : les despotes asiatiques rampent sous les fléaux, proclament le Dieu d'Israël. Chez les païens qui méconnaissaient Dieu en pvMic, les prodiges publics étaient terribles ; voilà pourquoi Tacite, contemporain de
plusieurs de ces prodigesjuge que les dieux ont seulement souci de leur vengeance. Les miracles bienfaisants, dont les littératures gardent quelque trace, consolaient ces. foyers honnêtes où le culte des Mânes et une notion de Dieu plus haute succédaient au polythéisme officiel.
Les païens ont connu l'efficacité de la prière. Car toute vraie prière a été exaucée de quelque façon. La religion accepte là-dessus le défi d'une enquête jeté par l'ironie de Renan ; mais il ne s'agit pas de découvrir si des paysans cupides qui processionnent pour essayer d'avoir de l'eau, sont prudents de porter leur parapluie. Toute prière trop égoïste reste stérile; toute prière "pour les autres est efficace pour eux ou pour nous.
Comme les Anciens, nous pourrions constater des miracles terribles. Par exemple, les périodiques coïncidences d'identiques catastrophes révéleraient l'inutilité de notre science en face d'une volonté que nous prétendons éliminer. Toutefois, il importe qu'une évidence absolue n'abolisse pas l'épreuve intellectuelle, et que l'on ne recourre point au prêtre comme à un ajusteur-mécanicien. Si les petits théâtres pornographiques brûlaient chaque année, que deviendrait la loi de l'option ?
Monothéiste ou païenne, toute l'antiquité crut à cette sorte de miracle qu'est l'intelligence accidentelle des nombres. Hébreux ou latins attribuaient quelquefois au sort le caractère d'une indication providentielle.
Sur la croyance aux songes, écoutons Maistre : « L'es- « prit prophétique est naturel à l'homme... L'homme, en « essayant à toutes les époques et dans tous les lieux, de « pénétrer dans l'avenir, déclare qu'il n'est pas fait pour « le temps, car le temps est quelque chose de forcé qui ne « demande qu^à finir. De là vient que dans nos songes « jamais nous n'avons l'idée du temps, et que l'état du som- « meil fut toujours jugé favorable aux communications « divines. » Quant aux oracles antiques, ils tenaient « à ce
« mouvement intérieur de l'homme qui l'avertit de sa « nature et de ses droits. La pesante érudition de Van- « Dale et les jolies phrases de Fontenelle furent employées « vainement pour établir la nullité générale de ces ora- « clés. Mais, quoi qu'il en soit, jamais l'homme n'aurait « eu recours aux oracles, jamais il n'aurait pu les imagi- « ner, s'il n'était parti d'une idée primitive, en vertu de « laquelle il les regardait comme possibles, et même « comme existants. »
Dans l'antiquité comme aujourd'hui, le critère du miracle fut sa moralité. Rohrbacher remarque que « les « vrais prophètes disaient des choses surhumaines, fai- « saient des actions extraordinaires, mais le tout avec « calme et intelligence ». Ceux que dirige au contraire le Principe du Mal, parlent et agissent en désordre, telles la pythonisse de Delphes ou certaines sibylles « regard « furieux, lèvre écumante » ; tels les modernes convidsionnaires et beaucoup de médiums.
Outre ce critère spirituel, l'Eglise réglemente la constatation extérieure des miracles. Elle n'admet que le témoignage immédiat ; s'agit-il d'une guérison, il faut que le mal, grave, ait été normalement incurable 5 un double rapport est établi par les médecins experts de la Congrégation romaine et parles médecins et aides qui soignèrent le miraculé. Il faut qu'il y ait eu prière ou apposition d'objets sacrés. Après les objections de l'avocat opposant et trois successives procédures, l'absence d'un seul élément fait rejeter le miracle. L'étude de la plupart de ces enquêtes lentement dirigées par les prudents dignitaires romains oblige à une conviction absolue ou au scepticisme universel.
Quant aux principaux miracles des premiers siècles, comment admettre la négation gratuite d'un rationaliste actuel plutôt que l'affirmation informée de saints et de penseurs tels qu'Augustin, Jérôme, Grégoire-le-Grand ?
Jamais l'Eglise n'a imposé la foi aux récits de certains hagiographes médiévaux pour qui la légende pieuse fut un genre littéraire, comme notre roman historique. Encore ont-ils rarement inventé ; le pis est de ne trouver dans leurs personnages qu'une dose de vérité analogue à celle d'un Guise peint par Dumas. Les prodiges incontrôlables qu'ils racontent semblent très souvent réels.
Les miracles du Christ certifiaient qu'il apportait le complément de la religion primitive annoncé par l'universel messianisme. Mais toute l'histoire interne du Christianisme est surnaturelle. La vie de beaucoup d'œuvres catholiques constitue un miracle de chaque heure. Parlant du surnaturel dans l'Evangile, Reuss ajoute : « Il ne faut « pas perdre de vue qu'à mainte époque de l'histoire chré- « tienne, des phénomènes analogues se sont produits, en « relation intime avec de grands mouvements religieux, « et dans des circonstances où les témoignages des con- « tempérai ns ne sauraient être écartés, »
Dieu ne donne qu'à qui demande. Des jjrotestants ont obtenu quelques miracles, et souvent ceux du premier degré ; mais le protestantisme, rationalisme arrogant qui limite la Providence, n'a pas de miracles. Il n'en est que plus remarquable de recueillir ces mots de l'historien protestant Luden : « Il est absolument impossible de mettre « en doute les miracles de saint Bernard, car on ne peut « supposer la fraude de la part de ceux qui les rapportent « ni de la part de celui qui les a opérés. »
Les innombrables miracles de saint Bernard revêtent un caractère de tendresse pour les faibles, nécessaire à une époque où se décidait en France la lutte suprême entre les hordes du nord et le Christianisme appuyé sur la civilisation latine. Les moyens humains furent la survivance du municipe dans le Midi ; dans le Nord la création de la chevalerie. L'un des plus manifestes moyens divins fut saint Bernard. Il fallait ces publiques résurrections
d'enfants, ces nourrissons de trois mois tendant spontanément leurs mains reconnaissantes au plus grand thaumaturge des Gaules depuis Martin, pour compenser les effroyables violences de l'arbitraire féodal et les futures nuits de Gilles de Retz.
Un grand miracle psychologique , c'est l'esprit des Ordres religieux. La règle de saint Benoît, toute féodale, toute active, pouvait seule régir le Moyen Age occidental, si différent de l'ambiance contemplative du monachisme d'Orient. Il fallut l'Abbé pour compenser le Baron. Plus tard, quand l'Europe, mieux pénétrée de christianisme, se monarchisa et se démocratisa, alors parurent des Ordres d'initiative individuelle comme les Dominicains, ou de centralisation puissante comme les Jésuites. Mais au vm® siècle, dans la Gaule et la Germanie sans routes, sans rois, livrées à la merci des leudes, il fallut ces forteresses de la prière, de la charité et de la pensée, que représentent les grandes abbayes carolingiennes.
L'utilité individuelle du miracle ressort de l'analyse que donnent de l'acte de foi les théologiens. Trois éléments y concourent : l'intelligence, la volonté, la Grâce. Avant tout c'est un acte libre ; donc l'intelligence ne doit pas être entraînée par une évidence intrinsèque ; il importe que la volonté commande l'assentiment. Mais si l'intelligence reste libre, la volonté doit être intelligente. D'où la nécessité d'une attestation de l'invisible par le visible ; le fait d'une Ré^'èlation devait être prouvé par la prophétie et le miracle extérieur. En outre, pas de foi sans prière, car la foi reste un don divin ; d'où la nécessité de la Grâce, c'est-à-dire du miracle psychologique qui nous illumine le sens des Ecritures et les motifs de crédibilité.
Nécessité d'une Révélation.
Dans la relation entre Dieu et l'homme, les religions reconnaissent à Dieu le rôle supérieur ; les systèmes philosophiques le prêtent à l'homme. Voilà pourquoi le bon sens des foules les mène aux thaumaturges ; le socratisme n'aura jamais d'autre martyr que son fondateur.
Dieu ne nous est pas accessible de plain-pied, mais par la prière humble. Axiome bien clair, et méconnu par tant de déistes ! Le hova qui implore ses fétiches est plus proche du divin que Descartes, Zeus se rira toujours de l'escalade des Titans ; il n'est pour le vaincre qu'une larme. Dieu révélé malgré lui, voilà néanmoins où prétend le rationalisme !
Pas plus que l'intelligence, une sentimentalité facile ne suffit à nous préciser le Maître de nos destinées. Est-il, pour l'esprit humain, honte comparable à l'invention de ce tourangeau céleste que Béranger intitule Dieu des bonnes gens ? A priori, le Dieu de la Bible paraît aussi supérieur à cette idole que l'amour est supérieur à la bonhomie. Et la logique induit des spectacles de ce monde un Dieu infini de l'amour ou infini de la justice, selon que nous aurons agi.
L'intuition et la révélation constituent les seuls rapports complets entre Dieu et l'homme. Appuyée sur les faits, la foi, selon le mot si exact de saint Jean de la Croix, « transforme le principe de nos connaissances ». Il faut que toutes nos facultés adorent ; dans le rationalisme, l'intelligence seule cherche Dieu.
Le monde des idées se compose d'un éparpillement de vérités en apparence contradictoires, mais que la révélation transcendante peut polariser et unifier. Hors d'elle, il y a place logique pour les erreurs les plus opposées.
La dernière pensée de Kant, en qui s'incarna le criticisme, fut de reconnaître les droits de la volonté dans une enquête sur le vrai. L'amour, sous le nom de désir, doit être à la base de toute recherche du divin révélé. Puis l'intelligence contrôle le fait transcendant. La volonté fixe la certitude obtenue et en pratique les conséquences. Un spiritualisme sans culte est peut-être plus absurde qu'une religion sans dieu (le Bouddhisme).
On trouve dans toute religion une manifestation antérieure de Dieu, interprétée logiquement ou illogiquement par les facultés de l'homme, plus ou moins assisté de la Grâce.
Sans révélation, l'idée du divin fût restée un inutile concept. On accordera qu'il existe bien autant de différence intellectuelle entre Dieu et un savant qu'entre ce savant et un illettré ! Or, les connaissances que celui-ci n'acquerra jamais seul, le savant les lui révèle. Pourquoi Dieu ne révélerait-il pas à l'humanité quelque parcelle utile des vérités supérieures à notre entendement? Le mystère nous enveloppe, impénétrable même dans les sciences physiques. Car, observe Gustave Droz, « que « fait-elle donc, votre science ? Elle met des étiquettes « sur les mystères, elle catalogue ses ignorances. Vous « comprenez tout ! Et vous ne savez même pas comment « naît une idée dans votre propre cervelle. Entre nous, « pas de façons : dites-moi donc sans détour ce que c'est « que l'attraction, la pesanteur, la lumière, la vibration « moléculaire ; que sont toutes ces propriétés de la « matière dont a'Ous m'avez si souvent dit le nom sans « jamais m'en définir l'essence. Votre science saute par-
« dessus les abîmes et crie bien haut qu'elle les a com- « blés ».
Ignorant ainsi l'essence du monde physique sur lequel nous semblons régner, pénétrerons-nous donc l'immatériel infini ? Il a fallu huit cents ans à la raison grecque pour se dégager du polythéisme. L'histoire de la philosophie se réduit au continuel naufrage de vaisseaux arrogants, ballottés dans des ténèbres sans phare, entre les écueils de l'athéisme et du panthéisme. Dès lors, pour l'illettré avide du divin, quelles chances d'y atteindre ? Aucune, si Dieu ne vient pas au-devant de lui, soit par une Révélation publique, médiatement continuée, soit p^r quelque intuition immédiate et particulière.
Théorie générale des religions.
Toutes les religions dérivent d'une vérité centrale qu'elles représentent inégalement. Il n'existe pas d'hommes placés par Dieu dans l'erreur ; il existe des hommes placés par leurs ancêtres ou par eux-mêmes dans une moindre vérité. Le polythéiste possède la notion vraie d'une transcendance quelconque ; le musulman, la notion supérieure de Dieu Un ; le protestant, la notion supérieure de la métaphysique chrétienne ; le catholique, la vérité intégrale. (.Je préjuge encore ici, et comme centre d'observation, cette vérité du catholicisme.)
Pourquoi tel enfant naît catholique, tel autre musulman, voilà un secret de Dieu. Nous constatons seulement que dans la nature tout s'hérite, qu'il existe des responsabilités collectives, enfin que l'égalité n'apparaît nulle part dans le monde physique ni le monde moral. D'ailleurs le privilège n'est pas l'injustice, et tout privilégié doit trembler, parce qu'à plus de faveurs correspondent plus de devoirs.
La pluralité des religions, fruit de la liberté humaine
en révolte contre le plan divin, concourt du moins à l'exercice des lois de l'option et de l'effort. La valeur naît du choix, et aucune grande joie n'est dans le facile ; la vie surnaturelle surtout est exclusive de ce facile et de l'agréable ; notre destin réel est la virilité de la douleur, prélude de l'illimité de la joie. Or, supprimez la pluralité des religions, et vous supprimez le mérite des martyrs, des missionnaires, des convertis, et des anxieux de bonne volonté. Une première preuve en faveur du Christianisme serait qu'il est mouvement et bataille intellectuelle ; il reconquiert ici ce qu'il a perdu là, et sans cesse. Le bouddhisme rêve, l'islam croupit ; là, ni grands révoltés comme Luther, ni profonds remueurs de foules ou de dogmes tels que saint Bernard on saint Thomas. L'Asie somnole parmi ses narghilés, l'Afrique dans ses harems ; l'Europe vit, travaille, pense, aime, et invoque le Christ ou le déteste.
L'Islam n'est cependant qu'une hérésie judéo-chrétienne ; le bouddhisme, qu'une secte brahmanique. Il n'existe que trois religions radicales issues de la Révélation primitive, et d'où procèdent toutes les autres : le polythéisme, le brahmanisme, et le Judéo-christianisme. Deux sont évidemment une altération de la troisième ; on déterminera intrinsèquement la véridique par sa ressemblance avec nos concepts rationnels, et parce qu'elle constituera la synthèse historique et dogmatique la plus complète et la plus pure des documents épars que les diverses religions nous ont conservés sur la Révélation primitive.
El, Brahm, Zeus, ainsi s'exprime dans les trois religions primordiales la Force personnelle infinie, l'Etre cause, le centre immuable autour duquel tout évolue, Dieu Un. L'idée de Dieu Créateur ou Organisateur s'énonce
aussi par d'autres termes dont le radical, identique chez les Aryens et les Sémites, prouve une communauté de traditions : Johvah, Jovis.
En même temps que cette unité de l'Etre absolu, apparaît dès l'origine le concept du ternaire.Il se développera logiquement à travers l'histoire d'Israël. Dans l'Inde, Brahm comme plasmateur devient Brahma ; comme conservateur, Vichnou; comme destructeur, Siva. Et nous voici sur la limite où cesse à ce point de vue la tradition première ; déjcà la désignation de Siva comme complément de la Trimourti introduit l'erreur manichéenne, le mal divinisé. Mais les trois rapports de la Divinité n'altèrent en rien, dans le primitif dogme hindou, l'Unité d'essence. bientôt les causes défbrmatrices de la vérité religieuse s'insinuent dans le védisme ; voici les mythes fantastiques, les incarnations de Vichnou en poisson, en sanglier, en tortue ; puis les dieux et leurs aventures scandaleuses.
Dès lors le brahmanisme est récusé par la raison. A fortiori récusera-t-elle le polythéisme hellénique qui divinisa tous les vices et ravala le divin jusqu'aux intrigues galantes de Zeus. Le contraste de ces hontes intensifie l'inaccessible lumière du Dieu mosaïque, miraculeusement inaltérée chez l'un des peuples les plus enclins par nature à l'idolâtrie.
La notion de l'immortalité de l'âme est élevée chez les Hindous, mais ses altérations répugnent à nos facultés supérieures qui exigent la survivance illimitée et individuelle : le juste s'absorbe impersonnel en Brahm ; le coupable subit un enfer de quatre-vingt millions de siècles ; le juste non épuré, un purgatoire de métempsychoses. Or apothéose impersonnelle et métempsychose ne le cèdent au néant ni en horreur, ni en illogisme car la modalité extérieure d'un être peut changer, mais non sa modalité interne, encore moins sa substance.
Toutefois c'est de l'Inde, c'est par le culte d'Agni, que
se répandra en Grèce, à Rome, dans la Germanie et la Celtique, la religion du foyer, qui se greffa sur l'universel culte des morts, ce rejeton de vérité jailli de la tradition première, accru par les phénomènes surnormaux, et qui se fait jour à travers la jungle des mythologies. Toute une famille sémitique, la chinoise, se contentera du seul culte des ancêtres ; exclusivisme fatal à la moralité,' puisque la destinée du mort ne dépend plus de ses mérites mais de l'hommage des descendants.
L'immense supériorité du Judéo-christianisme éclate encore ici. Son dogme, progressivement dévoilé, fusionne notre double courant d'aspirations : union avec Dieu, persistance individuelle. Il immatérialise l'âme. Comme l'égyptien, l'hébreu croit à une pesée des mérites et des fautes ; comme les invocateurs des Mânes, le disciple de Confucius ou le latin, il se prépare à retrouver ses pères. Mais l'affirmation catholique de l'efficacité des prières pour les morts et de la substitution, concilie seule, et logiquement, les croyances divergentes sur le problème de nos destinées ultraterrestres.
Malgré les hommages décernés par le rationalisme à la morale chrétienne — honneurs prodigués à la garnison qu'on voudrait voir capituler — c'est sur le terrain de la morale individuelle naturelle que s'affirme le moins nettement la supériorité du Judéo-christianisme. Non que sa morale ait été surpassée ; mais nous la voyons partiellement égalée par la charité bouddhique, par le respect du mariage, de la vieillesse et de l'hospitalité chez les Grecs, par certaines mœurs des Germains, enfin par une douceur plébéienne des peuples méditerranéens qui, à travers les crimes illustres, se fait jour jusqu'à nous, et qui a pu exister aussi chez beaucoup de nations dont la mémoire, faute de poètes et d'historiens, s'est éteinte. Cette extension de la loi naturelle à tous les hommes témoigne de nouveau que le privilège n'est
pas l'injustice, et que si V option divine a favorisé certains peuples et soumis aux conditions du développement humain l'Evangile universel, la justice divine maintient pour toute créature intelligente et libre la possibilité du mérite et du démérite. C'est Luther qui damne l'universalité du paganisme. Les musulmans guéris à Lourdes nous attestent la non restriction des grâces divines. Jamais la formule « hors de l'Eglise point de salut » ne fut admise au sens étroit par la théologie qui distingue entre le corps baptisé et Vâme extensive de l'Eglise. La restriction ne procède pas de l'esprit catholique, mais d'tm esprit du Moyen Age ;"les papes le condamnent, et Dante s'en indigne magnifiquement. Rude épreuve pour l'Eglise d'avoir eu à civiliser les barbares ; on lui impute k crime tout ce qu'elle n'a pu leur ôter de férocité !
Ici apparaît une excellence morale propre au Christianisme, celle qui s'exerce sur les collectivités. Hors du Christianisme, l'individu valait en général mieux que l'âme de la race et surtout que l'esprit de la cité. C'est cet esprit que le Christ est venu détruire ; cette âme qu'il est venu métamorphoser. Avant lui, des unions furent vertueuses : seul il a proclamé l'indissolubilité de l'amour béni par Dieu. Euripide nous montre quelques maîtres familiers avec leurs esclaves : seul le Christ a condamné l'esclavage. Le petit Astyanaxnous touche : seul le Christ a fait une loi du respect dû à l'enfant. L'individu antique tut bon par la loi naturelle, et malgré la loi de la cité que les meilleurs philosophes ne changèrent point.
Mais le véritable monopole de l'éthique- chrétienne, c'est la morale surnaturelle. Le Judéo-christianisme n'a pas seulement drainé tout le bien naturel épars dans les religions, il a instauré les vertus transcendantes. Par lui, et pour la première fois, Dieu a sollicité Vamoiir de l'homme. Si quelques lueurs sur le sacrifice interne tra-
versent la pénombre païenne, elles sont si rares, si pâles, si inconciliables surtout avec leur ambiance sociale, qu'on y doit reconnaître un pressentiment connexe au messianisme. Il faut la menace d'une sépulture vivante pour obtenir de six vestales cette virginité qui rayonnera en des millions d'admirables saintes. Le Bouddhisme enseigne l'amour du prochain, même le pardon ; mais aucune religion, aucune philosophie n'ont soupçonné la transcendance de cet amour tel que saint Jean nous le montre « consommant tous les hommes dans l'unité ». La légende de Polycrate préfigure obscurément la grande loi de l'immolation A^olontaire ou consentie, dont Maistre a dit : « Celui qui n'a jamais souffert dans ce monde ne « saurait être sûr de rien ; mais je ne vois pas ce que peut « craindre, ou laisser craindre, celui qui a souffert avec « acceptation. » Le bonheur du coupable effraie pour lui l'âme antique ; Némésis, c'est la Providence rétributrice ; mais Dieu n'est point aimé ; la crainte seule provoque alors le sacrifice ; une égoïste prudence préside à des immolations physiques, jamais la considération de l'intérêt de Dieu, idée si peu rationnelle et si raisonnable. « Le grand crime des Gentils, déclare saint Paul, c'est « de n'avoir point aimé. »
Aussi la pratique des renoncements n'a-t-elle atteint sa signification parfaite que dans le prophétisme hébreu, puis dans les Ordres contemplatifs ou actifs du catholicisme. Ailleurs, l'on ne trouve guère qu'ébauche ou parodie du monachisme : derviches hurleurs de l'islam, pu brahmes qui s'hypnotisent à regarder fixement leur lez en répétant la syllabe oum.
Sur la catégorique supériorité du sacrifice dans le phristianisme, Maistre a porté le jugement définitif : |c La rédemption est une idée universelle ; toujours et partout on a cru que l'innocent pouvait payer pour le coupable ; mais le Christianisme a rectifié cette idée et
« mille autres qui, même clans leur état négatif, lui « avaient rendu d'avance le témoignage le plus décisif... « L'homme coupable ne pouvait être absous que par le « sang des victimes ; ce sang était le lien de la récon- « ciliation... L'idée universelle de la communion par le « sang, quoique viciée dans son application, était néan- « moins juste et prophétique dans sa racine. II est entré « dans les incompréhensibles desseins de l'Amour tout- « puissant de perpétuer jusqu'à la fin du monde, et par « des moyens bien au-dessus de notre faible intelligence, « ce même sacrifice matériellement offert une seule fois « pour le salut du genre humain... Il n'y a rien qui dé- « montre d'une manière plus digne de Dieu ce que le « genre humain a toujours confessé, même avant qu'on « le lui eût appris : sa dégradation radicale, la réver- « sibilité des mérites de l'innocence payant pour le cou- « pable (Maistre oublie d'ajouter : volontairement) et le « salut par le sang. »
Si l'homme conteste l'utilité de l'expiation individuelle volontaire, à laquelle le sacrifice divin ajoute la valeur infinie, il ne peut douter de l'expiation imposée^ de la mort universelle, des fléaux, du sacrifice public des guerres, de l'euménide attirée par les iniquités collectives ou privées. Il faut une expiation. Au sacrifice moral de soi-même ou à l'offrande de ses biens propres, le païen substitua souvent l'immolation physique d'autrui ; d'où les bûchers de Moloch et de Tentâtes, le sein percé d'Iphigénie. Remarquez que le peuple hébreu, dur de mœurs et suprêmement théocratique, a seul, dès l'ori- i gine, répudié les victimes humaines. Jéhova, s'il les demande, se contente de l'intention, parce que, dit le psalmiste, « le sacrifice voulu de Dieu c'est un cœur dou- « loureux et contrit ». Pour sacrifice expiatoire, outre les mortifications corporelles et le détachement des richesses, le Judaïsme offre une âme ; l'Eglise offre la souffrance
consentie parle Christ pour compenser l'infinité objective de toute offense faite à Dieu.
C'est cette sul)limité, pour nos étroits jugements déconcertante, et qui ne trouve quelque analogie terrestre que dans l'amour ; c'est la pureté immédiate et constante des dogmes et des rites, qui obligent à commencer par l'étude du Judéo-christianisme toute enquête sur la vérité transcendante. Il n'est cependant pas dédaignable que cette religion à trois degrés progressifs (révélation primitive, révélation mosaïque, révélation chrétienne) gouverne actuellement la moitié des consciences humaines, l'élite intellectuelle et morale. L'Europe mène le monde, et la pensée de l'Europe est le Christianisme.
Après quelques remarques sur la Révélation primitive, il conviendra de reconnaître le carrefour d'où les religions sont parties, et de rechercher en elles la survivance divine et l'intrusion démoniaque. Car aucune n'est totalement d'invention humaine. Elles sont un affaiblissement de la vérité, mêlé d'horreurs que la puissance personnelle du Mal explique seule : ceci a produit les crimes dont s'indigne Lucrèce ; ce n'est pas pour le plaisir de brûler leurs enfants que les Phéniciens eussent imaginé le baalisme.
Néanmoins, l'apport des passions humaines apparaît
nettement dans les religions dérivées, tandis que ce
qu'elles ont de généreux est un débris divin. Dans l'Asie
'antique, le peuple recevait ses dieux, comme tout le
reste, de ses despotes ; comment ces violents et ces
luxurieux, ignorants de l'amour terrestre, eussent-ils
imaginé le divin? Car il n'y a pas deux amours. Aussi
'influence politique a-t-elle toujours repris sur la bonté
■t la justice de la Divinité, jusqu'à la ravaler aux
180 LE POSITIVISME CHRETIEX
fantasques Olympiens de l'Iliade ; ah ! alors les hommes sont bien les « infortunés mortels » !
L'imagination naturaliste, un symbolisme personnificateur, l'interprétation subjective des phénomènes surnormaux, le caractère des races, l'esprit local, diversifièrent les légendes, sans parvenir à étouffer l'origine transcendante de tout culte. Le polythéisme n'est pas la mort, il est le sommeil ; sommeil peuplé de fantômes et de songes : tel songe est divagation ; tel autre, pressentiment ou souvenir.
Les religions les plus sensées procédèrent du cœur, non de la raison. Tandis que l'orgueil ésotérique aboutissait aux Bacchanales, l'agnation triomphait heureusement du polythéisme officiel ; l'agnation, motif anticipé de la parole évangélique : « Je vous remercie. Père, « d'avoir révélé cela aux petits et de l'avoir caché aux « doctes ! »
Les mêmes causes naturelles qui diversifièrent le fond des religions dérivées, ont influé sur l'aspect extérieur de la vraie ; d'où nos étonnements d'occidentaux devant la Bible. Mais la différence gît dans la forme, non dans l'essence de la pensée, entre la race sémitique et l'aryenne. Les peuples d'Orient gardent dans l'âme un reflet des mirages du désert; il y a toujours de l'irréel dans leurs peintures des réalités. Sans doute aussi, très proches de Dieu, possédèrent-ils une vérité plus vraie que notre réalisme. Chez les Hébreux, tout fut symbole, jusqu'aux nombres. Jamais le monde visible n'apparut mieux un simple masque de l'invisible. De là nos dépaysements, à nous bons écoliers d'arithmétique, devant ces chiffres sacrés toujours les mêmes. Dans l'antiquité sémitique, et en Grèce avec Pythagore et Platon, le nombre fut divin.
Le Christianisme, tout en unifiant les consciences, se teinta lui-même extérieurement du reflet des races. Si
l'on réfléchissait à ce que la douceur évangélique a pu obtenir du sang maure, on n'attribuerait pas à l'Eglise, dont l'esprit n'a pu l'empêcher, l'Inquisition espagnole ; juif ou catholique, il fallait que ce peuple brûlât quelqu'un; en revanche, la passion le suréleva jusqu'au sublime de sainte Thérèse. A Paris, le Christianisme devait aboutir à ce mot d'une princesse : « Croyez bien « que Dieu y regarde à plusieurs fois avant de damner « les gens de notre espèce. » En revanche, le besoin d'imposer ses idées, surnaturalisé par le catholicisme, a produit l'admirable prosélytisme de la « Fille aînée de l'Eglise ». En Italie, l'Evangile devait faire éclore les délicatesses délicieuses d'un François d'Assise et d'une Catherine de Sienne. Le Christianisme reste druidique en Bretagne, hellénique sur les bords du Rhône. Car, changeant la liqueur, l'Eglise conserva le vase. Elle ne renversa point le menhir, mais le surmonta d'une croix. Les grands papes du iv° et du v^ siècles traitèrent l'âme barbare comme un sauvageon plein de sève ; ils y greffèrent le Christ. Mais toute greffe dégénère. Aujourd'hui, comme au lendemain de la Révélation primitive, des races entières peuvent altérer en elles le concept du divin, s'abîmer aux pires idolâtries. L'histoire religieuse de l'humanité est une lutte entre la greffe surnaturelle et a tendance à dégénérer.
La Révélation primitive.
L'auteur rationaliste de la Science des religions constate que « toutes les recherches méthodiques faites de :< nos jours ont abouti vers un centre asiatique com- :< mun, d'où les grandes religions au moins sont sor- < ties... Sans compter beaucoup d'Alexandrins, le stoïj< cisme, Platon, Socrate lui-même et ceux que de son ,< temps on appelait orphiques, croyaient, enseignaient
« et pratiquaient des maximes venues du même point « de l'Asie ».
Ce ne sont pas seulement les grandes, mais bien toutes les religions, y compris celles de l'Amérique indigène, qui possèdent un fonds identique de dogmes et de rites. Ceci prouve déjà l'unité morale de l'espèce humaine, une communauté soit de raison, soit de traditions.
Or, si la raison a pu découvrir partout l'existence de Dieu, d'autres concepts universels sont trop spéciaux ou trop supérieurs à notre entendement, pour n'avoir pas une source commune différente de la raison. L'expérience prouve d'ailleurs que naturellement les" sociétés vont du plus vers le moins moral, ce qui implique un début transcendant. Les traditions de la Révélation primitive sont austères, parfois déconcertantes pour la raison, et néanmoins toutes conformes finalement à l'expérience morale de la vie.
L'homme primitif fut le grandiose produit de la tradition, comme l'individu actuel est le vulgaire produit du journal. Les derniers paysans illettrés qui font de mémoire des comptes difficiles, et se rappellent après cinquante ans un détail, nous aident à comprendre le maintien dej traditions primitives jusqu'à l'invention de l'écriture. Kous nous abusons étrangement sur la nécessité du texte écrit. Par respect pour leur doctrine, les druides n'écrivaient pas.
Pourtant, dès que la lettre apparaît, elle apparaît religieuse. On croit le Livre de Job l'un des plus vieux textes ; Ja littérature naît dans un cri de détresse et un élan de foi inégalables. Plus tard viennent quelques tablettes d'argile de la Chaldée, les papyrus des hypogées du Nil, puis les Yédas. Un respect nous émeut devant ces épaves d'une époque où l'homme gardait encore intacte l'empreinte de Dieu. Ensuite vient le Pentateuque, et, six siècles après, l'Iliade ; alors la nuit du paganisme couvre
la terre. On ignore la date des Kings primitifs, adultérés par la rédaction de Confucius.
La première notion commune à tous ces livres est celle d'un Esprit formateur du monde, soit unique, soit supérieur aux dieux. L'auteur de la Science des religions (livre daté par une crédulité démodée dans le Progrés et la Science) estime que ce concept universel du Dieu- Esprit dérive par abstraction d'un culte primitif du soleil. Contre cette hypothèse, l'histoire prouve que le baalisme marque toujours une décadence des religions; les peuples n'appliquent que par dégradation à l'astre vivificateur le concept du divin, virtuellement conservé en eux (les Albigeois au Moyen Age 5 quelques cantons déchristianisés de la France actuelle ; Rome païenne où le Jovisme fut supplanté par le culte solaire de Mithra). Ensuite nos théogonistes athées ont confondu, en étudiant le culte d'Agni, le symbole avec le dieu ; ce culte fut le plus hautement moral du paganisme, dont le baalisme est l'opprobre. Enfin, l'histoire du mosaïsme n'est que la lutte de la notion antérieure de Dieu-Esprit contre la tendance d'Israël au baalisme. Le baalisme est réellement la /aztôse religion, celle qui divinise la matière: il s'appelle aujourd'hui le naturalisme.
Plus on remonte, plus rationnelle apparaît dans l'antiquité la notion du divin. L'absurde théogonie de la Grèce suppose qu'à l'origine était le Temps. Le brahmanisme au contraire affirme : «Au commencement était la Force » et la Genèse : « Au commencement était l'Esprit », ce qui n'est pas contestable. Les divagations du brahmanisme, absentes des Védas et des lois de Manou, commencent aux grandes épopées ; la tradition alors s'est obscurcie de rêves, poétiques ou philosophiques. De même en Chine, où la notion très spiritualiste d'un Ciel s'est peu à peu matérialisée.
Cette nuit païenne ne reste jamais sans lueurs mono-
théistes, soit que le concept traditionnel l'emporte sur l'ambiance Imaginative, soit qu'après de patientes recherches ou dans quelque crise morale, l'individu dégage Dieu des fantômes sensoriels. « Telle est, dit « saint Augustin, la force de la vraie Divinité, qu'elle ne « peut être entièrement cachée à la raison. En tant que « Créateur, Dieu était connu de toutes les nations, même « avant l'enseignement du Christ ; en tant qu'il ne doit « pas être adoré injurieusement avec les idoles, Dieu « était connu dans la Judée. »
En général, le polythéisme constitua un mensonge officiel auquel ne crurent ni les hiérophantes qui gardaient pour eux un ésotérisme, ni le peuple qui avait conservé la religion du foyer ou celle des Mânes ; ceci très frappant dans l'Inde où les brahmanes n'adorèrent jamais que « Celui qui existe par lui-même » selon la définition du Rig-Véda, mais bernèrent les castes inférieures avec de ridicules fables, à quoi elles eurent la sagesse de préférer le culte d'Agni.
En Grèce, à Rome, Zeus reste toujours Dieu Père, Dieu Suprême, le Tout-Puissant ; lui seul vivifie ou foudroie. Les premiers apologistes objectent aux païens que dans leur détresse ceux-ci n'invoquent jamais qu'un Dieu ; Tertullien ajoute qu'il n'est fait mention que d'un Dieu dans les serments, preuve nouvelle que Vâme est naturellement chrétienne. Le platonicien Maxime deTyr avait conclu : « Interrogez les hommes sur les dieux, toutes « leurs réponses varient ; mais tous reconnaissent qu'il « n'existe qu'un seul Dieu, Père de tous. » Homère fait dire à Zeus : « Coalisez-vous, dieux et déesses, vous « n'abaisserez pas le Dieu très haut, impénétrable dans « ses pensées. » Le polythéisme subordonna l'erreur humaine à un débris de vérité divine. Aucun peuple n'a cru à plusieurs Etres Suprêmes, pas même les Peaux- Rouges qui placent au-dessus des manitous le Wacondah,
au-dessus des esprits le Grand-Esprit. Dieu Un, c'est encore le Zéruané-Akéréné de l'Avesta ; « le Père de toutes les essences », Kneph égyptien ; l'Alfader de l'Edda ; le Tina étrusque ; le Teutat éternel des Celtes ; le Diouta ou le Dibatta-assi des Polynésiens.
Dans l'antiquité classique, le peuple restait individuellement spiritualiste, et VEtat sophistiquait la notion de Dieu ; affaire d'orgueil et de politique. Tandis que les rois de Tyr et de l'Assyrie envoyaient au Temple de Jérusalem leurs présents, la Grèce, qui les appelait barbares, adorait sa propre sagesse sous le péplum d'Athèné ; elle immolait Socrate qui, après Xénophane et Anaxagore, dégageait Dieu du polythéisme.
Mais, vingt siècles avant les Ecoles d'EIée, les rayons de la Révélation primitive avaient éclairé le berceau de la philosophie, dans l'Inde et la Chine. L'Y-King figure le Ciel par l'unité, la terre par la dualité, symbole de l'être composé qui doit se dissoudre ; il précise l'obligation imposée à chaque homme de se déterminer entre le matériel et le divin. Quant à l'Egypte, ses croyances officielles allièrent grossièrement le culte solaire à un pastiche de la Genèse « traduction faite sur l'hébreu par un inca- « pable ». Mais le sacerdoce égyptien cachait un spiritualisme probablement traditionnel, à en juger par le mot du prêtre de Memphis à Hérodote : « Vous, Grecs, vous « êtes des enfants ! »
Lorsque le temps eut affaibli les reflets de la Révélation primitive, la véritable notion de Dieu fut restaurée dans l'Inde par la philosophie, dans le reste du monde ancien par l'influence d'Israël. Rien d'étonnant qu'une portion du Zend-Avesta procède de la Genèse aussi manifestement que le Coran de l'Evangile, si l'on réfléchit à l'énorme ascendant religieux et politique des prophètes à Ninive, à Tyr, à Babylone. De même, la génération de Joseph avait intellectuellement conquis l'Egypte. Israël
figure une sorte de gulf-stream réchauffant les glaces païennes ; on ne réfléchit guère au miracle de ce peuple Xiromené durant vingt siècles à travers les nations antiques. Expansif de Dieu, il s'assimilait en même temps les documents monothéistes épars dans le paganisme ; il recevait des Arabes le Livre de Job, témoin de la conservation de lumières individuelles parmi l'erreur collective. Un roi d'une psychologie troublante, celui qui fouettait la mer et pleurait à l'idée de la brièveté des jours, Xerxés connut le vrai Dieu. Instruit peut-être par le corps d'Hébreux qui suivait son armée^ il brûla les temples d'idoles.
L'existence d'une Révélation primitive, douteuse pour ce concept de Dieu que la raison pouvait découvrir, s'affirme d'abord indiscutable par le fait même que toutes les traditions proclament l'existence de cette Révélation, et toutes les philosophies sérieuses sa nécessité. L'antiquité pressentit cet axiome de la théologie que « le genre « humain collectif ne peut, sans quelque Révélation, con- « naître utilement, sûrement, et sans mélange d'erreur, « la somme des vérités qui constituent la religion nata- « relie ». Les indigènes américains crurent que Dieu, après la création du premier couple humain, s'entretenait avec lui, enseignait la chasse, les devoirs, jusqu'à ce que la désobéissance de nos premiers ancêtres le fit se retirer d'eux. Dans l'Inde, le Pourva-Mimausa pose en principe Yautorité, laquelle se manifeste par le langage^ éternel, divin, et parfait dans les Védas, fruit d'une révélation surnaturelle. La Chine attribue les Kings à l'hommecéleste.
Quant à l'objet de la Révélation, les traditions sont unanimes, sauf sur un point : l'Inde, la Chine paraissent admettre l'éternité de la matière coexistante avec l'Esprit, Elles biffent le premier verset de la Genèse ; leur cosmo-
gonie s'ouvre au second : «La terre restait stérile et vide ; « les ténèbres couvraient la face de l'abîme ; et l'Esprit « de Dieu planait sur les eaux. » C'est le chaos primitit d'Ovide, la confusion des germes où Lao-Tseu découvre un principe vivifiant qui était la vérité suprême.
La naissance biblique du premier couple se retrouve dans la légende de Prométhée façonnant l'homme avec de la terre, comme dans le récit hindou de la mère des vivants formée d'une partie d'Aclima « première intelli- « gence incarnée ». Les hiéroglyphes des Mexicains reproduisent la femme au serpent, appelée aussi femme de notre chair. Les Chinois mentionnent un Adam d'argile jaune 5 les Sioux. d'argile rouge ; mais c'est toujours Dieu qui le façonne.
La division hebdomadaire du temps, consacrée universellement par des rites, bien que moins rationnelle que la décade, s'accorde encore avec la Genèse.
Après avoir soutenu l'incompatibilité de l'Ancien Testament avec le Nouveau, la critique négative, contrainte par les découvertes philologiques, change ses batteries et constate que « les dogmes chrétiens existaient longtemps « avant l'époque de Jésus ». L'Incarnation, la Rédemption constituent, en effet, des croyances générales si précises, qu'elles restent inexplicables sans la tradition d'une Promesse. L'étude du Messianisme hors d'Israël révélera cette universalité.
Quant au mystère de la Trinité, supérieur à nos formes logiques plutôt qu'à notre raison, et à première vue si vraisemblable pour le platonicien convaincu que les facultés diverses de notre âme unique procèdent de prototypes vivants, ce mystère subsistait plus obscurément chez les Anciens que l'idée messianique, mais on le voit se préciser à travers l'histoire d'Israël. Certains apologistes chrétiens refusent de voir une allusion à lui dans le pluriel du mot Dieu (Elohim) au début de la Genèse ; ils
croient à un pluriel de majesté parce qu'il désigne plus tard une idole ; mais il faudrait savoir si cette forme du singulier -pluriel, réservée au vrai Dieu, ne fut pas appliquée aux idoles par corruption de langage. En tous cas ce pluriel ne peut impliquer le polythéisme de la Genèse, car il s'accorde toujours, lorsqu'il désigne Dieu, avec îm adjectif ou un verbe cm singulier; il faut traduire : Les Dieux créa. Bossuet, après saint Augustin, voit une allusion plus certaine à la Trinité dans le pluriel anormal par lequel Dieu se désigne ; jamais dans l'Ecriture, un autre que Dieu n'a parlé de soi-même au pluriel : « Faisons. » Dieu même ne parle ainsi que' deux ou trois fois ; « la Trinité commence à se déclarer en faisant la « créature raisonnable ». Mais le dogme se précise plus net après Moïse, par les fréquentes désignations du Père, du Fils et de l'Esprit, dans les psaumes, les Proverbes, les livres sapientiaux. Aussi ne compte-t-on plus les rabbins juifs, John Xérès, Molitor, Drach, qu'une comparaison sincère des deux Testaments a convertis au Christianisme. Saint Augustin dit justement : « Le Xou- « veau gisait dans l'Ancien ; l'Ancien éclate dans le Xou- « veau. » L'Eucharistie future, la doctrine du Verbe faisaient partie de l'ésotérisme oral d'Israël. Quant au dogme de la Trinité, le Zo-har, livre traditionnel de la Synagogue, commente ainsi un verset du Deutéronome : « Il y a Deux auquel se réunit Un, et ils sont Trois ; « et étant Trois, Us ne font qu'un. » Mais la Bible entière suppose le dogme de la Trinité. Par les Septante, il passa dans les Ecoles alexandrines ; les Esséniens de la Palestine, vers le ii^ siècle avant le Christ, l'avaient dégagé de la tradition orale.
Implicitement contenu dans le messianisme hébreu, il est plus étrange de le retrouver chez des peuples qui n'ont pu le tenir que directement de la Révélation première. Altéré certes, mais sur divers points se complétant.
Le brahmanisme proclame l'unité d'essence, la trinité des personnes ; il précise les deux premières et ne se méprend que sur la troisième qu'il remplace par le Principe de la destruction. Les trois dieux, dans le Bagavadam, répondent au pénitent : « Entre nous nulle différence. Un seul « Etre est à la fois le créateur, le conservateur, le destruc- « teur. L'adorer sous l'une des trois formes, c'est le pro- « clamer sous les trois. » Je me demande (simple hypothèse) si le grossier naturalisme grec n'aurait pas défiguré dans la triade procédant de Zeus : Hêré, Athèné, Aphrodite, quelque souvenir ancestral des attrlbutio7is de la Trinité : la Force, l'Intelligence, l'Amour ? Ainsi les Battas de Sumatra adoraient, avec Dibatta, Etre suprême, trois divinités issues de lui. Et les trois juges helléniques des morts ne semblent-ils pas un souvenir de cette Justice suprême mentionnée par l'apôtre : « Trois dans le Ciel « rendent témoignage»? L'universel concept du ternaire, si prépondérant dans la Celtique et chez les vieux peuples du Nord, reparaît chez les philosophes grecs ; ti'ois est pour Pythagore le nombre divin ; Platon écrit : « Le grand « Roi étant au milieu de toutes choses, lui Auteur de tout « bien, le second Roi est cependant au milieu des secondes « choses, et le troisième au milieu des troisièmes ; ce qui « ne doit point s'écrire plus clairement, afin que, le texte « venant à se perdre, celui qui le trouverait ne comprenne « pas. » Voilà peut-être ce qui nous reste de l'ésotérisme égyptien. Quelques platoniciens, Philon, Proclus, Salluste le philosophe, approfondirent davantage l'idée du Ternaire divin : plus tard, beaucoup d'autres embrassèrent le Christianisme, dans leur enthousiasme pour le début de l'Evangile de saint Jean, et leur stupeur qu'un plébéien, un barbare eût défini ce qu'ils cherchaient. « Dans l'Inde, « dans la Perse, dans l'Egypte, remarque M. Nicolas, la « Triple Unité se retrouve dans toutes les dégradations « du théisme, et toujours le Verbe, la Parole, le Logos,
« comme la plus haute manifestation de l'esprit diWn. Les « missionnaires anglais croient avoir retrouvé la Trinité « jusque dans la religion des sauvages d'0-Taïti. » Mythes absurdes ou systèmes incomplets gardent tous quelque trace des primordiales vérités, par exemple de celle-ci : la catégorie du divin est par essence unificatrice ; cependant nos facultés différentes doivent posséder des prototypes éternels. La Chine le savait, lorsque Lao-Tseu enseigna : « La raison produit l'un ; un, le deux 5 deux, le trois ; « et trois, toutes choses. Ce que tu regardes et ne vois pas « s'appelle I ; ce que tu écoutes et n'entends pas s'appelle « Hi ; ce que tu cherches et ne saisis pas s'appelle OUei ; « trois êtres qui ne peuvent se comprendre et qui n'en « font qu'un. Le dernier n'est pas plus éclatant ni plus « obscur que le premier. » IHOV, c'est toujours Johvah ou Jovis. M. Abel Rémusat et les principaux orientalistes remarquent que les traditions éparses se ramènent toutes au dogme hébreu, c'est-à-dire à la Révélation primitive et au messianisme. Tandis que les platoniciens annonçaient une vérité future orientale, les lamas de la Tartarie plaçaient à leur occident la Terre des esprits d'où devait jaillir toute vérité ; voici désignée la Palestine.
En somme, on peut presque étendre à tous les peuples ce que M. E. Burnouf dit de la Perse, dont la religion renfermait la substance de la métaphysique chrétienne, « l'unité de Dieu, l'Esprit, le Verbe, la théorie de la chute « et celle de la Rédemption, une ébauche de la théorie « des Incarnations, la doctrine de la Révélation, de la foi, « celle des bons et des mauvais anges, celle de la déso- « béissance au Verbe divin présent en nous, et de la né- « cessité du salut ».
Ahuras de la Perse, lémures des latins, génies des Arabes, manitous des Sioux, papaous des nègres, ce sont toujours les Anges qui s'échelonnent entre l'âme humaine et Dieu.
L'explication de notre destinée ne varie pas davantage : la loi de l'effort inscrite, après celle de l'option, aux premières pages de la Genèse, se retrouve précise dans les Kings chinois, et dans le Djaïnisme hindou avec sa théorie de l'âme liée que le sage doit affranchir pour retourner à Dieu.
Le Paradis terrestre c'est l'Age d'or des aryens, le jardin aux quatre fleuves des légendes chinoises. Remarquez que la philologie place le berceau des langues et des religions vers le point de l'Asie où Moïse place l'Eden puis Babel.
Le péché originel s'affirme dans les Kings, ainsi que la révolte des anges que nous retrouvons ailleurs Titans : « Le désir immodéré de science a perdu le genre hu- « main...; la, femme a été la source des maux » dit l'Y- King. Le monde perdu puis sauvé par la femme, c'est le dernier mot des psychologies, et les traditions unanimes en font un dogme. Empédocle enseignait en Sicile, au v« siècle avant J.-C. que l'homme, être déchu, ne peut atteindre à la vérité ni parles sens, ni par la raison, mais par quelque révélation divine obtenue grâce à la prière. Il croyait à l'influence individuelle d'un bon et d'un mauvais ange.
Les premiers faits historiques eux-mêmes narrés par Moïse reparaissent dans les diverses traditions. « L'au- « dacieuse race de Japet » dit Horace. On retrouve les noms défigurés des fils de Noé en tête de l'histoire de tous les peuples.
Il n'est pas jusqu'à la liturgie qui ne manifeste aux divers points du globe des traces d'identité primitive. Ainsi l'huile revêt partout un caractère sacré. Sur les caps d'Armorique le druide, comme en Chanaan le patriarche, dresse un autel de pierre fruste, l'arrose d'huile ; symbolisme : il faut une pierre non polluée par la main de l'homme, et le doux liquide des onctions provient de l'humble et utile olivier, de même que les humbles et
utiles bêtes de i^somme, l'âne et le chameau, portent les prophètes, portent le Christ. Ah ! le monde primitif l'a connue, la sainteté chrétienne de la pauvreté, de la souffrance et de la douceur ! Dans le premier sacrifice Dieu n'a vu que l'âme d'Abel ; il s'est détourné plus tard des démoniaques holocaustes de Baal ; mais un rayon divin filtre jusqu'à Ovide lorsqu'il conte Jupiter épargnant l'oie, l'unique oie familière, que l'indigent couple de vieux lui va immoler. Ubi caritas et amor, ïbi Deus est. L'antiquité ne s'explique que pour qui dans ses lueurs éparses mais convergentes discerne les reflets d'un foyer central. Tout le faux des religions dérivées est empreint d'orgueil et de luxure. Ce n'est pas la seule raison individuelle qui enseigna ceci à Esope : « L'occupation de Zeus est d'abaisser « les superbes, d'élever les humbles. »
Outre les faits historiques (création, âge d'or, chute, déluge) et l'abondance des phénomènes surnormaux, on découvre à travers l'œuvre d'Ovide les traces d'une morale surnaturelle très distincte de la bonté naturelle d'un Euripide. Trois siècles plus tard, Ovide pouvait être saint Augustin. Il mérita du moins d'expier sa vie frivole par un exil sauvage d'où il ne revint jamais. Il n'y eut pas dans le paganisme à' Intelligence ^\ms chrétienne que celle de ce Musset latin. Certains poètes légitiment-ils le mot àHnspirés '? ou celui-ci n'a-t-il fait que découvrir parmi les débauches romaines l'amour, puis fixer les traditions obscurcies de la Révélation primitive? car il existe dans les légendes classiques certains détails évidemment antérieurs à la Révélation mosaïque.
Dieu suscita jMoïse quand les aberrations humaines eurent trop défiguré le bloc des vérités initiales. Jusqu'à la troisième, universelle et définitive Révélation, Israël reste le sacerdoce de la Terre, comme Lévi est le sacerdoce d'Israël. Salomon enseigne qu'une élite d'adorateurs suffit à Dieu : une lampe, une tribu.
On retrouve dans la religiosité humaine les gradations de l'univers physique et des catégories intellectuelles. Comment le privilège s'accorde exactement avec la justice, c'est là un des mystères de l'unification transcendante. Unification des normes, non des conditions rétributives, car le monde des esprits doit ressembler à l'Epouse du cantique « tout environnée de variété ». Il faut s'en tenir au mot du Christ : « Beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. » Les peuples seront sûrement jugés, mais peut-être aussi rétribués selon la loi, naturelle ou chrétienne, qu'ils auront reçue. Le rapport du mérite avec la responsabilité reste constant, mais la prédilection divine peut ajouter à la récompense de l'un sans nuire à la justice envers l'autre.
La théologie enseigne que les non-chrétiens de bonne foi peuvent posséder, par tradition ou par raison, les deux dogmes essentiels : existence de Dieu et Providence. En outre. Dieu dispose les âmes par assistance individuelle.
N'y eut-il pas même certaines révélations collectives par des interprètes de Dieu qui allumaient ainsi, loin du foyer mosaïque, quelques clartés isolées? L'Eglise a placé dans Saint-Pierre de Rome une sibylle. Jean se vantait d'avoir jeté l'anathéme à un homme qui, sans être disciple, chassait les démons ; Jésus réprimanda le disciple aimé : « N'empêchez point cet homme ; qui n'est pas contre vous « est pour vous. » Autour de la vérité centrale qui exige dans son rayon l'intolérance intellectuelle, gravitent des lueurs éparses qu'il faut attirer et non éteindre. C'est pour les volontés éclairées et rebelles que le Christ a dit ailleurs : « Qui n'est pas avec moi est contre moi. »
Des religions dérivées.
Tous les deux mille ans environ, une Révélation, neuve et plus complète, faucha les ronces qui commençaient à recouvrir les vérités antérieures.
LE POSITIVISME CHRÉTIEX. 13
Naturellement^ les religions dégénèrent vers l'absurde. Max Mûller regarde comme la conclusion la plus certaine de l'étude des religions la décadence inévitable vers laquelle elles tendent toujours à tomber ; toutes sont plus pures à l'origine. Seul, le Judéo-Christianisme s'est perfectionné clans la fixité. On détermine nettement dans les religions dérivées le point où elles ont bifurqué de la Révélation centrale. Dans l'antiquité, la moins déviée fut le dualisme de Zoroastre, qui procède des Védas et de la tradition patriarcale. L'Avesta emprunte à l'Inde le dogme monstrueux de la divinisation du Mal.
Dix siècles avant la G-rèce, l'Inde avait épuisé toutes les conceptions philosophiques ou religieuses. Il faut entrer par le culte d'Agni dans la forêt géante de ses religions ; ce culte explique l'origine de l'une des trois religions classiques coexistantes, et son examen ruine l'hypothèse du baalisme initial. Ceux qui l'ont émise au sujet de l'Inde primitive eussent aussi bien pu soutenir que nos pères adoraient les feux de la Saint-Jean !
C'est assez tard qu'Agni, incarnation ancienne de la Divinité, ne symbolisa plus que l'influence physique et psychologique du soleil, puis du feu. Mais l'hommage humain dériva de l'esprit à la matière, de Dieu au rayonsymbole. Comment croire à un culte matérialiste, quand on lit certains admirables hymnes védiques : « Mais il est « dans l'homme une substance immortelle ; c'est elle, ô « Agni, qu'il faut embraser. 0 Jâtavêdas, dans le corps « glorieux formé par toi, transporte-la au inonde des «pieux !... Agni, mari des femmes, fiancé des filles, « a repris Vâme de notre aini à Yâma, pour la vie et non « pour la mort, oui, certes, pour le salut. »
Sans vouloir déflorer le grand sujet du Messianisme universel, j'extrais de la Science des Religions ceci : « Agni devient le Médiateur de l'offrande, le sacrificateur, « le prêtre mystique. Et, comme le soma le contient sous
« des apparences matérielles, c'est un sacrificateur qui « s'offre lui-même comme victime. » M. Burnouf conclut que la communion chrétienne pastiche l'agnation. La vérité, c'est que l'homme a sans cesse poursuivi jusqu'au Christ le rêve d'une unification, momentanée ici-bas, de son être avec Dieu. Mais cette divinisation de l'homme a toujours abouti soit à son absorption, soit au panthéisme qui détruit Dieu. Il y a néanmoins dans cette incessante recherche la certitude d'un concept objectif. La variété du messianisme hors d'Israël, le fait historique de la vie du Christ, la concordance et l'immense supériorité des dogmes chrétiens prouvent déjà que la réalisation de ce concept n'appartient pas au brahmanisme, lequel, parmi de splendides envolées traditionnelles, contient un grouillement de fables ridicules et disparates.
En somme, le culte d'Agni et celui de Siva marquent les premières dérivations religieuses de l'humanité. Mais autrement importante que le dualisme fut l'agnation. En elle deux éléments, l'un métaphysique, l'autre naturaliste. Le culte du soleil aboutit toujours à l'idolâtrie, tandis que le culte du feu continue de s'adapter aux traditions spiritualistes : Israël entretint un feu sacré ; les vestales priaient Jupiter.Il semble que les peuplades aryennes aient préféré en Agni le dieu du feu au dieu solaire ; le culte du foyer se confondit à Rome avec la religion des morts, base de toute la yie sociale dont le polythéisme naturaliste ne représentait que la façade.
En Egypte, la lutte de la tradition spiritualiste avec l'idolâtrie sensorielle aboutit pour le peuple au contradictoire concept d'une immortalité évolutive : le Sphinx, dieu Harmakis, vainqueur de Typhon, symbolise le triomphe de l'âme sur la mort ; mais Sokari préside aux métamorphoses de cette âme jusqu'à son absorption dans l'esprit du monde. Sokari, c'est Baal, « le grand Baal ma- « térialiste » de Pierre Loti ; c'est le soleil d'Afrique.
196 LE POSITIVISME CHRETIEX
dévorateur et fécond. Les fellahs confondirent avec la loi du cosmos celle du monde moral où toute métamorphose est progrés, c'est-cà-dire implique linalement un arrêt de la substance identique dans l'absolu.
Le mythe naturaliste.
Le naturalisme est toujours un bon masque pour l'Esprit du Mal. Les chrétiens se trompérent-ils beaucoup en répétant le mot de David : « Démons, les dieux des « nations ! » Ceci concerne le naturalisme moral, qui fit diviniser des passions abjectes, prêter à'Zeus les pires crimes. Comment Selon éleva-t-il un temple à l'Aphrodite prostituée ? Au contraire, le naturalisme physique enfanta une théogonie délirante mais inofFensive, parfois gracieuse (Echo, Diane, les nymphes). D'autres légendes proviennent de traditions cosmogoniques : l'Anadyoméne rappelle la terre initialement couverte par les eaux. D'autres perpétuent la mémoire de héros bienfaiteurs (Thésée, Hercule). D'autres encore (les Gémeaux, Orphée) durent dériver de phénomènes surnormaux. Tout cela très distinct du large rayon de la Révélation primitive qui traverse le Jovisme. Race et climat diversifièrent le polythéisme physique : l'esprit moyen, esthétique, précis de l'hellène conçut des dieux-statues ; l'Asie immense, des dieux colosses ; le rêve nébuleux du Scandinave, des dieux-fantômes.
Le baalisme reste à part, culte solaire et démoniaque. Apollon est un bien pâle reflet de Moloch. Il faut du sang, des enfants brûlés vifs, au Laal asiatique, au Molocli de Carthage, à l'Hésus des forêts druidiques. La Grèce, Rome, moins barbares, ne concèdent au démon que les turpitudes nocturnes des Dionysiaques.
Une forme clémente du culte solaire est la religion de Mithra, qui, jointe à celle de Déméter, symbolise la terre
fécondée par l'astre-roi. Importé d'Orient en Grèce, le mithrisme traversa Rome, expira au midi de la Gaule. Le Mithra d'Arles, en marbre de Carrare, s'involue d'un serpent à tête de lion ; l'autel de Déméter, trouvé dans le Rhône et aussi de marbre blanc, s'orne de feuilles d'olivier, de vases sacrés, de cornes de bélier. Le taurobole demeura le mystère de la plèbe romaine qui le propagea ainsi dans la Narbonnaise. Le dernier écho des Ménades est le tambourin des farandoles.
Gracieuses ou féroces, toutes ces religions révélaient par leur tolérance réciproque leur absurdité. Le pouvoir d'un dieu finissait à la porte de la ville ; ou bien cinq à six cultes vivaient côte à côte, avec les mêmes adorateurs. Jamais l'Inde ni la Chine n'ont connu à ce point la dégradation du divin.
L'abjection d'un culte se mesure à sa tolérance intellectuelle. Le fanatisme atteste au contraire l'importance de nos rapports avec Dieu : l'intérêt religieux surpasse tous les autres. Le brahmanisme, qui a pris Dieu au sérieux, persécuta le bouddhisme. Il faut la veulerie de ce siècle, sa haine de la loi de l'effort, pour que la vérité catholique se réclame de la tolérance.
Donc, Rome, Athènes furent tolérantes, sauf dès qu'il s'agit du vrai Dieu. On sait ce qui advint à Socrate et aux chrétiens des catacombes. C'est que Socrate et les martyrs empêchaient que l'on s'amusât, ou troublaient certains préjugés municipaux. Le parisianisme grec et le jingoïsme romain ne purent s'accommoder de l'Evangile.
Le culte des morts.
Après les hontes du polythéisme il fait bon rencontrer le culte des Mânes.
Il n'est pas de nation qui se désintéresse de ses morts, et ne pressente leur ambiance, soit par certitude intuitive,
soit par croyance de formation surnormale. Le plus précieux bien qu'emporte la tribu Peau-Rouge, ce sont les ossements des aïeux, dont les âmes aussi l'accompagnent. Les nègres de Madagascar, dégradés au point de prier l'Esprit Mauvais parce que le Bon les épargnera, se relèvent par le culte des morts ; ils se placent sous leur garde ; les tombeaux provisoires entr'ouverts laissent s'envoler l'âme fluidique.
Moins altéré en général que le concept de Dieu, le dogme de l'immortalité perdit souvent sa base logique^ l'idée de rétribution, sans laquelle cette immortalité, pas plus que la vie terrestre, n'a de sens. Dans l'Agnation aryenne, la destinée du mort dépendit des honneurs posthumes, non de ses actes, tandis que le Jovisme enseignait un Tartare pour les coupables, un Elysée pour les justes. Seul le Christianisme a pu accorder les deux conceptions de la vie future, puis, sans les confondre, rapprocher du plan cosmique le plan ultravital. Nouvelle preuve que les religions dérivées représentent des tronçons épars du Christianisme intégral.
L'agnation témoigne que les individus antiques valaient mieux que leurs mythologies. Le peuple restait intellectuellement moins corrompu que la masse de ses chefs, de ses sages, de ses prêtres, ceux-ci souvent imposteurs cupides : Daniel dénonce à Balthasar la porte secrète qui permettait aux pontifes de Baal d'aider ce dieu à consommer les victimes.
Dans l'antiquité classique, le mort devient plus réel que le vivant. Prières, libations, attendent « l'ombre « radieuse qui s'échappe du bûcher ». Tibulle, Properce ont des élégies délicieuses sur l'amour par delà la mort. Ovide nous dit la fête des tombes, les guirlandes renouvelées. La mère suspend des jouets à la stèle de l'enfant. Et la férocité païenne s'arrête devant ce sépulcre d'où filtre un rayon du vrai : le proscrit, l'esclave morts
deviennent sacrés. Le Moyen Age continuera de garder ses défunts au milieu des villes, plus préoccupées des épidémies morales que des lâches paradoxes de l'hygiène. Chez les Anciens, aucune tristesse n'apparaît dans la mort ; les cimetières sont des Voies sacrées, où plane la douceur éteinte des stèles grecques et latines.
Mais une tradition ancestrale des Aryas confondait la cendre des morts avec celle du foyer. D'une étincelle de l'Agni védique jaillit la constitution domestique et sociale d'Athènes et de Rome, qui se résume à ce principe : Les vivants sont les continuateurs des morts et leurs chapelains. Relisez le livre définitif de Fustel de Coulanges. L'âme vit autour du tombeau dont le culte se mêle à celui du dieu domestique ; Pénates et Mânes deviennent presque synonymes. Le pire châtiment est la privation d'honneurs posthumes et de sépulture. Le sacerdoce domestique passe de mâle à mâle : la lignée paternelle (agnatio) constitue seule la famille légale. Il est étrange, mais vrai, que notre droit procède, par le droit romain, de ce principe des Védas : le pouvoir reproducteur gît dans le père. — Les races anaryennes en revanche (Ibères, Etrusques) attribuèrent à la mère toute prépondérance. Mais Latins ou Etrusques connurent la supériorité de l'affection élective, le concept biblique de l'amour conjugal victorieux des liens antérieurs ; ici les statues tumulaires de l'Etrurie concordent avec les stèles helléniques et romaines. Car l'humanité domine la race ; la fille des Aryas, comme la vierge du psaume sémite, « oublia son peuple et la maison de son père ». Chez tous les Aryens, ce fut la femme qui changea de foyer, c'est-à-dire de culte. Acte grave, environné de rites symboliques, et exclusif de toute idée de polygamie. Ainsi la famille antique resta une association religieuse. Les ombres sans repas funèbres ou sans sépulcre, devenues Larves déses-
pérées, hantaient les demeures. L'union stérile fut une catastrophe, et le célibat un crime.
Le culte des morts, intuition la plus touchants et la plus vraie de l'antiquité, apparaît prodigieusement inférieur à la doctrine chrétienne de la communion des âmes et de la réversibilité des mérites et des prières. Il annonçait plutôt le dogme de la résurrection des corps ; dogme que l'Egypte, illogique avec ses croyances transformistes, proclamait en embaumant la momie, en la doublant par des effigies dispersées afin qu'un exemplaire eût chance de demeurer jusqu'à la réincarnation définitiA-e.
La réflexion de Bossuet que par l'âme Dieu possède le corps, puis certaines conclusions biologiques nous aident à concevoir ce dogme de la résurrection de la chair, moins rationnel et historiquement plus obscurci que le dogme de l'immortalité de l'âme. Nous changeons plusieurs fois de substance physique, et le principe d'identité reste indépendant de la matière, puisque nourriture animale ou nourriture végétale recomposent la même chair humaine. Manger du bœuf ne nous rend pas bœuf; ceci affadit le sarcasme voltairien sur l'anthropophage et sa victime se disputant le même corps. Voltaire a d'ailleurs reconnu que « tout est résurrection dans ce monde ; les chenilles « ressuscitent en papillons. La résurection est la chose du « monde la plus simple. Il n'est pas plus étonnant de naître « deux fois qu'une ». Dieu qui créa une fois peut bien reconstituer et immortaliser la nouvelle condensation atomique. Ce qui physiquement jouit et souffre en nous, ce n'est ni un nerf ni un os, encore moins leurs molécules constitutives.
L'ésotérisme.
Les religions antiques constituaient rarement une morale. Pas plus que le populaire culte des morts, l'oligarchique Initiation n'attribua au mérite la destinée de
rame. L'initié d'Eleusis apprit la topographie de l'Au delà, et les trucs pour éviter certains lieux de souffrance ou d'anéantissement. Rites et formules d'incantation reposèrent sur cette troublante idée que la voix lie les dieux et que le nom contient une part de la réalité de l'individu. A la loi de l'effort l'initiation substitua certaines épreuves effrayantes, après lesquelles l'initié n'avait plus à craindre le bourbier où tombaient les morts du commun. Le bon sens de Diogène s'indigna qu'un gredin initié fût plus heureux qu'Epaminondas. Ce système d'égoïsme oligarchique versa dans le ridicule ; des inscriptions de poteau-indicateur (Prends à droite par les prairies de Proserpine) remplacèrent les si touchantes épitaphes aux Mânes. Le Livre des Morts égyptien devint plus tard une simple amulette. La dégression fut rapide dans l'Initiation, ésotérisme religieux d'intellectuels qui rêvèrent le même paradis que Renan. Comme le satanisme de Gilles de Retz et celui de la Montespan, tout cela finit en Grèce par des obscénités nocturnes, et à Rome par les Bacchanales où aboutit aussi le baalisme oriental.
L'ésotérisme iMlosojiMque au contraire enferma les plus pures traditions de la Révélation primitive, que le socratisme tenta vainement de populariser. Il conserva aussi certaines vérités secrètes sur le monde physique : telles la rotondité de la terre, mentionnée par Ovide qui la tenait des brahmes par Pythagore ; les antipodes ; les révolutions de la planète sur elle-même et autour du soleil. Un charlatanisme extérieur, qui peut bien être une calomnie de son biographe Diogène de Laërce, n'empêcha pas Pythagore d'enseigner à ses disciples intimes, vraie congrégation monacale, la doctrine spiritualiste recueillie de la bouche des prophètes hébreux durant ses voyages à Babylone, ou reçue des prêtres égyptiens qui la tenaient des compagnons de Moïse. Il y
mêla les folies de la métempsychose hindoue. Cette Grèce tant vantée tient tout de l'Asie, même ses erreurs.
Les pythagoriciens Timée, Ocellus, enseignèrent la sainteté du mariage, le péché originel, la rétribution posthume. Xénophane définit les perfections divines^ Socrate marque l'apogée du spiritualisme. Le Christianisme fermente dans les traités de Platon.
Socrate enseignait Dieu, le Ciel, l'Enfer, le Purgatoire, l'ange gardien. Aux sophistes qui, devançant Darwin, préconisaient l'écrasement du faible, il opposa sa doctrine de la beauté de l'épreuve pour le juste, et son exemple. Né avec des instincts vicieur, il affirma la liberté de l'homme. Il mourut pour obéir aux lois, victime de la routine aristocratique et de la sottise du peuple, parce qu'il avait professé la fraternité humaine, et révélé leur ignorance à deux ou trois agitateurs. Humble, il attribuait à l'inspiration de quelque être invisible ce qu'un autre eût attribué à sa raison. L'oracle de Delphes l'avait d'avance proclamé le plus sage des hommes. Le Phédon lui fait dire qu'il faut diriger la raison comme une barque fragile, à défaut du vaisseau si nécessaire que serait une Parole Diviîie.
Israël eut aussi son ésotérisme. Une tradition orale de la Synagogue conservait la partie de la Révélation primitive et de la Révélation mosaïque que le peuple eût traduite en idolâtrie. Le docteur juif converti Molitor rapporta de l'étude des anciens rabbins cette conviction, qu'Israël possédait une théologie secrète et un corps de traditions qui s'adaptèrent exactement au Christianisme. Ceci explique le mot de Jésus : « Etes-A'ous donc docteur « en Israël et ignorez-vous ces choses ? » Parmi les dogmes que Moïse voila au peuple dans la prévision d'une interprétation idolàtrique, on doit ranger d'abord celui de la Trinité, puis celui de la résurrection des corps.
Cultes d'Asie.
Rome, après Athènes, nous cacha trop l'Orient. Les mystérieux empires d'Asie ont su des épopées plus grandioses que celle d'Horatius Coclès ; nous en ignorons tout, sauf par quelques pages de la Bible et par les fouilles assyriologiques. Monstrueuses religions, colossales idoles. Temples énormes comme des villes ; capitales de Titans. Tout cela très sémite, figé en un calme indestructible. Sur la dernière terrasse des huit tours décroissantes du temple de Bel, les mages de Chaldée interrogeaient les étoiles. De fantastiques orgies illuminaient les ténèbres, au pied de Baalphégor et dans les bocages d'Astarté. Quand, par la bouche des prophètes, la colère de Dieu s'était amoncelée sur ces villes, leurs rois saturés d'adorations se repentaient, le front dans la poussière, ou mouraient ; dans Babylone entrait Cyrus ou Alexandre. En face des idoles sataniques dont les mâchoires brûlantes se refermaient sur des grappes d'enfants, la dégradation religieuse de l'Asie occidentale s'affirmait par le ridicule, dans les dieux-mouches des Philistins. Dur contraste avec la sagesse de la Chine, où le miracle monothéiste d'Israël eût moins clairement attesté Dieu.
Nulle race plus respectueuse des traditions, plus conservatrice des impulsions initiales, que cette Chine dont l'âme se résume au titre de sa bible morale : V Invariable Milieu. Point de délire inventeur d'idoles. Mais non plus point de grande soif de Dieu. Si vieille, elle repasse aujourd'hui en un rêve l'enfance du monde, les souvenirs de la Révélation première, les textes de ses sages vieux de trois mille ans. Demi-morte, elle s'arrête au culte des morts. Quand rejoindra-t-elle le Christianisme ? Elle n'a pas encore atteint Platon.
Résumer les cauchemars et les féeries de l'Inde reli-
gieuse est impossible. Messianisme et dualisme ; Révélation primitive et polythéisme ; les géants et les génies ; l'œuf couvé par Brahma et les dix incarnations de Vichnou ; la philosophie la plus pure et le priapisme ; les dieux-oiseaux, les dieux-poissons, et le vrai Dieu, l'Inde a tout inventé ou tout connu. Par-dessus tout, elle a aimé ; ses légendes le racontent, et les biichers de ses veuves. Sa grande âme expansive a voulu sauver jusqu'aux bêtes ; sans adorer, comme l'égyptien, des momies de chats, elle a exagéré le respect de cette loi divine formulée par Michclet : « Une malédiction pèse sur les « peuples chasseurs. » Mieux vaut épargner un cobra que tuer une hirondelle ; il n'est pire sauvage que l'européen déchristianisé.
Ce que l'Inde et la Chine, terres de l'invraisemblable, ont produit de plus étrange, c'est le Bouddhisme. Admirable sociologie en révolte contre l'orgueil féroce des castes ; morale chrétienne avant le Christ : mais religion sans Dieu, c'est-à-dire sans tête. Aussi bien, est-ce au chapitre du Messianisme qu'il faudrait parler de Çakia- Mounî, tant la vérité judéo-chrétienne transparaît décapitée sous la légende. Tradition ancestrale ? Révélation partielle ? Ou seulement emprunt dogmatique fait aux Hébreux dispersés jusque dans l'Inde, de Salomon à Esdras, c'est-à-dire à l'époque même où le Bouddhisme a commencé?
Le monde moral se reflète dans le cosmos. C'est de l'Orient que montent pour l'Europe le soleil d'abord, puis la nuit ; la vérité religieuse, puis le polythéisme et le baalisme.
L'Islam.
D'après la « Science des religions », qui n'est que la Superstition de la Science, l'Islam sort de l'Evangile, comme l'Evangile du Judaïsme : « La religion qui a pré-
« cédé n'est plus considérée que comme préparation, » M. Burnouf paraît oublier que toid l'Ancien Testament se déclare provisoire et annonce un Messie que nous verrons dogmatiquement et chronologiquement réalisé dans Jésus ; tandis qu'on chercherait en vain dans l'Evangile un texte annonciateur du Coran, si ce n'est celui où le Christ met l'humanité future en garde contre la venue des faux prophètes.
Pour faire justice de l'Islam, il suffit d'opposer ses féroces conquérants aux apôtres, ses derviches hurleurs à saint Bernard, ses avaleurs de verre à saint Thomas. Ce qui survit de vénérable chez le musulman est hérité des patriarches ou dû à l'amalgame que Mahomet fit de Moïse et de l'Evangile pour rehausser une morale de soudards en pays chauds. L'Islam constitue un amoindrissement du Christianisme, c'est-à-dire une hérésie, qui commença, comme toute hérésie, par l'orgueil et par la luxure. Le musulman adore Dieu, croit aux anges, à Jésus comme prophète, et honore la Vierge, ce en quoi il est supérieur au luthérien.Le voisinage des chrétiens ou la logique de l'amour tendent à le faire évoluer vers la monogamie mentale.
Je transcris cette belle apostrophe de dom G-uéranger laux chrétiens anémiés de notre époque : « Ils ne jeûnent !« pas parce que le jeûne les fatiguerait. Comme si le jeûne j<c avait un autre but que d'imposer un joug à ce corps de [k péché! Leur étonnement sera grand, lorsque le Seigneur Ix les confrontera avec tant de pauvres musulmans qui, |< au sein d'une religion dépravée et sensuelle, trouvent < le courage d'accomplir les rudes privations des trente |< jours de leur Ramadan. »
Du fétichisme et de l'athéisme.
Qui veut constater les étapes d'une vérité religieuse fers sa dégradation complète, peut étudier cet axiome des
Proverbes : « C'est Dieu qui gouverne les sorts. » Cette croyance que rien n'est fortuit fut défigurée d'abord par l'invention des augures et des aruspices. De chute en chute elle aboutit aux cyniques amulettes des Soudanais et aux fétiches des joueurs de !^Ionaco. Beaucoup de Français n'ont plus pour Dieu qu'un fer à cheval ou un sou percé.
On ne trouve au-dessous du fétichisme que l'athéisme, professé par quelques nègres du détroit de Torrés et par le monde officiel de Paris. Alors, selon la plainte du psalmiste, « l'insensé, parce qu'il se croit le maître de ses « lèvres, proclame : Il n'est pas de Dieu — et les A^érités « sont diminuées parmi les hommes au point qu'ils se « comparent à un bétail dénué de raison ».
De l'authenticité du Pentateuque.
J'ai la naïveté de croire à la stricte réalité de Moïse, et même à la personne d'Homère, et en général aux traditions que démolit la critique allemande et que rétablit l'archéologie, laquelle n'est pas un exercice de songecreux. Il a été scientifique que le voyage de Cadmus était une fable 5 mais il est prouvé que les Phéniciens sont réellement venus dans la Grèce primitive. Il a été scientifique que les Egyptiens ne naviguaient pas aA'ant la XXVI® dynastie ; mais il est prouvé que, dès la XIP, ils ■commerçaient avec les peuples du nord. Il a été scientifique que l'écriture était ignorée au temps d'Homère ; mais il est prouvé qu'elle était partout en usage quelque huit cents ans avant la prise de Troie. Si les plus vagues légendes finissent par devenir historiquement indiscutables, peut-on s'attaquer à Moïse qui occupe dans l'antiquité et dans les annales d'un peuple encore existant, une place très supérieure à celle de Charlemagne ou de Napoléon dans l'Histoire de France ? « Si, comme ils ont osé le dire, Moïse n'est qu'un mythe, remarque le cardinal Gousset, pourquoi ne pas dire aussi que les Juifs étaient c un peuj)le imaginaire ? Car enfin leur histoire, leur |C religion, leur jurisprudence, tout était fondé sur l'autorité de Moïse ».
Cependant l'inexistence de Moïse n'est qu'insinuée ; les |ationalistes s'efforcent plutôt de lui dénier la paternité u Pentateuque. Ils devraient du moins concerter leurs ttaques : l'un déclare la Genèse trop variée de style pour
appartenir au même auteur; l'autre l'attribue, et avec elle tout le bloc des Ecritures, au seul Esdras !
On lit dans l'Encyclopédie : « La plus grande preuve « de l'authenticité d'un livre, c'est lorsque depuis long- « temps on travaille à saper son antiquité pour l'enlever « à son auteur, et qu'on n'a pu trouver pour cela que des « raisons si frivoles que ses ennemis déclarés daignent à « peine s'y arrêter. » Le grand tort du Pentateuque, c'est de constituer la clef de voûte de la religion et de supposer le surnaturel. Renan l'avoue : « Si le miracle et l'inspira- « tion de certains livres sont choses réelles, notre mé- « thode est détestable. » Or, nier a priori le miracle suppose ou l'athéisme ou la démence, comme l'a remarqué J.-J. Rousseau : « Dieu peut-il faire des miracles ? Cette « question sérieusement traitée serait impie si elle n'était « absurde; ce serait faire trop d'honneur à celui qui la « résoudrait négativement que de le punir ; il suffirait de « l'enfermer. »
Les grands travaux des exégètes catholiques ou protestants ont réfuté successivement les changeantes hypothèses des négateurs. Voici le vif du débat :
D'abord l'hypothèse de deux auteurs pour la Genèse, l'un appelant Dieu Jéhova, l'autre Elohim. — A ce compte, on découvrirait dans Bossuet un Déiste, un Doministe, un Créatoriste, et même un Jéhoviste. En réalité, Elohim, Jéhova indiquent des attributs différents de la Divinité. Elohim signifie Dieu éternel et Créateur; Jéhova, Dieu Providence et Seigneur. Il est dès lors naturel de trouver seulement le nom Elohim au début de la Genèse. Jéhova n'est employé qu'après la création de l'homme, et pour manifester sa dépendance. Avant les attaques de Spinoza et de Vater, et la folie analytique de 1800, Tertullien et saint Augustin avaient déjà résolu la question élohiste. L'unité de la r<kUiction mosaïque (tous conviennent que Moïse a pu utiliser des documents
antérieurs) cette unité ressort du fait que, sauf au premier chapitre de la création, il n'existe aucune série indépendante de passages soit élohistes, soit jéhovistes. Très souvent les deux noms sont juxtaposés : Jéhova-Elohim (le Seigneur-Dieu).
Autre objection : le Pentateuque se contredit^ ou se répète : 1° Il renferme deux récits de la création de l'homme. — Mais il suffit d'ouvrir la Genèse pour constater que le verset 27 du chapitre 1 énonce incidemment le véritable récit (ii, 7 et ss.) de la création de l'homme qui méritait bien d'être repris à part ; le chapitre 1 n'est que le sommaire de la Création. — 2" Rébecca envoie Jacob en Mésopotamie pour le soustraire à la colère d'Esaû ; ailleurs, il entreprend ce voyage pour épouser une fille de sa race. — Mais ne peut-on décider un voyage pour une cause (l'ennui, la curiosité, un péril local) et le di7nger d'après une autre (telle affaire dans telle ville)? — 3° Les mêmes noms, Hévila, Dadam, Ludim, désignent des personnages différents. — Mais les noms hébreux étaient en petit nombre, et il y a plusieurs Français qui s'appellent Louis. — 4° La Genèse attribue les richesses de Jacob à son industrie ; ailleurs, à la bénédiction de Dieu. — Aide-toi, le Ciel t'aidera. — 5° Joseph est vendu, ici à des Ismaélites, là à des Madianites. — Mais les Madianites étaient une tribu d'Ismaël.
D'autres prétendues répétitions ou contradictions, -étudiées en détail par les exégètes, s'expliquent par la monotonie des habitudes nomades, par certains usages hébreux, ou par des confusions de lettres dues aux copistes.
Les systèmes anti-mosaïstes se sont réciproquement détruits. Force fut de reconnaître l'évidente unité du Pentateuque. Le rationalisme hégélien imagina que cette unité devait provenir d^une sorte d'expansion interne,
210 LE POSITIVISME CHRETIEX
Voilà la Bible restituée à Dieu par les négateurs, mais au Dieu d'Hegel, au Devenir !
Le Pentateuque reste l'œuvre exclusive de Moïse, sauf une page, la dernière, celle qui raconte sa mort : Josué ramassa la plume d'aigle et termina le Deutéronome. Un lieutenant de César assassiné acheva ainsi le vm'^ livre de la Gruerre des Gaules, et le récit de la mort de J. Sleidan termine son Histoire de Charles-Quint.
Lorsqu'on voit les tarets de la critique s'acharner déjà sur l'œuvre de Victor Hugo, démolir ses autobiographies et le mettre en contradiction avec lui-même, on admire ce miracle, que leurs dissolvants, appliqués au Pentateuque vieux de trente-cinq siècles et écrit sans précautions d'auteur, n'aient pu entamer plus sérieusement son granit. Au contraire, tous les arguments, internes ou externes, attestent l'authenticité de l'œuvre de Moïse :
D'abord, certains archaïsmes du vocabulaire et de la syntaxe, le caractère poétique de la prose fixent l'époque du Pentateuque et ont disparu dans les écrits postérieurs à Moïse. Le Manuel biblique de M. Vigouroux renseignera sur ces curieux détails.
Le Pentateuque n'emploie, comme termes étrangers, que des mots égyptiens.
La description des mœurs primitives, l'exposé de l'origine des cités et des races révèlent une documentation relativement récente pour l'écrivain.
Mais c'est comme témoin oculaire que Moïse devient indiscutable. Qu'eût importé à un écrivain postérieur ce détail des moindres étapes, ce journal des recensements, des constructions, des vivres, de l'existence intimement matériel le des Hébreux ? Le Lévitiquc, l'Exode sont nés d'une notation horaire. Chronique non, ni mêmes mémoires, mais journal de route et d'administration quotidienne. Un <liscours, un.cantique d'occasion encadrent un règlement de police. Car seule la Loi religieuse jaillit complète du
Sinaï. Les mesures provisoires se succèdent et s'abrogent suivant le besoin. Il n'est question de rois que comme d'une éventualité possible après la conquête future de Chanaan.
Parmi cela se déroule la vie surnaturelle du peuple élu. Le grand argument contre Moïse ce sont ses récits miraculeux, intimement liés au reste de sa narration. Mais, suivant que le miracle est direct ou médiat, les faits relatés dans l'Exode et le Deutéronome sont très semblables à ce qui se passe, naturellement ou surnaturellement, sous nos yeux. Nous voyons naturellement les nuées de sauterelles ravager l'Afrique, les cailles traverser la Méditerranée, la vipère cornue pulluler dans le sable du désert ; Dieu, qui les a créés, peut diriger ces animaux pour sauver ou châtier un peuple. Nous avons vnmiraculeusement 'jaillir une source d'un roc des Pyrénées. Le miracle fut-il plus commun sous l'Ancienne Loi qu'aujourd'hui? Non. Mais nous le voyons concentré autour de Moïse pour affirmer la volonté de Dieu sur lui.
Un miracle plus spécial à l'Ancienne Loi, c'est la théophanie ; Dieu n'avait pas encore ouvert les yeux de l'âme. Moïse et quelques patriarches entrevirent « sa gloire » dans un éblouissement de clarté physique accompagné d'ordres précis. Le premier homme aussi l'avait vue, car enfin il y a eu un premier homme. Moïse ne regarda pas Jehova, car « nul homme ne le verra et vivra ». Saint Jean répète : « Nul n'a vu Dieu. » Moïse connut sa lumineuse ambiance. Paul, Jean, Etienne, Thomas d'Aquin, Thérèse, Jean de la Croix auront de la Divinité cette intuition suréminente et anticipée où aboutit la Mystique. Sous quelle forme ? Que savons-nous de la matière, de ses rapports avec l'esprit, de la façon dont le Créateur peut en user? Imaginez un caporal de 1800 s'obstinant à soumettre l'Empereur à une consigne d'équipement ; voilà le rationalisme soumettant le Créateur aux lois cosmiques !
Dieu s'est révélé sur les cimes : « les monts sont des autels ». Après l'Horeb, le Sinaï, le Thabor, nos sanctuaires miraculeux peuplent les montagnes. Pourquoi cette préférence, preuve de non-subjectivité? Les religions dérivées en gardèrent le souvenir : les temples grecs couronnent les acropoles ; l'Asie sacrifie à Baal sur les hautslieux ; le dolmen se profile sur un cap.
Un frappant miracle du Pentateuque, c'est que, parmi tant de prodiges,il n'en paraisse pas de ridicule ou de fortuit. Toute la psychologie religieuse tient dans le doute puni de Moïse, l'orgueil foudroyé des trois lévites, le châtiment des fornicateurs. Dieu apparaît aussi tout autre chose que l'Abstrait divin des philosophes. Et, comme l'être par le non-être, le vrai Dieu de la Bible s'affirme par les hontes du polythéisme.
Le détail des miracles si logiques constatés par Moïse, achève, loin de l'infirmer, de supposer une rédaction contemporaine des faits.
Aux preuves d'authenticité, ajoutez que le Pentateuque précède manifestement la conquête de la Terre Promise ; et les noms de lieux sont les noms anciens ; il n'est alors question ni de Jérusalem ni de Tyr : la grande ville assyrienne n'est pas Ninive, c'est Resen.
Puis l'hypothèse d'une bande de faussaires ou celle d'Esdras sont véritablement insensées, car le reste de la Bible, si admirablement une d'esprit, suppose partout un Pentateuque antérieur. Les psaumes, les Rois vivent du souvenir mosaïque. Le plus absurde est d'attribuer la législation de Moïse à une alluvion lente des coutumes. Outre que le bloc se révèle dès le début, cette législation contrarie l'esprit d'Israël et s'impose à lui sans tyrannie. La vie morale de ce peuple n'est qu'une lutte de ses instincts contre sa loi qu'il sait divine. L'histoire juive reste inexplicable sans le Sinaï.
Enfin le Pentateuque montre sans cesse Moïse « écri-
« vant dans le Livre». Esdras lui-même l'attribue intégralement à Moïse, et ne prétend avoir retrouvé que l'un des textes primitifs. L'hypothèse qu'Esdras, vivant en Babylonie mille ans après la sortie d'Egypte, ait peint l'époque des Ramsès pour donner de la couleur locale à son Pentateuque, est contraire à toutes les habitudes d'esprit des anciens et à leurs modes d'information.
Dès avant l'égyptologie, Bossuet avait fait justice de cette inconcevable hypothèse : « On aura continué peut- « être une généalogie commencée, on aura expliqué un « nom de ville changé par le temps ; quatre ou cinq re- « marques de cette nature, faites par Josué ou par « Samuel, auront naturellement passé dans le texte ; « aussitôt tout sera perdu. Esdras sera accusé, quoique le « Samaritain, oh ces remarques se trouvent, nous montre « qu'elles ont une antiquité non seulement aie- dessus « cUEsdras, mais encore au-dessus du schisme des dix « tribus. Esdras aura donc tout fait. Esdras aura oublié « qu'il voulait faire parler Moïse, et lui aura fait écrire si « grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé « après lui. Comme si, au contraire, on ne voyait pas que « ces marques, dont on se prévaut, sont une nouvelle « preuve de sincérité... A-t-on jamais jugé de l'auto- « rite de quelque livre que ce soit par des raisons si « légères? Mais c'est que l'Ecriture est un livre qui veut « obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu. Il « faut qu'il périsse, et, à quelque prix que ce soit, il doit « être sacrifié au libertinage. » Bossuet dit encore au sujet d'Esdras : « Il lui fallait composer en même temps « tous les prophètes anciens et nouveaux, ceux que le « peuple avait vus écrire et les livres de Salomon, et les « psaumes de David, et tous les livres d'histoire, puisqu'il « peine se trouvera-t-il dans cette histoire un seul fait « considérable qui, détaché de Moïse tel que nous l'avons, « puisse subsister. Tout y parle de Moïse. Tout y est fondé
« sur Moïse... C'était en vérité à Esdras une merveilleuse « entreprise que de faire accroire tout à coup à tout un « peuple que ce sont là les livres anciens qu'il a toujours « révérés et les nouveaux qu'il a vus faire, comme s'il « n'avait jamais ouï parler de rien. Tels sont les prodiges « qu'il faut croire, quand on ne veut pas croire les mi- « racles du Tout-Puissant. »
Ajoutez qu'Esdras obtint, au nom de la loi de Moïse, que les juifs renvoyassent leurs femmes chananéennes. Soixante-dix ans avant lui, Zorobabel rebâtissait l'autel des tabernacles selon le plan de Moïse. Mais le comble de l'invraisemblance est d'attribuer à Esdras les institutions religieuses : pourquoi par exemple la défense d'immoler les victimes dans le camp, alors qu'il n'existait plus de camp ?
Outre ces impossibilités morales ; outre la preuve péremptoire du texte samaritain évidemment antérieur au schisme et écrit avec les anciens caractères hébreux, l'hypothèse d'Esdras croule devant l'universelle attestation de l'Antiquité en faveur de Moïse. La double tradition Israélite, la Version des Septante, la tradition chrétienne sont unanimes. Parmi les auteurs païens qui vantent les institutions de Moïse, voici Strabon, Diodore, Longin, Juvénal, Tacite, Pline, Gallien. Selon Artapan, l'Egypte fit de Moïse son Hermès ou l'Interprète par excellence. Eupolème croit qu'il donna l'alphabet aux juifs. Jamais les ennemis d'Israël ou du Christ, Celse, Porphyre, Julien, n'osèrent attaquer l'authenticité du Pentateuque. Cette insanité était réservée à un fabricant de lunettes d'Amsterdam, Spinosa. Que dirions-nous d'un australien qui prétendrait nous informer, par la critique, de ce qui se passe en France ? Ce qui est absurde dans l'espace l'est dans le temps.
L'expérience brutale a d'ailleurs anéanti successivevement les systèmes des songe-creux. En 1780 ils nient
l'existence de l'écriture au temps d'Homère. Aujourd'hui nous possédons des papyrus antérieurs à Moïse et probablement à Abraham.
Champoilion a fait plus que Bossuet pour l'authenticité du Pentateuque. Le premier principe de la Critique interne est qu'un auteur doit refléter son ambiance. De l'absolue concordance de l'Exode avec la civilisation pharaonesque ressort, outre cette preuve de l'authenticité et de l'exactitude du récit mosaïque, la certitude qu'Israël avait emporté au désert les usages égyptiens. Et ce n'est pas une Egypte anachronique que nous peint l'Exode, mais l'exacte Egypte des Ramsès, révélée par l'égyptologie. Les prophètes en connaîtront une tout autre, et également vraie. Xon seulement la construction de Ramessès et de Phitom est bien contemporaine de Moïse, et tous les objets découverts analogues à ceux qu'il décrit, mais la vie sociale, militaire et politique concorde minutieusement avec son récit. Les noms propres égyptiens du Pentateuque appartiennent aussi au temps des Ramsès sans offrir un seul exemple du sémitisme postérieur de la dynastie bubastite. « Cet accord, écrit R. S. Pool dans la « Contemporary Revieic, n'a pas manqué de frapper les « égyptologues. Ils ont pris les deux séries de documents, « hébreux ou égyptiens, et ils ont constaté leur exactitude « mutuelle... Mais si la portion considérable du Penta- « teuque qui traite de la période égyptienne de l'histoire « des Hébreux est d'une antiquité aussi reculée, nul ne « peut douter que les quatre premiers livres de Moïse ne « soient substantiellement du même âge. »
La haute raison de Bossuet n'avait pas besoin de cette certitude physique née pour nous de l'égyptologie, lorsqu'il concluait : « Il y a, dit-on, des difficultés dans l'his- « toire de l'Ecriture. Il y en a sans doute, qui n'y seraient « pas si le livre était moins ancien ou s'il avait été sup- « posé, comme on a osé le dire, par un homme industrieux.
« Il y a des difficultés que fait un long temps lorsque les « lieux ont changé de nom ou d'état, qu'il n'y a plus de « remède aux fautes qu'une copie négligée introduit si ai- <c sèment, ou que des faits échappés à la mémoire des « hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de « l'histoire. Mais enfin, cette obscurité est-elle dans la « suite même ou dans le fond de l'affaire ? Nullement ; « tout y est suivi, et ce qui reste d'obscur ne sert qu'à « faire voir dans les Livres Saints une antiquité plus « vénérable. »
A tant de raisons qui démontrent que la Bible sans un Pentateuque antérieur est un cèdre sans'racines, il faudrait ajouter que dans beaucoup de passages les rédacteurs successifs inscrivent « comme nous voyons au- « jourd'hui » points de répère pour la date des diverses portions des annales hébraïques. Mais l'œil d'aigle de Bossuet ne s'est pas embarrassé de nos microscopes. La Providence réservait à notre époque positiviste l'exhumation de la momie de Ramsés II et la découverte de salles entières de papyrus contemporains et confirmatifs de Moïse.
De l'étendue de l'inspiration.
Il est très évident que Dieu a dicté le Décalogue à Moïse ; il l'est également que Dieu n'inspire pas les typographes qui réimpriment la Bible.
Où fixer la limite entre ces deux certitudes? L'expérience la fixerait au point même où Ta fixée l'arrêt de l'Eglise.
Jusqu'au v'' siècle avant J.-C. l'antiquité profane ne nous présente aucun historien. Hérodote travestit en contes quelques traditions. Ailleurs tout est vantardise en de divagantes annales : Athènes descend de IMinerve, Rome de Vénus. Les chroniques de l'Asie semblent un rêve d'opium. A ce délire universel une seule exception :
un petit peuple, sans littérature profane, noyé au centre de toutes les formations mythiques, rédige durant vingt siècles une histoire que nos investigations modernes confirment ; une théologie qui précise sans tâtonnements la plus haute doctrine spiritualiste ; une cosmogonie inexplicable avec les anciens systèmes du monde, et qui se trouve conforme aux conclusions de nos sciences. Donc le texte substantiel de la Bible fut surnaturellement préservé d'inévitables erreurs. Qui empêcha Moïse de soutenir par exemple, comme tels philosophes, que l'orage provient de nuées où le vent s'engouffre ; ou que la terre est issue d'un œuf couvé par Brahma ; ou qu'après le Déluge un peuple naquit des dents d'un dragon? Or les négateurs, n'ont jamais pu attaquer la Bible que sur des locutions populaires, comme dans le récit de Josué arrêtant /e 50leil. Il ne s'agit pas encore ici du miracle lui-même ; il s'agit de l'expression. Fallait-il que Josué commençât par expliquer aux Hébreux le système astronomique actuel^ plutôt que d'employer le langage commun qui nous sert encore quatre siècles après Copernic, quand nous disons : le soleil descend ? Point de révélation inutile ; tout Israël, y compris Josué, pouvait vivre vertueusement sans professer la cosmographie. Mais Dieu n'a nulle part permis que l'ignorance préjudiciât à la dignité du Livre ; une locution accidentelle n'est pas un enseignement comme le début de la Genèse.
La question des miracles est le but et non la base d'une enquête sur la véracité de la Bible ; il suffira de constater la logique et la dignité de ces miracles, et qu'ils suspendent les lois sans violer les normes.
Le débat doit porter sur la véracité morale, historique et scientifique de l'Ecriture. Contre elle que d'objections successivement renversées ! Telles les railleries du xvm« siècle sur l'antériorité de la lumière, sur le déluge, sur la dispersion après Babel, faits aujourd'hui indé-
niables. Les zodiaques égyptiens, interprétés contre Moïse grâce à une prétendue antiquité de quelque cent mille ans, se sont trouvés être des tables astrologiques datant de Tibère et de Domitien.
Les attaques actuelles ne sont pas plus sérieuses. Si vraiment l'on possède des traces du Pharaon postérieures au passage de la Mer Rouge, c'est qu'apparemment sa grandeur l'attachait au rivage tandis que son armée se noyait. Quelques contradictions apparentes proviennent de notre insuffisante documentation : demain peut les éclaicir. Supposez détruite toute chronique suivie du Mx<= siècle, quelle source de chicanes pour la critique future dans les divers fragments où Napoléon s'appellera parfois Bonaparte, et tantôt le Consul, tantôt l'Empereur ! Nous avons déjà peine à identifier Fouché avec le duc d'Otrante. Difficulté bien plus grande dans l'antiquité où noms, prénoms, surnoms abondaient. Paris s'appelle ailleurs Alexandre. Un prince, montant au trône, changeait de nom ; chaque peuple transformait le même à sa manière. Pourquoi refuser de reconnaître le Nabuchodonosor de Daniel dans le Saosduchim de Ptolémée, quand l'empereur Auguste se traduisait Sébaste chez les Grecs ?
Certains usages rituels ou poétiques expliquent quelques appellations anachroniques : de même, nos noms de province, nos mesures agraires survivent aux décrets de la Convention ; des poètes appellent Paris Lutèce ; nos liturgies monastiques divisent encore le temps par ides et par nones.
L'ignorance de l'Orient a provoqué beaucoup d'attaques des négateurs : « Leur science est de cabinet, a dit un « orientaliste anglais ; elle sent l'huile, non le désert. »
Ces misérables chicanes écartées, quel rayonnement de vérité scientifique, historique, morale dans la Bible ! Ampère a écrit : « Ou Moïse avait dans les sciences une « instruction aussi profonde que celle de notre siècle, ou
« il était inspiré. » J'examinerai à propos de la Genèse quelques aspects de cette vérité. Mais il faudrait commenter chaque verset ; tâche accomplie, et j'y renvoie. (MM. Vigouroux, Lesêtre, etc., éditions Lethielleux de la Bible.) Voici, pour exemple, le premier verset du premier chapitre. Comparez-le avec les cosmogonies démentes des autres peuples. Le Mahabbharata enseigne : « Les animaux sont de quatorze espèces. Il y a cinq « espèces de végétaux. Il y a six grandes montagnes. Le « Mérou est une montagne d'or et l'habitation des dieux. « On trouve alentour des contrées où les hommes, couleur « d'or, vivent dix mille ans. » La Grèce inventa des fables bien plus absurdes. Seule la Genèse enferma l'intégrale vérité, même dans les sciences. « Au commencement, « Dieu créa le ciel et la terre. » Ainsi débutent ces premiers chapitres qui arrachèrent à Voltaire un aveu enthousiaste, et que le rationaliste Dillmann reconnaît ne pas contenir un mot indigne de la pensée de Dieu. Le verset initial ne nous étonne plus ; cependant, seul des Anciens, Moïse affirme la création, c'est-à-dire l'antériorité de l'Esprit et sa prédominance sur la matière, que mythologies et philosophies proclamaient éternelle. Ensuite, qu'est-ce que ce ciel créé le premier ? La Bible dira : « la terre et le ciel » pour signifier la terre et le firmament, après que ce firmament sera apparu a2iseco7i<:/ jour, comme division entre les eaux inférieures et les eaux évaporées. Il ne peut donc s'agir du firmament au premier verset. Encore moins d'un ciel métaphysique, d'après le sens du mot et le contexte, où il n'est question que de la création matérielle. Il s'agit en réalité du ciel astronomique, ou du moins de la matière cosmique initialement créée. Seule une inspiration divine, peut-être inconsciente, fit placer au second rang par Moïse notre humble planète, qui, jusqu'à Copernic, passait pour le centre de l'univers. Ovide, le plus éclairé des poètes cosmogo-
niques, n'a pas cette notion ; son ciel est le firmament. Remarquez qu'au premier A^erset, Dieu crée la matière cosmique, et notre globe que le verset 2 nous montrera nébuleuse. Au quatrième jour, Dieu ne crée pas, il dispose les astres antérieurs, pour diviser le temps à la future humanité. Le verbe créer n'est plus employé pour aucune tra7isformation de la matière initialement tirée du néant, pas même pour la lumière. Il ne reparaîtra que pour la production immédiatement divine de la catégorie animale, puis de la catégorie humaine.
Je renvoie ici à un prochain chapitre sur la Genèse et les sciences naturelles. Nous sommes loin des atomes crochus ! Plus tard, quel contraste entre les généalogies des patriarches empreintes d'un tel caractère de vérité, et les mythologies helléniques ou les divagations de la préhistoire darwinienne ! Abraham est un oriental actuel qui serait chrétien ; nous le sentons trop pareil à l'islam et trop pareil à nous pour douter de sa réalité. Adam et Eve font figure un peu plus vraisemblable que l'anthropopithèque des cavernes et sa guenon.
Que la vérité sur nos origines ait été directement révélée à Moïse, ou qv^assisté par l'Esprit-Saint, il ait sélectionné traditions et documents, le fait de la conservation intégrale de la vérité cosmogonique, à une époque d'universelle mythologie, ouvre magnifiquement la surnaturelle Histoire qui, par les Patriarches, les Juges, les Prophètes, aboutit au Christianisme. Autour de ce navire de la Bible qui, une boussole à bord, court droit à son but dans les ténèbres, tout est incertitudes, naufrages.
Si l'unité incontestée du Pentateuque s'explique par l'unité de rédaction, l'absolue unité morale de l'ensemble des Ecritures n'est attribuable qu'à l'inspiration. Tout s'y suppose ou s'y complète. Séparés par des périodes de siècles, Abraham continue Noé ; Moïse, Abraham ; David, Moïse ; les Machabées, David. C'est une pauvre plaisan-
terie de la « Critique Nouvelle » d'imaginer une expansion spontanée des annales d'Israël vers l'unité. Ces mots vides ne remplacent pas la Direction invisible ; d'ailleurs, pourquoi les incohérentes annales et les transformations des autres peuples échappent-elles à cette prétendue loi de développement interne ? Mais l'invention d'aucune loi ne coûte à qui veut supprimer le Législateur.
Tout un côté de la Bible, spécialement inspiré, développe le Messianisme et les grandes prophéties historiques. Les Livres des Rois et des Juges retracent la continuelle action divine sur le cœur ou la destinée des chefs d'Israël. Quelques intermèdes psychologiques (Joseph, Tobie, Ruth, Esther) énoncent les vérités tendres du spiritualisme mêlées à l'histoire du peuple élu. Enfin d'irretrouvables cris vers Dieu surnaturalisent le Livre de Job, les Machabées.
L'unité tendantielle de ces livres suppose d'autant plus une impulsion transcendante, que chaque écrivain successif a empreint sa rédaction d'une originalité vigoureuse. Il suffit de parcourir la Bible, pour acquiescer au jugement définitif de l'Eglise sur l'inspiration des Ecritures : cette inspiration est substantielle et non verbale.
La non-inspiration verbale n'est pas une concession de l'Eglise au modernisme. Saint Jérôme distinguait du style rude de Jérémie l'élégance d'Isaïe. Les Pères restreignent au sens l'inspiration ; c'est aussi la doctrine thomiste. Bien plus, dès le iv« siècle, saint Jérôme signale la préférence donnée par certains auteurs sacrés aux locutions populaires sur l'exactitude objective. Saint Thomas répète : « L'Ecriture parle selon l'opinion du commun. » Voilà pourquoi l'Europe y est appelée « les îles », désignation prestigieuse que nos paysans appliquent encore aux contrées lointaines (les oiseaux des îles).
Les anciens rabbins juifs distinguaient plusieurs degrés dans l'inspiration : le plus haut ne se trouvait que chez Moïse. Abarbanel les réduisit à trois : intellectuelle, imaginative, sensible, et attribua le premier degré à Moïse, les deux autres aux prophètes et aux hagiographes hébreux.
Le Christianisme eut, dès le ii^ siècle, à défendre contre les hérétiques l'inspiration de l'Ancien Testament. Mais les grandes controverses datent du Protestantisme.
Luther, Calvin, Zwingle voient dans la Bible l'œuvre immédiate de Dieu, et croient à l'inspiration du style ou même des mots. Pour Buxtorf et les pre'miers luthériens ou calvinistes, prophètes et apôtres ne sont guère que des plumes vivantes et automatiques, non des moyens intelligents employés par l'Esprit-Saint. D'un tel excès le Protestantisme tombe, dès le xvii° siècle, dans l'excès du rationalisme. Selon la logique des vérités diminuées, il s'indigne d'abord des négations de Spinosa, puis les adopte. Aujourd'hui le protestantisme libéral ne reconnaît entre la Bible et les liturgies des autres religions qu'une différence de degré, non de nature. Cependant MM. G-aussen, de Gasparin, etc.. représentent encore la vieille orthodoxie calviniste. Le tiers-parti (MM. de Pressensé, Astier, Monod) restreignent au Nouveau Testament l'inspiration. Le D' Ladd la limite à la morale et au dogme .
Les théologiens catholiques proclament unanimement l'inspiration de tous les livres canoniques. Ils ont différé seulement sur son extension. A la lin du xvi° siècle, une discussion violente éclata entre les facultés de Louvain et de Douai qui soutenaient l'inspiration verbale, et les Jésuites partisans de l'inspiration réduite à la substance. Rome et la Sorbonne refusèrent de condamner les Jésuites. Toutefois le libéralisme exagéré d'Erasme, d'Amort, repris par l'archevêque Dixon, M. François Lenormant puis le cardinal Xewman, et d'après lequel l'inspiration serait
limitée à la doctrine, ce libéralisme paraît englobé dans la condamnation récente de l'américanisme.
Il faut le reconnaître (aveu rude à nos préjugés littéraires) la parole est supérieure au livre. Le verbe est transcendant d'origine ; l'écriture, humaine. Vérité trop subtile pourla développer dans cet abécédaire théologique,. mais dont toutes les religions gardent le souvenir.
Le Christianisme est avant tout acte et parole. La volonté et le verbe intérieur, non l'écriture, ont été surnaturalisés par la Révélation. De façon générale, on pourrait dire que tout ce qui est parole dans la Bible est inspiré ; et tout ce qui est rédaction, soumis aux contingences terrestres.
Le miracle ne supplée qu'à Vimpossihilité naturelle. Or la pensée, verbe intérieur, une fois inspirée, le choix des mots n'exigeait plus l'intervention divine. La méthode même resta personnelle : l'auteur du Livre II des Machabées date les événements d'un an plus tard que l'auteur du P', parce qu'ils diffèrent sur le point de départ de l'ère des Séleucides. Lorsque l'inspiration devient littérale, Moïse et ses successeurs en avertissent ; hors de là, ils nous renseignent volontiers sur les sources de leur érudition.
Dieu n'a pas inspiré davantage les traductions et les copies. « Tout le monde admet, dit M. Vigoureux, que les « commentateurs ont pu mal entendre certains détails. « Leurs erreurs ne sont pas imputables au texte sacré... « Dieu a sauvegardé l'intégrité doctrinale, mais n'a pas « voulu faire de miracle pour conserver sans aucune alté- « ration accidentelle le texte. » Saint Augustin conseille, si quelque passage paraît incroyable, de « ne pas accuser « d'erreur l'écrivain sacré, mais de dire : — Le manuscrit « est fautif, ou le traducteur ignorant, ou bien : je ne
<. comprends pas ». La version des Septante n'est regardée comme inspirée ni par saint Jérôme, ni par la majorité ■des exégètes. Questions anciennes ; les apologistes actuels n'ont qu'à rééditer contre la Critique soi-disant Nouvelle les réponses des Pères aux attaques des Celse et ■des Faustus.
Jusqu'où s'étend l'inspiration quant aux choses? Les Sociniens la bornent à tous les passages dogmatiques et moraux. Restriction contraire à la tradition et à l'autorité des Pères et des Conciles qui prononcent que l'Ecriture ne peut enseigner aucune erreur, même scientifique. On ne <loit pas en conclure que Moïse et ses successeurs aient entrepris de résumer les sciences ; leur but n'est pas la révélation des vérités naturelles.
La théologie distingue plusieurs formes de l'influence transcendante sur l'écrivain sacré. Ainsi, c'est par assistance que Moïse évite de placer à la première époque la ■création de l'homme qui, dans la Genèse, comme selon la géologie, vient en dernier lieu. C'est par inspiration que tel auteur sacré enregistrera des vérités qui peuvent ne lui avoir pas été personnellement révélées.
La révélation a pour objet la manifestation d'une chose inconnue. L'inspiration, moins limitée, a en outre pour objet des choses déjà connues ou qui peuvent l'être par des moyens naturels ; elle ne supprime pas les lumières humaines. Elle peut, suivant le cardinal Franzelin, se réduire quelquefois à l'indication d'instruments externes, textes ou témoins.
L'inspiration devient strictement verbale quand l'ex' pression est essentielle pour le sens : tel le nom de l'î^tre par excellence révélé à Moïse : « Je suis Celui qui suis. »
Les textes.
Le texte original de TAncien Testament était hébreu, sauf quelques fragments chaldéens et le grec de la Sagesse
et du Livre II des Machabées. Malgré la fixité des idiomes sémitiques, la philologie distingue trois périodes dans la langue d'Israël : Moïse, les Rois, la Captivité.
Les consonnes y expriment seules l'idée fondamentale. Longtemps on ne nota pas les voyelles ; c'est pourquoi nous ignorons si le nom divin se prononçait Jéhova ou laveh. On reproche à l'hébreu son infériorité métaphysique, ce qui ajoute à l'évidence d'une Révélation doctrinale. On lui reproche de procéder par juxtaposition de phrases brèves, ce qui nous délivre de l'insupportable période cicéronienne trop souvent imitée par nos auteurs ecclésiastiques, malgré la transcendante sobriété des Evangiles. Tacite, Stendhal, tous les marteleurs de pensées fortes ont usé de ce verbe laconique, et dédaigné les liaisons.
Très pauvre de mots, essentiellement synthétique, l'hébreu exagère les généralisations, spécifie peu ; il a ainsi donné prétexte à beaucoup d'attaques rationalistes, relatives notamment aux liens de parenté. L'extrême aptitude de l'hébreu à la traduction permit de populariser dans l'univers la pensée de Moïse, des Juges et des Prophètes, qui est la pensée de Dieu. L'hébreu est frappé au coin de l'unification transcendante, non au coin des dissolvantes analyses. Langue de passionnés et de prophètes, non de professeurs et de savants. Elle cessa d'être parlée vers la fin de la Captivité ; l'araméen et le chaldéen la remplacèrent. Elle survit immortelle dans le texte des Ecritures.
Ce texte fut fixé par les massorètes juifs qui, après la ruine de Jérusalem, révisèrent les exemplaires fautifs, et j marquèrent les voyelles. Grande garantie d'intégrité. Elle Lévite appelle la massore « la haie protectrice de la loi ». Elle constitue le texte lu aujourd'hui dans les synagogues, et dont l'intégrité n'est pas contestable, si |ron songe aux précautions presque superstitieuses prises
pour la conserver : les massorètes avaient compté phrases, mots, lettres, noté les initiales et les finales.
Quant au Pentateuque samaritain, témoin irrécusable de l'authenticité de l'œuvre de Moïse, il fut retrouvé à Damas (1616) et imprimé dans les polyglottes de Paris et de Londres. Les variantes sont nombreuses, mais de nulle importance doctrinale, entre ce texte et celui des massorètes. La version des Septante donne raison tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Les variantes les plus graves concernent la chronologie ou les généalogies des Paralipomènes ; erreurs de chiffres imputables aux scribes (ici 700 chariots, là 7000) ou erreurs de noms propres (Dordah pour Darah).
La codification de la Bible en versets numérotés fut une innovation de l'imprimeur Robert Estienne (1551). Les Israélites la divisent en sections pour la lecture des synagogues. Rien de tel dans le primitif texte hébreu.
Les plus anciennes traductions de la Bible sont les Targums chaldéens ou grecs entrepris vers le ui® siècle avant J.-C. pour les Juifs d'Asie et d'Egypte. Traductions moins que paraphrases, mais précieuses comme interprétations messianiques des prophéties. D'autres targums beaucoup plus récents, contemporains du Talmud et bourrés de fables (tel le targum d'Esther) prouvent qui naturellement le génie hébreu eût dévié à l'origine comm^ • celui des peuples polythéistes.
La Version grecque des Septante servit aux Israélites que les privilèges du conquérant macédonien avaient attirés dans sa ville neuve d'Alexandrie, et qui transmirent les vérités monothéistes aux philosophes alexandrins. L'histoire des soixante-douze interprètes demandés par Ptolémée II paraît à certains une légende dont doutait déjà saint Jérôme. En tous cas, ils n'auraient traduit qur le Pentateuque. La traduction comi)lète de l'Ancien Testament ne fut terminée que vers 160 avant J.-C. Cette
version fameuse, que les juifs égyptiens célébrèrent par une fête annuelle, et qui servit aux Pères de l'Eglise jusqu'à la traduction latine de saint Jérôme, s'altéra dans les copies successives ; elle fut revisée par Origène, et pour l'Eglise d'Orient par saint Lucien d'Antioche.
Outre quelques autres versions grecques dont là meilleure fut celle d'Aquila, l'Antiquité posséda de l'Ancien Testament des versions syriaques, coptes, arabes, arméniennes. Une version éthiopienne du iv° siècle sert encore aux schismatiques d'Abyssinie.
Les Héxaples d'Origène offrent le premier exemple des Bibles polyglottes. Œuvre formidable, anéantie avec la Bibliothèque de Césarée. On a retrouvé en 1896, à Milan, une dizaine de psaumes des Héxaples. L'œuvre d'Origène rassemblait sur six colonnes deux textes hébreux et les versions grecques d'Aquila, de Symmaque, de Théodotien et des Septante. Elle était destinée à l'apologétique contre les juifs au sujet des interprétations messianiques.
Notre traduction latine de la Bible, la Vulgate, fut entreprise par saint Jérôme pour les plébéiens convertis de Rome, qui jusque là se contentaient de l'Italique écrite dans le patois latin d'Ennius et de Plante; elle fut importée ensuite en Afrique par saint Augustin. C'est à quarantecinq ans que Jérôme se confine dans son labeur de géant. Au poids de l'or, il obtient des leçons d'un juif, acquiert une connaissance exacte de l'hébreu, se procure le texte de la synagogue de Bethléem, et, de 390 à 405, traduit toute la Bible, parcourant au besoin la Palestine et empruntant la science des rabbins. Il utilisa aussi les versions grecques. Nulle édition de la Bible n'a paru avec des ressources critiques comparables à celles de la Vulgate. Tous y reconnaissent la meilleure des traductions anciennes. Œuvre providentielle d'un grand savant « le seul, dit
« Westcott, qui, dans l'espace de quinze siècles, ait réuni « les qualités nécessaires pour donner à l'Eglise latine « une version originale des Ecritures ».
Combattue par les partisans de l'Italique, la version du solitaire de Bethléem se répandit d'abord dans la Narbonnaise et la Lyonnaise ; saint Isidore de Séville la vante au vi<= siècle ; au vii= elle est partout ; enfin, solennellement, le concile de Trente la déclare authentique, seule autorisée des traductions latines (8 avril 1546). Ozanam a éloquemment exposé l'influence de la Vulgate sur la civilisation du Moyen Age :
«; Trois génies se partagent l'Antiquité : le génie de « l'Orient, c'est-à-dire celui de la contemplation, du sym- « bolisme parce qu'en contemplant la nature on découvre « le langage du Créateur, celui de la véritable poésie. Le « génie grec, qui fut celui de la philosophie, capable « d'adapter des expressions justes et fines à toutes les « nuances de la pensée. Enfin le génie latin, qui fut celui « de l'action, du droit, de l'empire. Pour que la civilisation « ancienne tout entière passât dans l'héritage des mo- « dernes ; pour que rien ne se perdît dans la succession « intellectuelle du genre humain, il fallait que ces trois « esprits de l'Orient, de la Grèce et de Rome vinssent « former l'âme des nations naissantes. Le Christianisme « y réussit par un ouvrage qui, au premier abord, sem- « blait bien humble, mais qui, comme tout ce qui est « humble, recelait une des plus grandes pensées qui aient « jamais été conçues... » La Vulgate en effet apportait aux barbares, sous la forme notte du latin, ce sentiment d'éternité, de hors le tempS) qui caractérise l'Ancien Testament, et un trésor d'expressions métaphysiques puisé dans le grec des Evangiles. L'influence de la Vulgate s'étendit jusqu'aux idiomes : nul n'osa plus profaner le mot Verbe ; à sa place, remarque M. Darmesteter, le mot parabola, si familier aux évangélistes, devint le 2^cii'aoula
provençal, d'où parole. « Nos ancêtres, conclut Ozanam, « avaient raison de porter la Bible en triomphe et de la « couvrir d'or ; ce premier des livres anciens est aussi le « premier des livres modernes. Il est l'auteur de ces « livres mêmes, car de ses pages devaient sortir toutes « les langues, toute l'éloquence, toute la poésie, toute « la civilisation des temps nouveaux. »
La vérité extérieure dans la Bible.
L'époque prédiluvienne exigera un examen spécial. Mais ouvrez au hasard la Bible aux périodes historiques que nous pouvons directement contrôler ; là aucun passage qui ne soit écrit d'après nature, et avec le détail significatif qu'un faussaire n'invente point. Moïse n'a pas vu les patriarches, mais les documents ou la tradition lui ont transmis de leur existence et de leurs mœurs un portrait dont l'archéologie orientale et la comparaison avec les Arabes actuels nous révèlent l'exactitude. Le milieu d'Abraham diffère totalement de l'ambiance égyptienne peinte dans l'Exode. Il faudrait commenter chaque verset. Une caravane saharienne évoque aujourd'hui le Pentateuque postdiluvien : ces chameaux, ces ânes portant le bois de la tribu et les outres, nous redisent l'outre d'Agar, Isaac chargé, durant trois étapes de désert, du bois du sacrifice. Cette caravane du sud algérien défila voici quatre mille ans aux parages de Suez, telle que nous la décrit Moïse, emmenant vers la terre de Mizraïm le fils aimé de Jacob : « Et, s'asseijant 'pour manger du pain, ils virent les « Ismaélites nomades venir de Galaad, eux et leurs cha- « meaux, allant vers l'Egypte, chargés de ù^agacanthe, « de baume et de ladanum. » Trois sortes d'aromates dont M. Ebers a relu le nom dans le laboratoire de parfums du temple d'Edfou ; le ladanum servait aux embaumements. « Les trois espèces de parfums que portaient
« les marchands madianites sont encore aujourd'hui un « des principaux articles de commerce entre l'Orient et « l'Egypte » dit l'auteur de La Bible et les découvertes modernes en Palestine, en Egypte et en Assyrie.
Pénétrons avec Joseph en cette vieille terre de Mizraïm qui, ayant possédé le berceau de Moïse, resta la terre sacrée de tous les Anciens. Ici pas un verset que ne confirme l'égyptologie. J'en cite au hasard deux ou trois, renvoyant pour le reste aux Commentaires récents de la Bible (Vigouroux, Crélier, etc..)
« On servit à ])Cirt les frères de Joseph ; car la pro- « miscuité avec les Hébreux semblait profane aux Egypj- « tiens. » Hérodote, ici témoin oculaire, fera la même remarque pour ses compatriotes : l'égyptien n'eût pas voulu toucher au couteau d'un grec.
« Ils offrirent à Joseph des présents, les tenant enleurs « mains, et ils Vadorèrent, prosternés à terre. » Voilà la fresque du Britisch Muséum, contemporaine de la xviii° dynastie, et qui décorait un hypogée de Thébes : les Rotennou, aux profils sémites, implorent le roi, et lui ofi"rent leurs présents dans la position décrite par Moïse.
Le Pharaon donne à Joseph son anneau, une robe de byssus, un collier d'or. En 1835, le rationaliste allemand Bohlen écrivait : « Il est à peine nécessaire de faire re- « marquer que ces objets de luxe appartiennent à une « époque postérieure. » Jamais impertinente négation n'a reçu plus humiliant démenti. La plupart des camées et des bijoux de nos musées égyptiens datent des Ramsès. M. de Bougé a constaté qu'au temps de Moïse, l'art d'incruster les pierres fines et de ciseler les bijoux atteignait une haute perfection.
Les plaisanteries sur l'eunuque marié Putiphar croulent devant ces faits, que certains eunuques de l'Orient actuel possèdent leur harem, et que, d'après un papyrus égyptien « Bitaou, eunuque, reçut du dieu Xûm une com-
« pagne » . Après cela il devient superflu d'attribuer à eunuque un sens dérivé d'officier royal. Il exista des eunuques en Egypte comme partout dans l'antiquité. La Bible seule contient une loi contre cette mutilation. Putiphar, vocable bien égyptien, signifie : consacré au Soleil.
L'aventure de Putiphar avait exercé la verve des conteurs du Nil. Nous la retrouvons, presque textuelle^ dans le Roman des deux frères, papyrus contemporain de Moïse, traduit pas M. Maspero.
On lit dans le songe du grand échanson : « J'avais en « mai7i la coupe du Pharaon. Je pris les raisins et les « pressai dans la coupe. » Grand triomphe naguère pour les rationalistes, car Plutarque nie l'existence de la vigne dans l'Egypte ancienne. Plutarque s'est trompé, nous le savons actuellement : des monuments prémosaïques retracent les scènes des vendanges et la fabrication du vin cuit. Une peinture du temple d'Edfou figure un échanson exprimant dans une coupe le jus d'une grappe. Un papyrus hiératique de Séide énumère les rations de vin des ouvriers, sous Ramsès II.
Quant aux fléaux d'Egypte, leur caractère miraculeux vient de leur prédiction conditionnelle, de leur accumulation insolite, c'est-à-dire de leur intentionnalité, plutôt que de leur modalité. Car presque tous caractérisent la vallée du Nil. Il est possible même que la plaie du sang ait été une manifestation du phénomène du Nil rouge.
J'insisterai davantage, à propos du Miracle en Israël, sur la minutieuse concordance de l'Exode et du Deutéronome avec l'archéologie et les sciences naturelles.
« Ce que les pommes de terre sont en Europe, les oi- « gnons le sont enEgypte, » dit un voyageur. Dans les rues on les vend crus ou rôtis, succulents et énormes. Ceci explique le bizarre murmure contre Moïse dans le désert. La bonne joie matérielle perdue, les symboliques Hébreux l'évoquaient au long des étapes vers la Terre Promise.
L'homme est si prompt à maudire l'immense bienfait précédé d'une légère contrainte ! Qui n'a regretté les oignons d'Egypte ?
Elles sont, ces étapes du désert, d'une couleur locale et d'une précision surprenantes. Et nulle erreur scientifique. Tandis que les Anciens, puis le Moyen Age bâtissent des fables ineptes sur l'origine des oiseaux migrateurs, les Nombres nous renseignent exactement sur le passage des cailles, que les actuels Orientaux capturent encore à la main, au moment des atterrissages. « Un vent, dirigé « par le Seigneur, saisit au delà de la mer les cailles, les « emporta, les fît tomber azitour du camp; et elles vo- « letaient à une hauteur de deux coudées... Le peuple les « ramassa toute la nuit et l es Jit sécher.» Je ne saurais dire à quel point, en parcourant l'Exode et les Nombres, une indignation faite de stupeur m'envahit contre les critiques de cabinet qui, par haine du divin, par rage de désespérer l'homme, osèrent travestir en roman historique écrit à Babylone ce journal de marche que l'on voit Moïse annoter heure par heure. Ah ! cette parole est véridique : « Ils « nient le surnaturel parce qu'ils ignorent la nature. » La vérité naturelle, dans le Pentateuque, confirme la vérité transcendante qui la pénètre et la domine. Moïse nous donne les cailles pour des cailles ; mais il nous décrira la manne comme un aliment substantiellement miraculeux, malgré M. Berthelot qui la réduit au purgatif oriental qu'une vague analogie fait désigner sous ce nom.
Les successeurs de Moïse peignirent avec la même exactitude des milieux dissi^mblables. Les profusions de la reine de Saba, les splendeurs inouïes du Temple de Salomon nous effarent comme un conte de fée. Mais l'étude des antiquités ninivites familiarise avec la réalité de ces palais regorgeant de pierreries, d'ors, et de chevaux par dix mille. Auprès de ces somptuosités du vieil
Orient, la cour de Louis XIV prend l'allure d'une noce de banlieue.
Tous les faits consignés dans les Rois sont peu à peu confirmés par les progrès de l'histoire, y compris l'existence de cette troublante reine d'Ethiopie dont les Abyssins nomment les descendants, depuis son fils Menileheck jusqu'à leur roi actuel. D'infimes détails se révèlent authentiques. Ces armées d'Assur sans chars ni chevaux, ces mors et ces cercles au nez dont Sennachérib menace les Israélites, existaient à l'époque des rois de Juda.
Les atrocités du baalisme ne sont point une fiction de la Bible. Ce qu'un roman documentaire, Salammbô, nous dévoila pour Carthage d'après les anciens auteurs profanes, concorde exactement avec ce qui se passait en Palestine sous Achaz. Il exista réellement là une vallée du Tambour, où le bruit de cet instrument étouffait les cris des enfants brûlés dans un Moloch d'airain. Sainte- Beuve ne pardonna pas à Flaubert d'avoir mis à nu la vérité du paganisme, qu'un parti-pris universitaire s'obstine à ne nous montrer que dans les fêtes grecques. Ridicules autant qu'atroces, ancêtres des Aïssaouas, les prêtres de Baal gambadaient en hurlant et se tailladaient le visage, car, observe Rohrbacher, « l'homme « corrompu se prêtera plus volontiers à tout qu'au « sacrifice véritable de la volonté, qui n'est vu que de « Dieu ».
La Bible est l'unique clef du vieil Orient. L'assyriologie, l'égyptologie seraient encore à naître, si les archéologues ne possédaient pour fil d'Ariane que les radotages d'Hérodote. Le, mystère des hypogées nous resterait, sans Moïse et les annalistes hébreux, aussi impénétrable que le secret de la Mycènes préhistorique.
La psycholçgie dans la Bible.
La Bible eu elTet nous révèle l'âme de l'Orient, en même temps que la volonté spéciale de Dieu sur la race d'Héber. La Bible est avant tout l'encyclopédie des vérités morales, naturelles ou surnaturelles. Transcendantale trilogie de la Révélation primitive, du Mosaïsme et du Messie.
Jusqu'aux dernières pages du Livre, Israël garde son identité psychologique : prompt aux repentirs et aux rechutes, célébrant sa reconnaissance par d'inégalables cantiques, puis s'insurgeant contre Moïse. Mélange de zèle et de rébellion remarquable surtout sous les Juges.
Abstrait de son rôle providentiel, l'israélite de la Bible ressemble à l'israélite actuel : exécrable ou d'une séduction invincible, cupide ou d'une admirable charité^ matérialiste d'instincts et idéaliste en ses conceptions lointaines. Extrême et incapable du médiocre, comme tous les peuples prédestinés. Le rôle de la collectivité hébraïque ne s'est pas modifié davantage ; nous revoyons la vieille histoire de Joseph et de Daniel, la confiante faveur puis l'antisémitisme des rois d'Egypte ou de Babylone, une sorte de fluide attirant aux mains d'Israël les capitaux des nations puis leurs âmes. Peuple né pour traverser les patries. Machine désormais sans emploi, qui continue d'exercer à vide sa fonction transcendantale et nomade.
Ce peuple a-t-il pu naturellement concevoir son Dieu? En constatant avec raison que « le désert est mono- « théiste », Eenan n'a signalé qu'une cause seconde. Il est certain que le Grec n'eût pas inventé en face du Sahara ses dieux bellâtres. C'est précisément parce qu'il parle d'éternel, d'illimité, d'immuable, que le désert enseigne le vrai Dieu. Mais entre la notion abstraite de Dieu et la surhumaine personnalité de Jéhova, règne un abîme que
comble seul le fait de la Révélation mosaïque. La tradition de la Révélation première n'y suffit plus. La mission (les Hébreux ressort d'ailleurs de leur continuelle tendance à une idolâtrie d'où les retirent, à force de châtiments et de prodiges, leurs prophètes. Cette mission terminée, et le paganisme devenu impossible, Israël s'est fait le meilleur conducteur du fluide panthéiste. Officiellement, il reste néanmoins monothéiste ; Dieu respecte encore l'instrument faussé ; puis la conversion finale fut [irédite au peuple qui a crucifié le Messie, mais sans le connaître. Il devrait pourtant, ce peuple ingrat et prédestiné jusque dans sa faute, constater l'adaptation exacte du messianisme au christianisme ! En des jours où je ne croyais pas, la boutade d'un camarade Israélite me frappa l»eaucoup : « Oui, nous attendons toujours le Messie. Il ^< commence à être temps ! »
Sans effleurer davantage ici cette primordiale question du messianisme, je voudrais attaquer le préjugé commun, même chez les catholiques, qui fait du Dieu de 3Ioïse l'antithèse du Dieu évangélique. En réalité, l'Ancien Testament, comme le Nouveau, nous montre tour à tour en Dieu l'amour absolu et la justice abs.olue. Consolant ou terrible, mais logique aboutissement du monde moral. Dieu, comme le feu, illumine ou consume. Et vraiment je m'explique que la première dérivation païenne ait été le culte du feu. Pas de plus complet sj'mbole du divin. Substantiel et immatériel, Agni se communique sans se diminuer. On le dirait sur la limite extrême du monde physique. L'animal l'ignore. Pour l'homme, pas de don plus indispensable ou de supplice plus terrible que le feu. Dieu illumine ou consume.
Avec Moïse, comme avec l'Évangile, nous sommes loin de l'idole bonasse de Béranger. Ciel ou enfer; infini '1'^ l'amour ou de la réprobation; immortalité d'inouï l'onheur ou d'épouvantable désespoir, selon notre oi3-
tion ; et qui veut s'épargner de choisir a déjà choisi. Ce double aspect de Dieu, vu par le mérite ou par le péché, est identique dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Jéhova se révèle miséricordieux ; Jésus lance de terribles anathémes. Nous voyons la loi de sang se continuer sous la loi d'amour. Loi de sang pour les corps, d'amour pour les âmes, car il ne faut pas chercher la miséricorde divine dans notre utilité physique. Dieu se révèle un implacable opérateur ; et notre respect coUectlJ de la vie est peut-être un préjugé naturaliste. Les sacrifices expiatoires sont inconsciemment continués par l'homme moderne ; les grandes guerres "sont religieuses : Croisades, guerres du xvi° siècle, puis celles de la Révolution et de l'Empire. L'homme doit reconnaître que son intérêt primordial est supraterrestre ; il faut que, par la mort acceptée et la douleur, le mérite du sacrifice s'affirme. Rien de grand et de fécond pour l'homme ne s'accomplit par le facile et le jovial.
Mais Dieu veut l'immolation de soi-même, non le sacrifice humain de quelque esclave ; il récompense le soldat, non le prêtre de Moloch.
Surtout il sollicite le renoncement intérieur. Le sacrifice d'Abraham résume l'épreuve interne et la restitution des affections terrestres à qui les a soumises à Dieu. Puis l'homme offrant son fils recevra comme expiateur substitué le Fils de Dieu. Or, de cet entrevu messianique sur le mystère de la génération spirituelle intradivine, prototype de toute génération ; de cette épreuve qui complète la promesse d'un Rédempteur faite à Abraham ; de ce magnifique enseignement sur la conciliation de l'affection terrestre avec l'amour divin, sait-on quelle conclusion Renan a tirée? celle que probablement Israël avait, à l'origine, pratiqué les sacrifices humains ! Alors que le seul vœu homicide mentionné dans l'Ecriture, celui de Jephté, est immédiatement puni par la rencontre de sa
fille ! Voilà à quelle incompréhension de la vie morale, et à quelle cécité sur l'esprit des textes, aboutissent les quêteurs de syllabes tronquées et d'adjectifs interpolés !
La théorie assez complexe du sacrifice repose toute sur ce principe, qu'on ne se moque pas de Dieu. Il rejette la victime humaine que lui offre un féroce égoïsme. Ailleurs, il châtie l'orgueilleux dans ses affections : Salômoii menacé dans sa postérité évoque l'image de Napoléon si durement frappé dans la sienne; celle de Louis XIV survivant à ses petits-fils et ancêtre de Louis XVI; celle des atrocités domestiques qui suivirent la mort d'Alexandre,
Mais, dans l'Ancienne Loi comme dans la Nouvelle, Dieu perd les corps pour sauver les âmes. Sa justice apparente n'est pas la plus redoutable. S'il permet les immolations de la guerre, terrain propice à la loi de l'effort et moyen d'expiation individuelle, il condamne toutefois l'ambitieux qui sacrifie à son orgueil les armées. Jéhova (lit à David : « Tu ne me bâtiras point un temple, parce « que tu as versé le sang. »
Le Pentateuque entier est l'histoire de la longanimité divine en face de l'incompréhensible perversité de l'homme. « Jéhova est bon et miséricordieux, proclame « Ezéchias ; il ne se détourne pas de qui revient à lui. » Peut-on nier l'identité de la morale surnaturelle dans les deux Testaments, quand on lit dans l'Ecclésiaste : « Jéhova « pèse les cœurs. — Qui secourt le pauvre prête à Jéhova. - — Opprimer le petit, c'est outrager son Créateur. — Si « ton ennemi a faim, nourris-le. » Et, dans la prière de Judith : « Les superbes ne vous ont point plu ; mais vous « agréez la supplication des doux et des humbles. »
Il ne faut pas induire du privilège d'Israël l'injustice de Dieu contre les autres peuples ; Dieu envoie Jonas convertir Ninive ; il pardonne au repentir du roi de Babylone ; s'il y eût rencontré dix justes, il épargnait Sodome. Quand la présence de l'arche sainte brise la
statue de Dagon, plusieurs Philistins se convertissent, laissant les obstinés raccommoder leur idole. La tendresse évangélique sourit dans l'histoire de Joseph, dans celle de Tobie, dans celle de Booz ; et la colère biblique traverse la prophétie du Christ contre Jérusalem. Dans les deux Lois même souffle de Dieu, qui vivifie ou frappe de mort, en réponse à la volonté libre de l'homme.
Dans la psychologie humaine de la Bible, la mentalité naturelle coexiste avec une mentalité inspirée. On ne peut choisir qu'au hasard quelque exemple dans cette formidable encyclopédie ; tel celui du Li\Te de la Sagesse : AA^ant Euripide, Salomon a sondé l'abîme du malheur de l'homme. Viveur saturé, il nie toute bonté chez la femme; on prévoit même que, sans l'assistance scripturale, il se ravalerait aux sarcasmes vulgaires d'un About. Voilà le maître de harem que Dieu finit par frapper. Il avait abusé de la grâce. Effrayant contraste du roi abandonné à lui-même avec le roi qui avait vécu dans le rayonnement divin, magnifié Dieu par ses cantiques et la somptuosité du Temple. De chute en chuté, il sacrifie aux dieux étrangers ; toute lueur divine en lui semble éteinte. Il se repentit ; Dieu retourne aux mêmes rivages. Dilettante désabusé, il soupire : « Mon âme a parcouru « toutes choses, et j'ai connu que la femme est plus « amère que la mort. » Le lamente contrit de l'épicurien is'achéve en un dernier cantique : « Souviens-toi de ton « Créateur aux jours de ta jeunesse, avant qu'arrive le « temps de l'affliction ; « avant que ton corps retourne « à la terre, et ton esprit à Dieu son juge. »
La première des vertus naturelles est la bonté. La première des vertus surnaturelles est l'humilité, laquelle exige un plus grand effort que la bonté. Le Livre de Job ■exprime la bonté persécutée et l'âme soumise à Dieii.Avant
tout, ce livre reste un traité de la douleur qu'aucune page n'a égalé. Qui a connu le désespoir comprendra l'inexprimable exactitude de cette image : « Ceux qui attendent la « mort (et elle ne vient pas) ressemblent à qui déterre un « trésor. » Ah ! cette renaissante illusion du prochain coup de pioche, de demain qui finira le supplice ! La mort est une si grande joie devant la douleur ! Job implorant la mort est autrement tragique que Young gémissant : « Où « est la poussière qui n'a pas vécu ? » Mais, comme le moraliste des Nuits, Job achève son thrène par un élan d'espoir puis un cantique d'action de grâce. En lisant le long colloque du patriarche iduméen avec Dieu, on s'étonne qu'un critique ait parlé de « l'éloquence matérialiste de Job ».
Ni Euripide ni les modernes n'ont écrit une tragédie familiale supérieure à l'histoire de Joseph. L'homme qui peut les yeux secs lire la supplication de Juda, l'explosion de tendresse de Joseph, l'évocation lointaine du vieux Jacob, celui-là demandera vainement à la littérature profane une émotion. Ce récit fourmille de complexités d'âme qui attestent l'absence d'arrangement romanesque. Pour la psychologie de l'amour il suffit de citer Samson et Dalila, ou les délicieuses idylles de Ruth, de Rébecca, de Rachel. Toutes les violences de la passion, toutes les nuances des délicatesses traversent la Bible. Ethérée comme Pétrarque, ou d'un réalisme sans pruderie, elle contient sur l'amour tout ce qu'ont dit les auteurs profanes, et plusieurs choses qu'ils n'ont pas dites. Un excès suppose l'excès contraire. L'anthropomorphisme a pour antipodes le rationalisme, lequel, pour élargir son orgueil, refuse à la Divinité tout rapport avec les sentiments humains, qui pourtant procèdent d'elle. La pudibonderie huguenote et le libertinage voltairien, même négation de l'amour, s'offusquent de voir l'Esprit-Saint, pour peindre les fusions délirantes de l'unification en
Dieu, emprunter à la physiologie de l'amour les images passionnées du Cantique des cantiques.
L'union de Tobie et de Sara est un mariage chrétien; l'ange dit à Tobie : « Elle t'a été destinée dès l'éternité ; « vous vous sauverez l'un par l'autre. »
Les divers états de l'âme prennent dans la Bible une intensité de réalisme due à l'absence d'esprit d'auteur. Shakespeare, Homère, Cervantes stéréotypent chez leurs marionnettes un geste moral ; c'est ce que Boileau admire après Horace. Dieu, qui n'avait pas prévu les trois unités, a disposé autrement le monde. Il existe dix hommes dans un homme, et la loi de l'effort consiste pour la volonté à dégager le meilleur. Yoilà ce que les écrivains sacrés ont connu : David trouvant endormi son persécuteur Saùl l'épargne ; demain Saûl reprendra toute sa haine, mais il a eu une minute d'émotion reconnaissante, il est sorti de son rôle : « N'est-ce point là ta voix, mon fils David ? — « Et il pleura et dit : — Tu est plus juste que moi. Que « Jéhova récompense la bonté que tu m'as témoignée ! » Kemarquez aussi dans la mort d'Absalon l'intense vérité psychologique des officiers royaux et du père. Ces tragédies sociales et domestiques s'imprègnent en Israël d'une mansuétude intermittente qui contrastera avec la sauvagerie totale de nos Chilpérics franks.
David, c'est le Charlemagne asiatique, un Charlemagne qui serait en même temps saint Léon et Alcuin. Législateur, général, poète, soumis à Dieu, il luit au-dessus des voluptueux despotismes de l'Orient. Ce soldat de fortune s'est souvenu des indigents et des faibles ; il montre Jéhova terrible pour « les dieux de la terre». La morgue est un défaut et un ridicule ignoré de fantiquité patriarcale ; Hiram, roi de Tyr, envoie à Salomon, comme ouvrier du Temple, son père. Pas de peuple opprimé pour bâtir la maison du Seigneur ; Salomon expédie du vin et de fhuile aux bilcherons du Liban ; plusieurs centaines
de millions sont distribués aux armées d'ouvriers ; on peut douter que la main d'œuvre ait coûté aussi cher pour la construction des Pyramides.
Toutefois les meilleurs rois d'Israël finissent par oublier Dieu. Plus tard, ils reconnaissent sur eux la main du Fort, et se repentent : David, Salomon, et cet Ochosias « qui creusait des puits, plantait des oliviers et des vi- « gnes, car il aimait les champs ».
Le crime inexpiable, ce n'est pas la luxure, c'est l'orgueil. Il est le vrai péché de l'âme. Des châtiments temporels permettent aux rois hébreux d'effacer leurs fornications. Mais les prêtres séduits par une ambition effrénée sont engloutis sans repentir. Dieu a pardonné à la convoitise d'Adam ; il a damné l'archange qui déclarait : « Je n'obéirai pas. » Dans la Bible, le scandale ecclésiastique procède presque toujours de l'orgueil.
Grande preuve de la sincérité de ce livre théocratique, que ses mentions fréquentes de fautes sacerdotales. Le peuple qui le lisait n'était pas assez stupide pour arguer contre Dieu de la défaillance de ses pontifes. Le scandale n'est possible qu'avec la vérité religieuse ; en Grèce, pas de mot pour dire scandale. Le Christianisme aura Juda, puis combien de prêtres ! Jésus a dit : « Il est impossible « qu'il n'arrive pas de scandales ; mais malheur à ceux « par qui ils arrivent ! »
Donc mêmes défaillances sous les deux Lois, et, en revanche, mêmes héroïsmes procédant de la vie surnaturelle. Le Livre des Machabées prélude aux Actes des martyrs. Elle est d'avance une chrétienne, cette mère qui encourage ses fils à endurer d'affreuses tortures, et qui supplie ainsi le dernier : « Pitié pour moi qui t'ai porté « neuf mois dans mon sein, et allaité trois années ! Re- « garde le Ciel et la terre, et comprends que Dieu a fait
« tout cela de rien ; tu ne craindras point ce bourreau ; « imite tes frères, pour que je te reçoive, avec eux, au « sein de la Miséricorde ! »
La Genèse et les sciences naturelles.
Depuis trente-cinq siècles, aux assauts des hypothèses transitoires, l'inébranlable Pentateuque résiste. Il a triomphé même des enfants perdus dont le zèle compromit l'autorité de la Bible : tels les juges de Galilée, lesquels eussent dû remarquer, après les Pères de l'Eglise, qu'une locution n'est pas un dogme.
Qui nie la Création selon Moïse, doit substituer à Dieu la préexistence des atomes crochus d'Epicure, élevés par le naturalisme actuel à la dignité de protoplasma, mot ù panache. Dès lors il faut admettre que le moins contient le plus, zéro le nombre ; et qu'une poussière, dont on n'explique d'ailleurs i:>as l'origine, s'agglomère par hasard pour produire le minéral, la plante, l'oiseau, le reptile, l'insecte, le quadrupède, l'immensité équilibrée des systèmes planétaires, la lumière et la vie nerveuse, la pensée de l'homme, sa volonté, son cœur ! Cette folie citée pour mémoire, quel est le rapport des particularités de la Genèse avec les découvertes scientifiques ?
L'allusion au ciel astronomique, et le fait même d'une création sont spéciaux à Moïse. La science impartiale confirme ce dogme mosaïque, puis théologique, de l'univers tiré du néant par Dieu au moment où commence la succession de durée ; la nébuleuse primitive reste un point infranchissable pour l'hypothèse de la matière éternelle. Impossible d'objecter à ]\Ioïse que le monde présent contient les débris organiques d'un astre antérieur. Or, pour tous les autres Anciens (Pythagore, Thaïes, Platon, Sénèque), et selon les cosmogonics hindoues ou Scandinaves, Dieu n'est que V ordonnateur du chaos. C'est aussi au
chaos que commence le récit d'Ovide, cet incroyable souvenir de la Révélation primitive, qui confirme Moïse, parfois le complète. « Deas... cœlo terras et terris absciclit 2cndas, » ceci confirme Moïse ; « terrain... speciem glome- « ravit in orbis, » ceci le complète.
Dans les Métamorphoses comme dans la Genèse , l'homme paraît sur la scène quand le décor est terminé. Or, ni Ovide ni Moïse n'ont pu apprendre par la géologie, qui n'existait pas, cette vérité scientifique, que la création fut une œuvre progressive, et que l'homme n'est apparu qu'à la période quaternaire, c'est-à-dire l'actuelle. (Je ne puis qu'indiquer ces questions primordiales. On trouvera le détail chez les commentateurs déjà cités, et dans les travaux de Clarke, Quatrefages, Lapparent, Mazzella, Faye... La grandiose Introduction de Laplace commente les versets 1 et 2 de la Grenèse.)
Bien que la division logique du mois soit la décade, presque tous les peuples, indiens, sémites, germains, celtes, slaves, adoptèrent la semaine hebdomadaire, fêtèrent le septième jour par un repos.
Toutefois les sept jours de Moïse ne sont pas des jours solaires, puisque les premiers précèdent l'apparition du soleil. Périodes indéterminées, aurores et soirs séculaires signalés par la formation d'espèces en rapport avec les conditions successives de la vie sur le globe ; matins et crépuscules éclairés par les fluides lumineux antérieurs à Vapparition du soleil ; de formidables aurores boréales peut-être. L'hébreu yôm indique une durée imprécise. Ereb et bôquer (soir et matin) marquent dans Daniel une période de deux mille trois cents jours. Il existait de même des semaines d'années, des semaines de siècles. Tous ces termes hébreux caractérisent une forme, non une mesure de durée. Moïse
indique nettement, au quatrième jour, le commencement d'une future et différente division du temps par les astres. Avec les six yôm bibliques, on sort à peine de l'éternité ; leur ensemble est ensuite appelé par Moïse : « le yôm où « Dieu créa. » Saint Augustin refusait déjà aux jours de la Genèse la signification de jours solaires, et préférait le sens, depuis confirmé par la géologie, de commencement et fin de périodes.
Moïse, qui n'a pas voulu enseigner la géologie mais les vérités morales, n'a relaté qu'incidemment les faits cosmogoniques dont la précision nous frappe aujourd'hui. On ne doit pas lui demander un cours d'astronomie ou de paléontologie. Il ne signale pour chaque période que sa production caractéristique. D'autre part, nos sciences sont fort incomplètes, soit en elles-mêmes, soit par l'élimination de tout élément moral concomitant. Ni la philosophie, ni la mystique, ni la géologie n'ont dit le dernier mot sur la création. Œuvre d'amour, même inconsciente elle porte l'empreinte matérielle de mystères spirituels. L'harmonie des sphères, écoutée par les platoniciens, n'est pas plus mystérieuse que la loi physique de gravitation : la matière aime.
L'ordre des créations indiqué par Moïse est celui que constatent nos sciences, non celui que la raison ou l'imagination eussent incliqué à l'inventeur d'une hypothèse ou d'un mythe :
Il est scientifique que des cataclysmes plutoniques et neptuniens marquèrent la première étape de la planète vers la vie, et que la formation de l'atmosphère dut leur succéder.
Il est scientifique que les végétaux ont précédé la vie animale ; d'abord « les herbes et les menues plantes^ jmis <i les arbres ». Des végétaux géants pouvant seuls subsis-
ter dans un air surchargé de carbone, c'est dans l'eau, comme l'indique Moïse, que se manifesta la première vie animale. « Que les eaux fourmillent de reptiles vivants,
« et qu'elles produisent les volatiles » Ainsi, la vie
s'accentua par les reptiles ailés, plésiosaures et ptérodactyles des géologues. Faune fantastique qui succède à l'épouvantable silence des forêts de la période houillère.
« Puis Dieu créa les grands cétacés., et la foule des « êtres qui dans les eaux vivent et se meuvent., que les « eaux produisent suivant leurs espèces ; et la faune ailée « suivant ses espèces. » L'âge secondaire est caractérisé en effet par ce pullulement de vie animale, possible après l'absorption de l'acide carbonique par la végétation houillère. En même temps que les monstres aquatiques apparaissent, dans les terrains jurassiques et crétacés, les grands échassiers.
« Que la terre produise les bêtes vivantes suivant leurs « espèces ; les bêtes de somme et les reptiles de la terre « suivant leurs espèces ». Le dernier des jours de la Grenèse est caractérisé par l'éclosion de la véritable faune terrestre, que suivront la création de l'homme, enfin celle de la femme. Or, le début de l'âge tertiaire voit en effet apparaître les grands mammifères, les troupeaux d'herbivores primitifs des gypses de Paris, puis les mastodontes, mammouths, et la faune actuelle. On comprend le mot de Linné : « Moïse n'a pu écrire que sous la dictée même de « l'Auteur de la nature. »
C'est au quatrième jour, entre la production végétale et la création animale, que la Genèse place l'apparition des astres, alors que le premier acte de la Volonté organisatrice du chaos avait été la production de la lumière.
Les Encyclopédistes, avant de railler Moïse, auraient pu réfléchir qu'un auteur non inspiré eût évité l'apparente
folie de supposer la lumière antérieure au soleil. Or, la science démontre aujourd'hui la véracité du récit de la Grenèse :
La flore houillère fut incoloi^e. « Ce n'est pas de soleil « que les plantes ont besoin, dit M. Pfaff, mais seulement « de lumière et de chaleur. Or la lumière et la chaleur « existaient incontestablement avant le soleil. » L'éther est le vrai corps lumineux ; le soleil n'est qu'zm excitateur de la lumière. Sur la végétation houillère, M. Pozzi remarque que « les débris végétaux de la période carboni- « fère s'offrent à nous avec les caractères de luxuriance, « de texture molle et cellulaire qui prou\^nt qu'à l'époque « de leur croissance la terre devait être dans un état cons- « tant cVombre, d'humidité et de chaleur, tandis que ceux « de la période suivante, moins abondants, d'une texture « ligneuse et disposée en couches concentriques, mon- « trent qu'à cette époque le soleil éclairait la terre... » Moïse, n'ayant signalé pour chaque période que sa caractéristique neuve, n'a pas mentionné la seconde flore. M. de Lapparent prouve dans ses Théories géog'éniques que la clarté solaire a coramencé pour notre globe longtemps après son passage de l'état stellaire à l'état pAanétaire. « C'est pendant cette période (celle de la première appa- « rition animale) que sur la végétation terrestre se mani- « lestent les premiers signes d'une différenciation de cli- « mats, c'est-à-dire d'une individualisation mieux marquée « de l'astre central. » Jusque là, égalité de température aux pôles, sous l'action exclusive des énergies intérieures.
Ainsi, contre toute probabilité naturelle, Moïse eut raison., Mais comment notre planète, vassale du soleil, le précède-t-elle dans l'ordre cosmogonique ? Là-dessus plusieurs systèmes. D'après l'un, le soleil n'aurait pas été toujours incandescent ; « notre soleil, dit j\[. Pfaff, est une « véritable étoile fixe. Par conséquent, sa manifestation, « comme astre distinct, peut coïncider avec celle des
« autres étoiles fixes. » M. Faye expose dans son Origine du monde la théorie de la réelle antériorité de la terre. « Si sa formation avait été postérieure à celle du soleil, « tout serait changé dans l'aspect du ciel : les astres se « lév^eraient à l'ouest 5 la lune serait animée d'un mouve- « ment rétrograde, comme les satellites d'Uranus et de « Neptune. » Cette hypothèse, soutenue par divers savants comme conforme à la probable histoire de notre nébuleuse, ne suffit pas à expliquer le texte de Moïse qui mentionne encore au quatrième jour l'apparition des étoiles. Ce texte d'ailleurs, rapproché du verset 1, semble distinguer de la création antérieure des astres leur manifestation pour la terre. L'importance des termes est extrême ; le verbe créer annonce chaque règne : la matière, la vie animale, l'homme ; ensuite, il s'agit d'un devenir, d'une adaptation par Dieu, d'une série déjà existante. Ici, le système le plus plausible est celui qui subjectivise la pensée de Moïse : le soleil, ou du moins les étoiles luisaient antérieurement, mais non pour la terre. La possibilité scientifique de ce fait est hors de doute : la planète restait entourée d'impénétrables nuages de carbone et de vapeur d'eau. Il semble que la tradition orale, complémentaire de la Genèse, ait donné raison à ce système de l'obnubilation des astres. Saisissante est ici la cosmogonie d'Ovide : « Alors les astres, invisibles avant la séparation du firma- « ment, se dégagent de la masse obscure pour illuminer « le ciel. »
On ne doit pas oublier dans tout ceci l'infinité de l'énergie créatrice. La production d'un milliard de soleils est un moindre prodige pour Dieu, que pour nous le phénomène si vulgaire et si mystérieux d'une illumination soudaine des ténèbres par le frottement d'un peu de phosphore. Et il faut nous délivrer de cette idole : l'absolu de nos conditions vitales. Il n'y eut qu'une loi primordiale.
la Volonté créatrice. Elle agit selon les normes, mais les lois procèdent d'elle. Pour nous chétifs tout est miracle . Eegardant au-dessous de nous, plaçons quelques fourmis sur une paille flottante, voilà notre création ; puis notre pied sur ce radeau, voilà le déluge. Mais l'histoire d'une seule âme est plus merveilleuse que la création et les cataclysmes cosmiques.
L'antériorité, même objective, de notre planète sur la clarté solaire, ne répugnerait pas à l'ordre logique. Pourquoi ne serait-il pas né après la terre, ce foyer astral qui pourra finir avant elle? Si nous en croyons certains cosmologistes, plus d'avenir pour l'humanité dans le soleil, car il s'éteint. Encore quelques dizaines de siècles peut-être, et la planète ténébreuse emportera sous ses flancs de glace les poèmes d'Homère et les marbres du Parthénon. Un géologue a écrit : « En « dehors de cette espérance (celle de l'âme dégagée de « la matière) il n'y a, pour ce qui nous entoure, que de « sombres perspectives. Le soleil, dont la condensation « est déjà très avancée, ne trouvera bientôt plus dans « le rétrécissement ^de son diamètre une source suf- « fisante pour l'entretien de sa chaleur. Le jour où « l'extinction de l'astre central sera consommée, nulle « réaction physique ne pourra plus s'accomplir sur notre « terre. » Immortels, nous survivrons à ce globe qui nous survit.
Solennelles perspectives! Elles expliquent l'acte de foi des grands fondateurs de la cosmologie, de Newton et de Laplace, tandis que les éplucheurs de syllabes, enflés de deux leçons d'astronomie, osent chicaner à Moïse le droit d'appeler en langage commun le soleil et la lune « grands luminaires » en comparaison des étoiles. La formule écrite d'une révélation participe nécessairement de l'absolu divin et des contingences humaines. Ici, d'ailleurs, il
est bien exact que le soleil est pour nous un plus grand « producteur de lumière » que Mars.
Sur certains détails de la Genèse, la discussion reste impossible, faute de point de contact avec la philosophie rationaliste ; tel le verset où Dieu établit les luminaires astraux « pour diviser le jour et la nuit, et comme signes j « et pour marquer les saisons et les années. » Ceux qui jugent que c'est par hasard que le soleil et la lune alternent et que l'écliptique varie les saisons, ceux-là évidemment ne peuvent rien comprendre à ce texte d'après lequel les concepts de jour et de nuit, d'hiver et d'été, préexistent au concept des astres créés comme régulateurs. Quant aux signes, ce sont ces surnaturels présages d'astres et de météores que toute l'antiquité proclame. Jérémie, les évangélistes, Virgile et Tacite les ont connus. Dieu semble ne plus les répéter aussi publiquement pour une société qui, au lieu de se tromper sur sa nature comme le paganisme, prétend lui substituer le Protoplasma ou l'Humanité perfectible. Ni Dieu, ni Satan ne dérangent icibas l'intellectuel endurci. Toute imix est acquise aux vaincus. Il reste assez de miracles particuliers pour qui veut croire.
« Et Dieu appela la lumière jour ^ nuit les ténèbres. » Quelques commentateurs catholiques, intimidés par l'aplomb de la critique, s'efforcent là-dessus d'excuser Moïse. Ils feraient mieux de demander aux ironistes : Expliquez-nous d'où vient le langage, le mystérieux rapport du mot à la chose, sinon d'un verbe antérieur à l'expression des langues humaines ? — Je crois, malgré les exégètes timides, que réellement dans le prototype des idiomes Dieu nomma jour et nuit l'alternative de la lumière et des ténèbres.
Ils luisent donc, ce soleil et son réflecteur nocturne^ sur les horizons de la Terre primitive. Mais s'ils marquent
le repos ou l'activité pour la faune fantastique de l'âge tertiaire, qu'importe au mammouth et au plésiosaure la succession des mois et des ans ? L'être à qui ces indications importent n'est pas encore né.
La Genèse, dès qu'il est question de l'homme, commence à appeler le Créateur Je/io?;a-Elohim (le Seigneur- Dieu). Car désormais il y aura sur la planète une voix pour proclamer sa domination. Voilà pourtant sur quoi s'appuie la Critique pour imaginer l'auteur jéhoviste !
« L'être qui va désormais régir la création, écrit M. de « Lapparent, est destiné à une station verticale. Le plan « de ses yeux est à angle droit sur son -épine dorsale ; la « dimension relative de son cerveau est portée au maxi- « mum ; rien de plus parfait ne peut .se concevoir, et si « l'on cherche quelque nouveau terme à venir, il semble « qu'on ne puisse imaginer autre chose qu'une ère où do- « minerait l'Ame, dégagée des liens de la matière. »
Voici, sur la création de l'homme, la tradition orale primitive, magnifiée par la plume d'Ovide : « Un animal « plus saint manquait encore, d'esprit plus vaste, et qui « dominât sur le reste. L'homme naquit. De terre mé- « langée à l'eau des fleuves, le fils de Japet le façonna à « Vimage des clieicx. Tandis que la brute regarde le sol, « lui élève son visage, contemple le ciel. » Conception un peu plus grandiose, surtout plus vraisemblable, que la mythologie darwinienne qui nous fait naître de quelque mammouth transformé, directement ou par le singe. Cependant, la rage d'avoir une guenon pour grand'mère a gagné jusqu'à des spiritualistes, inventeurs du Transformisme mitigé. Tel fut le prestige d'un charlatanisme scientifique dont le paganisme eût rougi ! Sans rouvrir ici le débat de l'évolutionisme, si irritant pour qui admire la stabilité des espèces animales et regarde les quelques variétés obtenues par l'homme comme un avilissement du type naturel, je rappelle qnr> ootto ^"ariabilitè spécifique
n'altère jamais le genre, encore moins l'ordre ou le règne ; si l'angora est un produit artificiel du chat sauvage, aucun chat n'est provenu du loup, encore moins le bœuf d'une grenouille, et Platon d'un orang-outang. Quant l'hypothèse des générations spontanées, dont s'étaient préoccupés, longtemps avant Darwin, plusieurs Pères de l'Eglise, sa fausseté a été officiellement proclamée par l'Académie des sciences qui donna gain de cause aux expériences de Pasteur.
Il exista évidemment divers centres de création pour Jgs espèces animales.
L'homme apparaît subitement sur la planète, et à une époque assez récente. Pas de vestige de son industrie antérieur aux temps quaternaires : Les squelettes des terrains tertiaires se sont trouA^és provenir de sépultures ; nos carriers et mineurs ensevelis fourniront prétexte aux futurs réinventeurs d'une humanité contemporaine des premières formations géologiques.
L'homme introduit non seulement un ordre, mais une catégorie nouvelle. « Les organes, dit Quatrefages, sont coordonnés chez l'homme de telle sorte qu'il est nécessairement marcheur ; chez les singes, d'une façon telle qu'ils sont non moins impérieusement grimpeurs. Or un animal marcheur ne peut pas descendre d'un animal grimpeur. » Weller prouve que notre développement crânien ;'st inverse à celui du singe. Les générations passent, et rien ne se modifie dans le corps humain, pas même les organes rudimentaires dont arguent les évolutionistes, comme si la présence de tétons chez l'homme ne devait pas aussi, d'après leur système, établir l'absurde hypothèse d'une primitive unisexualité ! La nature manifeste une simplicité de plan et un parallélisme qui peuvent ■xiger ces fausses fenêtres.
La spécialisation de l'homme est catégorique. Elle s'affirme par l'apparition en lui de la volonté Intel-
ligente ; il peut concevoir l'immatériel et l'abstrait, se déterminer selon des considérations métaphysiques et morales, progresser au lieu de stagner dans l'instinct, et échapper par ses facultés supérieures aux limites de l'espace et de la durée.
« Et R dit : Faisons l'homme à notre image, selon « notre ressemblance. Qu'il règne sur les poissons de la « mer, sur les oiseaux du ciel et les bêtes de terre et tout « reptile qui se meut sur terre ». Ici s'applique le principe théologique du gouvernement d'un règne par le règne supérieur.
« Et Dieu créa l'homme à son image ; à l'image de « Dieu il le créa ; il les créa mâle et femelle. » Ces répétitions de mots, si solennelles à la minute où commence l'humanité, terminent la synthèse cosmogonique du premier chapitre.
La création de l'homme et de la femme revient analytiquement dans le second. « Le Seigneur-Dieu « forma l'homme de la poussière du sol. Et il insuffla « sur sa face la respiration de la vie. » Voilà ce que Jéhova-Elohim n'avait pas fait pour les bêtes. Il tirait de la matière leur principe vital. « Notre corps redeviendra cette « poussière, et l'âme retournera à Dieu » dit l'Ecclésiaste. Plusieurs fois même en son existence, l'homme naît de la terre et la redevient : le blé qu'il s'assimile est formé du sol ; son corps n'a pas plus de réalité qu'un fleuve ; comme l'eau, la cellule sans cesse se renouvelle ; seule persiste l'identité mystérieuse.
Grâce à la tradition orale, d'autres païens qu'Ovide confirment ou commentent la cosmogonie de Moïse. Le système des jours-périodes s'accorde avec la légende hindoue : chacun des jours de l'œuvre de Brahma était de douze millions d'années. Les traditions étrusques divisent la série des temps terrestres en six mille ans antérieurs et six mille postérieurs à l'apparition de l'homme. Hésiode,
Homère, Cicéron, Juvénal mentionnent l'argile ancestrale ; Euripide ajoute : « Le corps de l'homme, formé de terre, « retourne à la terre ; mais son esprit retourne à la Divi- « nité. » Horace lui-même reconnaît chez l'homme « une « portion du souffle divin ». Tous les grands philosophes antiques proclament cette origine transcendante.
L'hypothèse d'une humanité antérieure, datant deTàge tertiaire, répugne à toutes les traditions et n'a aucune valeur scientifique. L'Eglise n'a pas condamné cette hypothèse des préadamites, mais elle reste théologiquement i< mal sonnante ».
Moins suspecte est l'opinion d'une destruction partielle du genre humain par le déluge. L'abbé Motais s'est efforcé de la soutenir. D'un cahier du séminaire de Rennes j'extrais les idées suivantes : — L'universalité géographique du déluge est inadmissible. Les mots hébreux qui, dans la I lenèse, expriment cette prétendue universalité, désignent dans Esther l'étendue d'une seule satrapie. Les hommes qui avaient quitté la patrie adamique durent survivre ; la Bible elle-même semble mentionner plusieurs exceptions. Ni la race jaune ni la noire ne figurent dans la table ethnographique postdiluvienne. Les Caïnites sont nommés parmi les peuples que devait supplanter la postérité d'Abraham. Enfin la race nègre, dont le type s'est le plus "carté du type commun, est la seule qui n'ait conservé aucun souvenir du déluge. — Engel juge aussi les nègres Ja postérité de Caïn : la noirceur dermique aurait été « ce signe » que Dieu mit sur le meurtrier d'Abel.
D'autres exégètes trouvent plus conforme au texte mosaïque et aussi à certaines remarques ethnographiques de ne sauver que la famille de Noé. Mais la portion de terre habitée était restreinte ; vraisemblablement, le déluge ne s'est pas étendu à l'Australie par exemple, dont la
faune offre des spécimens irréductibles aux classifications du reste de la planète.
Le berceau des races postdiluviennes fut incontestablement l'Asie. Là s'arrêta l'arche. D'où venait-elle? D'une terre immergée et qui reparut, ou de quelque continent irrévocablement englouti, l'Atlantide de Platon? Les fossiles crétacés prouvent l'immersion préadamique des terres actuelles. Nos océans recouvrentils la patrie des générations premières ? Ce globe est un palimpseste où le Créateur a si souvent écrit puis efiîicé ! La restriction du cataclysme à la seule partie habitée, soutenue par plusieurs Pères, fut reprise théologiquement par Mabillon. Toute opinion sur le déluge demeure plausible, excepté son inexistence.
Il est incontestable en effet qu'une partie de la terre a été submergée depuis l'apparition de l'homme. Le Déluge d'Ovide, celui de Bérose sont trop connus pour y insister. Tout l'Orient reste terrorisé par le cataclysme. Parmi les traditions on remarque : celle des Arabes, certifiée par les allusions du Livre de Job ; celle des Phrygiens, qu'atteste la célèbre médaille d'Apamée figurant l'arche, la colombe et le rameau d'olivier ; celle des Syriens ; celle des Arméniens qui affirmèrent, sous Auguste, l'existence de débris de l'arche sur la montagne Barris (ou du vaisseau) ; celle des Indiens, où Brahma enjoint à Manou de se construire un navire et d'y amasser toute semence; celle des Chinois, dont le Noé s'appelle Fo-Hi, et dont le huitième patriarche Ju-Vong (vaisseau et désastre), traduit le nom de Mathusalem mort l'année du déluge ; celle des Peaux-Rouges, mentionnant l'avertissement et le vaisseau ; celle des Aztèques, dont les peintures figuraient la barque de Coxcox qui s'échoua sur le mont Colhuacan, et une colombe distribuant des langues aux hommes muets après le repeuplement ; celle des insulaires de Fidgi qui mentionne deux barques ; celle des Égyptiens, relatée par Platon, et qui
DE LA RÉVÉLATION MOSAÏQUE 25r>
attribue au déluge l'absence de monuments très anciens.
La géologie, de son côté, ne permet pas de confondre le déluge quaternaire avec les cataclysmes primordiaux de la planète. Les changeantes hypothèses sur les diluviums tendent à établir l'unité d'un fléau que la science future confondra peut-être avec le phénomène glaciaire. Il faut se tenir au jugement de Cuvier : « Je pense' que, « s'il y a quelque chose de constaté en géologie, c'est que « la surface de notre globe a été victime d'une grande et « subite révolution, dont la date ne peut remonter au-delà « de cinq ou six mille ans ; que cette révolution a enfoncé « et fait disparaître le pays qu'habitaient auparavant les « hommes ; qu elle a au contraire mis à sec le fond de la « dernière mer et en a formé les pays aujourd'hui habités ; « que c'est depuis cette révolution que le petit nombre « des individus épargnés par elle se sont répandus et pro- « pages. »
L'apport de cadavres de rhinocéros sur les hauts plateaux sibériens, peut-être même l'apport des troncs de palmiers auprès du pôle sont attribuables au déluge quaternaire. Le sable charrié dans les cavernes à ossements humains semble établir que certaines terres habitées furent submergées, puis reparurent. La Genèse favorise ce système plutôt que celui de l'exclusive disparition d'un continent habité.
Que le déluge se confonde ou non avec le phénomène glaciaire, il est certain que les glaçons, donc les vagues qui les charriaient, ont, à une époque, dépassé des montagnes supérieures à celles de la partie de l'Asie « qu'on peut croire antérieurement peuplée ». Le courant de la formation erratique en Angleterre atteignait, suivant sir J. Hall, une altitude de 560 mètres au-dessus du niveau de nos mers. Aux îles Malouines, et sur la Cordillère, les. apports de roches s'élèvent jusqu'à la crête des pics. On peut cependant croire que Moïse parle seulement de la
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submersion de quelques montagnes où l'humanité eût pu chercher un refuge.
Un fleuve ensable ou alluvionne en deux jours de crue. Les dix mois du déluge mosaïque suffisent amplement à expliquer, par le dépôt des matières charriées, la formation des terres diluviennes, distinctes des roches primitives et des humus formés sur place ; ils suffisent à explique les démolitions des crêtes et les « vallées de dénudation ».
« Les effets produits par cette grande catastrophe, dit « M. Beudant, nous montrent qu'en Europe d'énormes « courants d'eau ont dû s'établir dans toutes les directions. « Mais la masse d'eau fournie par les lacs de l'époque « n'est pas en rapport avec les résultats accomplis, et il « faut que la quantité en ait été prodigieusement accrue « par quelques circonstancesinconnues jusqu'ici, qu'on peut « attribuer peut-être à la fonte subite d'immenses dépôts « de neige... ou à des pluies torrentielles longtemps conti- «c nuées, ou enfin à de grandes oscillations des mers. « Quoi qu'il en soit, les courants qui se formèrent alors, « en sillonnant la surface des terres, en ont transporté les « débris de toutes parts ; de là les immenses alluvions de « la vallée du Rhône, des plaines de la Lombardie... de là <i aussi l'existence de plusieurs de nos grandes vallées... »
Quant à la modalité du déluge, il faut d'abord considérer qu'il s'agit d'un cataclysme à cause surnaturelle. Or Dieu peut tout, onême modifier les lois atmosphériques. Cependant, pour la détermination du moyen, on ne doit, suivant Suarez, recourir directement à la Cause première que lorsqu'on ne peut expliquer les effets par les causes secondes. A supposer que Dieu ait respecté les conditions normales, ce que tend à prouver l'arche conservatrice de la vie, divers phénomènes, outre l'enfoncement volcanique du continent habité, purent accomplir la sentence de mort, sans qu'il faille recourir au miracle d'un changement dans
l'attraction terrestre ou l'attraction lunaire, ou à une production nouvelle d'eau. La Genèse mentionne les cataractes du Ciel et la rupture de toutes les sources de l'abîme. Mots imprécis, qui cependant impliquent quelque irruption souterraine ou océanique. Les déluges de boue de certaines éruptions volcaniques, les poissons inconnus vomis par les cratères des Andes, l'inondation éruptive du Cotopaxi en 1877, celle du cratère de l'Agua au Guatemala prouvent que nous ignorons le mystère du feu central et des lacs souterrains.
Un phénomène atmosphérique a pu aussi causer le déluge 5 l'époque glaciaire le prouve. L'irruption des glaciers à l'époque quaternaire constitue un phénomène unique dans l'histoire de la planète. La science athée qui, après avoir nié tout déluge, s'efforce d'en supposer plusieurs, a-t-elle le droit de distinguer le phénomène glaciaire du diluvium ? Le grand courant qui, du nord, s'est rué sur l'Europe et l'Asie n'a-t-il pas d'abord entraîné les icebergs provenus d'une fonte anormale des glaces du pôle, et qui purent servir de noyau de formation aux glaciers ? En tout cas, pour le phénomène glaciaire, l'hypothèse causale d'un obscurcissement solaire paraît remplacée par celle de Vliumidité, puisque l'extension des glaciers eut lieu par une température qui permettait dans les vallées l'existence de végétaux sensibles comme le figuier. Les eaux se retirèrent très lentement. Le phénomène glaciaire, quoique la science épèle encore, eut certainement un rapport de cause ou d'effet avec le diluvium géologique qui est le déluge de la Genèse.
Une conclusion certaine^ c'est que Moïse triomphe de ses détracteurs. La géologie constate un déluge postérieur à l'apparition de l'homme ; déluge qui a submergé certaines montagnes, et qui, selon la promesse divine, ne s'est jamais renouvelé.
Sur les détails de la Genèse on lira les commentateurs.
258 LE P(3SITIVISME CHRETIEN
L'olivier est bien le seul arbre à fruit dont la feuille, même sous l'eau, reste indéfiniment verte. La nouvelle humanité prit pour symbole de la réconciliation le rameau rapporté par la colombe.
L'effroyable catastrophe hanta longtemps les générations renaissantes. Elles s'obstinent sur les crêtes, vivent dans les grottes escarpées. Les rares et diluviennes pluies du bassin méditerranéen leur annonraient-elles un nouveau déluge? Alors sans doute, on courait se blottir dans l'arche. Dieu, après avoir sauvé Xoé, le rassura. La Genèse insiste sur la sécurité promise. Mais l'homme ne se souvient que de ses maux. Le déluge fut un fait ; sa hantise eût survécu à la mémoire de la promesse. C'est pourquoi Dieu choisit un symbole visible de son alliance avec l'humanité, l'arc-en-ciel. Il n'a pas créé pour Noé la loi du prisme ; il a utilisé un phénomène naturel antérieur, comme semble l'indiquer le texte hébreu, bien que, suivant certains interprètes, l'atmosphère prédiluvienne, surchargée d'eau, ait pu rendre impossible sa formation.
Moïse a évidemment consulté, peut-être inséré, un texte ancien. Ceci très conforme à la théorie de l'inspiration. Les auteurs non assistés ajoutèrent à la tradition d'inimaginables folies. Le récit le moins mythique, celui du document cunéiforme de Ninive, mêle aux souvenirs exacts, à l'arche, au corbeau, à la colombe, aux pécheurs châtiés, l'image des dieux qui grimpent de cime en cime jusqu'au ciel de Anu ou « comme des chiens cachant leur qreue, « se couchent à terre ». Ce texte, déchiffré en 1872, est certainement l'original du récit de Bérose.
Rien de scientifique ne contredit l'extermination du genre humain sauf la seule famille de Noè.Les peuples sont très récents. La progression de peuplement d'un couple actuel au Canada donnerait après trois siècles cinquante millions d'individus. Or quatre couples sortirent de l'arche, et les causes de ralentissement (guerres, épidémies) tar-
dèrent sans doute à réagir. Puériles sont les objections contre la récence de l'homme. Que prouve la disparition d'espèces animales contemporaines des premiers peuples ? Le gaspillage du dernier siècle en a supprimé aussi une vingtaine, et la pénétration de l'Afrique sonne le glas des grands quadrupèdes. L'homme que Dieu créa roi, s'est fait tyran. — Que prouvent quelques os de mammouths striés d'entailles que des paléontologistes éminents attribuent non, comme M. Hamy, à quelque homme tertiaire, mais à la dent des carnassiers ? t— Que prouvent quelques silex, d'authenticité douteuse, découverts sous des alluvions dont le coefficient a dû varier plusieurs fois, et a certainement varié durant les perturbations du régime des eaux à la suite du déluge? Le régime des sables de la Loire a totalement changé depuis cinq siècles. Lyell, champion de l'antiquité de l'homme, a reconnu « que tous les ustensiles trouvés dans les tourbières de « France sont romains ».
Plus sérieuse que les fantasmagories de la préhistoire serait l'objection ethnographique. Mais il faut éliminer d'abord les fables des peuples sur leur antiquité. Le Surya- Sidhanta, auquel les Hindous attribuaient plusieurs millions d'années, ne peut remonter, d'après ses données astronomiques, au delà du xvi'' siècle avant J.-C. Quant à la formation des grandes races, le livre de Quatrefages démontre qu'elle peut remonter à moins de six mille ans ; qu'il a pu suffire d'un seul type primitif pour constituer les divergences faciales, et de fort peu de siècles pour la pigmentation de la peau. Les races, dans les migrations, se transforment très vite. Les Mongols, sous l'influence solaire, sont devenus aussi noirs que les nègres, et chez ceux-ci l'intensité de la couleur varie beaucoup. Darwin reconnaît qu'il est extrêmement improbable que les points de « ressemblance des hommes aient pu être acquis « par des races indépendantes et d'origine différente ».
Constatation inonogéniste déduite de l'identité du squelette, des maladies et du mode d'enfantement chez tous les humains. Quant aux races moralement déchues : « Rien « de plus certain en histoire naturelle, dit Argyll, que « ce fait que l'homme peut descendre d'un état supérieur.» Mille faits achèvent de prouver la rapidité des divergences. Cuningham constate qu'en Australie le caractère anglais s'efface dès la première génération. Elisée Reclus observe que le nègre des États-Unis a perdu toute ressemblance avec celui d'Afrique, et s'est européanisé sans croisements. L'influence morale est énorme sur la formation physiologique. « Dans l'espace de cent -cinquante ans, « ajoute Reclus, le nègre a franchi un quart de la distance <c qui le séparait du blanc. » Le degré du type nègre varie infiniment dans la Polynésie et l'Afrique. J'ajoute ces quelques remarques à un précédent chapitre « du Monogénisme » pour établir ici que l'ethnographie ne contredit point la Genèse, surtout si l'on admet, avec beaucoup de théologiens, l'incertitude de la chronologie arbitrairement tirée de la Bible. Inutile de revenir sur la pitoyable objection de la difficulté d'un peuplement de tout le globe. Dans le Pacifique, où cette difficulté était la plus grande, les indigènes naviguent d'un archipel à l'autre. En dix ans cinquante barques chinoises ont dérivé dans le Pacifique, ou aux Etats-Unis, aux îles Sandwich, aux Aléoutiennes.
Quelque point de départ que l'on adopte pour les races, enfants d'Adam ou ceux de Xoé, la table ethnographique qui suit le Déluge dans la Genèse constitue, selon Lenormant,« le document le plus ancien, le plus précieux, le plus « complet, sur la distriljution des peuples dans le monde « de la haute antiquité. L'étude attentive des traditions « de l'histoire, la comparaison des langues et l'examen « des caractères psychologiques des diverses nations four-
« nissent des résultats pleinement d'accord avec ce té- « moignage. » Il constitue la généalogie des deux plus nobles souches de races, la sémite et l'aryenne, qui peuplèrent l'Asie et l'Europe. La malédiction de Cham pesa sur les hordes touraniennes.
Pourquoi saint Grrégoire de Nysse, puis dom Calmet s'effarent-ils du miracle de la confusion des langues, s'efforcent-ils de le réduire à une action lente, progressive? De récents exégètes inclinent aussi à reconnaître une ellipse dans le récit de la Genèse : la confusion des idiomes eût été la conséquence naturelle de la dispersion. Cependant d'illustres philologues, tel Niebuhr, concluent que certains phénomènes d'attraction et de répulsion entre les idiomes ne peuvent s'expliquer que par quelque phénomène analogue à celui du récit littéral de Moïse. La communauté d'origine entre les langues aryennes et les sémitiques ne fait plus doute. Humboldt, Max Millier admettent un fonds identique pour les idiomes de toutes les races.
C'est « au moment de se disperser sur toute la terre » que le noyau des races tenta d'édifier Babel. La Genèse mentionne exactement « les briques cuites au feu et « le bitume pour ciment » des primitives constructions babyloniennes. Les terrasses de Borsippa constituent bien les ruines de la tour ; les découvertes récentes, surtout l'inscription de Nabuchodonosor, ne paraissent plus laisser de doute.
xA.insi la Genèse projette son rayon jusqu'aux origines de la planète et des races, partout ailleurs enveloppées dans la pénombre mythologique. Si l'on écarte quelques locutions subjectives, le Pentateuque concorde exactement avec la science actuelle. Or, sans une inspiration divine ceci était impossible. Ovide qui, après Moïse, concentre le plus intense faisceau lumineux de la tradition, le noie
vite dans la fantasmagorie des métamorphoses. Hors de la G-enèse tout est légende, tout est songe, y compris la poétique Métamorphose darwinienne qui nous fait descendre d'une méduse « abandonnée dans une baie du « monde primitif ». L'admirable philosophie du Phédon s'accompagne de risibles divagations cosmologiques. Et pourquoi Moïse eût-il seul évité la fable quasi-universelle de l'œuf cosmogonique, cet œuf moitié d'or moitié d'argent, dont une moitié forme le ciel, l'autre la terre?
La cosmogonie de Moïse est une révélation divine, conclut le géologue américain Dana, « car aucune intel- « ligence humaine n'a été témoin de ces "événements et « n'aurait pu inventer leur succession ». Il est certain que si Moïse a pu se documenter sur le déluge. Dieu seul, puisque la géologie n'existait pas, pouvait lui révéler le mystère de la création préadamique.
Grâce à la géologie et à l'orientalisme, nous avons plus de motifs extérieurs de croire que Leibnitz ou Bossuet.
La vérité morale dans la Genèse.
Il me tardait de fuir ce terrain des sciences naturelles, où l'homme semble mesurer avec son métré la puissance créatrice, et dire à Dieu : « Tu n'iras pas plus loin. » Il me tardait de revenir à l'âme de la Bible.
Les trois premiers chapitres de la Genèse résument toute métaphysique, toute morale. Leur conclusion, c'est qu'il n'existe pas de Droits de l'homme ; il existe ses devoirs et les dons conditionnels de Dieu.
Ce sublime début nous enseigne la véritable nature de la Cause première, la providence, la transcendance des lois psychologiques de l'option, puis de l'effort, l'origine de la pudeur, la supériorité des affections électives, la culpabilité suprême de l'orgueil, le fait de la tentation et de la grâce, Tcxistence de catégories d'êtres intellectuel-
lement intermédiaires entre Dieu et l'homme. La substance même du récit témoigne que « ce monde est un « système de choses invisibles manifestées visiblement » selon le mot de Maistre. Eécit qui nous paraît d'abord invraisemblable, parce qu'il n'est pas semblable ù notre vrai. Mais l'existence du mancenillier dont l'ombre tue est aussi invraisemblable pour un paysan français que peut le paraître celle du primitif Arbre de vie, qu'une grossière légende a dénaturé en pommier, arbre inconnu dans le Pentateuque . Notre faune actuelle diffère moins peut-être des reptiles ailés de l'âge tertiaire, que nos conditions vitales ne diffèrent de celles de l'Eden.
La vérité physique éclate dans la Grenèse. La vérité morale y féconde chaque mot. Le scepticisme dès lors cherche un refuge dans la pénétration réciproque de la matière et de l'esprit. Comment un arbre de science ? Un reptile séducteur?
Doit-on voir dans le serpent une allégorie du démon? Le contexte prouve une réalité. Le monde physique, mais surtout l'animalité, reflète le monde moral et accidentellement l'incarne: voilà sa grande raison d'existence. Maistre, après toute l'antiquité, reconnaît à l'oiseau une sorte de caractère divin ; la colombe est excellemment la messagère céleste. On constate au contraire dans l'Ecriture une affinité entre certaines bêtes et le démon. Parmi les religions dérivées, les pires furent les cultes ophiques : les atrocités du Dahomey procédaient de ce culte au serpent. On le trouve très souvent connexe au baalisme : le serpent de Salammbô est un trait de vérité désenlaiclle ; autour du Mithra d'Arles, les signes du zodiaque alternant avec les anneaux d'un pithon attestent cette union du baalisme et du culte ophique. Or, le tentateur de la Grenèse offre les caractères du démon et ceux du reptile. L'anathème divin reste inexplicable si l'on suppose une allégorie. Comme il n'y a pas de temps pour le Créateur,
il se peut que l'allure du serpent, l'horreur qu'il inspire, son symbolisme démoniaque soient bien un résultat, antécédent ou conséquent, de la malédiction. Le surnaturel fut le naturel de l'Éden.
Prenez garde de sourire de ces fables, comme d'autres ont souri de la lumière antérieure au soleil, jusqu'aux découvertes de Fresnel et d'Arago ; ou du monogénisme, jusqu'à ces mots de Buffon : « Puisque tous les hommes « peuvent communiquer et produire ensemble, tous « viennent de la même souche; » ou de la récence de l'homme, jusqu'au jour où le zodiaque de Dendérah, qui devait remonter à vingt-cinq mille ans, se trouva dater de la dixième année d'Antonin; ou de la confusion de Babel, jusqu'à cette constatation de l'Académie de Pétersbourg : « Tous les idiomes peuvent être considérés comme les « dialectes d'une langue aujourd'hui disparue ; » ou de la Création elle-même, jusqu'à cet aveu de Broussais : « Je « reste avec le sentiment d'une Intelligence coordina- « trice, que je n'ose appeler créatrice, quoi qu'elle doive « Vêtre. »
Pour certifier le primitif bonheur de l'homme, il est superflu de remettre en scène Hésiode et Ovide, les Mexicains et les Chinois avec leurs jardins de délices ou leur âge d'or. Qui veut réfléchir comprendra que l'histoire d'Adam peut seule expliquer la condition humaine actuelle, inexplicablement bonne avec un Dieu tyran ; inexplicablement mauvaise avec un Dieu bienfaisant, s'il n'eût pas imposé, comme hommage de reconnaissance, quelque épreuve au chef et mandataire de la future humanité. Tout don est révocable pour ingratitude. Or, le péché originel n'est pas une peine positive, mais, enseigne la théologie, l'absence d'une grâce et de dons préternaturels qu'Adam devait nous léguer. « Tu paieras « innocent les fautes de tes pères » déplore Horace. S'il
manquait une évidence au fait du péché originel, on la trouverait dans le constant parallélisme du monde moral avec le monde physique ; celui-ci fait peser sur les enfants l'atavisme. Nous comprenons mieux le péché originel si, supprimant les générations interposées, nous considérons qu'Adam, notre propre père, vient de dissiper volontairement notre héritage. Lui, et non Dieu, apparaît le vrai coupable de notre moindre bonheur. Mais Dieu concilie transcendantalement l'inconciliable, la responsabilité collective avec notre mérite individuel. Dur mystère, ce péché originel ; pourtant, observe Pascal, mystère moins grand que celui que l'humanité présenterait sans lui. (L'exposé théologique de ce profond dogme serait ici prématuré.)
Inutile de réfuter de nouveau le progressisme, que tout infirme, jusqu'aux religions dérivées toujours plus pures à l'origine, et jusqu'aux crânes « préhistoriques » souvent mieux conformés que les nôtres.
Comme celle de l'Eden, l'histoire de la chute s'est transmise dans le paganisme : Prométhée l'atteste, et Pandore, et les traditions de l'Extrême-Orient, l'image du premier couple et du serpent chez les Assyriens et les Hindous.
Au fond de la boîte de Pandore était restée l'espérance. L'énigmatique anathème porté contre le serpent entr'ouvre pour l'humanité l'espoir d'un pardon. «Jepose- « rai V inimitié entre toi et la femme, entre ta semence et « sa semence ; celle-ci t'écrasera la tête, et tic lui blesseras « le taloji. » Paroles où l'on pressent cette profonde réalité psychologique : le monde perdu par la femme et sauvé par la femme. Toutes les interprétations sont permises, si l'on excepte celle des critiques qui, à pareille minute de l'histoire humaine, au milieu de l'énoncé des vérités primordiales, réduisent la phrase de Dieu au sens d'une vulgaire observation zoologique. La Grenèse est une théo-
logie, renseignement naturiste n'y figure qu'accessoirement. C'est moins au reptile qu'au démon que Jéhova parle, bien qu'ici, selon un norme herméneutique, le fait matériel et le fait moral se pénètrent l'un l'autre.
Les targums juifs messianisaient ce texte. Il semble que la tradition orale l'ait complété dans la Synagogue. Tel quel, on n'en saurait rien conclure positivement. De nombreux Pères et théologiens y voient une allusion à la Vierge, Mère du Rédempteur. Il est certain qu'il s'agit de la lignée exclusive de la femme dans le sens de postérité -féminine. L'étude dogmatique du mystère de l'Incarnation ajoute beaucoup de vrais'emblance à cette interprétation. Ce texte serait Tembryon amorphe du messianisme qui se développera progressif dans la si frappante prédiction de Xoé, puis dans la promesse à Abraham et la bénédiction de Jacob, et à travers tout l'Ancien Testament, jusqu'aux éclairs de vision de David et des prophètes, jusqu'à l'évangile anticipé d'Isaïe.
Ce qui ressort nettement de l'anathème au serpent, c'est l'annonce du perpétuel conflit entre la volonté humaine et la suggestion démoniaque. Mais l'homme a la grâce « pour bouclier » dira David. Dieu ne se désintéresse pas de l'humanité collectivement coupable. Nous le verrons rejeter le sacrifice avare de Gain, mais agréer le bon vouloir d'Abel, venger le sang de celui-ci, tout en préservant la vie du meurtrier.
Dieu apparaît donc Providence après s'être manifesté Créateur. Sa complète nature s'esquisse aux premières pages de la Genèse.
Comment l'objection élohiste a-t-elle pu naître, quand on voit si intentionnellement Dieu nommé Seigneur, Jéllo^•a-KIollim, dès qu'il est en présence de l'homme, et redevenir Elohim dans la bouche du serpent ?
Comment nier la possibilité d'une allusion trinitaire, devant le singulier des verbes et du nom Jéhova qui accompagnent le pluriel Élohim ? Il faut traduire : « Le Sei- « gneur-Dieux dit : Voilà Adam devenu comme l'un de « nous ! »
Transcendante ironie, et l'un des prétextes au reproche d'anthropomorphisme fait à la Genèse. D'abord,- que savons-nous de la nature intime de Dieu? A l'opposé de l'anthropomorphisme, on risque l'excès de l'abstraction. Certains théologiens ne répondent-ils pas trop vite que Moïse écrivait pour des esprits grossiers, auxquels il fallait humaniser l'essence divine? Puisque l'homme moral fut créé à la similitude de Dieu, avons-nous le droit de lui dénier nos sentiments épurés, nos facultés infiniment intensifiées? L'animal ne rit pas. Où l'homme a-t-il puisé l'ironie? Le rationalisme nous a momifié le Dieu- Vivant.
La philosophie antique ne l'avait point retrouvé. Platon flagelle d'importance les pauvres esprits qui attribuent l'univers aux causes secondes, mais il s'arrête à la Cause première organisatrice, non créatrice. Il entrevoit le Dieu ordonnateur dont parle le psaume, « celui qui dénombre « l'armée des étoiles, à chacune donne un nom ». Mais l'ambiance polythéiste avait trop avili le concept de Zeus, pour que le socratisme osât rapprocher nettement Dieu de ses créatures . Transcendant à la raison humaine est le Jéhova biblique, créateur et père omnipotent, d'une sublimité inaltérable, miséricordieux et justicier, libre des successions d'espace et de durée. Triple de relations personnelles. Un d'essence. Lui-même s'est révélé à Moïse : « Jéhova ! Jéhova ! Dieu très bon, lent à la colère, et abon- « dant en miséricordes ; récompensant la postérité du « juste jusqu'à la millième génération, pardonnant la pré- « varication et le péché. » Pourtant l'audace du coupable endurci ne peut impunément se moquer de Dieu. « Il ne
268 LE POSITIVISME CHPxETIEX
« laisse rien d'inexpié. Il visite l'iniquité des pères sur la « troisième et quatrième génération. »
Mais la constitution intime de l'essence divine nous reste cachée. Et nous ignorons totalement le rapport de rinfrni avec le fini, la façon dont l'esprit peut pénétrer la matière, et quel usage direct de cette matière Dieu se réserve. Cependant on ne doit pas réaliser les métaphores du chapitre troisième de la Genèse ; acceptées littéralement, elles prêteraient au reproche d'anthropomorphisme. Cet anthropomorphisme n'existe que dans l'expression. L'indigence métaphysique de l'hébreu, la profondeur théologique des idées à traduire ont exigé ces images (Dieu se promenant dans l'Éden) qui offusquent notre raison affinée par la richesse d'expressions philosophiques due aux dogmes de l'Évangile et au vocabulaire alexandrin. Il faut bien nous convaincre, afin de comprendre ces métaphores, que l'écrivain de la Genèse se trouvait dans la situation de nos peintres religieux aujourd'hui encore obligés de représenter le Créateur sous l'aspect d'un vieillard. Mais les lecteurs, du moins les interprètes de la Genèse ne se trompaient pas plus sur ses expressions qu'un catholique contemporain sur la figuration picturale du Père Éternel. Moïse n'a pas plus corporalisé Jéhova, que le psalmiste n'a corporalisé les fieuves et les montagnes qu'il montre « ap- « plaudissant de la main, et bondissant pour la gloire du « Créateur ». Bossuet, que l'on n'accusera pas d'anthropomorphisme, parle du « bras de Dieu », sans avoir l'excuse de la pauvreté métaphysique de l'idiome qui reçut la miraculeuse mission de révéler le premier les plus hauts dogmes spiritualistes. D'ailleurs, le premier verset de la Genèse nous montre Dieu antérieur à la matière. Le patriarche idumèen ne s'y trompa pas plus que le législateur d'Israël ; dans la prime révolte de sa douleur^ Job ironiquement reproche à Dieu : « Avez-vous donc des yeux « de chair et A'oyez-vous à la manière de l'homme ! vos
« jours sont-ils donc comme les jours de l'homme, pour « rechercher mon iniquité, et vous informer de mon « péché ! »
Avant l'introduction du mal par la rébellion de l'archange et l'ingrate lâcheté de l'homme, la Création fut une œuvre neutre (l'animalité) ou une œuvre de bonté expansive (l'ange et l'homme.)
Dieu, créant Adam, l'avait fait participant de l'Intelligence. Créant Eve, dernier terme de son œuvre, il le fit participant de l'Amour. Nul don plus magnifique, mais dont l'homme ne mésusera davantage, inventant, selon la grossièreté masculine des races, la polygamie et l'esclavage, le mariage d'intérêts et le divorce. Pourtant, quel code de l'amour dans ce récit de la femme formée de la chair de l'homme ! Il s'est trouvé des rationalistes pour ergoter sur ce verset de la Genèse !
La Miséricorde est au-dessus de la Justice, puisque, chassant le coupable de rÉden,Dieu ne le sépara pas d'Eve.
« Et Adam dit : Ceci est l'os de mes os, la chair de ma « chair. — C'est pourquoi Vhomme quittera son père et « sa mère ; et il adhérera à son épouse ; et ils seront deux « dans une chair. » L'Evangile commentera ce texte, spiritualisant l'affection élective pour constituer, mieux que parla seule possession, la dyade indissoluble.
La femme est moralement le levier de l'homme. Ange ou démon, par elle fenfer ou le ciel. Dans les sociétés qui l'asservissent tout croupit. Oui, à méditer le contexte de la Genèse, on se convainc que l'anathème contre le serpent s'achève bien sur l'idée de la mère du Christ, fille de la femme cause du péché.
Dans l'ivresse de l'Éden, l'homme ne reçut qu'un précepte : choisir Dieu ; opter entre une obéissance assez facile
et la révolte ; entre l'arbre de vie etVarhre de science^ entro l'amour et l'orgueil. Rébellion criminelle, s'il s'insurge, mais illusoire. Nul n'enfreint efficacement la loi d'obéissance ; le premier soin des révolutionnaires est de se choisir un chef. Adam obéit à Eve, Eve au démon.
Quelle synthèse psychologique, ce drame de la première séduction ! Satan restera toujours le même, celui avec qui l'on ne doit pas raisonner. Son premier mot contient toutes les incroyances : Pou7'quoi ? « Pourquoi « cette défense d'Elohim ? » A la soumission envers Dieu que témoigne la femme, à sa crainte du châtiment, le séducteur ricane : — Vous mourrez ? Allons donc ! Elohim redoute que vos yeux ne s'ouvrent et que vous ne deveniez semblables à lui, connaissant le bien et le mal. — Mais ce qui séduit Eve, c'est de remarquer la beauté du fruit. Elle pèche par sensualité, Adam par complaisance : s'ils eussent, comme l'homme actuel, directement péché par orgueil, par l'unique désir de s'ériger en dieux, Jéhova leur eût-il rouvert l'espoir"? Coupables par la chair, ils nr sont punis que dans la chair. « Et leurs yeux furent ouverts : « et ils connurent qu^ Us étalent nus. y> Après l'origine de la pudeur, Moïse nous transmet celle de la loi de l'elîort, complément terrible de la loi enfreinte de l'option : « Femme, tu enfanteras tes fils dans la doideur, ef « r/iomme te dominera... Jlorume, la terre est maudite « en ton œuvre, ef tu ne te nourrirai qu'en la cidtlvant : « à la sueur de ton risar/e tu vivras de pain. »
Le premier-né de rhoiume fut Gain. Pas de compromis entre le bien et le mal en ces premiers âges où rien n'eût annoncé le bourgeoisisme. Les énormes oscillations du pendule moral qui séparent Abel de Gain, Noé des Géants, purent produire une immédiate différenciation ■des races. Puis vint le déluge, parce que « toute chair
« avait corrompu ses voies ». Phrase aux sonorités d'abîme, et d'application universelle, jusque dans l'esthétique où la confusion des genres caractérise les décadences.
La matière est sj'mbole. Il fallut l'eau du déluge pour laver le monde.
Les géants de la Bible ont existé : physiquement, car toutes les traditions les proclament, et il s'en découvre encore à notre époque étriquée ; moralement, car les crimes durent être en proportion du iiéau.
Sans Dieu, c'est un hideux monstre que l'homme ; il règne du sud au nord par la férocité de la luxure ou la férocité de l'orgueil. Quiconque sans surnaturaliser sa mission a voulu s'occuper des hommes, les a vomis. C'est le cri de Danton : « Je suis saoul des hommes ! » Stendhal s'attristait des dessous d'âmes révélés dans la retraite de Moscou. Sur certains marchés de l'Afrique équatoriale, on détaille debout un être humain qu'on abat ensuite. Nos petits paysans torturent les bêtes. Sans la grâce divine et sans l'influence d'Eve, l'homme devient le féroce gorille dont le font descendre les darwinistes. Or, les peuples d'avant le déluge, débordants de sèves neuves, avaient asservi la femme et nié Dieu. Peut-être ont-ils commis des forfaits que nous ne soupçonnons plus..
L'on ne saurait s'apitoyer sur la destruction de ces êtres violents, dieux de la terre, « dont toutes les pensées « n'étaient que mal ». La sibylle bérosienne décrit les descendants postdïluviens de S7m^ Titan et Yopettosthe : « Ils étaient terribles et brillants, ces premiers dieux. » Ici encore, les légendes helléniques semblent amalgamer le souvenir des géants prédiluviens avec celui de la tour de Babel et celui de la primitive révolte luciférienne.
De la création des anges et de leur révolte, la Genèse ne dit rien. Elle ne mentionne les esprits célestes et les démons que dans leurs rapports avec l'humanité.
Leur existence, que l'universelle gradation rend si évidente, constituait l'un des dogmes de la Révélation primitive. Dans la médiation des bons anges, il faut avec Bossuet reconnaître « le fondement qui a pu donner occasion « aux païens de distribuer leurs divinités dans les élé- « ments pour y présider ; car toute erreur est fondée sur « quelque vérité dont on abuse ». La vraie nature des anges resta néanmoins connue de Platon, de Thaïes, de Pythagore pour qui le monde est peuplé de substances intellectuelles. Empédocle mentionne leur chute ; Plutarque, leur hostilité contre l'homme. Pas un peuple^ même fétichiste, qui ne reconnaisse des génies, malfaisants ou bons. Le paganisme a connu jusqu'à l'ange gardien, témoin le démon de Socrate et ces vers d'Hésiode : « Alors furent créés par Dieu ces esprits, bons, gardiens « des hommes mortels, scrutateurs du juste et des œuvres « de mal, aériens et errants par le monde. »
Selon un principe théologique, nous régnons sur la création matérielle, et nous sommes gouvernés par les esprits supérieurs. Leur intelligence étant non discursive mais intuitive, et leur nature exempte de concupiscence, il est présumable que la loi de l'option s'exerça pour eux par quelque tentation d'orgueil instantanée. Que Lucifer ait prétendu s'égaler à Dieu, c'est ce qui paraît moins incroyable depuis la divinisation finale de l'humanité par Hegel et Renan. Les anges rebelles furent précipités dans le désespoir sans la possibilité de repentir offerte à la faiblesse de l'homme tenté ; la récompense des anges soumis fut la cessation immédiate de toute peccabilité, la stabilité dans le bonheur.
La Bible est remplie du rôle des anges, mauvais comme celui qui s'insinua dans le serpent, ou tutélaires comme
le sauveur de Lot et le compagnon de Toliie. — Mais de purs esprits peuvent-ils donc se corporaliser ? — A cela il faut répondre avec la G-enèse : « Quelque chose est-il « donc difficile à Dieu?» Notre époque, qui scientifiquement constate les matérialisations médiumniques, nierat-elle a priori la possibilité des angélophanies de la Bible ? Rien ne fait supposer qu'ici les écrivains sacrés aient subjective pour les Israélites des phénomènes de pure assistance intellectuelle.
La législation mosaïque.
Outre la vérité philosophique et la vérité scientifique, la vérité sociologique pour l'Antiquité gît dans Moïse. Sur la base du monothéisme patriarcal il a improvisé une constitution religieuse et civile qui a vu naître et tomber en poussière les codes de Dracon et de Lycurgue, la Loi des XII Tables et le droit prétorien. Or les prescriptions mosaïques furent coulées d'un bloc, alors que toute autre législation improvisée produit des monstres ou reçoit d'ironiques démentis : la constitution de 1793 abolissait la peine de mort !
Le pacte de Jéhova avec Israël s'empreint du libre caractère de l'option : «Si tu gardes mon alliance, tu seras « ma propriété élue parmi tous les peuples, car toute la « terre est mienne. Ta seras pour moi un sacerdoce, une « nation sacrée.» A l'option divine doit répondre l'option humaine ; Moïse plus tard dira aux Hébreux : « J'ai mis « devant vous la vie et la mort, les bénédictions et les « malédictions. Choisissez ! »
Dans la première vision, sur l'Horeb, Dieu se révèle l'Etre Eternel : « Je suis Celui qui suis. » C'est à Venvoi/é de Jéhova que le texte hébreu prête ces paroles ; la plupart des Pères y reconnaissent le Verbe.
Un demi-siècle après, Israël, assemblé dans les gorges
du Sinaï couronné d'éclairs, vit le prophète monter vers les cimes, pour y recevoir la Loi qui renouvelait et complétait la Révélation primitive :
— Tu n'auras point d'autres dieux que Moi. Je suis Jêhova Élohim, le Fort, le Jaloux^ visitant V iniquité des phres jusqu'à la troisième et quatrième génération de mes ennemis; mais faisant miséricorde jusqu'à la millième à ceux qui m^aiment et m'obéissent.
— Tu ne prendras pas en vain le nom de Jéhova Élohim.
— Souviens-toi de sanctifier le jour du Sabbat, toi, ton fils et ta fille^ ton serviteur et ta servante,, ta bête de somme et ton hôte l'étraiiger.
— Honore ton père et ta mère, afin que tu vieillisses sur la terre que Jéhova Élohim fa donnée.
— Tu ne tueras xms .
— Tu ne seras point adidtère.
— Tu ne déroberas pas.
— lu ne ptorteras point de faux témoignage.
— Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin.
— NI tu n'envieras sa maison^ son serviteur ou sa servante, son bœuf ou son âne, rien de ce qu'il a.
S'arrêtât-elle au Déealogue, la législation mosaïque dominerait déjà, de toute la supériorité du divin, les législations humaines, y compris le code Napoléon. Seul le Décalogue punit la faute intérieure : «Tu ne convoiteras pas. » Avant les possessions matérielles qui préoccupent exclusivement nos législateurs athées, il place le respect familial, l'affection conjugale, la paix véritable entre les hommes. Le premier commandement prescrit les devoirs envers Dieu, sujet que ne dédaigna point le
paganisme, mais qui eût fait sourire les rédacteurs du Code civil.
Cette spiritualisatioQ du droit empreint les institutions complémentaires que Dieu, par Maïse, donna aux Israélites. Aucune trace de l'instinct d'égoïste conservation qui se dissimule mal dans nos lois, surtout dans leur application : car des jurés ne punissent guère que le crime qui peut les atteindre 5 la Convention guillotinait le négociateur d'un faux assignat ; la Monarchie réservait le plus atroce supplice aux faux-monnayeurs. Moïse, au contraire,réserve le châtiment exceptionnel, le feu, à l'homme qui épouse la mère après la fille. Il punit de mort le crime de bestialité. Une moralité austère ou compatissante s'étend jusqu'aux animaux : le bœuf homicide sera lapidé ; on ne cuira pas le chevreau dans le lait de sa mère. Le voleur est puni moins sévèrement qu'aujourd'hui. Mais l'homme qui maudit son père ou sa mère mourra. Le séducteur d'une vierge l'épousera. La loi, pitoyable aux humbles, ne permettra à aucun puissant d'exproprier la vigne de Naboth. Et, que nos économistes doctrinaires se récrient : le champ aliéné par nécessité fait retour sans charge, l'année jubilaire. Moïse a su du reste concilier les avantages du socialisme avec ceux de la possession individuelle.
Certaines prescriptions hygiéniques ou symboliques qui nous étonnent furent nécessaires sous ce climat ou eurent une signification mystique : telle la circoncision, telle la distinction entre les animaux purs et les impurs. Aujourd'hui encore, l'abattage des porcs est interdit par des arrêtés dans plusieurs départements du Midi, de juin à octobre. Les purifications du Lévitique, comme les ablutions du Coran, obvient à l'incurie orientale, en des climats arides.
Mais la presque totalité des règlements mosaïques concernent la religion, les mœurs, l'état social. L'esclavage subsiste, mais "ne soyons pas dupes des mots : mieux
valait être esclave en Israël, probablement même à Athènes, que mineur ou employée dans certaines industries actuelles. —Si quelqu'un éborgne son esclave, il le renverra libre. — La sixième année, l'esclave hébreu est affranchi, s'il y consent. — Le maître qui tue son esclave est accusé de crime.
— Tu ne contristeras pas l'étranger, car vous avez été étrangers, vous aussi, dans la terre d'Egypte. — Tu aimeras ton prochain comme toi-même : Moi, Jéhova ! — Tu laisseras une glane de ton blé et de ta vendange pour l'indigent. — Le salaire de ton ouvrier ne passera pas la nuit chez toi. —Vous ne léserez ni l'orphelin ni la veuve ; si vous les lésez, ils crieront vers Moi, et j'écouterai leur cri. — Que l'étranger soit chez vous comme l'indigène. — Lève-toi devant les cheveux blancs : Moi, Jéhova ! — Si tu reçois de ton débiteur son manteau en gage, tu le lui rendras avant le crépuscule, parce que c'est la couverture de sa chair, il n'en a pas d'autre où il dorme. — Si tu rencontres errant l'âne de ton ennemi, ramène-le lui. — Tu ne prévariqueras point contre le pauvre ; tu ne recevras point de présents qui troublent même les justes. Tu ne favoriseras non plus le pauvre contre le droit.
Nostalgique et religieuse, une émotion me ramène sans cesse à la lecture de ces préceptes, universels ou nationaux, du Lévitique et du Deutéronome. Ce code théocratique allie un trésor de charité chrétienne aux formes patriarcales de l'Orient. Il évoque quelqu'un de ces mornes cadis arabes à grande barbe blanche, mais qui jugerait selon l'Evangile.
Puis, à la réflexion que l'Orient n'a gardé que la forme extérieure du mosaïsine, et que le Temple lui-môme a été occupé par l'Europe chrétienne, on frissonne devant l'ampleur de la prophétie de Noé à ses fils : « Que Dieu « dilate Japhet, qu'il habite dans les tentes de Sem ; et « que Chanaan soit son esclave ! »
A plus juste titre encore que la famille grecque ou romaine, la famille Israélite fut une association religieuse. Le premier devoir des parents était d'enseigner la parole de Dieu. « Suivant la constitution de la famille hébraïque, « écrit Mgr Freppel, l'enfant n'était ni la propriété du « père, ni la propriété de l'Etat ; mais, après Dieu, il « n'appartenait qu'à soi-même, sous l'autorité du père et « sous la protection des lois. Il n'y avait pour le jeune « hébreu ni les égouts de Rome, ni les précipices de « Sparte ; il y avait un Temple où les mains paternelles « l'offraient à Jéhova, en faisaient une chose sainte et « sacrée. »
Moïse tolère le divorce, et prévoit le cas de polygamie. Le Christ en expliquera la raison aux Apôtres : « A cause « de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de « renvoyer vos femmes. Mais au commencement il n'en « était point ainsi... Ce que Dieu a uni, que V homme ne « le sépare jjas ! » L'Église, en tolérant les seconds mariages, juge que l'union spirituelle élective a plus de valeur que la possession. Tout ceci importe fort peu aux hommes exclusivement charnels, sur qui pèse la parole attristée de Jésus : « Si vous saviez le don de Dieu ! »
Dans la loi mosaïque, où tout converge vers Jéhova, les plus nombreuses prescriptions régissent son culte. Le reproche d'anthropomorphisme croule devant l'interdiction de représenter Dieu par une figure. Moïse n'a pas eu de la Divinité une conception différente de la nôtre. L'Ecriture indique par mille passages le sens vrai des expressions imagées. Le signe visible de la présence de Jéhova était l'arche.
Les prêtres vivaient de l'autel et de la dîme ; eux seuls ne possédaient pas. Ils dirigeaient les consciences au sujet des dons et des vœux, remplissaient certains offices charitables, telle l'inspection des lépreux. Mais leur vie appartenait surtout au Tabernacle.
Hormis ce Tabernacle, pour lequel est requise toute profusion des industries égyptiennes, les autels commémoratifs seront en pierre brute, parce que le ciseau de l'homme les polluerait. Les ornements sacerdotaux attestent le souvenir de l'Egypte, semblables au costume de rOsiris d'Aix-en-Provence. (Voir sur tout ceci le Manuel biblique de M. Vigouroux, et l'édition Lethielleux du Lévitique.)
Les réflexions de Maistre sur le symbolisme des sacrifices commenteront les rites mosaïques. L'holocauste est hommage, prière ou expiation. Sanglant ou pacifique. On y constate sans cesse l'idée messianique et l'affirmation de la réversibilité. Mais la valeur vraie du sacrifice sera précisée par le psalmiste : L'immolation chère à Dieu, c'est celle du cœur contrit.
Et des fêtes solennelles ou joyeuses remuaient le peuple. Toute l'antiquité en a connu. Même païennes, elles possédaient la vie, refusée à nos mascarades civiques. La trêve de l'année sabbatique reposait le sol lui-même. Pâques, évocateur de l'exode, exaltait comme pour nous le recommencement des sèves ; fête de tout ce qui chante ou reverdit. Le sacrifice des néoménies préservait du culte lunaire Israël. La Pentecôte était la fête joyeuse des prémices. La fête des Tabernacles revêtait la gravité de l'automne ; un grand jeûne la précédait, et l'on chassait le bouc émissaire.
Ainsi la loi de Moïse unit la douceur esthétique des fêtes grecques à la religion du vrai Dieu et à une morale déjà chrétienne. Elle est le nœud de la Révélation primitive et de l'Evangile. Regardez autour d'Israël : Carthage brûle ses enfants ; l'Hindou se sanctifie à tenir la queue d'une vache ; Athènes appelle barbare l'étranger sacré pour Moïse; Sparte précipite l'enfant infirme, enseigne aux autres le vol ; Taine a écrit de l'esclave romain : « Aux âges de débauche, on s'amusait de sa mort. » Les
civilisations antiques, hormis celle de Moïse, considéraient comme négligeables la mort et la souffrance des petits. Si la morale n'eût pas été révélée, mais confiée aux recherches des philosophes, la morale en serait où en est avec Hegel la métaphysique indépendante. Qui compare les différents systèmes doit reconnaître avec J.-J, Rousseau que « celui de la Révélation est le plus rai- « sonnable, et qu'il ne lui manque, pour réunir tous les « suffrages, que d'avoir été proposé le dernier ».
Le Lévitique prescrit : « Ta ne donneras aucun de tes enfants pour faire passer (par le feu) à Moloch. »
Israël vivait au milieu de peuples baalistes. Le baalisme, comme le jovisme, constitue une visible déformamation du culte du vrai Dieu. (Lire sur ceci le Manuel rVhisfoire ancienne de l'Orient, par Lenormant.)
Le Baal primitif des Chananéens fut l'Être universel, l'El hébraïque, mais non reconnu créateur, confondu au contraire avec l'univers physique. L'idolâtrie naturaliste finit par l'identifier complètement avec le soleil ; il devint un dieu-nature, ravageant chaque année son œuvre pour la renouveler. Comme destructeur, il fut Baal- Moloch.
Baal-Adon, c'est la honteuse parodie de Jéhova-Elohim ; c'est, en chananéen, le Seigneur-Dieu. La Grèce miniature Adon dans Adonis.
Mais voici les plus frappantes dérivations :
Comme Elohim révèle la pluralité hypostatique d'El, Baal, un et multiple, fut la synthèse des baalim, divinités émanées de sa substance. L'accentuation de l'erreur changea les baalim en dieux locaux, éponymes des cités ou représentatifs de phénomènes physiques. Baal devenu dieu solaire, les planètes furent des baalim.
La théologie enseigne que la vie intradivine est amour.
Amour transcendant à notre raison, mais que nous savons reposer sur la diversité des Personnes dans l'unité de l'Essence divine. Qu'a fait de ce sublime concept le baalisme?Iira grossièrement matérialisé, ou sataniquement parodié, en défigurant cette notion juste qu'il existe un prototype éternel du monde visible. Il a placé en Dieu et sexualisé le principe actif et le principe passif delà génération. Dès lors, le baalisme se dédouble partout en un culte à la divinité femelle. La déesse, dans les inscriptions phéniciennes, est qualifiée de manifestation du dieu mâle. A Sidon, en face de Baal est Astoreth. Cette dualité se représente dans tous les cultes baalistes, y compris celui de Mithra et de Déméter. Baal demeure le principe igné ; la déesse est tantôt la lune, tantôt la terre.
Le contexte du Lévitique nous révèle la cause morale de cet avilissement sensoriel des dogmes les plus sublimes. Ici, comme partout, V erreur fut un châtiment. Lb. corruption des mœurs entraîna la corruption des concepts. Moïse met son peuple en garde contre les vices des Chananéens. Il énumère l'adultère, l'inceste, les dépravations sexuelles, la bestialité de l'homme ou de la femme, la sodomie, « tous vices dont se sont souillées les nations que « Jéhova chassera devant Israël ; tous vices par lesquels « fut polluée la terre dont Jéhova visitera lui-même les « crimes, afin qu'elle vomisse ses habitants ».
Avec l'erreur, la dépravation produit la férocité. Ici l'évidence satanique du Ijaalisme. Baal-Moloch, dieu du feu destructeur, devint Baal-Hamon, « dieu brûlant » de Carthage. Aux monstrueuses débauches, aux prostitutions rituelles du culte d'Astarté, les religions phéniciennes ajoutèrent ces sacrifices de nourrissons déposés par leurs pères dans les bras incandescents du Moloch. Diodore décrit pour Carthage ce rite affreux. Les Israélites, durant leurs périodes de prévarication, l'empruntèrent à leurs voisins.
Les critiques et les dilettantes prétendent-ils égaler au baalisme le dogme, la morale, et le sacerdoce de la Révélation mosaïque.
De la croyance à l'immortalité.
Ils ont osé soutenir que les Hébreux ignorai'ent le dogme de l'immortalité, ou du moins celui de la rétribution posthume !
La vérité est qu'Israël a possédé sur ce dogme des idées exactement conformes à l'économie générale du Christianisme. Le séôl hébreux, comme l'Hadès hellénique, séjours d'attente, exclusifs des conditions terrestres mais aussi de la vie divine, constituent la notion sommaire de ces limbes où les âmes des justes attendaient que le sacrifice de la Croix eilt ajouté aux mérites individuels une valeur représentative de l'expiation infinie due à Dieu. Aussi l'antiquité proclame-t-elle à la fois le bonheur d'outretombe et le malheur de mourir. Illogisme que la notion d'une rétribution différée explique seule. A des joies infinies mais provisoirement virtuelles, l'israélite ou le grec préféraient une paisible vieillesse sous le soleil. Le Christianisme est historiquement la clef des religions.
Ajoutez que Dieu, respectueux de la liberté humaine, gagne les âmes comme il peut, et même par l'appât des récompenses terrestres ; réfléchissez à l'inconcevable mais fréquent spectacle de chrétiens pieux, de prêtres, qui souhaitent de vieillir malgré la certitude de l'immédiate rétribution ; et vous cesserez de supposer que l'espoir des récompenses temporelles ait été chez les Juifs exclusif de la croyance à l'immortalité rétributive. La rétribution terrestre (par le vrai bonheur) est souvent le commencement de la posthume. L'éternité se décide dès ce monde. Soit pour obvier à l'idolâtrie, soit par une économie inconnue du plan divin, soit plutôt par gradation dans les
282 LE POSITIVISME CIIRETIEX
Révélations, plusieurs dogmes, tels ceux de la Trinité et de la rétribution posthume, ne furent pas précisés dans les lextes de l'Ancien Testament. Ils appartinrent surtout à la révélation implicite et à la tradition orale. Moïse les sous-entend parmi la réserve de secrets divins mentionnée au Deutéronomes. Le Christianisme a creusé plus avant que le Judaïsme dans une vérité identique. Plus perfectionnés que les hébreux dans la vie spirituelle, c'est l'idée d'une rétribution temporelle que nous abandonnons à la tradition orale. Jésus enseigne qu'il est venu « publier des « choses cachées depuis le commencement du monde ».
Ici, il a précisé des vérités entrevues: Le témoignage historique des évangiles suffirait déjà pour démontrer la croyance traditionnelle des juifs à l'immortalité. Le Christ explique, il ne révèle pas la vie future. Il est évident qu'il s'adresse à des esprits convaincus de la rémunération posthume. Relisez la parabole du mauvais riche, ou la résurrection de Lazare.
Les Israélites actuels considèrent l'immortalité comme un dogme fondamental. L'antiquité païenne témoignait de cette croyance d'Israël : « Les Juifs, dit Tacite, jugent « les âmes immortelles, et ne se croient point permis de « tuer leur enfant. »
Le dogme de la vie future est-il, chez les Hébreux, postérieur à la Captivité ? Les rationalistes ont une méthode pour l'établir : de ce qu'un texte hébraïque parle nettement de la A'ie future, ils concluent précisément à la récence de ce texte ! Je n'invente rien ; lisez le commentaire de Cheyne sur le psaume 72. D'autres allèguent les interpolations chrétiennes. C'est se moquer. Pour y ajouter le surnaturel et les dogmes, il fallait interpoler toute la Bible. D'ailleurs, comment les Israélites eussent-ils admis pour authentiques tant de textes sacrés interpolés contre eux-mêmes? Les explications de certains cri-
DE LA RÉVÉLATION MOSAÏQUE 28o
tiques confinent à la folie, ou, pour mieux dire, à l'affolement.
Il est toutefois évident que la vie future n'apparaît pas MU temps d'Abraham un dogme aussi développé qu'au ■ cmps de Daniel. La Révélation est, comme la Création physique, marquée au sceau divin d'une évolution progressive que ridolàtrie actuelle prétend attribuer aux œuvres de l'homme. Aussi, dans la Bible, aucun sursaut de doctrine. « La mythologie rêve, invente et
< dogmatise sans souci, écrit M. Motais à propos de
< l'Ecclésiaste. La Bible veille, écoute, et ne raconte que / ce qu'elle entend. Jéhova s'est choisi des scribes; leur .< plume est vassale. Au temps de l'Ecclésiaste, la philoi< Sophie sut toujours s'arrêter à la frontière du connu, .< c'est-à-dire du révélé. »
Il suffit de constater, par les textes irrécusables, qu'à aucune époque la Bible ne cesse de mentionner la vie future. La croyance des Hébreux à ce dogme n'était donc pas seulement orale, mais liturgique.
Aux premières pages de la Genèse, la survivance du juste n'est-elle pas implicitement coniQime à^n^le zè\ç> du Seigneur à écouter la voix du sang d'xibel, à le venger?
Puis, c'est au séôl, non dans le sépulcre différemment exprimé, que les patriarches de la Genèse vont se réunir à leurs pères. Abraham n'est enseveli qu'avec Sara ; cependant, il est « réuni cà tout son peuple ». Jacob s'écrie : « Je descendrai en pleurant rejoindre mon fils « dans le séôl. »
Maspero constate dans les lamentations funéraires la crainte des dangers de la vie d'outre-tombe.
Le Livre de Job, iduméen d'origine, fut très anciennement admis par Israël. Il affirme nettement la résurrection. Le doute exprimé d'abord n'est qu'une plainte du
désespéré, mais qui s'éteint avec les autres dans la réconciliation divine ; le patriarche s'écrie : « Je sais qu'au « dernier jour je ressusciterai de la terre; quand cette « peau sera tombée, je verrai Dieu. » Il s'imagine, dit Renan, que « son squelette verra Dieu ».
On a osé ravaler le bloc, si prodigieusement spiritualiste, de la législation de Moïse, au rang de culte déséquilibré comme le bouddhisme qui omet Dieu. Moïse, lui, supprimerait l'immortalité. Un dogme exige l'autre : l'immortalité suppose un juge ; et qui croit à Dieu, non à l'immortalité de l'âme, injurie Dieu. Mais Moïse admet si bien la survivance des morts, qu'il interdit d'évoquer leur ombre. Contre la secte des Sadducéens qui se distinguait en niant la vie future, Jésus rappellera que Moïse nomme Jéhova le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et en même temps le Dieu des vivants.
Au Livre des Rois, voici l'évocation de Samuel. Saûl, à qui Jéhova n'a voulu répondre ni par les songes, ni par les prophètes, va, déguisé, consulter la pythonisse d'Endor. Admirable épisode : un roi de Shakespeare, une scène d'Esch^^le ! Combien vraie et touchante cette pauvresse, échappée au massacre des magiciens ordonné par Saûl lui-même, et qui, après l'évocation, tuera son veau, cuira son pain, suppliera son seigneur fugitif de reprendre des forces. Lui refuse, puis se laisse persuader. « Ils mangèrent, lui et ses serviteurs ; ensuite ils mar- « chèrent toute la nuit. » La scène de l'évocation fourmille de rapprochements avec les scènes similaires des peuples classiques. « Dès que la femme eut vu Samuel, « elle cria au roi : Tu m'as trompée, tu es Saûl. — Et le « roi dit : Ne crains pas ; qu'as-tu vu? — Et la femme dit « à Saûl : J'ai vu des dieux montant de la terre. » Saûl ne voit pas directement l'ombre du prophète. Celui-ci, l^ar l'intermédiaire de la pythonisse, lui reproche d'avoir troublé le repos des morts, puis lui annonce sa destinée.
N'y a-t-il pas ici quelque apparence que les Juifs d'avant la Captivité crurent à la survivance des esprits ! Ailleurs, le tombeau miraculeux d'Elisée ressuscite un mort, c'està-dire rappelle son esprit dans sa chair. L'Ecclésiaste enseigne : « La chair redeviendra poussière ; l'esprit « retournera à Dieu qui le donna. »
Outre le fait nu d'une survivance quelconque, certains textes bibliques mentionnent-ils une immortalité rétributive ?
« La Judée, écrit Renan, était étrangère à la théorie des « récompenses individuelles que la Grèce a répandue sous « le nom d'immortalité de l'âme. » Impudent paradoxe, auquel les antiques religions de l'Inde, de la Chine, de l'Egypte, de la Perse, infligent d'avance un démenti. Mais le peuple de Moïse aurait-il cru seul à l'égalité finale du pécheur et du juste, proféré ce blasphème contre la Divinité dont il gardait la notion la plus pure? Quand Moïse appelle Jéhova « Celui qui ressuscite », entend-il que Dieu ressuscite indifféremment l'impie et l'homme de devoir, pour l'amusement des sceptiques ?
Ecoutez Tobie : « Nous attendons cette vie que Dieu .< doit donner à ses fidèles. »
LiH législationmosaique régit une collectivité. Or les sociétés, même dans leurs rapports religieux, sont rétribuées matériellement. Seule la relation interne de l'âme Indivicluelle avec Dieu aboutit â une sanction posthume. Le principal but de la Loi, c'est le maintien collectif du peuple élu jusqu'à la venue du Messie. Aussi ne s'agit-il guère que de récompenses et de châtiments collectifs, c'est-à-dire temporels. Le sujet de la Loi, ce n'est pas l'Israélite, c'est Israël. Mais demander si Moïse crut à la rétribution individuelle posthume, s'il l'a implicitement ou oralement enseignée, c'est demander s'il considérait
Jéhova comme le prototype de toute justice ou comme une capricieuse idole.
L'immortalité rémunératrice est sous-entendue ou nettement formulée da.ns tons les psattmes. Ils proclament à la fois que la vie du juste est une continuelle épreuve, et que Dieu est près de ceux qui souffrent et qu'il les sauve. David s'écrie : « J'ai été jeune, puis j'ai vieilli, et je n'ai « jamais vu le juste abandonné, » Prospérité des impies, tribulation des hommes vertueux, justice finale de Dieu, voilà les trois postulats de tous les psaumes. La conclusion implicite se tire ; et souvent elle est énoncée : « Jéhova « sauve les justes parce qu'ils ont espéré en lui. — Les « impies ne prévaudront pas au jugement, leur voie aboutit « à la perdition. — Avec le saint Dieu agira en saint ; avec « le pervers, en pervers... »
Salomon parle si clairement de la rémunération future, que Knobel est obligé de reconnaître : « Si l'on « examine ce passage sans parti pris, on doit convenir « que l'auteur y parle formellement d'un vrai jugement « qui aura lieu après la mort. » L'Ecclésiaste annonce en effet que Dieu jugera tout le bien et tout le mal, et dans le secret des cœurs. Ailleurs, Salomon en appelle de l'iniquité terrestre au jugement irrévocable de Dieu.
Les Livres sapientiaiix raillent l'impie qui croit tout terminé à la tombe. La Sagesse enseigne : « Voici le lan- « gage des pécheurs dans la géhenne : Nous nous « sommes donc trompés ! Ce n'est pas la clarté de la jus- « tice, le soleil de l'intelligence qui luisaient sur nous ! « A quoi nous a servi l'orgueil? De quel profit l'arro- « gance des richesses? A peine nés, nous avons cessé « d'être. Et voici donc ceux dont nous nous moquions ! « Les voici parmi les enfants de Dieu. — Et les justes « vivront immortellement ; en Dieu leur récompense ; le « Tout-Puissant veille sur eux. »
Comment peut-on ensuite lire les prophètes et feindre
(le douter de leur foi daus la rétribution future ! Ezéchiel voit dans une mort impénitente le pire malheur. Posée pour Isaïo, la question aurait l'air d'une plaisanterie. Quant à Daniel, les négateurs sont réduits à supposer qu'il empruntait sa croyance aux Perses, lesquels cependant l'avaient choisi pour chef de leurs mages, en raison de la supériorité de sa religion sur la leur ! Daniel dit par exemple : « Des endormis sous la poussière, les « uns s'éveilleront pour une vie immortelle 5 les autres « pour l'opprobre et pour voir toujours. »
Mais comment la Critique interprète-t-elle le Livre entier des Macliabées f Elle soutiendrait avec le même à propos que les martyrs chrétiens ne croyaient pas à la vie future ! Outre la mère des sept victimes d'Antiochus qui parle du ciel comme une chrétienne, et attend la réunion bienheureuse en Dieu, le vieil Eléazar motive ainsi son refus d'une compromission sacrilège: « Je ne « fuirais la main du Seigneur ni vivant ni après ma « mort. » Le Livre II des Macliabées mentionne même l'efficacité des prières pour les défunts : Juda envoie à Jérusalem mille drachmes d'argent, afin d'offrir un sacrifice pour la rémission de leurs péchés.
La mission d'Israël.
En relisant la notice que Tacite consacre aux Juifs avant de raconter le siège de Jérusalem, je m'explique le silence des rationalistes sur ce passage du maître des historiens antiques. Le voici. On verra quelle confirmation du rôle surnaturel d'Israël renferme ce texte, d'une documentation surtout égyptienne, émaillé de fables, et dont l'auteur païen confondait dans le même mépris la naissante « superstition » chrétienne et le judaïsme :
«... D'après la majorité des auteurs, le roi Bocchoris^
« à la suite d'une peste qui ravageait l'Egypte, consulta « l'oracle d'Hammon, apprit de lui qu'il fallait purger son « royaume de cette race hostile aux dieux... Moïse, l'un « des exilés, persuada à cette multitude désespérée dans « les déserts de n'attendre secours ni des dieux ni des « hommes, mais de lui seul, chef inspiré... Moïse institua « des rites nouveaux, contraires au reste des mortels. Là « est profane tout ce qui nous est sacré. Le bœuf qu'adore « l'Egypte, ils l'immolent. Ils jeûnent, en souvenir de « leur longue faim. Ils se reposent le septième jour, soit « parce qu'il fut le terme de leurs maux, soit qu'adorant « Saturne ils vénèrent son étoile, la plus importante des « sept qui régissent les mortels... Tous ces rites, quelle « qu'en soit Vorigine, sont consacrés 2?«^* leicr antiquité. « Hostiles aux étrangers, entre eux tout est permis. Leur « premier enseignement est le mépris des dieux. Ils « réputent immortelle l'âme de qui meurt au combat ou « dans les supplices. Au lieu d'incinérer, ils ensevelissent « à la mode d'Egypte ; mêmes soins, même persuasion « sur les enfers. Sur les choses célestes, c'est le contraire : « l'égyptien vénère des figures d'animaux ; le Juif ne « conçoit la Divinité qu'en esprit] il la juge éternelle, « immuable, immortelle. Pas d'hommages aux rois, ni « d'honneurs aux Césars. Parce que leurs prêtres s'ac- « compagnent de tambourins et de flûtes, plusieurs les « jugent inféodés au culte de Bacchus... Les mœurs des « Juifs sont absurdes et viles, »
Après un tableau géographique de la Judée, où l'on remarque la mention de la mer Morte et de champs de bitume sur l'emplacement « de villes foudroyées dont on « dit qu'il subsiste des restes », Tacite relate les jj'^'odiges qui épouvantèrent les Juifs entre la prophétie de Jésus et son accomplissement par Titus : « Le bruit courait que le « Temple restait vide de dieux, les oracles muets. Des « prodiges survinrent, que ni vœux ni sacrifices ne
« purent apaiser, chez cette nation superstitieuse et hos- « tile aux religions : dans le ciel des chocs d'armées, puis « soudain le Temple s'illuminait du feu de la foudre. Les « portes s'ouvrirent, et une grande voix cria que les « dieux s'en allaient ; et ce fut un immense bruit d'êtres « qui s'en vont. Plusieurs s'en effrayèrent ; les autres se « ^persuadaient au contraire, cV après leurs anciens- textes « sacrés, qu'à cette époque même V Orient devait %)réva- « loir, et la Judée dominer le monde... C'est contre cette « ville et cette nation que César Titus, dans l'impossibi- « lité d'un assaut, commença de dresser ses retranche- « ments et ses machines. »
. Race hostile aux dieux, dit Tacite des anciens adorateurs du vrai Dieu. Il appellera les chrétiens sous Néron : « Gens convaincus de la haine du genre humain ». C'est que, depuis le sacrifice d'Abel, la vérité religieuse a toujours été persécutée, et n'a triomphé que par un incessant miracle. Ouvrez l'histoire : Pharaon opprime Israël ; Moïse surgit. D'immenses nations polythéistes enserrent les douze, bientôt les deux tribus 5 mais voici Josué, David, Salomon. Les rois d'Israël prostituent le Temple ; les prophètes se lèvent et Dieu sévit. Israël coupable est enchaîné à Babylone ou dispersé dans l'Asie ; mais la captivité s'achève, le Temple est rebâti. La lutte de Juda contre Antiochus est ensuite un continuel prodige. Enfin, selon la prophétie de Jacob, le sceptre sort de Juda, un procurateur romain gouverne Jérusalem ; le Christ est né. Le Christianisme, révélation des vérités clémentes, et d'essor universel, suscitera plus de haines, et sera naturellement moins défendu ; l'incessante persécution et l'incessant triomphe lui furent prédits. Durant trois siècles, du sang des martyrs germent les foules chrétiennes. Voici Néron, mais Constantin ; les Barbares, mais Clovis ; l'Islam, mais Charlemagne ; le Saint-Empire, mais les grands papes ; Luther, mais les Ordres religieux ; la
LE POSITIVISNFE CHRÉTIEN. 19
défection d'une moitié de l'Europe, mais l'évangélisation des continents espagnols ; Voltaire, mais Chateaubriand : Marat, mais Bonaparte ; la bourgeoisie matérialiste, mais l'incroyable rénovation religieuse qu'annonce l'aurore du xx° siècle.
Et la persistance du vrai culte depuis l'origine du monde apparaît plus miraculeuse encore, si Ton réfléchit à ses causes internes de destruction. Or, au lieu de s'ensabler, ce chenal va s'approfondissant. Chacune des Révélations accroît la vérité métaphysique et resserre l'obligation morale, tandis que les religions dérivées s'enlisent graduellement dans le facile, le cynique ou l'absurde. Et celles-ci, nul ne les attaque ; on ne combat pas le néant. Le Bouddha ne suscite aucun Voltaire: Mahomet, aucun Straus-;.
La mission d'Israël est un plus grand miracle que tous les miracles de Moïse ; l'indestructibilité du Christianisme est un plus grand miracle que les miracles particuliers de Jésus.
Qu'une même doctrine, la plus logique et cependant la moins accessible au raisonnement : la plus conforme à nos aspirations transcendantes, mais la plus répressive de nos instincts, se maintienne depuis le peuplement de la planète, cela suffirait ;'i surnaturaliser cette doctrine, à défaut du Messianisme et d'innombrables prodiges intellectuels ou physiques.
Doctrine identique. La Révélation primitive, le Mosaïsrae et le Christianisme se supposent ou se complètent ; Moïse continue les patriarches : Jésus ne vient pas abolir la Loi, « mais l'accomplir ». Le Christianisme sous-entend la rétribution temporelle ; Moïse, l'immortalité, car, vraiment, demander à Moïse s'il croit à cetto immortalité, c'est demander à un algébriste s'il saurait
faire une addition ; le surnaturel devient le naturel de certaines vies.
Objectivement identiques, le Mosaïsme et le Christianisme ne différent que par l'étendue ou le choix de révélations appropriées aux époques et aux hommes. Et il faut considérer que toute action collective ressemble à l'action individuelle ; or la crainte précède dans le cœur l'amour de Dieu. Ainsi les miracles, plus souvent punisseurs que bienfaisants, de l'Ancienne Loi précédent les guérisons de l'Évangile. L'unité intégrale se rétablit dans la vie posthume, et il faut se persuader avant tout que la vie terrestre n'importe que comme préparation. Le déluge est ]noins épouvantable que la damnation d'une seule tnne.
« Dieu jette aux savants son œuvre en pâture et se « donne aux humbles. » Voilà pourquoi l'analyse positiviste ne rendra jamais un compte adéquat du plan surnaturel de la Religion. La grande preuve ici est la synthèse. A scruter successivement dogmes, prophéties, miracles, on émiette le bloc puissant de la vie divine à travers l'histoire d'Israël puis du monde chrétien. Il se confirme de nouveau que la synthèse est la vie ; l'analyse, la mort.
Débarrassés des sophismes de la vulgarisation scientifique, le mieux serait do relire VHistolre Universelle de Bossuet. Livre ailé, auquel peuvent manquer à certaines pages les béquilles de nos documentations, mais qui traduit rame exacte des évolutions politiques et le dessein de Dieu sur le monde. La seconde partie (La suite de la Religion) développe cette pensée : « Qu'y a-t-il de plus « merveilleux que de voir la religion toujours subsister « depuis le commencement du monde, sans que l'idolâtrie « et l'impiété qui l'environnent de toutes parts, ni les « tyrans qui l'ont persécutée, ni les hérétiques et les
292 LE POSIXniSME CHRETIEN'
« iiilidèlcs qui ont tâché de la corrompre, ni ses sectaires « indignes qui l'ont déshonorée par leurs crimes, ni enfin « la longueifr du temps qui seule suffît pour abattre « toutes les choses humaines, aient jamais été capables, « je ne dis pas de l'éteindre, mais de l'altérer. » Nul livre plus propre à nous délivrer de la mentalité naturaliste ; j'y ai laissé mes derniers préjugés contre les préfigurations de l'Ancienne Loi, avant que la théologie m'eût révélé les mystiques harmonies du plan divin.
La mission d'Israël est, sur l'abîme du polythéisme, un pont qui relie la Révélation première, l'universel pontificat de Melchisédech, à la Révélation définitive, à l'universel pontificat du Rédempteur.
La tradition se ramifie à Abraham : l'histoire sacrée devient celle des sémites, puis exclusivement celle des Hébreux. L'atmosphère de ces premiers âges pèse moins ; l'âme s'y dilate plus intime avec Dieu. Moins ambiant, plus dominant, il régira Israël chargé de conserver l'intégrité de son culte. « Peuple étrange, écrit Veuillot, et « vraiment immortel, fondé de Dieu, instruit de Dieu, « gardé de Dieu ; et qui, s'étant éloigné de Dieu, a péri « sans mourir et sans disparaître. Coupable d'un crime « inouï comme ses privilèges, le juif erre dans la lumière, « aveuglé du flambeau même qui devait le conduire. »
Pourquoi le choix d'Israël ? Secret de Dieu. Voulut-il renforcer l'évidence du miracle, en illuminant les âmes naturalistes de ce peuple chez qui toute impulsion métaphysique semble extérieure ? Depuis Moïse jusqu'au Christ, on le voit tirer sur sa laisse pour retourner à l'idolâtrie. Ou bien Dieu récompensa-t-il au contraire son absence d'orgueil aristocratique et d'orgueil intellectuel, sa spontanéité de sentiment ? Il eut pour philosophes des prophètes ; ses rois se repentaient, le front dans la cendre ; le plus pauvre les approchait. Le pharisaïsme paraît tard, et sent la Grèce.
Plus clairement s'explique le choix providentiel de la Palestine pour recevoir ce peuple élu. Sanctuaire défendu des regards profanes par les déserts d'Arabie et le Liban, elle est « la vigne bien close » d'Isaïe. Mais là le centre du inonde ancien. Un rayon assez court circonscrit la Perse, l'Egypte^ la Grèce, même l'Italie et l'Inde.
Lorsque l'heure eut sonné pour l'évangile universel, les Romains construisirent des routes ; Hérode creusa le port de Césarée. Le Juif se répandit dans le monde, semeur inconscient de la moisson de saint Paul.
Du miracle en Israël.
L'authenticité de l'Exode et du Deutéronome établit la réalité des prodiges accomplis par Moïse. La critique négative elle-même conteste moins leur existence que leur transcendance. Le paganisme expliquait déjà le miracle du rocher par un troupeau d'onagres qui eût révélé au chef d'Israël le voisinage d'une fontaine. Explication moins étonnante que celle d'un ras de marée pour le passage de la mer Rouge : les Égyptiens employèrent à périr beaucoup de bonne A-olonté !
A supposer, ce qui n'est pas, que chaque miracle de Moïse se puisse interpréter par un phénomène naturel correspondant, le caractère divin subsisterait dans leur accumulation, leur concordance et leur intentionnalité. Les Hébreux n'ont pas remercié Jéhova de leur envoyer des cailles surnaturelles. Le Pharaon ne s'est pas ému de la nouveauté, mais de la circonstance des fléaux prédits.
Toutefois, outre cette adaptation miracuJeuse de faits normaux, la mission de Moïse abonde en prodiges immédiatement divins. Incontestables, grâce à l'exactitude historique des faits contextuels, à la précision des détails et à l'allure générale des Colnmentaires mosaïques, leur caractère transcendant est confirmé par leur similitude avec
les miracles modernes, par l'absence de toute explication plausible, enfin par l'ascendant réitéré et sans réserve qu'ils exercent sur les Israélites retombés à leur scepticisme et à leur rébellion. Mais la preuve irrécusable naît de la modalité diversifiée : les prophéties accomplies et le miracle psychologique de la législation de Moïse confirment les incessants prodiges physiques du thaumaturge. D'ailleurs aucun de ceux-ci ne viole les normes, ils sont logiquement surnaturels ; là rien ne ressemble aux métamorphoses helléniques d'hommes en arbres ou de dieux en quadrupèdes.
« De ces merveilles, observe Bossuet, 'Moïse n'allègue « point aux Israélites d'autres témoins que leurs j^eux ; il « particularise et circonstancié toutes choses ; il fonde « toutes leurs lois sur les merveilles qu'ils ont vues durant « quarante ans... Le peuple d'Israël n'était pas plus intel- « ligent que les autres peuples qui, s'étant livrés à leurs « sens, ne pouvaient concevoir un Dieu invisible. Au con- « traire, il était grossier et rebelle plus qu'aucun autre. « Mais ce Dieu invisible dans sa nature se rendait sensible « par de continuels miracles. »
Bossuet écrivant ceci ne possédait pas la preuve contextuelle fournie par l'égyptologie. Les prodiges de l'Exode sont indissolublement liés à des faits historiques désormais aussi indiscutables pour nous que les événements actuels. Pour ne citer qu'un détail, le Pharaon qui commença l'oppression des Hébreux est le Sésostris des Grecs, c'est-à-dire Ramsès II. Grand bâtisseur, qui créa les deux villes nommées par Moïse : Pithom et Ramessès. Dans les monuments de ce despote, pas une pierre, écrit Lenormant, « qui n'ait coûté une vie humaine ». Les papyrus confirment tous les détails de construction donnés par l'Exode ; nous revoyons les scribes et le bâton des chefs d'équipe. Les découvertes de M. Na ville à Pithom ont levé les derniers doutes sur l'identité du Pharaon de Moïse
avec Ramsès IL Fausse est la légende des Hébreux occupés aux pyramides, toutes antérieures à Moïse. Son silence à ce sujet est une preuve d'authenticité ; un écrivain postérieur n'eût pas manqué, comme Philon et Josèphe, d'attribuer aux Hébreux les pyramides. La multiplication d'Israël en quatre siècles est très normale; leur oppression par une minorité constitue un fait commun dans l'antiquité : pour vingt mille citoyens F Attique comptait quatre cent mille esclaves. La vérité sociologique apparaît dans l'Exode : «Plus on les opprimait, plus « ils croissaient. » Deux documents du règne de Ramsès II attribuent la construction de Kamessoû à la race étrangère des Aberi, nom défiguré des Hébreux. Là établit sa cour ce conquérant dont, le l'^'Juin 1886, on développait à Boulaq, (levant les ministres du khédive, la momie intacte sous ses bandelettes représentant la déesse Nonît. Les procèsverbaux des grands prêtres, peints sur le sarcophage, attestèrent que ce vieillard au front fuyant, au nez busqué, au menton volontaire, ce despote empreint d'une calme majesté de trente-cinq siècles, était bien le conquérant de l'Asie et le persécuteur du petit Moïse.
Le « nouveau Pharaon », celui qui vit les fléaux et l'exode, dut être son fils Ménéphtah I"' : les papyrus le font résider dans la Basse-Egypte, et c'est en effet à Tanis que la tradition hébraïque le met en présence de Moïse et d'Aaron. C'est lui qui obligea les Hébreux à se procurer désormais eux-mêmes la paille servant à la confection des briques; détail frappant de l'Exode confirmé par les fouilles de Pithom dont la muraille et les arsenaux étaient bâtis en énormes briques mélangées de paille coupée. Tout le récit de l'Exode s'est trouvé aussi minutieusement exact, jusqu'à la réglementation du travail, conforme à un compte d'ouvriers de Ménéphtah I^".
Xon seulement cet accord renverse à jamais l'hypothèse d'Esdras, mais les anecdotes de famille personnelles
296 LE POSniVI.SME CHUÉTIEX
à Moïse intercalées dans le récit ne peuvent provenir que de lui. Vraiment, il suffit de lire sans prévention le texte des deux premiers et du xvm'' chapitres de V Exode pour ne garder à cet égard aucun doute.
Ajoutez l'air de vérité psychologique ; par exemple quand les Hébreux, plus opprimés après l'intervention de Moïse, s'en prennent à lui, non au roi : « Vous nous avez « compromis devant le Pharaon ! Vous lui fournissez le « glaive pour nous tuer. » Moïse à son tour s'en prend à Dieu : « Aussi pourquoi affliger ce peuple ? Qu'aviez- « vous besoin de m'envoyer î » L'épisode de la circoncision de son fils, avant sa mission publiq'ue, constitue un drame d'une exacte psychologie féminine.
Avant d'aborder l'interminable série de ses prodiges, opérés « devant tout Israi'l », il importe de constater la réalité de la vocation de Moïse. Il n'agit pas d'enthousiasme. Il résiste, objecte la probable incroyance d'Israël, supplie Dieu de lui substituer son frère. Lui-même, pour un doute au désert, sera exclu de la Terre Promise, mais mourra néanmoins plein des promesses de Dieu, contraste gênant pour qui lui fait nier l'immortalité.
Le premier prodige accompli devant le roi par Aaron et Moïse fut le changement de leur bâton en serpent. Prodige imité par les magiciens, « mais la verge d'Aaron « dévora les leurs ». C'est que les magiciens opéraient au nom du démon. Le culte ophique fut toujours fécond en prestiges. Les magiciens d'Egypte étaient réputés dans l'ancien monde : Lucii^n parle de leurs initiations souterraines ; Silvius Italiens rehite le pouvoir des psylles sur les serpents. Encore aujourd'hui, dans la vallée du Nil comme dans l'Inde, certains charmeurs suscitent réellement cérastes ou cobras d'une pierre ou d'un plancher sans fissure. Il faut remarquer que ces incantations ne se
sont jamais exercées que sur l'animal maudit comme incarnation de l'Esprit du mal.
« Et le cœur de Pharaon fut endurci ; et il ne les écouta « pas. » Comme il l'avait annoncé à Moïse, Dieu complétera bientôt l'œuvre d'endurcissement commencée par l'homme sur lui-même. Durant les cinq premières plaies, le roi restera l'agent de son incroyance ; à la sixième, c'est Jéhova qui endurcit son cœur. Librement, le Pharaon a repoussé la grâce. « Cet homme fait beaucoup de « miracles ; comment le tuerons-nous? » diront de Jésus les Pharisiens. En telle disposition, comment recevoir la foi?
C'est par des fléaux indigènes que sera châtié le despote égyptien. Ce qui les sacre miraculeux, c'est leur gradation, leur arrivée à point nommé, leur cessation immédiate, leur succession, l'exemption du pays de Gessen, enfin la terreur qu'ils causent aux Egyptiens. Leur rapport avec l'état physique de la vallée du Nil atteste leur réalité ; leur concomitance et leur occasion attestent leur origine surnaturelle.
La première plaie combine l'aspect du Nil rouge avec l'aspect destructeur du Nil vert . L'invasion des grenouilles rappelle qu'une divinité égyptienne à tête de batracien était invoquée contre le second fléau mosaïque. Hérodote décrit le fléau plus fréquent des moustiques, aujourd'hui encore intolérable. Puis viennent les mouches « que l'on respire par essaims », selon M. Wood. Alors les magiciens disent au Pharaon : « Ceci est l'œuvre de la « Divinité. »
Le roi essaie d'une transaction : les Hébreux sacrifieront à Jéhova, mais en Egypte. Moïse objecte, conformément à la vérité locale : « Impossible ! Egorgerons-nous « donc ce qu'adorent les Egyptiens? » Israël immolait en effet plusieurs bêtes dont la destruction était ici punie de mort. Le roi concède un voyage de trois jours, où les
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Hébreux prieront pour lui. Mais, le fléau disparu, son cœur se renclurcit et il ne laissa pas sortir le peuple. On doit remarquer dans tout ceci la preuve que le privilège d'Israël ne lésait pas les autres nations : Jéhova n'agit point tyranniquement envers le Pharaon ; il l'avertit par des plaies graduées, d'abord légères. Il faut remarquer aussi, dans la participation des Egyptiens au châtiment temporel de leur roi, le principe des responsabilités collectives et de la représentation morale du chef.
La cinquième plaie atteint les Egyptiens dans leur fortune : mort des animaux agricoles. « Et le Pharaon « envoya pour examiner ; et rien n'avait péri de ce que « possédait Israël. » La sixième plaie, celle des ulcères, atteint les oppresseurs dans leur santé et dans le reste de leurs bêtes domestiques. Puis vient la grêle, désastre très rare aux bords du Nil ; ce qui existait sur la campagne fat saccagé. Alors le Pharaon supplie Moïse : « J'ai péché ; « moi et mon peuple sommes impies ; priez le Seigneur « pour que cessent la foudre et la grêle, et je vous laisse- « rai partir. » La grêle cessant, le cœur du roi fut endurci à l'excès (comme cette histoire est humaine ! ) ainsi que celui de ses officiers. Le huitième fléau est la calamité classique de l'Orient : cette neige jaunâtre qui floconne, obscurcit le ciel; neige vivante qui, jusqu'aux racines, dévore la moisson : « Et Moïse étendit son bâton sur la « terre d'Egypte ; et Jéhova suscita un vent brûlant qui, « tout ce jour et toute cette nuit, apporta les sauterelles... « Et rien de vert ne fut laissé sur les arbres et sur le sol « de l'Egypte. » Le lin et l'orge avaient péri sous la grêle, le froment et le seigle, plus tardifs, furent la proie des sauterelles ; cette remarque de rp]xode place vers février la septième plaie. Malgré les objurgations de son entourage, le roi s'obstine encore. La neuvième plaie, les ténèbres, frappe les Egyptiens dans leur idolâtrie de Râ, dieu-soleil. Trois jours durant, « nul ne vit son frère ni ne
« bougea de sa place ; mais où habitaient les Israélites la « lumière était ». Le Pharaon consent à leur départ, mais ils laisseront leur bétail. Refus de Moïse, car les troupeaux seront nécessaires pour le culte. Le roi le menace de mort s'il reparaît devant lui.
L'institution de la Pâque précède le dernier fléau, le plus terrible : l'extermination des premiers-nés. Evidemment c'est à celui-là que font allusion les auteurs païens à propos de la peste sous le roi Bocchoris. Ce dixième fléau ne peut s'expliquer par aucun phénomène natureL Il est, au point de vue théologiquo, remarquable par l'interposition d'un pur esprit, l'ange exterminateur, qui agit sur la matière. « Or, au milieu de la nuit, Jéhova « frappa tout premier-né sur la terre d'Egypte, depuis le « premier-né du Pharaon qui était assis sur son trône. » L'égyptologie a retrouvé un fils de Ménéphtah L', associé à son pouvoir et mort avant lui. Une colossale statue du musée de Berlin représente avec Ménéphtah ce prince associé, dont le frère cadet, Séthos, succéda au Pharaon de Moïse.
« Et le Pharaon appela, la nuit même. Moïse et Aaron. » Il les envoie sacrifier au Seigneur; qu'ils partent, eux, leurs brebis ! « Et les Egyptiens pressaient le peuple de « promptement sortir du pays, disant : Nous mourrons « tous ! » Les Hébreux prirent de la farine non fermentée, la nouèrent dans leurs manteaux. Ils partirent de Ramessès pour Socoth, non sans emporter les bijoux des Egyptiens pour servir au culte du vrai Dieu ; preuve pour les doctrinaires futurs qu'il existe des dogmes plus sacrés que celui de la propriété individuelle.
La destinée de Moïse et de son peuple ne sera dès lors qu'une succession de prodiges et d'épreuves. Nier les faits est impossible. Le style même de l'Exode, plein d'archaïsmes qui disparaissent dès le Livre de Josué, achève de le démontrer contemporain de ce qu'il raconte. Les miracles
font corps avec les prescriptions légales ou rituelles ; le peuple gardait constamment sous ses yeux le texte intégral de ce JoîLrnal officiel . Enfin certains détails complémentaires dans les psaumes ou les sapientiaux attestent l'existence d'une tradition orale conforme au texte mosaïque ; donc, le peuple entier d'Israël, contemporain des miracles de l'Exode, a cric à leur existence. Or, ces miracles étant donnés comme publics, il les a donc nts. On ne fait pas croire à une armée qu'elle marche, chaque nuit, précédée d'une colonne lumineuse, ni qu'elle a traversé un golfe à pied sec. Le fait des prodiges reste inattaquable. On ne peut discuter que leur origine surnaturelle, c'est-à-dire faire d'Israël un peuple d'hallucinés, de Moïse un charlatan ou un fou.
Mais la biographie incidente de Moïse démontre implicitement son humilité, son désir d'effacement, son incroyance initiale, sa vie de famille heureuse en Arabie d'où Dieu le ramène en Egypte pour commencer une existence de sacrifice : « Le peuple de Dieu, dit Bossuet, « apprend à connaître quelle est la vertu des soulfrances, « et à goûter la grâce qui devait être attachée un jour à « la croix. Moïse l'avait goûtée lorsqu'il préféra les souf- « frances aux délices. Il avala jusqu'au fond le calice do « Jésus-Christ, lorsque, choisi pour sauver ce peupl<*, il « lui en fallut supporter les révoltes continuelles, où sa « vie était en péril. » C'est malgré lui-même, puis malgré ce ijeuple^ que Moïse obéit à l'ordre de le retirer de l'Egypte pour le lancer à sa destinée messianique.
La sincérité de Moïse étant hors de doute, prétendrat-on que ce surhumain législateur, dont lajeunesse s'écoula précisément en Arabie près de la mer Kouge, ait pris pour de vrais miracles certains phénomènes de ces contrées? Pourquoi, présentant les caillos comme de simples cailles, donne-t-il la manne pour une nourriture surnaturelle, symboliquement réglementée, et non pour la gomme
d'un tamaris ? L'extrême concession que le bon seRSjJonrrait faire au rationalisme, serait celle du ras de marée ; le passage de la mer Rouge resterait occasionnellement providentiel, comme les premiers fléaux d'Egypte. Mais la colonne lumineuse qui précédait Israël, et durant quarante ans « ne manqua pas une seule nuit, ni le jour la « colonne de nuée » ; mais la source du rocher ; m'ais les prodiges grandioses du Sinaï à la révélation de la Loi ; mais le subit engloutissement des trois prêtres rebelles ; mais la manne ; mais la verge d'Aaron ; mais les autres prodiges produits soit à la prière de Moïse, soit malgré son doute, tout cela suppose ou une origine transcendante, ou la folie prolongée de deux millions d'individus. Des détails presque triviaux confirment la réalité de la mission d'Israël. Après avoir rappelé la manne destinée « à « montrer que l'homme ne vit pas seulement de pain mais « de la parole de Dieu », Moïse vieilli ajoute pour ce peuple qu'il va quitter : « Ni le vêtement qui te couvrait, « ni ta chaussure ne sont tombés de vétusté ; et voici la « quarantième année. » Dans un psaume que La Harpe proclame le modèle de toute poésie lyrique, David résume magnifiquement cette série de miracles qui constituait au désert la vie normale des Hébreux. « Le poète « raconte des merveilles inouïes comme il raconterait des « faits ordinaires ; pas un accent de surprise ni d'admira- « tion... Il veut que ce soit toute la nature qui rende témoi- « gnage au Maître auquel elle obéit. »
La subsistance naturelle de deux millions d'individus non nomades pendant un demi-siècle dans des déserts constitue une hypothèse aussi inadmissible que celle d'hallucinations si répétées et si diverses. Donc, ou Vexocle n'a pas eu lieu; ou elle a eu lieu miraculeusement. Or, outre les preuves égyptologiques, les traditions locales des arabes et l'autorité historique du Pentateuque sur tout le reste, la marche d'Israël au désert est confirmée
par les explorateurs, notamment par la mission scientifique anglaise de 1868 qui put préciser plusieurs étapes, retrouver la source amére, les oasis citées par Moïse, le désert de Sin, les douze sources d'Elim, les vallées d'accès au Sinaï...
Plus convaincante encore reste la preuve interne des miracles mosaïques : leur but est de confirmer une révélation dont la profondeur et la concordance représentent elles-mêmes un fait transcendant ; ils certifient ce complément delà Révélation primitive, et ils renferment le Christianisme. Leur modalité ne diffère point de celle des miracles chrétiens. Ainsi les théojjhan tes ne montrent pas l'essence divine : Le créateur du monde physique peut s'environner de lumière ; une Personne divine s'incarnera pour se manifester à l'homme ; mais, vivants, les prophètes, les saints, les contemporains du Christ n'ont communiqué extérieurement avec la Divinité que sous le rapport des conditions humaines.
Le paganisme avait conservé la notion que Je fait physlquG ne vaut que comme représeniatlf du fait moral. Bunsen reconnaît avec les principaux mythologues que « les mystères présentaient aux initiés des emblèmes « physiques ; mais derrière cet élément matériel se révé- « lait un élément spirituel montrant en action les rap- « ports de Tordre universel avec l'âme, surtout après la « mort, »
Le symbolisme, c'est-à-dire la visibilité de l'idée ou la spiritualisation de la matière, devait concourir à la manifestation de la vérité religieuse dans ses développements successifs. La continuelle Préfiguration de l'Ancienne Loi nous étonne. Mais, quoique la raison en pense, elle constitue un fait historique admis par les Juifs et par les chrétiens qu'on ne saurait accuser de l'avoir concertée.
DE LA RÉVÉLATION MOSAÏQUE ;^,0a
La discussion n'existe entre eux que sur la personne du Préfiguré. Peut-on méconnaître la préfiguration profonde du bouc émissaire, universel expiateur, du serpent d'airain, érigé pour être la chair coupable, exaltée et rédemptrice; de la manne, nourriture céleste; de l'agneau pascal immolé pour arrêter la justice de Dieu ; de Jonas, trois jours dans son sépulcre symbolique avant de convertir Ninive ? Et ce n'est pas seulement le Christianisme, c'est toute la vie morale de l'humanité que signifie la longue douleur du désert avant de mériter la Terre Promise.
Il semble que dans l'ordre divin rien ne puisse arriver impromptu. Après la Préfiguration, voici les prophètes, puis le Précurseur. Pourquoi ces lelt-motlvs précédant l'apparition du plus grand événement de l'histoire humaine ? Ce « pourquoi ? » est le premier mot du Révolté dans la Genèse. Il faut laisser à Dieu le secret du plan universel. Pourquoi aussi la création '? Pourquoi l'homme ? Cependant, tout se meut suivant des normes identiques : la feuille présente la structure de son arbre ; dès lors, le minuscule phénomène surnormal du précurseur similaire pourrait nous aider à discerner Tuniversalité du concept de la préfiguration. Dans la nature aussi, le zoophyte annonce l'animal ; le chien pressent l'humanité. Dieu n'a rien fait de brusque et de capricieux. Toute l'œuvre des six jours est gradation.
Le miracle physique ne supprime pas le miracle psychologique dans l'existence de Moïse. L'assistance directrice y paraît sans cesse. Et sa prodigieuse destinée s'achève, dans le Deutéronome, par des préceptes où rayonne la lueur immatérielle de l'Evangile ; préceptes attristés par la prévision des prochaines défaillances d'Israël : « Et Jéhova dit à Moïse : — Voici que tu t'endor-
« miras avec tes pères, et ce peuple se prostituera aux « dieux étrangers. »
Jusqu'au bout, le calme sublime de la pensée du prophète se reflète dans la simplicité de son style. Le Seigneur lui ordonne encore de monter vers les sommets de l'Abarim : « En y montant, tu seras réuni à ton peuple, comme « Aaron, ton frère, est mort sur la cime de Hor et a été « réuni à son peuple », mots qui ne peuvent s'entendre d'une réunion matérielle, puisque la sépulture de Moïse restera inconnue des Hébreux.
Le continuateur du récit, Josué sans doute, mentionne : « Moïse était âgé de cent vingt ans ; son œil ne s'était « pas obscurci, et ses dents n'avaient point été ébranlées. c< Les fils d'Israël, durant trente jours, le pleurèrent ; « et Josué, fils de Nun, fut rempli de l'Esprit de « sagesse, parce que Moïse avait imposé les mains sur « lui. »
Si la vérité ne réside pas dans la douceur grandiose de cette fin et dans cette transmission de l'infaillibilité, on peut renoncer à la découvrir dans les divagations de Hegel ou dans la ménagerie dar\vinienne.
Retrancher le divin de l'existence et de la législation de Moïse équivaut à les nier, car Dieu n'y est pas l'accessoire mais le principal : tout s'y rattache à sa présence ou à son culte. Et, l'homme a beau faire, il ne naturalisera pas le miracle.
L'hypothèse de l'involution mythique est inadmissible pour les miracles de l'Exode, contemporaine de ces miracles. Le narrateur aurait eu bien plus beau jeu à les reculer jusqu'aux temps lointains des patriarches. Or, Moïse raconte peu d'événements surnaturels publicsdurant l'époque patriarcale ; les plus fréquents alors sont les interventions privées d'esprits célestes. Les miracles
publiquement contrôlables sont ceux de l'époque même de Moïse.
Après lui, le surnaturel physique redevient plus rare. Les plus fameux prodiges sont ceux de Josué et de Jonas. Il n'est pas besoin de supposer avec plusieurs exégétes, juifs, protestants ou catholiques, que l'épisode de Josué prolongeant lejour soit une citation intercalée du poétique Livre des Justes, ni une métaphore. Il n'est pas même besoin de recourir à un phénomène de réfraction. L'arrêt du mouvement diurne de la terre^, indépendant de sa marche sur l'écliptique, ne changeait rien à l'ordre du monde ; et ce n'est pas un plus grand miracle de voir cesser la rotation du globe que de la voir continuer. Dieu a voulu peut-être manifester une fois devant l'humanité la valeur infinie de la prière et la contingence des lois cosmiques. Le silence de l'histoire profane s'explique : Hérodote, père des historiens, est de mille ans postérieur à Josué. Un jour marqué par quelque cataclysme solaire, voilà ce qu'attestent les traditions asiatiques, et peut-être la légende de Phaéton. Il est singulier que les indigènes des Florides (antipodes de l'Asie) aient associé dans leurs fables embrouillées le souvenir du déluge à celui d'un jour de vingtquatre heures où le soleil ne se leva pas. Le bruit moderne fait autour du miracle de Josué tient à la condamnation de Galilée. Mais l'institution du Saint-Office n'a jamais prétendu à l'infaillibilité ; si quelques cardinaux se mêlèrent de juger une question où ils n'entendaient rien, Dieu n'en a pas moins préservé l'intégrité doctrinale de la papauté, car ni le décret de 1616 ni la sentence anodine de 1633 ne furent confirmés par acte pontifical ex cathedra.
Le principe du Miracle admis, celui de Jonas étonne à peine. Outre son intense caractère d'intentionnalité préfigurative, sa modalité ne contrarie aucune loi physiologique. Pour peu, on hésiterait à y voir un fait surnaturel. Lacépède cite l'exemple de chevaux ou d'hommes entiers
trouvés dans le ventre du grand requin, squale vorace commun jadis dans la Méditerranée. Statius Mùllervitun requin qui, en 1758, avala un matelot tombé d'une frégate et que l'on retira à peine blessé de l'estomac du monstre. Jonas passant là trois jours n'est pas plus surprenant que les crapauds qui sortent vivants d'une couleuvre tuée, et l'est moins que les fakirs cataleptiques qui se font enterrer durant plusieurs mois.
L'assistance de Dieu à Israrl n'est, après Moïse et les Juges, interrompue que par d'immédiats châtiments contre le peuple ou ses rois, lorsqu'ils retournent à Astaroth et aux baalim, aux idoles de Sidon et de Moab.
Il fallait à la dureté d'Israël de fréquents et extraordinaires prodiges physiques.
Mais Moïse marque l'apogée du surnaturel sous ses modalités diverses dans l'Ancienne Loi. Après le Christ, on ne reverra quelque ombre de cette intense manifestation du divin qu'au siècle de saint Bernard.
Le rationalisme objecte l'existence du surnaturel chez les païens. Loin delà nier, la Bible relate l'action de Dieu sur Balaam.
Cet occultiste, mandé par le roi de Moab pour maléficier Israël, mais réprimé par des songes divins puis par une impulsion intérieure, offre un exemple très net de l'existence du miracle psychologique dans les religions dérivées. Le texte des Nombres est bien intéressant sur ce point. Quant à la prophétie elle-même, elle se rattache à l'étude du Messianisme. Reste le prodige physique, le langage de l'ânesse : Plusieurs exégétes Israélites ou chrétiens veulent encore voir là une métaphore. L'incro3^able accent de vérité du contexte emporte ma conviction intégrale. Il est déjà scientifique que certains animaux, tels les chats, suivent des spectacles imperceptibles pour l'œil humain.
« L'ânesse, voyant sur le chemin l'ange, s'en alla à travers « champs. Comme Balaam la frappait pour la ramener, « l'ange se tint dans un défilé formé par deux talus qui « enfermaient des vignes. L'ânesse, en le voyant, se serra « contre le mur et meurtrit le pied de son cavalier. Il la « frappa de nouveau... Lorsque l'ânesse fut devant l'ange, « elle s'abattit sous les pieds de Balaam qui, hors de lui, « la rouait à coups de bâton. Et le Seigneur ouvrit la «bouche de l'ânesse, et elle parla: Que t'ai-jefait? — « Et Balaam répondit : Tu t'es jouée de moi ! » Je ne conçois pas comment saint Augustin s'étonne de la réponse du mage. C'est ignorer la colère nerveuse qui, devant le plus clair miracle, ne nous arracherait qu'un blasphème. A mon avis, le grand trait de vérité est précisément cette réponse de magicien furieux, à laquelle un apocryphe eût substitué quelque marque de terreur. Un paysan languedocien qui écorchait vif son âne répondit à un passant indigné : « M'a manqua ! » C'est le cri même de Balaam : «^Tu t'es jouée de moi ! » La grandeur de la scène qui suit (la bénédiction aux tentes d'Israël) rétablit à sa proportion vraie ce petit incident surnaturel que la myopie rationaliste aperçoit seul.
Le sophiste Hiéroclès, plus tard le voltairien Legrand d'Aussy prétendirent saper tout surnaturel en opposant aux miracles de Moïse et à ceux du Christ les prodiges d'Apollonius de Tyane. Dégagée des parodies judéochrétiennes qu'y ajouta Philostrate, il subsiste de la vie d'Apollonius la preuve de l'antiquité des phénomènes médiumniques et de l'universalité de la psychologie transcendantale. A tort, plusieurs apologistes chrétiens ont accusé de magie ce thaumaturge : lui-même s'en défend avec vigueur, tout en relatant les scènes, manifestement sataniques, dont il fut témoin dans l'Inde et l'Egypte ; il a vu des brahmes, comme les fakirs actuels, s'élever dans l'air sans appui, des statues de bronze faire
le tour d'une table, des trépieds se mouvoir ainsi que dans les expériences de lévitations. Mais Apollonius lui-même se maintient dans un surnaturel très supérieur à ce spiritisme, et nous olTre tous les cas de phénomènes surnormaux qui constituent, à mon avis, le miracle du premier degré : impulsions directrices, prémonitions, extériorisations psychiques. Ses biographes lui font prédire un fa't que relate Tacite : la coupe de Xéron brisée dans sa main par la foudre. Apollonius mort, l'un de ses disciples, anxieux sur la destinée humaine, le supplia de lui révéler si l'âme vraiment survit; après dix mois de persévérantes prières, il fut exaucé.- « Ce sont là, « prononce Legrand d'Aussy, des effets de l'imagination « très ordinaires. »
Un Apollonius est à Moïse ce que les religions dérivées sont à la vérité intégrale. Le philosophe thaumaturge mêlait à une doctrine élevée d'inévitables erreurs. Il a dignement parlé de la Divinité, de la pureté nécessaire à l'homme qui l'approche. Mais il crut à la métempsycose, ce néant déguisé, alors que l'âme, naturellement chrétienne, aspire à la stabilité dans le bonheur. Il est étrange que cette aspiration n'ait jamais, sans révélation, abouti au dogme précis. Un indice de la Révélation primitive sur ce sujet, c'est que dans les plus anciens poèmes de rinde on trouve l'immortalité de l'âme, et pas encore la métempsycose.
Qui veut se convaincre de l'inspiration cosmogonique de Moïse peut consulter le délirant dialogue d'Apollonius avec un sage hindou à propos de la terre et des éléments.
Les Encyclopédistes laissèrent passer dans leur dictionnaire quelques articles non athées. Sur la constatation possible des miracles j'extrais ceci : « Descendez dans les « abîmes du néant, voies y veillez les faits naturels et su?'-
DE LA nÉVÉLATION MOSAÏQUE 309
« naturels ne tenir j^as plus à l'être les uns que les autres... « Il est aussi facile à Dieu de rendre la vie à un mort que « de la conserver à un vivant... Dieu produit le miracle, « et la création le fait naturel... Lorsqu'on vient vous « apprendre un fait miraculeux, on ne prétend pas vous « dire qu'il a été produit par les seules forces naturelles. « Vous devez donc, lorsqu'on vous apprend un fait miracu- « leux, joindre la cause qui peut le produire avec le même « fait;et alors l'impossibilité physique ne pourra nullement « s'opposer aux raisons que vous aurez de croire ce fait... « Pour ce qui regarde la certitude, il n'y a qu'une diffé- « rence entre les faits naturels et les miracles : pour ceux- « ci on pousse les choses à la rigueur, et on demande « qu'ils puissent soutenir l'examen le plus sévère. »
Il ne peut donc s'agir pour le miracle que de possibilité métaphysique ou de possibilité morale, puisque la volonté créatrice domine la lot de tout phénomène. Aussi, en s'efforçant de réduire toujours le miracle à une adaptation intentionnelle de moyens normaux, en médiatisant l'action divine dans toutes les circonstances, s'exposerait-on au ])lâme que dom Guéranger inflige au chrétien entaché de rationalisme : « Sa foi est une conclusion scientifique et « non une aspiration vers Dieu et la vérité surnaturelle. « A lavoir se contenter si aisément de vérités diminuées, « pesées dans la balance de la raison au lieu de voler à « pleines ailes comme la foi des Saints, on dirait qu'elle « est honteuse d'elle-même. »
L'utilité du miracle est d'ajouter la certitude physique à un fait intellectuel. Un miracle doit donc être perçu par les sujets de la Révélation concomitante. La législation mosaïque, la Loi du Sinaï étant destinées à tout Israël, les miracles de Moïse devaient être perçus par tout le peuple. Il ne mentionne de prodiges perçus de lui seul que comme confirmation d'un rapport personnel avec Dieu. Les générations suivantes gardèrent pour mode d'information de
310 LE POSITIVISME CHRÉTIEX
ces prodiges les textes du Pentateuque et la tradition orale. Double source, attestée par cet ordre de Jéhova à Moïse : « Ecris ceci dans le Livre, et confie-le à la « mémoire de Josué. »
Au résumé, le miracle mosaïque est, comme tout miracle, métaphi/siquement jjossible. Et il est moralement probable, puisqu'il accréditait le législateur et la Loi. Il fallait d'incessants prodiges pour soumettre les Hébreux ; écoutez-les dans le désert, quelquesjours après le passage de la mer Rouge : « Tu nous as vraiment fait entrer dans « une terre où coulent le lait et le miel ! Et tu nous as « mis en possession de champs de vigne ! ]N^y avait-il pas « assez de tombeaux en Egypte pour nous amener mourir « ici ? » Allusion au pays des sarcophages et des hypogées. Après rérection du Veau d'or, Moïse pourra s'écrier : « Depuis que j"ai commencé de vous connaître, je vous « ai vus rebelles. Vous avez sans cesse provoqué Dieu. » Enfin, le miracle mosaïque est historiqueriient certain. Sa publicité, sa répétition, sa diversité, son opposition aux préjugés ou aux désirs des Egyptiens et des Hébreux, imposent la foi à son existence, si l'authenticité de l'Exode et du Deutèronome est étal)Iie. Or, outre les preuves de l'égyptologie, de la lexicographie et de la liaison antécédente de ces livres avec les Rois et les Prophètes, il suffit de les feuilleter pour s'étonner qu'on ait osé douter de leur authenticité plus que de celle des commentaires de César. Et même allure : « César envoya sou lieutenant.» — « Dieu dit à 3Ioïse. » Certains entretiens intimes de Moïse n'ont pu être rapportés qu(^ par lui. On a continuellement ici l'impression d > Mrnioires ou mieux d'un journal, tandis que la Genèse s;i|)posait tantôt une révélation, tantôt l'existence de documents antérieurs collationnés par Moïse.
Il est impossible d'admettre : ni que la génération hébraïque de l'exode n'ait pas cru voir de prodiges ; ni
qu'elle ait vécu quarante années, et les Egyptiens six mois, dans une continuelle et changeante hallucination.
La colère de Dieu sur les villes.
Reprenons dans Ovide le fil de la tradition primitive. Malgré les mythes enchevêtrés, le parallélisme du .scénario latin avec le plan du récit biblique atteste l'universalité de cette tradition, à laquelle Moïse a seul conservé la précision historique. L'écrasement des Titans, souvenir de la révolte des anges, précède dans les Métamorphoses le Déluge, que suit le récit de fléaux particuliers envoyés à la nouvelle humanité corrompue. « On croirait, s'écrie « ici Jupiter, que les hommes se sont liés au crime par « serment. »
Après cinq livres des Métamorphoses, où les légendes de phénomènes surnormaux et les mythes naturalistes succèdent à la tradition patriarcale, celle-ci brusquement reparaît avec l'épisode de Philémon et Baucis. Il y faut reconnaître un souvenir, moins précis certes que ceux de la création et du déluge, mais enfin un souvenir de la catastrophe des cités de la Pentapole. Le début prend une grandeur monothéiste : « Immense est la puissance « de la Divinité ; tout ce qu'elle veut s'accomplit. » Ovide place son récit en Phrygie, mot qui, au sens poétique désignait toute l' Asie-Mineure, donc la contrée de la Mer Morte. « Là est un lac, jadis terre habitée ; Jupiter y était « venu sous l'aspect d'un mortel, et avec lui l'x^tlantiade, « son messager. Mille maisons leur fermèrent la porte. « Une seule les reçut, la petite cabane de la vieille Bau- « cis, du vieux Philémon. » C'est en somme Lot et sa femme ; et peut-être dans leur métamorphose finale devrait-on discerner quelque souvenir obscurci de la statue dj sel dont je parlerai plus loin. En attendant, Jupiter les exhorte à fuir. « Vos voisins vont subir leur châtiment;
« fayez sur la montagne avec nous. » De là, comme Lot, ils vont contempler la destruction de leur contrée. « Sur « les mortels pieux les dieux veillent, » conclut Ovide.
C'est le roman. Moïse a écrit l'histoire. Pour lui, les causes du tiéau sont diverses : à l'absence de charité des villes maudites il ajoute une corruption dont la mesure est donnée par l'aventure finale des filles de Lot, sauvées cependant comme moins coupables que le reste! Quant aux hommes, on sait à quel vice ils ont légué le nom de Sodome ; il n'a pas suffi pourtant à déchaîner la foudre, puisqu'impunément la Grèce le pratiqua, prouvant ainsi quelle dégradation volontaire peut accompagner l'orgueil intellectuel. Le crime de la Pentapole fut une synthèse d'abominations. Ezéchiel en complète la liste : « Ceci fut « Tiniquité de Sodome et de ses voisines : l'orgueil, la « luxure, l'opulence, l'oisiveté. Elles ne secouraient « point Tindigent, et elles firent des monstruosités « devant Dieu ». Gomorrhe et Sodome commirent sans compensation toutes les iniquités.
« Or Jéhova se manifesta à Abraham aux térébinthes « de Mambré. » Ce qui suit, l'arrivée des trois anges, leur nature apparente ou réelle, la distinction du Seigneur et de deux de ces anges, constitue un insoluble problème théologique médité par Tertullien et saint Thomas. L'hypothèse d'une angélophanie sans réelle incarnation semble confirmée par le rapprochement avec ces mots de l'ange de Tobie : « Je jiaraissais manger et boire avec « vous. » Le texte donne parfois l'impression d'une révélation métaphysique gênée par l'intelligence anthropomorphique des Hébreux. Cependant on ne peut douter de la visibilité des anges, puisque, dépassant l'absence de charité narrée par Ovide, les Sodomitcs veulent forcer la porte de Lot pour assouvir sur les étrangers leur vice. Alors ils sont frappés de cécité. Il est historique que la sodomie caractérisait la race chananéenne. Lot n'était
pas indigène puisqu'il ses supplications la foule riposte : « Celui-là nous est étranger, et il fait le juge ! » Le lendemain matin, les anges emmènent la famille de Lot vers une montagne d'où elle va contempler la vengeance céleste. Ici tout est détaillé. Abraham, le matin, apercevra de Mambré « la colonne de cendre comme la fumée d'une « fournaise ». Lot quitte Sodome quand l'aube blanchit ; et « le soleil sortait de la terre » quand il entra dans Ségor, bourgade que l'on croit retrouver dans le Ghor-es- Szafia, fertile vallée au sud de la mer Morte. « Dieu fit « donc pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du « feu venant de Dieu. Et il détruisit ces villes, et la « région d'alentour, et toute la verdure de la terre. » Les deux autres cités anéanties s'appelaient Adama et Séboim.
Les traditions et la géologie confirment l'hypothèse (lu feu, omise par Ovide. Tacite, Pline, Solin retracent la désolation bitumineuse de cette contrée «jadis populeuse, « mais dévorée par le feu du ciel ». Strabon écrit : « Que « cette région ait été travaillée par le feu, tout le démon- « tre : rochers brûlés, terre de cendre, crevasses, fleuves « infects, habitations en ruines. Tout cela fait croire à la « tradition locale de treize villes ayant pour métropole « Sodome, lorsque des tremblements de terre, des érup- « tiens souterraines, et les vagues brûlantes d'eaux bitu- « mineuses raAagèrent la contrée. Les rocs gardèrent la « trace de l'incendie. Plusieurs villes furent englouties ; « des autres les habitants purent se sauver. » La Genèse nomme seulement cinq villes, dont une seule, Ségor, fut épargnée comme asile de Lot.
Aujourd'hui, la catastrophe est physiquement incontrôlable, toute trace d'habitations ayant disparu d'un sol où les roches elles-mêmes se désagrègent. La mer Morte est antérieure au cataclysme ; d'ailleurs la Genèse ne mentionne que le feu. La géologie prouve toutefois que « cette « mer est un ancien lac à' eau douce occupant une dépres-
« sion produite par un effondrement, et dont la composi- « tion a été modifiée sous l'influence de phénomènes vol- « caniques, qui ont agité cette contrée à une époque « assez voisine de la nôtre ». Les morceaux de soufre et de bitume que rejette le lac Asphaltite semblent attribuer la catastrophe à une origine volcanique. Mais l'éruption ne supprime point le fléau divin : être tué par une épée n'empêche pas de l'être par un ennemi.
La mer Morte fut appelée par les Hébreux mer du sel ; par les talmudistes, mer de Sodome ; par les géographes arabes, mer de Lot ou lac de la Mort. Les villes détruites durent occuper le nord du lac, sauf Sodome, voisine de Ségor, assise peut-être sur la colline appelée Djebel-es- Sdoum.
Le texte hébreu dit de la femme de Lot qu elle« devint « une statue de sel ». Il ne s'agit pas de métamorphose, mais d'une mort suivie de la pétrification saline et bitumineuse qui incruste tous les objets sur certaines rives du lac. Les pauvres égyptiens embaumaient avec le sel et le bitume. L'auteur de la Sagesse, puis Josèphe donnent cette statue comme un monument encore existant de la vengeance divine provoquée par un regard nostalgique vers Sodome.
La précision des circonstances, leur liaison avec les faits authentiques de la vie d'Abraham, leur concordance avec les documents ethnologiques, historiques et géologiques, ne permettent pas de douter de la catastrophe de la Pentapole. Pour la naturaliser, il faut supprimer Dieu de la Bible ; autant admettre l'Empire sans Napoléon. La Genèse est si peu mythique qu'elle ne mentionne pas le lac, ce qu'eût fait d'abord le narrateur d'une vulgaire légende de ville engloutie.
Cette destruction de Sodome et de Gomorrhe marque un épisode de la guerre de Dieu contre le péché. L'extermination des Phéniciens sous Josué, plus tard la ruine de
Carthage sauveront la civilisation, toujours menacée par l'exécrable sang chananéen, inventeur du plus atroce baalisme et propagateur des pires vices. Mais, quand le roi de Ninive se couvrira d'un cilice comme tout son peuple, Dieu fera miséricorde. Le début de l'histoire de Jonas montre quelle foi dans la Providence existait chez les peuples antiques ; la fin sonde la profondeur des miséricordes divines. Les tragiques grecs révèlent la Divinité plus vengeresse du crime qu'exorable. Jéhova attend le retour du pécheur ; mais il poursuit jusqu'aux enfers l'orgueil brutal de l'obstiné, témoin la grande vision d'Ezéchiel : « Là tous les princes de l'aquilon et tous les « chasseurs qui sont descendus avec les morts, tremblants « et confondus dans leur force. »
Les châtiments et les repentirs d'Israël témoignent que la Justice s'exerçait sur ce peuple comme sur les autres. Mais Dieu préservait son existence. Peuple humainement aussi inexplicable que Moïse. Fidèle, il triomphait ; oublieux de Jéhova, il succombait ; ceci est la substance du sublime discours de Judith. Depuis l'exode jusqu'aux Macliabées, l'histoire d'Israël est un miracle. Seul il arrêtera l'invasion celte victorieuse de Rome et de la Grèce. Antiochus, Lysias reconnaîtront qu'ils luttent contre le Ciel ; Cyrus, Alexandre adoreront le Dieu des Hébreux.
La Bible atteste l'efficacité de la prière et la réversibilité de la grâce. La supplication d'Abraham eût sauvé Sodome enfermant dix justes ; l'oraison de Moïse obtint souvent le pardon pour son peuple.
Si la foudre n'incendie pas nos capitales, ce n'est pas 4ue la chair y ait moins corrompu ses voies qu'à Gomorrhe. Lorsque des habitués influents firent arrêter certaine enquête ouverte contre une maison des Champs-Elysées, il se révéla un mot d'enfant qui eût mérité à Paris le
sort (le Sodome. Mais nous avons les Filles de la charité et les Petites sœurs des pauvres.
Cependant, quand un régime politique a poussé à l'excès l'orgueil ou le matérialisme, Dieu peut armer d'un brandon Rostopchine ou la Commune. Hello, ce demi-prophète, sortant de l'Exposition de 1867, désigna du doigt les Tuileries : « Je m'étonne que ceci no brûle pas encore. « Les Barbares tardent bien à venir. Que fait donc Attila ? » Parfois l'instrument de la faute devient celui de l'expiation ; pour avoir trop lu Hegel et Strauss, nous avons subi Moltke et Bismarck. Bazaine, traître sans trahir, demeure inexplicable à qui ne croit pas.
La guillotine vengea le Christ du buste couronné de Voltaire. Cependant Vergniaud tue Louis XVI; Danton, Vergniaud ; Robespierre, Danton : et Robespierre est guillotiné. Car c'est du crime civil que le Christ a dit : « Qui frappe avec le fer périra par le fer. » Dieu n'en a pas moins voulu la Révolution, soit au seul titre de châtiment, soit aussi comme bienfait, ceci regarde les politiques ; mais incontestablement il l'a voulue. En 1792 la République devait naturellement périr. Tout dans les circonstances Ta miraculeusement fondée ou sauvée, depuis l'affreux hiver de 1789 jusqu'au fécond été do 1793, et à l'inexplicable arrêt de Brunswick et des Alliés sous Châlons. Même certains athées de la Convention s'en émurent.
On trouverait à l'engloutissement de l'armée du Pharaon des analogies modernes. La Bérésina répondit vite au défi de Napoléon demandant si Tanathéme du pape ferait tomber les baïonnettes de ses soldats. Napoléon, d'autant plus châtié que, comme le roi d'Egypte, il avait cru.
Mais sur les collectivités complexes l'action divine est moins facilement discernable que sur les individus ou les familles. Vérités défigurées, les mythes de Némésis et des
héréditaires Erynnies. Maistre regrettait que l'on n'écrivît pas l'histoire surnaturelle des familles dévouées à Dieu ou extraordinaires provocatrices de sa vengeance.
Qui acquiert le zèle de la foi apprend que la grâce ou l'expiation suivent immédiatement chaque prière ou chaque faute, et constate les admirables desseins de la Providence sur une âme. Souvent elle laisse dans les ténèbres afin que l'on mérite la lumière. Heureux qui peut dire : « Je vous ai bien aimé, mon Dieu, avant de vous connaî- « tre ! » Pour l'âme réconciliée, des éprouves et des grâces appropriées remplacent le jeu de la psychologie naturelle. Au contraire, tant que nous suivrons le plan d'existence à la Béranger, nous ne nous sentirons ni divinement soutenus ni châtiés, mais livrés aux lois naturelles. Dieu se désintéresse du spectacle des vertus médiocres et des petits vices. Les catégories morales variant plus que les catégories intellectuelles, la conscience est un outil grossier ou un instrument de précision, selon son emploi. Kinoffensif de l'état d'âme naturaliste devient le coupable des voies surnaturelles.
Les polythéistes pieux reçurent du foyer divin des rayons affaiblis, mais suffisants pour leur vie intérieure. Aujourd'hui les incroyants de bonne volonté qui, sans la constater encore en eux-mêmes, recherchent l'action providentielle, en trouveront l'histoire dans les hagiographies et les livres ascétiques ou mystiques. Cela ne se résume pas. Un bon traité de la Grâce sera la meilleure initiation. La pratique est contenue dans ces mots de Ylmitation : « Deux ailes soulèvent Thomme au-dessus de la « terre : la simplicité, la pureté. » Une communauté religieuse ne prospère spirituellement que par l'obéissance, c'est-à-dire par l'humilité. L'orgueil, j'oint à l'enchantement de la tristesse, perdit Port-Royal, puis les solitaires de la Chênaie ; ceux-ci du moins furent triés par les événements : on connut ceux qui avaient cherché Dieu et ceux
qui s'étaient cherchés eux-mêmes. Il manquait aux der niers d'avoir demandé la paix aux sources amères, qui ne sont pas les sources mélancoliques.
La vie surnaturelle ne change point. Le psaume 50 de David reste le plus humble, le plus sûr appel à la grâce ; la joie céleste v triomphe dans le désespoir de vivre.
Le Ciel t'aidera, aide-toi. La confiance surnaturelle ne doit pas mener au redoutable quiétisme de cet aveu re cueilli par Maurice de Guérin : « J'ai été comblé des plus « grandes grâces ; j'en ai abusé prodigieusement, et j'ai « cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens « sûr de mon salut. »
L'action entière de la Providence se rattache à cette question du salut. Michelet, chrétien malgré lui, recon naît que « le sort d'une âme pèse plus que la destinée « d'un peuple ». Voilà le principe primordial pour juger le gouvernement do Dieu sur le monde. Les biens et les maux temporels n'ont d'importance que par leur rapport avec la stabilité définitive dans le bonheur ou le désespoir. Pour comprendre l'action divine sur les individus ou les groupes, ajoutez à ce critère les réflexions de Maistre : que les grandes actions de la Providence sont d'une longueur énorme ; que par la justice humaine Dieu punit le crime, et par les maladies le vice ; que nul n'est innocent et que d'ailleurs Texpiation est réversible Maistre justifie encore la Providence par d'autres considérations : « Celui qu'on appelle le juste opprimé ne se « plaint jamais » ; on parle des succès du crime sa7is savoir ce que c'est que bonheur et malheur ; le genre humain ne tarit ni sur les calamités ni sur le bonheur de la vertu, ce qui attribue à ces calamités un caractère d'épreuve transitoire ; enfin beaucoup de prières
inexaucées ou ne méritent pas le nom de prières, ou furent exaucées contre notre souhait, pour notre bien.
Le miracle étant par essence exceptionnel. Dieu ne peut suspendre continuellement les lois générales pour favoriser les bons et châtier les pervers temporellement. A ce jeu, la vertu deviendrait calcul. Ce n'est pas en vue d'une rétribution matérielle que le Christ a dit : « Veillez ! « Redoutez de laisser appesantir vos cœurs dans la dé- « bauche, l'ivresse, et les soucis de ce monde, et de voir « ce jour vous surprendre. »
Châtiments ou épreuves, les afflictions terrestres sont des grâces. Le moraliste des Soirées observe que « toute « peine, excepté la dernière, est infligée par l'amour « autant que par la justice. Le châtiment ne peut avoir « d'autre fin que d'ôter le mal ; mais si l'homme se rend « tout mal, comment l'arracher de lui-même, et quelle « prise laisse-t-il à l'amour » ?
On ne conçoit l'action providentielle qu'aidé par quelques notions théologiques. Il faut d'abord s'arracher à l'abject philosophisme que Maistre appelle la théophobie, et qui, lorsqu'il n'ose nier Dieu, le ligote avec les lois générales comme Zeus le fut par les destinées.
Les prières sont des causes secondes qui se combinent avec l'action supérieure. Le fatalisme rationaliste devrait répudier aussi bien l'utilité des remèdes que l'efficacité des prières.
« Dieu meut les anges, les hommes, les animaux, la « matière, tous les êtres enfin, mais chacun suivant sa « nature ; et, l'homme ayant été créé libre, il est mû « librement. Cette loi est véritablement la loi étemelle, « et c'est à elle qu'il faut croire. » Le monde moral aboutit au mystère des mouvements combinés, physiquement représenté par l'homme marchant sur le pont d'un bateau, et entraîné encore par les mouvements simultanés des vagues, de la planète, du système solaire. .
Le cinquième entretien des Soudées fourmille de remarques profondes sur les mystérieux accords du miracle avec les lois générales, et de la volonté divine avec la liberté humaine. Mais la théologie expliquera seule comment, la bonté étant l'objet de la volonté divine. Dieu peut x^eivnettre le mal de la faute et vouloir par raison extérieure le mal de châtiment ; ou comment Dieu immuable peut vouloir le bien universel par volonté antécédente, et par volonté conséquente le mal particulier.
La Bible et l'Antiquité classique.
Les plus denses ténèbres suivent l'extinction d'une clarté vive ; jamais l'antiquité ne tomba dans une ambiance d'athéisme comparable à celle des peuples déchristianisés.
Où le grec erra par exagération de crainte religieuse, le sophiste moderne s'endurcit par présomptueuse impiété : Les Anciens attribuaient à Némésis la punition du viol de la nature par l'homme ; ils eussent cru discerner quelque action divine dans les désordres climatériques qui accompagnent notre folie de déboisement. Excès de respect religieux inverse à l'abominable vœu de Eenan souhaitant qu'une élite de penseurs acquît de tels moyens scientifiques de destruction qu'elle gouvernât par une continuelle menace le vil reste des hommes. Les pires terroristes furent des intellectuels humanitaires. Il suffirait, pour prouver l'existence d'une Providence organisatrice, de remarquer que la volonté illimitée de l'homme est bornée dans l'exécution pratique ; par exemple, il n^ peut accroître ses mo3'ens naturels de destruction sans cesser d'agir clandestinement.
Autre excès de foi chez les Anciens : ils crurent que tout malheur public provenait de la présence d'un grand coupable. Ils méconnurent le caractère exceptionnel du
miracle. Mais la légende des grues d'Ibycus enfermait une vérité, l'assistance divine à la justice humaine, la découverte providentielle de certains coupables.
L'Antiquité exagéra encore l'action directement répressive de Dieu. Elle donna prétexte aux sarcasmes des athées, lorsqu'elle oublia que la foudre, la grêle constituent des phénomènes régis par les lois physiques, et que la Cause première ne dirige qu'exceptionnellement.
Mais, sous la forêt née de l'imagination hellénique on retrouve tous les sillons de la vérité religieuse. Avec la substance des mvthes arvons on referait la théologie.
Voici le lieu de parler d'un préjugé qui m'éloigna longtemps, comme beaucoup d'autres, du Christianisme. Le monde a-t-il gagné moralement à sa venue ? Quand on voit les païens do Malte recueillir avec une charité si touchante saint Paul et ses compagnons naufragés, on songe aux atroces naufrageurs du Moyen Age. A cela il faut répondre :
Au point de vue humain, que les bretons ne devinrent pas naufrageurs comme chrétiens ; ils le restèrent malgré l'Evangile et les nombreuses sentences ecclésiastiques. Le triomphe de l'éducation (e-ducere) est de retirer une nature de ses instincts mauvais, et d'amender un caractère violent. Ce fut beaucoup au Christianisme d'abolir les sacrifices humains dans la Gaule et la torture des prisonniers chez les Francs. Jamais les conquêtes de César et d'Agricola n'eussent civilisé la Celtique et la Northumbrie ; mais elles ouvrirent la voie à l'Evangile, unificateur moral des races. Et c'est cet Evangile qui a fini par changer en « Sauveteurs bretons » les naufrageurs.
Au point de vue divin : Dieu juge les volontés. Il demande à chacun selon le talent confié. Rien n'excusera les crimes de la Renaissance, car les lumières étaient
LE POSITÎMSME CHRÉTIEX. 21
vives. Dieu tient compte atténuant de l'ambiance et des instincts de race, comme pour les dits naufrageurs. L'Écriture témoigne que des âmes furent sauvées durant le déluge et à Sodome.
Le Christianisme ne développe pas seulement les vertus humanitaires, mais encore les vertus civiques. Il prêche l'obéissance. Il enseigne à mourir ; et où les hommes meurent, les nations vivent. Il commande aussi d'engendrer. Malheur aux peuples qui tentent l'expérience d'une déchristianisation ! On s'aperçoit trop tard du mal, parce que tout état social manifeste l'esprit de l'état social antérieur. C'est un christianisme de quinze siècles qui a créé l'énergie, souvent anti-chrétienne, de notre Révolution, et qui lui a fourni un idéal. L'athéisme de 17G0 produisit ses fruits plus tard, en thermidor, en 1830 et maintenant. Nos petits darwiuistes indigneraient les grands fraternitaires de Yalmy. C'est que ceux-ci étaient des fils de chrétiens, et que nos « lutteurs pour la vie » ont eu pour ])ère M. Homais.
A consulter les poètes grecs, on découvre tout de suite qu'humanitaire était synonyme de pieux, et que la douceur habituelle des peuples méditerranéens eut une origine religieuse. Or, leur polythéisme attribuant aux dieux des infamies, c'est à quelque autre influence religieuse qu'il faut recourir, c'est-à-dire à la tradition et beaucoup aussi au rayonnement du foyer Israélite. Les peuples méditerranéens qui repoussèrent de parti pris le Dieu d'Israël (telle la race chananéenne) tombèrent aux pires abominations.
La Grèce est moralement fille de l' Asie-Mineure et de l'Egypte, étapes prédestinées du peuple-flambeau.
En art, en philosophie, Rome est une diminution de la Gl-rèee, laquelle est une diminution de l'Asie. Erreur ou vérité, Zeus ou Dyonisos, l'hellène ou le latin doivent tout r.u sémite. « L'Asie, dit Maistre, ayant été le théâtre
« des plus grandes merveilles, il n'est pas étonnant que « ses peuples aient conservé un penchant pour le mer- « veilleux plus fort que celui qui est naturel à l'homme « en général. De là vient qu'ils ont montré si peu de « goût et de talent pour nos sciences de conclusion. On « dirait qu'ils se rappellent encore la science primitive « ctVère de Vintuition. » Hello a complété cette pensée : « Plus l'art est antique, plus il exprime l'idée générale. « La Grèce arrache l'art du sanctuaire où l'avait posé « l'Orient... Mais Homère était du parti des vaincus. « Homère aimait Hector. Homère a chanté en grec ses « préférences orientales. »
Si l'on réfléchit que l'Asie c'est la Bible, intégrale ou défigurée, on mesurera l'aberration, ou pour mieux dire le parti pris des philosophes qui attribuent aux dogmes judéo-chrétiens une origine hellénique. Ils soutiendraient avec autant de logique qu'Euripide s'est inspiré de Racine ! L'école alexandrine eut plusieurs Juifs pour docteurs, pf les Grecs pour disciples.
Ceci n'infirme en rien la tradition primitive comme contrôle de la Genèse, puisque cette tradition existe très précise chez des peuples (Mexicains, anciens Hindous, anciens Chinois) qui ne la tinrent sûrement pas des Hébreux. D'ailleurs, même chez les Grecs et les Latins, elle complète quelquefois la Genèse. D'autres fois, ses traces sont trop altérées pour ne pas révéler une involution mythique antérieure au Pentateuque.
C'est de l'influence dogmatique et morale, plus que des vérités cosmogoniques, que l'Asie et la Grèce sont redevables directement à la Révélation mosaïque. Des cimes du Sinaï la métaphysique ruisselle jusque dans Athènes et dans Rome.
La seule raison de Pythagore et de Socrate pouvait-elle
324 LE POSITIVISME CHRETIEX
restaurer la notion de Dieu ? L'Église, condamnant l'excès du Traditionalisme, enseigne que, dans l'absence d'une Révélation, la raison eût pu découvrir les dogmes de la loi naturelle. Oui, pour la raison priante des simples. Mais si l'on considère les aberrations de la raison philosophique, les atomes crochus d'Epicure, Hegel identifiant l'être et le néant, la mythologie darwinienne, la castration intellectuelle des sceptiques et la sopholâtrie contemporaine,il est permis de penser qu'en pratique les Révélations furent nécessaires à la destinée surnaturelle de l'humanité. L'histoire prouve que Ja philosophie a toujours constitué une dégradation progressive de la Révélation précédente. Ceci est très remarquable ] ar la comparaison des Védas avec les systèmes postérieurs de l'Inde. En Grèce, la tradition hébraïque du socratisme se désagrège chez les sophistes ; en France, à l'immense profondeur de saint Thomas succèdent un cartésianisme exsangue, puis le Dieu de Voltaire, celui de Béranger, l'Impersonnel divin de Renan et le Protoplasma de ses successeurs.
Le rôle réel de la raison serait de reconnaître et développer les vérités révélées, les dogmes étant moins rationnels que raisonnables. De ceci, comme de tout concept moral, il existe une image physique : l'eau du ciel féconde la terre mais s'y dessèche vite. «Et les nuées « pleuvront le Juste. »
Les phénomènes surnormaux qui pourraient expliquer l'origine de la foi à la survivance, ne suffisent pas plus que la raison à expliquer l'origine des autres vérités religieuses chez les Anciens. Tandis que le culte des Mânes reposait sur l'idée que le bonheur ou le malheur des morts dépendent uniquement des honneurs posthumes, d'où venait la croyance à l'Elysée et au Tartare, demeures des justes ou des coupables? ou encore l'idée de V immortalité, absente de la philosophie jusqu'à Socrate, mais attestée parles mythes de Tantale, des Danaïdes, de Sisyphe et d'Ixion?
Cette idée d'une rétribution illimitée provenait soit de la Révélation première, soit de la tradition mosaïque orale.
Les apports directement mosaïques concernent surtout la notion vraie de la Divinité, l'existence des anges, leur révolte partielle, la tentation et la grâce, la solidarité humaine, tout l'embryon de Christianisme contre lequel se liguèrent immédiatement les idoles et les préjugés des cités 5 d'où la ciguë de Socrate.
Le Socratlsme est unfntlt de la Bible. Car, non seulement par l'Egypte, mais par relations directes, la Grèce connut le peuple de Moïse. Demander si Platon, esprit avide d'informations, a pu étudier la Bible, c'est demander s'il serait possible à un parisien de se procurer les journaux de New-York. Il existait des services de navigation dans toute la Méditerranée. Les jeunes Romains s'instruisaient à Athènes ; les Athéniens en Asie-Mineure, en Egypte, jusque dans l'Inde.
Les Juifs eurent avec les peuples classiques d'incessantes relations. Ils vécurent au milieu des Phéniciens, cet Empire britannique du vieil Orient. Réunies, leurs flottes coururent les mers. Simon, chef de Juda, envoie des ambassadeurs à Rome, à Sparte. Au témoignage du païen Justin, les Hébreux furent les premiers orientaux à obtenir l'alliance de Rome. Athènes possède de bonne heure une synagogue. Strabon voit les Juifs répandus dans toutes les villes, et gagnant à leurs croyances V Egypte, la Cyrénaïque. César Auguste institue à Jérusalem un sacrifice quotidien ; l'impératrice, qui avait une camériste juive, offre au Temple des vases d'or.
Il y eut dans l'antiquité bien plus de piété qu'on ne rimagine, et même pour le vrai Dieu. Cyrus relève le Temple de Jérusalem ; Darius édicté de révérer le Dieu de Daniel. Les histoires d'Esdras et d'Esther prouvent Texistence de nombreux convertis chez les Perses. Xerxès brûle les idoles ; Artaxerxès orne le Temple. Achior et
326 LE PUSJTi\lSME CHRETIEN'
ses Ammonites acceptent le judaïsme et la circoncision. Nabuchodonosor s'était humilié deA'ant Daniel comme les Ninivites devant Jonas. Trêves intermittentes dans la conspiration des démoniaques idoles et des despotes contre le Seigneur. Les rois de Perse apparaissent les plus prompts à s'humilier devant lui, et les plus humains.
Au résumé, quand les critiques font naître le Christianisme des écoles alexandrines, du socratisnie ou de l'Avesta, ils oublient que Socrate procède peut-être directement de la Bible, en tous cas de l'Egypte, laquelle procède de Moïse et des docteurs juifs qui devaient plus tard diriger l'enseignement d'Alexandrie. Quant aux dogmes de l'Avesta, les uns dérivent visiblement de la Révélation primitive ; les autres, des vérités inculquées aux mages et aux rois de Perse par les prophètes.
Les Prophètes.
Ceci ne sera qu'un avant-propos à l'étude des prophéties messianiques, hors de place en ce volume.
Il s'agira seulement ici de la biographie de quelques prophètes et de leurs prophéties historiques. Je réserve pour l'étude du Messianisme le débat analytique sur l'authenticité ; c'est-à-dire la constatation de Venclurcissement des négateurs, puisque leurs eiforts désespérés aboutissent à reconnaître aux prophéties messianiques une antériorité d'au moins deux siècles sur la vie du Christ. D'ailleurs la discussion reste stérile, car leur primordial argument est rimpossibilité de la prophétie. Nœldeko l'avoue : « Une propliétie où Cyrus est nommé « par son nom ; une autre où les Mèdes et les Perses sont « ai)pelés pour la destruction de Bal>ylone, ne sont natu- « reUement pas l'œuvre d'Isaïc, qui ne pouvait conncûtre « tVavance les événements. » Inutile d'insister de nouveau
sur la possibilité métaphysique et la probabilité morale du miracle.
L'objection tirée des Tirésias et des Cassandre rentre dans cette objection générale : on trouve du christianisme dans le paganisme, donc le Christianisme est faux. — Nous pouvons mieux conclure : Donc il subsistait des vérités dans le paganisme. — La croyance de fous les anciens aux prédictions prouve que, malgré quelque charlatanisme, ils eurent des raisons personnelles de croire au don d'anticipation intellectuelle, ou bien qu'ils possédaient de son existence une notion ancestrale. Le Messianisme hors d'Lsra'l permet de constater que toute l'antiquité est un cri qui appelle ; tout le paganisme rend témoignage à la vérité perdue et à la vérité attendue.
Il exista aussi dans le paganisme, et même en Israël, (les divinations démoniaques. Tandis que les prophètes inspirés de Dieu expient par la prison et la mort les dures vérités qu'ils apportent au roi ou au peuple, de faux prophètes, moyennant finance, disent la bonne aventure ; si quelque influence surnaturelle les suggestionne, l'origine en est révélée par des crises furieuses qui contrastent avec le calme d'un Ezéchiel ou d'un Isaïe. Et les messages de ceux-ci ont une autre portée sociale que les oracles individuels sollicités des devins.
L'assertion qu'Israël ne constitue aucune exception dans les analogies de l'histoire, répugne aux rationalistes de bonne foi; M. Vernes écrit: « Les analogies qu'on « cherche au prophétisme hébreu sur le terrain des reli- « gions de l'Asie occidentale ou de la Grèce ne portent « guère que sur des détails d'importance secondaire. <; Aucun phénomène de l'histoire littéraire de l'antiquité « ne ressemble à celui que nous présente la collpction « prophétique de l'Ancien Testament... On a souvent « voulu expliquer comment le prophétisme israélite « aurait débuté par des manifestations grossières avant
« d'atteindre son degré de haute inspiration morale... La « démonstration qu'on a prétendu donner de cette thèse « trahit une précipitation peu scientifique. Les faits « manquent pour établir une pareille filiation. »
On objecte l'obscurité des prophéties : elle est une conséquence de la loi de l'option. Il faut qu'on puisse croire ou ne pas croire. Chaque prophétie de la Bible sur le Christ représente une lettre isolée de la jihrase messianique.
On objecte la non réalisation de certaines prophéties historiques. Mais plusieurs étaient conditionnelles ; les pénitences suspendirent les fléaux prédifs. D'autres concernent la fin de la terre. Quant aux prospérités annoncées à Jérusalem, et dont l'inaccomplissement est l'un des gros arguments de la critique, il est manifeste que cette domination sur le monde concerne la Jérusalem céleste, c'est-à-dire le Christianisme. Il suffit, pour le comprendre, d'ouvrir les prophètes. Isaïe l'exprime clairement : « Lorsque s'élèvera de Jérusalem sa splendeur, et que « son sauveur s'allumera comme une lampe... Alors les « nations verront ton Juste, et tu seras nommée d'un nom « nouveau que la bouche de Jéhova lui-même nommera. » En présence du ciel il faut croire ou nier. Beaucoup de protestants ne peuvent pas nier et ne veulent pas croire ; ils sont les pitoyables inventeurs du Christ non Dieu, mais divin. Ces partisans du juste milieu, sans reconnaître la transcendance des prophéties, déclarent que « dans le « cœur de l'homme de bien existe un véritable oracle ». Que Dieu nous laisse les athées, mais nous délivre de la métaphysique bourgeoise !
Il suffirait, pour authentiquer les prophéties, delà contradiction des négateurs. L'un avoue leur date mais nie l'accomplissement ; l'autre reconnaît cet accomplissement, mais conclut que la prophétie fut postdatée. Tous désespérément s'agitent dans le cercle où les enferment l'histoire
des empires asiatiques, l'irrécusable biographie du Christ, et le témoignage écrit des Israélites contre eux-mêmes.
Au point de vue catholique, qui est l'ancien point de vue hébraïque, la prophétie constitue un don surnaturel concédé par Dieu pour accréditer une vérité, et relatif à la connaissance des futurs contingents, ce qui la distingue de la pronostication naturelle. Elle représente, dirait Kant, une suppression anticipée do la catégorie du temps. «Elle « est un genre de miracle, écrit le cardinal de la Luzerne. « Celui-là seul peut donner une connaissance certaine « des événements cachés dans l'avenir, qui est le maître « de les déterminer, et qui, étant la Cause première de tout « ce qui existera, peut donner à ses prédictions l'accom- « plissement, sans déroger aux causes secondes qu'il dis- « pose à son gré, sans faire violence aux causes libres, et « sans rien retrancher aux causes nécessaires... Tout cet « ordre, et par conséquent la prophétie, se rapporte au « salut de l'homme et à la vraie religion. Xous voyons « dans les Livres Saints toutes les prophéties se rappor- « ter comme à leur fin, soit immédiate soit médiate, à « l'objet spirituel. » Les deux principales preuves de la religion sont, l'une externe : son développement et ses miracles ; l'autre interne : sa doctrine.
M. l'abbé Trochon expose, dans son Introduction aux 2^rophètes, la modalité des prophéties. Les auditives, par voie de communication psychique, sont les plus fréquentes. Les visions se rencontrent surtout chezEzéchiel ; la majorité des exégètes les attribuent, après saint Jérôme, à une excitation sensorielle subjective plutôt qu'à un spectacle extérieur. Objectives ou non, Dieu a suscité les images dans l'esprit de ses interprètes. Un autre mode de communication, moins spécial aux prophètes, était le songe.
La prophétie constituait un don transitoire. Dieu parlait par la bouche de ses interprètes, sans que leurs
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facultés personnelles fussent alors interrompues comme l'ont supposé Philon et quelques alexandrins qu'Origène et saint Basile réfutèrent. La vision se teintait dans leur esprit; on ne peut nier ni Fillumination intérieure ni la coloration par l'écran.
Comme organisation sociale, les prophètes représentent nos religieux ; les lévites, notre clergé séculier.
La Bible nomme souvent les prophètes serviteurs de Dieu, hommes de l'esprit, messagers de Jéhova, pilotes, pasteurs. Leur chaîne relie Moïse au Christ.
Il exista des monastères hébraïques fmais, remarque M. Le Hîr, «ces écoles de prophètes n'étaient pas des « écoles de prophétisme. Les prophètes y enseignaient « simplement à bien croire et à bien vivre. Ils suppléaient « à l'office des prêtres.» Là se perpétuait l'enseignement oral, complémentaire de la Loi, et se fondait la théologie hébraïque. Là s'enseignaient les arts sacrés. Mais les grands prophètes demeurent indépendants de ces collèges, qui disparaissent avant l'époque des Machabées. Dès lors la prédication se confond avec le ministère lévitique ; d'où les lectures de synagogues.
Ainsi «propliète» ne signifia pas nécessairement prédiseur, mais parfois missionnaire, interprète de l'esprit de la Loi, homme apportant aux hommes la parole de Dieu, au lieu que le lévite transmettait à Dieu leurs prières. Il n'est pas essentiel que le Nâhl révèle l'avenir ; il l'est que sa parole contienne quelque révélation divine.
Dans l'ascension collective de l'antiquité vers son affranchissement de la matière, le prophétisme hébreu marque un degré. L'aube apparaît du jour qui ne finit pas. L'utilité de la douleur s'affirme. Déjà le vrai privilégié c'est Lazare. Les prophètes spiritualisent le sacerdoce : « Ils n'ignorent pas, dit M. Le Hîr, que Dieu conduit son « œuvre à son dernier terme par voie de développement
« et de progrès, et qu'à un état moindre doit succéder un ^< état meilleur... Ce développement est tel qu'on ne l'ex- « pliquera jamais sans recourir à une série continue de « révélations surnaturelles. Mais se développer n'est pas « changer ; l'arbre garde sa nature^ et l'homme reste le « même en croissant. »
La connaissance de l'âme est popularisée par les' prophètes. Ils pratiquent la vie intérieure ; ils prient Dieu d'effacer leurs fautes cachées. Ils luttent contre la tendance d'Israël vers un monothéisme idolâtrique dès qu'il ne s'agit plus de polythéisme. Tout degré inférieur de vie morale permettant d'entrevoir certaines vérités du degré supérieur, ils annoncent l'immortalité rétributive et soupçonnent le dogme de la résurrection des corps, la possibilité pour Dieu de sauver des évolutions de la matière non seulement les essences, mais les formes. Ils regardent Dieu dans la Providence plus que dans la Création ; ils l'appellent Jéhova, non Elohim. Souverain de l'armée des cieux, Zebaoth, ils le montrent dominateur de ces astres qu'adoraient les Philistins et Moab. Ils le savent spirituel, éternel. Un d'essence. Le messianisme d'Isaïe, parfois celui d'Ezéchiel impliquent la Trinité. Mais, n'ayant pas reçu la mission d'écrire la Genèse, ils manifestent une ignorance cosmogonique qui rend plus évidente l'inspiration de Moïse ; à eux comme à la plupart des Anciens, la terre semble un cercle plat surmonté d'une voûte.
En soumettant à Dieu chaque pensée de l'homme, ils n'écrasent point celui-ci sous la fatalité eschylienne ; leur Oreste pécherait librement ; Dieu ne condamne pas au crime, mais à l'expiation. Et qui revient au Seigneur est pardonné : « Quand vos péchés seraient écarlates, ils « deviendront, dit Isaïe, blancs comme la neige. » Mais l'homme ne peut rien spirituellement sans la prière et sans la grâce. Et la vie n'a pas son but en elle-même ; les générations meurent comme les insectes.
La colère des prophètes se concentre contre le culte des faux dieux, l'une des formes antiques de l'idolâtrie qui en revêt tant d'autres, culte de l'or, culte des honneurs, aujourd'hui comme jadis.
Les prophètes développent la pensée de Moïse et annoncent la révélation du Christ. Ils sont les successeurs des patriarches et les prédécesseurs des saints.
Sauf la frappante prédiction de Xoé, et les promesses temporelles des patriarches à leur peuple réalisées en David et en Salomon, le Pentateuque renferme peu de prophéties qui ne soient directement messianiques. C'est avec David que les prophéties historiques commencent à se mêler plus intimement à un messianisme dont la précision croîtra sans cesse.
Les prédictions de David coïncident avec une spiritualisation doctrinale. Lorsque ses psaumes ne révèlent pas l'avenir, ils paraphrasent magnifiquement ces quelques vérités : La douleur est une bienûiitrice ; les larmes, une semence de joie. Inébranlable devient l'homme qui se confie à Dieu; sans Dieu tout efTort moral reste stérile. — Tel psaume projette une lueur d'éclair sur quelque problème métapln-sique : « Vous avez de loin, Seigneur, connu « mes pensées, prévu mes « voies. » Peu de psychologie et de naturalisme dans ces odes inspirées par l'Esprit-Saint. Poésie métaphysique qui se déroule au-dessus de nous, entre Dieu et le prophète-roi ; monotone comme la mer, faite de cinq ou six pensè'j's, et cris vers Dieu plutôt que pensées, elle apparaît sublime ou fastidieuse, selon que l'on croit ou ne croit pas.
Deux siècles après David, Abdias et Joël ouvrent la série des dix-huit prophètes canoniques.
Sans anticiper sur le débat de leur authenticité, on peut
préjuger la valeur des attaques de la Critique Nouvelle d'après ses conclusions contradictoires au sujet d'Isaïe sur lequel s'est concentré l'effort des négateurs : Quelquesuns attribuent à un prophète antérieur le début du chapitre n ; Roorda le considère comme le seul texte certain d'Isaïe, et attribue le reste à Michée. Gésénius attaque le chapitre vu; Hitzig en reconnaît l'authenticité. Koppe voit dans le chapitre xii un hymne postérieur 5 Gésénius avoue son authenticité. Berthold attribue les chapitres XV et XVI à Jérémie ; Maurer et Knobel, à Jonas. Eichhorn rejette le chapitre xix, que Rosenmûller, Ewald et Hendewerk reconnaissent comme incontestablement d'Isaïe. Movers attribue le chapitre xxiii à Jérémie ; Rosenmùller à un prédécesseur d'Isaïe ; Gésénius et de Wette à Isaïe. Telle est l'unité de conclusions où conduisent le dédain de la tradition unanime, les besicles substituées aux yeux de l'âme, le rejet de tous les témoignages externes, enfin l'ergotage sur des nuances prétendues d'archaïsmes ou de néologismes, alors que, selon Renan, l'idiome hébreu reste, à partir de David, irrévocablement fixé ! L'on continuera ici de croire à l'intégrité de ces colosses d'une personnalité si intense : Isaïe, Daniel, Ezéchiel.
La liste canonique ne comprend que les prophètes dont les textes subsistent. Mais, outre les antérieurs, comme Samuel, David, Elle, les talmuds juifs en mentionnent beaucoup de plus récents dont les prédictions, moins importantes, ne furent pas consignées.
La biographie des prophètes tient dans ces lignes de Bossuet : « Presque tous, ils ont souffert persécution pour « la justice. On voit Élie et Elisée toujours menacés. « Combien de fois Isaïe a-t-il été la risée du peuple et des « rois qui, à la fin, l'ont immolé à leur fureur? Zacharie « est lapidé ; Ezéchiel paraît toujours dans l'affliction ; « les maux de Jérémie sont continuels et inexplicables ; « Daniel se voit deux fois au milieu des lions. Tous ont
« été contredits et maltraités ; et tous nous ont fait « voir, par leur exemple, que si Tinfirmité de l'ancien « peuple demandait en général d'être soutenue par des « bénédictions temporelles, néanmoins les forts d'Israël « et les hommes d'une sainteté extraordinaire étaient « nourris dès lors du pain d'affliction et buvaient par « avance, pour se sanctifier, dans le calice préparé au « Fils de Dieu. »
Le plus ancien des grands prophètes, Isaïe, vécut au début de la période assyrienne, non en ascète errant comme Elisée, mais à Jérusalem, prés de la cour d'Osias, puis de Joathan, d'Achaz et d'Ezéchias. Il eut deux fils. D'après les traditions rabbiniques, il fut scié vif sous Manassé. ^Messianique, on a pu nommer ses prophéties un évangile. Ses principales prophéties historiques concernent la dévastation de la Judée, la domination puis la perte de Babylone, les conquêtes de Cyrus. Les rationalistes Reuss et Seinecke reconnaissent le pathétique et la clarté de son style. Tour à tour élégiaque comme Jérémie, ou grandiloquent comme Ezéchiel, il caresse ou foudroie, mais avec mesure, sans l'impétuosité d'Osée et d'Amos. On lui accorde d'ordinaire le premier rang parmi les écrivains bibliques.
Jérémie n'est point le saule pleureur de la légende. Styliste médiocre, rustre, dit saint Jérôme, et d'une prose monotone et diffuse, il vaut, selon Reuss, « par la tâche « qu'il s'est imposée et dont il s'est acquitté avec une si « admirable énergie ». De race sacerdotale, il cite sans cesse le Pentateuque, surtout le Deutéronome que la critique a, contre toute vraisemblance, essayé de lui attribuer. Sa biographie, assez détaillée, n'est qu'une lutte contre les faux prophètes, les prêtres infidèles, les adorateurs d'Astarté ; puis, le châtiment venu, une pénétrante Lamentation sur Israël.
Une idée de grandeur tragique s'attache au nom
d'Ezéchiel. Le tonnerre de ses menaces prophétiques a terrifié les exégètes ; volontiers ils lui refuseraient un cœur. N'en croyez rien ; deux petites phrases l'ont trahi : sa colère est la brusquerie des tendres. Pour énoncer le verbe divin, il comprime sa blessure. Dédaigneux de la forme, son œuvre est un ruissellement de poésie. Si cette préférence était permise pour le poète, je le relirais plutôt qu'Isaïe. Un seul profane approche de ce lyrisme, Eschyle ; mais la Vision sur la chute de Tyr m'a diminué le début des Perses. L'authenticité d'Ezéchiel est inattaquable, et, dit Keil, unanimement reconnue. Aussi son messianisme est-il attribué par certains critiques aux idées ambiantes, et (j'ose citer) « à une prostration d'es- « prit sacerdotal augmentée par la durée de l'exil et de « la captivité ». Après Ewald, auteur de ce jugement, de Wette et Gésénius concluent à la pauvreté intellectuelle du prophète. Le rationaliste Reuss et Victor Hugo ont reconnu la grandeur d'Ezéchiel, faite de solitude et d'infini ; rien de la vulgarité des foules ne l'a souillé. Parmi les innombrables jugements de rabbins et de Pères, le plus beau est de saint Jérôme qui le compare à l'océan et au labjTinthe des mystères de Dieu. Ezéchiel fait succéder aux avertissements miséricordieux de Jérémie les menaces de Dieu vengeur mais qui sauvera les repentants. Daniel est un trait d'union. Trait d'union entre Israël et les vieilles monarchies asiatiques dont l'esprit pénètre intensément son œuvre, en dépit de l'inconcevable cécité de critiques acharnés à l'attribuer à l'époque d'Antiochus, ce qui les débarrasserait des prophéties historiques, mais non des messianiques. Trait d'union encore entre la psychologie transcendantale, la Bible et le Christianisme. Pourquoi les exégètes catholiques se bornent-ils à demander le témoignage des cylindres assyriens ? Il faut, pour s'expliquer Daniel, relire certaines tragédies asiatiques des Grecs, puis comparer avec la doctrine
catholique l'étude des phénomènes surnormaux. La science de Croockes commente le festin de Balthazar.
La biographie du prophète concorde avec ces analogies intellectuelles. Emmené à Babylone, il vécut à la cour et parmi les Mages dont Dieu lui permit de confondre les connaissances occultistes. Poussé en faveur par Aschpenaz, chef des eunuques, qui le surnomma Beltschassar, on conjecture que lui-même et les trois compagnons qu'il éleva en dignités justifiaient ce verset d'Isaïe : « Et do tes fils on en prendra, et ils seront « eunuques dans le palais du roi de Babylone. » Sa réputation de sagesse commence au procès de" Susanne, récit où éclate la vérité psychologique. Il lutte contre les défaillances de la foi chez ses frères de captivité. Sa faveur, poussée au comble par ses interprétations des songes royaux, lui procure une tolérance religieuse interrompue par les caprices d'orgueil des despotes assyriens, Daniel vit la fin de la Captivité, mais, nonagénaire, resta pour y mourir à Babylone.
Sa première interprétation de songe date de la seconde année de Nabuchodonosor. On y remarque un phénomène de lucidité, puisque seul il put d'abord retrouver le fil du songe que le roi avait perdu. Cette supériorité sur les devins venait de la Cause dirigeante : « Il y a un Dieu « qui révèle les mystères. Voici, roi, ton songe et tes « visions. » Ici la grande prophétie historique et messianique de Daniel. De sa biographie, cette conclusion semble ressortir, que Dieu utilise parfois les phénomènes surnormaux ; il les laisse diriger le reste du temps par ces esprits purs que vénèrent les Chaldéens de Nabuchodonosor, et que le roi lui-même nomme « ceux qui veillent « et qui sont saints ». Une autre conclusion, identique à celle qu'on tire des auteurs classiques, c'est la légèreté du maquillage qui voilait aux païens la vérité.
La modalité extérieure du second songe de Nabucho-
donosor ne se recommande à l'attention que par la vérité psychologique, qu'un apocryphe eût évitée, de ce rêve où, sans transition, le roi voit animal l'objet qui était arbre. L'incohérence des songes est voulue 5 pour combiner l'assistance transcendante avec les conditions du mérite, Dieu nous dépiste. L'antiquité a toujours distingué de ces exceptionnels avertissements nocturnes les rêves vains.
Il faut demander au théâtre le graphique des évolutions de l'humanité. Aucune scène n'approche de la scène athénienne ; cependant les femmes de Racine représentent une valeur morale inaccessible aux si touchantes femmes d'Euripide. C'est qu'Iphigénie et Andromaque ont découvert dans le Christianisme le secret qu'elles pressentaient dans la pénombre hellénique. Puis cjuels désagréables voisins seraient les matamores de Corneille, si Polyeucte et le Cid eussent ignoré le Dieu du Calvaire ! C'est que le Christianisme a fait agneaux les tigres, selon l'oracle d'Isaïe, ou du moins a atténué le virus de l'orgueil. Nabuchodonosor chrétien, c'est Louis XIV, et le despotisme asiatique n'est plus possible. Daniel chrétien, c'est le prêtre, et l'union entre le visible et l'invisible est précisée.
Aujourd'hui où le paganisme essaie de renaître, l'incroyant n'obtient plus du Ciel, à supposer qu'il les mérite, que les miracles rudimentaires de la psychologie transcendantale. Eux seuls ont soutenu les païens de bonne volonté. Quant aux influences directes des esprits sur la matière, constatées par les enquêtes actuelles, elles servirent souvent, dans l'antiquité, d'intermédiaire à la manifestation des décrets divins. Nos psychistes peuvent revoir des doigts, subitement matérialisés, s'articuler pour écrire ; mais le miracle infligé à Balthazar, profanateur des vases sacrés, ce fut que la main écrivît sur l'en-
duit du mur : Mané, Tk<'ceJ, Phares, (compté, pesé, détruit). Tout, dans cet épisode de Daniel, en atteste la vérité historique ; a-t-on comparé l'intervention politique de la reine-mère avec celle d'Atossa dans les Perses ? Mais qu'était Balthazar ? Évidemment ce surnom (Beltschassar) déjà donné à Daniel lui-même, est un titre honorifique. Sans doute il s'agit de Xabonide (le Labynète d'Hérodote) plutôt que du Belsarrussur des cunéiformes. Saisissante simplicité du récit : « Alors apparurent des « doigts et comme une main qui écrivait près du candé- « labre sur le stuc de la muraille ; et le roi voyait le mou- « vement de la main qui écrivait. Alors le visage du roi « changea, ses pensées se troublèrent, ses reins se relâ- « chèrent, et ses genoux s'entrechoquaient. »
Comme progrès doctrinal, on doit à Daniel une claire notion de la résurrection rétributive : « Les sages brille- « ront comme la splendeur du firmament ; et comme les « étoiles, en des éternités sans fin, ceux qui auront ensei- « gné la justice. » Le contexte se rapporte à la résurrection des corps, dogme indépendant du dogme de l'immortalité, auquel se rapportait sans doute le cri de Job : « Après ma chair, je verrai Dieu ; mes yeux le verront, « non ceux d'un autre. »
Cet aperçu hâtif sur les quatre grands jyophètes ne peut aucunement donner la mesure du prophétisme hébreu, ministère d'admirable charité, d'héroïsme et de vie surnaturelle. Et je crains de ne pouvoir résumer mieux les plus éclatantes parmi les prophéties historiques. Tout ceci exigerait des volumes ; je renvoie aux textes annotés.
On ne s'improvise pas prophète. Les Contemplations démontrèrent l'incapacité d'un très grand poète à se hausser au rôle de voyant. L'avenir n'est descellé que par
Dieu. La pronostication naturelle ne peut se confondre avec les révélations transcendantes.
Outre les prémonitions individuelles, il exista chez les nations polythéistes certaines prédictions générales ; mais nulle part hors d'Israël cette continuité d'hommes pour qui l'avenir fut le présent ; qui à certaines minutes y vécurent, comme nous revivons le passé par ce phénomène de la mémoire que l'habitude nous empêche d'admirer. Prophètes se succédant durant six siècles, et sans rien de commun qu'une sainteté héroïque et l'humilité.
Ce m'est une honte autant qu'un remords d'avoir naguère, sans les connaître, souri des prophéties. Que ne lisais-je la Critique négative ! Aujourd'hui sa cécité me resterait inexplicable, si, après Moïse et avant le Christ, Isaïe n'eût affirmé que Dieu endurcit qui veut ne pas croire.
D'abord il n'existe comme textes sérieusement contestables que deux ou trois prédictions des petits prophètes. L'exégèse reconnaît que saint Jérôme a messianisé à tort un verset d'Aggée. Où il parle du « Désiré des nations » il faut lire : « les choisis des nations ». Voici le texte hébreu et des Septante : « J'ébranlerai tous les peuples, « et à moi viendront les choisis des nations. Je remplirai « de gloire cette maison ; plus grande sera sa gloire der- « nière que la première ; ici je donnerai la paix. » Voilà donc une prophétie concédée au rationalisme ; encore pourrait-on, à défaut de messianisme direct, continuer d'y voir une prophétie historique, puisqu'il s'agit de la construction du nouveau Temple, celui qui devait assister au début de l'Église universelle.
Les négateurs objectent l'inaccomplissement, total ou partiel, de certaines prophéties historiques relatives au monde ancien. Elles nous paraissent inaccomplies à cause du silence de l'histoix^e ; chaque progrès de l'orientalisme en réduit le nombre. L'assyriologie vient de découvrir ce
Sargon, roi d'Assur, cité par le seul Lsaïe. Les dates des cunéiformes coïncident exactement avec la chronologie canonique.
Quant au bloc des autres prophéties, il reste inattaquable. Les négateurs accordent :
Que les z^i^ophéties historiques ont un rapport exact avec les événements.
Que les prophéties messianiques sont antérieures d'au moins deux siècles à la vie de Jésus.
Ils prétendent seulement que les prophéties historiques ont été postdatées, et que les messianiques sont arbitrairement appliquées à Jésus.
Or, il est facile de prouver l'intime connexion des historiques avec les messianiques ; ensuite, la précision infiniment plus grande des messianiques. Les négateurs restent dès lors enfermés dans ce dilemme :
Ou les prophéties n'ont pas eu de sens réalisé ; dès lors, pourquoi cet acharnement à postdater les historiques ?
Ou les prophéties ont eu un sens réalisé ; dès lors, les messianiques, incontestablement antérieures à l'événement, furent de réelles visions de l'avenir.
Le rationalisme n'éluderait ce dilemme qu'en prouvant que la vie de Jésus est une imposture combinée d'après les prophéties. Mais le contrôle des auteurs païens, des talmulds juifs et des premiers adversaires prouve que la biographie du Christ reste inattaquable. Il faudrait donc admettre qu'un homme s'est amusé à naître ù Bethléem et à vivre selon les prédictions messianiques, à l'époque annoncée par Daniel ; puis, qu'il a subi les tortures de la Passion pour le caprice d'accomplir minutieusement lsaïe. On ne pousse pas jusque-là le dilettantisme. Bonaparte riposta aux idéologues qui lui conseillaient de fonder une religion : « Prétendez-vous aussi « que je me fasse crucifier?» Il en avait cependant fondé une, et ù moins de frais : cet islamisme prétorien dont
lui-même avouait l'insuffisance quanti il signa le Concordat.
Parmi les prophéties historiques, voici quelques-unes des plus célèbres :
« Miellée, dit M. Vigouroux, annonce la captivité de « Babylone quand il n'y avait aucune hostilité entre « Babylone et Juda 5 bien plus, lorsque Babylone n'était « pas encore un Etat indépendant ».
Zacharie décrit clairement les futures conquêtes d'Alexandre, la perte de Damas, de Tyr, Jérusalem alors épargnée.
La trilogie providentielle de la captivité des Hébreux, de la ruine de Jérusalem puis de la destruction de Babylone, fut connue de tous les prophètes antérieurs, non par la prévision des circonstances politiques, mais comme révélation du châtiment réservé aux renaissantes prévarications du peuple élu. Ils se savent inspirés, souvent le déplorent. Michée s'écrie : «Plût à Dieu que je pusse vous « prêcher le vin de l'ivresse ! C'est le sujet qui plaît à « ce peuple ». Cent cinquante ans avant la catastrophe, il la signale : « Afflige-toi, fille de Sion, parce que tu sorti- « ras de la ville ; tu habiteras une terre étrangère ; mais « là tu seras délivrée par le Seigneur. » Trente ans s'écoulent, la prévarication continue ; Mérodach étant roi de Babylone, Ezéchias roi de Juda, Isaïe accentue la menace : les trésors d'Ézéchias orneront un jour Babylone, ses descendants y serviront comme eunuques. Puis Habacuc et d'autres petits prophètes confirment que l'expiation va venir par les Chaldéens. A son tour, Jérémie se lève contre les coupables; enfin, quatre ans avant la catastrophe, Ezéchiel : « La ruine arrive sur toi. Voici le jour du car- « nage. Glaive au dehors, famine au dedans ! Va, prépare- « toi un bagage d'exilé... Et le chef sera emporté sur les « épaules, il sortira dans les ténèbres ; par une brèche il
;]42 LE posrmi.s.ME ciuietiex
« sortira ; et son visage sera voilé, son œil ne verra pas le « pays. Je l'amènerai à Babylone, terre de Chaldée. Ils « disent en Israël : Vision des jours lointains ! — Mais le « Seigneur-Dieu a dit : Plus de délai pour mes paroles ». Sédécias, fuyant par la brèche, fut pris, aveuglé, emmené à Babylone.
Aussi minutieusement était prédite la destruction postérieure de Jérusalem par les Assyriens. Michée s'était écrié : « Sion sera labourée comme un champ ; Jérusalem « deviendra monceau de pierres ; la montagne du Temple « une forêt. » Puis Jérémie : « Je ferai cesser en Juda « les cris de joie ; la terre sera ruinée ; les os des rois, des « prêtres, des prophètes, jetés hors de leur sépulcre, éta- « lés sous la lune... Le milan connaît les saisons ; l'hiron- « délie et la cigogne, l'époque du retour ; ce peuple n'a « point connu le jugement de Dieu, J'ai écouté, nul ne « parlait de ce qui est bon... Depuis Dan, on entend hen- « nir les chevaux de l'ennemi. Je ferai de Jérusalem un « amas de sable, parce que ce peuple, comme ses pères, « a invoqué les Baalim ». L'inaccomplissement partiel de la prédiction d'Isaïe a suscité d'ardents commentaires : Isaïe annonce l'arrivée des Assyriens, mais non par l'itinéraire qu'ils semblent avoir suivi. Ceci serait déjà une garantie d'antériorité. C'est en outre, pour qui admet l'inspiration, la preuve que le jeu normal des facultés du prophète accompagne cette inspiration. Isaïe détaillait l'itinéraire habituel, mais Sennachérib se détourna par l'Egypte. Quant à la prédiction d'Ézéchiel sur Jérusalem, impossible de détacher une citation du poème surhumain où s'entrecroisent, symboliques ou précises, les visions de la catastrophe imminente, du pardon divin, et du Messianisme.
La fin de la trilogie prophétique prouve que Dieu pardonne après avoir averti, et aussi qu'il peut briser l'instrument coupable qu'il avait utilisé comme fléau.
Jérusalem sera relevée, Babylone doit périr. Tous les successeurs de Michée confirment son oracle : « La Loi sor- « tira de Jérusalem » ; puis leurs yeux s'ouvrent aux horizons messianiques. Jérémie précise la fin de la captivité et le châtiment de Babylone : « Je ruinerai les nations « parmi lesquelles je fai dispersé. Toi, je te châtie selon « la justice, de peur que tu ne te croies innocent. »Suit la vision anticipée de la prise de Babylone. Isaïe avait décrit précédemment l'arrivée au séôl de son dernier roi : «Tous « lui diront : Et foi aussi, comme nous tu as été percé de « plaies. Ton orgueil a été précipité... — Malheur à Assur, « verge de ma fureur, outil de ma vengeance ! » Après une interruption messianique, Isaïe reprend : « Fardeau « de Bal;)ylone, que vit Isaïe, fils d'Amos... Tu ne seras « plus, fille des Chaldéens, appelée Dominatrice... Ces « maux t'arriveront à cause de la multitude de tes malé- « fices et de la dureté de tes enchanteurs. La misère « subitement fond sur toi. Qu'ils viennent, qu'ils te sau- « vent, tes augures qui interrogeaient les étoiles, et tes « annonciateurs des lunes ! » Jérémie précise le vainqueur, les ]Mèdes venus du nord. Isaïe nomme Cyrus, le missionnaire des A-engeances divines . Exact accomplissement des prophéties, Babylone vit « ses eaux desséchées » et fut prise «comme en un filet. »
Un demi-siècle auparavant, la destruction de Xinive avait réalisé d'autres oracles. Le plus détaillé était celui de Xahum, de soixante années antérieur à l'irruption des Mèdes et des Chaldéens contre Ninive qui, convertie jadis par Jouas, était retombée à ses iniquités : « Malheur à « toi, ville de sang, de fourberie et de rapines ! Entends « le fouet, entends les roues qui accourent, les cavaliers « et les chevaux... Parce quelle s'est souvent prostituée, « courtisane trop belle, habile à l'art des enchantements, « qui a vendu les nations par ses fornications... Vaux-tu « mieux que la Xo-Amon des peuples, assise sur les
« fleuves, dont les eaux sont le trésor et la muraille? Elle « aussi a été emmenée captive. » On croit qu'il s'agit ici de Thébes, pillée en 672 par Asar-had-don. Aucun document égyptien ne le mentionne ; ces bulletins n'enregistraient jamais les défaites, ce qui explique aussi leur silence sur le passage de la mer Rouge. Xahum continue de prophétiser contre Xinive dont les citadelles tomberont comme les figues mûres. La prise de la ville fut facilitée par un débordement du Tigre qui renversa quelques tours ; le roi se brûla dans son palais, avec son trésor et ses femmes ; Xahum en avait eu la vision : « Par l'inon- « dation il perdra ce lieu... Dans les festins où ils s'eni- « vrent ensemble, ils seront consumés comme la paille « sèche. Xinive est couverte d'eau comme un étang, » Xénophon relate dans l'Anabase que, de son temps, on attribuait encore au Ciel la destruction de Ninive ; nul n'osait en fouler les ruines. L'assyriologie vient de remettre au jour ses palais dont, conformément à la prophétie, on avait oublié jusqu'à l'emplacement.
La Grèce vivait plus écartée de l'action jmblique de Dieu ; elle avait adopté le naturalisme, et ne méritait ni la colère du ciel ni ses bienfaits. L'Asie gardait une notion plus haute des réalités ; elle se donnait à Dieu ou aux démons 5 les médiocres joies de l'hellène eussent fait sourire et ses voluptueux et ses prophètes. La Grèce appartenait à l'homme ; l'Asie, à Jéhova ou aux baalim. Ceci explique les paisibles transformations des cités grecques et la fin violente de Babylone et de Ninive, la destruction partielle de Tyr, les destinées d'Israël, l'extermination des Chananéens. Les colosses de nos musées assyriologiques commentent les prophètes. La Grèce n'a produit qu'une statue empreinte de transcendance ; elle l'a produite à Milo, île asiatique. Homère, Eschyle, Platon, Euripide sont imprégnés de l'Asie. La Grèce autochtone enfante le voltairianisme réactionnaire d'Aristophane,
OU pis, Anacréon, négateur de l'amour et inventeur des petits amours, polisson digne de s'enivrer à Tibur ou de débiter des fadaises dans un salon de Paris.
La foi seule crée l'excès du bien et l'excès du mal, saint Vincent de Paul et Gilles de Retz. Dans l'Asie, si proche de Dieu, tout se dresse formidable, même sa corruption ; nos chroniqueurs mondains se sentiraient prudes devant le réalisme d'Ezéchiel. Homme incommensurable, justicier divin qui s'est colleté avec les fornications d'Oolla et d'Ooliba, les prostituées symbolisant Jérusalem mécréante et le baalisme ionien.
On compterait les villes épargnées, Suse, Ecbatane. Sur toutes les autres la menace de quelque prophète pèse et s'accomplit.
On ignore néanmoins dans quelle mesure se réalisèrent les oracles contre Tyr. La ville continentale avait été, selon la prédiction d'Amos, détruite par Salmanazar ; mais l'histoire officielle se tait sur une conquête de la métropole insulaire par Nabuchodonosor. Josèphe mentionne le siège, sans dire le résultat. Seul saint Jérôme atteste l'accomplissement minutieux de la prophétie contre Tyr, décrit les travaux de Nabuchodonosor, une digue construite pour attaquer la métropole qui, ayant exporté par mer ses richesses, frustra le conquérant. En outre, divers documents païens établissent l'exil ta Babylone de la famille royale tyrienne. Enfin Ezéchiel, dans sa prophétie postérieure contre l'Egypte, mentionne comme fait accompli le siège de la métropole phénicienne.
Sidon était accouplée à Tyr dans un vieil oracle de Joël. Dieu ajoute par Ezéchiel : « Je viens contre toi, « Sidon, et on saura que je suis le Seigneur... La peste « sera sur Sidon, le sang dans ses rues. » Artaxerxès Ochus accomplit cette menace.
L'Idumée et Moab, condamnés par Isaïe et Jérémie, puis par la grande prophétie d'Ezéchiel contre les sept
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peuples païens, furent soumis par les Chaldéens, après la prise de Jérusalem, et pour s'en être réjouis. Plus tard, la victoire de Jean Hyrcan réalisa la promesse faite à Isaac : « L'aîné servira le plus jeune. »
La terre des Pharaons portait, elle aussi, le sceau de l'anathéme. Lsaïe déjà s'écriait : « Malheur à la nation « dont bruissent les ailes, près des fleuves d'Ethiopie ; « qui envoie ses ambassadeurs sur des vaisseaux de « papyrus. Je ferai s'élever l'égyptien contre l'égyptien... « L'esprit de l'Egypte s'anéantira en elle, et je confondrai « sa prudence ;je briserai leurs idoles... Ils interrogeront « vainement leurs magiciens et leurs "pythons. Un roi « violent dominera l'Egypte. Juda sera l'effroi de « Mizraïm. » Cet oracle s'accomplit, un siècle après, sous Ezéchias, allié de l'Assyrie lorsqu'elle conquit les bords du Xil. Ezéchiel avait développé l'oracle d'Isaïe -, dix-sept ans plus tard, il annonça la conquête de l'Egypte par Nabuchodonosor. Admirable épopée de l'avenir, qui se déroule en plusieurs chapitres : « ... L'épée du roi de « Babylone est sur toi!.. Ces nations vont exterminer « l'orgueil de l'Egypte. Je détruirai toutes les bêtes qu'elle « élevait le long des fleuves... » La prophétie s'achève par la surhumaine vision de la descente des princes égyptiens dans le vSèôl, poème funèbre d'une incomparable grandeur, où revient comme un refrain : « Là est Assur... « Là est Elam... Là est l'Idumée... tous les incirconcis « tués par le glaive, et qui avaient terrifié les vivants. » La réalisation de cette prophétie est niée en ces termes par Kuenen : « Selon toute vraisemblance, Nébucad- « netzar n'a pas conquis TEgypte. Mais, même enadmet- « tant que le contraire A'ienne à être démontré, une « pareille occupation du pays n'aurait pas été la réalisa- « tion d'Ézéchiel. » Restriction prudente du rationalisme, car Bérose et Mégasthéne cité par Strabon assurent que Nabuchodonosor soumit la Lybie et TEgypte.
L'histoire personnelle des rois de Juda montrerait encore « Dieu trouvé fidèle à toutes ses menaces. » Mais un sujet plus grandiose nous sollicite, les étapes de l'humanité future interprétées par Daniel. La critique négative ici perd pied ; elle a beau s'ingénier à postdater sous Antiochus la prophétie, elle ne pourrait rien retrancher de son accomplissement pour la période qui suit' Antiochus. Mais saint Jérôme avait déjà réduit à néant cette hypothèse, empruntée par l'école allemande à Porphyre,
Quatre grands empires occupent successivement l'histoire antique : les Assyriens, les Mèdes, les Grecs d'Alexandre, Rome. Ce sont eux, et le Christianisme qui leur succède, que Daniel a décrits.
En songe, Nabuchodonosor, premier fondateur d'un empire universel, voit se dérouler les destinées du monde que lui interprétera le prophète : «Roi, tu es la tête d'or. » A cette monarchie chaldéenne succédera celle des Mèdes, symbolisée par la poitrine d'argent de la statue ; puis viendra Alexandre avec ses Grecs cuirassés d'airain. « Lo « quatrième royaume sera comme le fer. Il brisera et pul- « vérisera tout ». C'est la Rome des Césars. Mais tous ces empires crouleront sous Ja petite pierre devenue montagne et qui reinpJira toute la terre. Humble début, triomphe universel de l'Eglise. « En ces jours, explique « Daniel, Dieu suscitera un royaume qui ne sera jamais « détruit ; il absorbera tous ces royaumes et subsistera « éternellement... Ainsi le Dieu grand a montré au roi les « jours futurs. Le songe est véridique et l'interprétation « fidèle ».
Que la petite pierre devenue montagne, que ce royaume indestructible concernent, non le Christianisme, mais la mince royauté d' Antiochus, voilà ce qu'a osé prétendre la Critique, pour résister à l'évidence du surnaturel ! Nabu-
chodonosor montra plus de sens : « Il tomba sur la face « et dit : Ton Dieu est vraiment le Dieu des dieux, le « dominateur des rois, Celui qui révèle les mystères. »
Ce Xébucadnetzar des assyriologues fournit l'une des preuves de la justice et de la mansuétude divines à l'égard des nations païennes. L'orgueil le ramenant à l'idolâtrie de soi-même. Dieu le châtiera temporairement, mais pardonnera à son repentir. L'un des moyens de la vengeance divine contre l'orgueil fut toujours la folie. L'excès de la dégradation châtie l'excès de la présomption.
A ce Daniel « ayant en lui l'esprit des dieux saints » le roi demanda encore d'interpréter son nouveau songe. Après l'annonce de la période de démence, le prophète ajoute : « La prescription de laisser le germe signifie que « ton royaume te demeurera quand tu auras reconnu que « toute puissance est du Ciel ». Les négateurs objectent que le roi, étant fou, ne pouvait prier ; ils oublient les intervalles lucides, et la folie de Charles VI. Nabuchodonosor mourut en 561 à Babylone. L'idolâtrie orientale des despotes explique le silence de l'histoire sur sa folie. Doit-on croire, avec Gr. Smith, à l'authenticité de l'inscription la décrivant? La seule constatation certaine, c'est que dans les inscriptions de Xébucadnetzar un intervalle est mentionné, où tous ses travaux sont interrompus.
Des visions messianiques terminent le Livre de Daniel. Elles annoncent la mort du Christ chef, la cessation du sacrifice dans le Temple, Funiverselle alliance conclue, la destruction irrémédiable de Jérusalem par un prince étranger. Outre certaines particularités lexicographiques, le bon sens empêche de rapporter ces prédictions au gouvernement d'Antiochus. Il ne s'agit pas de ce roitelet, mais du Messie, de l'Eglise, de la destruction de Jérusalem par Titus. D'ailleurs l'époque d'Antiochus est prédite dans un chapitre indépendant : toute la critique, orthodoxe ou négative, s'accorde â la reconnaître dans
le long exposé de la lutte du roi du nord contre le roi du midi. Au contraire, on ne peut raisonnablement voir une allusion à Antiochus dans ces mots : « Et « l'Ancien des jours donnera au Fils de l'homme la « puissance ; et tous les peuples, tribus et langues le ser- « virent. Sa puissance ne lui sera pas ôtée, son royaume « jamais ne sera détruit ». Prophétie succédant à. une vision où le pouvoir de quatre bêtes, nouvelle figuration des empires, leur est enlevé. Comment Porphyre et ses imitateurs actuels osent-ils rapporter au seul royaume de Juda cette prédiction : « Alors les saints du Dieu Trés- « Haut obtiendront la domination, et la garderont durant « les siècles des siècles » ?
Mais tout ceci, ainsi que la primordiale prophétie des soixante-dix semaines, se rattache à l'étude du Messianisme, qui révélera combien les oracles messianiques l'emportent sur les historiques en précision et en importance.
La séparation entre les uns et les autres est d'ailleurs artificielle, et participe de l'infériorité de l'analyse, c'està-dire du raisonnement discursif auquel l'esprit humain fut soumis par l'Intelligence intuitive. Les prophètes, eux, participèrent de l'intuition. De là dans Isaïe, Ezéchiel, tous les autres, ces impétueuses visions messianiques qui tout à coup traversent les prophéties historiques. Au milieu de la nuageuse perspective des destinées des cités, un brusque éclair illumine les dernières profondeurs de l'avenir : le Christ, l'Église, les hérésies, le Jugement final sont apparus. Alors l'archange dit à Daniel : « Ceci « doit arriver aux derniers temps ; la vision est sur des « jours éloignés. »
L'indissoluble union des deux espèces de prophéties manifeste leur transcendance. Lorsque les rabbins israé-
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lites admirent que Cyrus et Alexandre, s'étant reconnus dans les oracles d'Isaïe et de Daniel, se soient inclinés devant Jéliova, ces docteurs confirment contre eux-mêmes les passages où si clairement les prophètes annoncent le précurseur, l'époque et les circonstances de la vie et de la mort de Jésus, la dispersion d'Israël et l'évolution du Christianisme.
Qu'eut signifié d'aiUeiirs Vlmmense recueil des prophètes^ s'il eût été apocryphe, postérieur à la réalisation des oracles historiques ? Œuvre d'orgueil national ? Assurément non : Israël et rois y sont trop malmenés. Réfléchissez, et vous comprendrez que, même pour les prophéties historiques, l'authenticité resterait indubitable a priori, si l'histoire et l'archéologie n'achevaient de confirmer la chronologie canonique.
La couleur locale des prophètes est assyrio-chaldéenne, ou juive d'avant la captivité. L'âme est mosaïque et chrétienne. Tous ces Voyants, dont le caractère personnel diversifie le style, gardent une complète unité morale. Ils savent, par exemple, que Ton ne communique avec Dieu que par l'intention ardente et l'humilité. Isaïe sacrifie sa vie à sa mission ; Ezéchiel immole davantage, il taît ses larmes. Daniel, que le roi de Babylone voulait adorer, prie et jeûne « dans le sa:- et la cendre. » L'épreuve intellectuelle et la nécessité de famour sont impliquées dans ces mots de l'archange à Daniel : « La paix soit sur toi, « homme de désirs .' Du. ^premier ]our où. tu t'es appliqué « à comprendre, et où tu t'es mortifié devant Dieu, tes « paroles ont été exaucées. »
Certitudes acquises.
Comme l'astronome pressent, dans le rayon de son télescope, par delà l'espace interplanétaire, un pullulement de vie physiologique, ainsi, délivré du matéria-
lisme, je regarde avec épouvante et avec extase cette conclusion évidente, qu'à la minute où j'écris, les milliards d'êtres humains ayant subi la vie et la mort souffrent ou jouissent ; les purs esprits antérieurs à la matière souffrent ou jouissent ; et DIEU EST.
L'esprit penché sur cet abîme où sont nos morts, et où nous précipiterait l'arrêt d'un caillot de sang, comme nous élançons vers Dieu nos cœurs ! Mais quelle démence est celle de l'orgueilleux qui, sans avoir mesuré ce gouffre, le défie ! Ou de l'étourdi qui, abusé par la vieille erreur baaliste, croit avoir supprimé le monde moral parce qu'il a regardé le soleil ! Ou du jovial indifférent qui s'imagine que l'on peut éluder la loi de l'effort, et, sans pratiquer le bien, éviter le mal !
Leur aberration fut la marque de deux siècles, que la déchéance intellectuelle a punis. Jamais la pensée humaine n'avait plongé aussi avant que dans saint Thomas ; on ne pouvait trouver de plus grand que la foi des simples. Depuis deux siècles, peuple et docteurs tendent vers une commune médiocrité. Les soi-disant philosophes de 1760 ont en réalité substitué à la philosophie l'empirisme. Leur influence a déshabitué de penser les catholiques eux-mêmes, et la fortune de Chateaubriand tint à ce qu'il n'eut pas de métaphysique. Maistre, nourri des grands théologiens et profond penseur personnel, fut peu compris.
Rousseau et Voltaire, très inégalement coupables d'ailleurs, car Jean-Jacques n'eût pas écrit la Pucelle, ont été châtiés par leur postérité intellectuelle : Rousseau sentimental, et qui vraiment sut aimer, enfanta directement les guillotineurs de 1793 ! Voltaire, homme de cour et d'élégance réelle, suscita le bourgeois de 1830 et celui de 1860 ! C'est ici le fond de l'abjection. La chanson de Béranger gardait une espèce d'idéal ; dans le roman d'About, dans la comédie d'Augier plus rien, que le ri-
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canement stupide ou l'utilitarisme jouisseur. On ne trouverait de plus répugnant que la science de nos politiciens athées et les jongleries maçonniques. L'époque de l'athéisme bourgeois eut son philosophe : Taine, positiviste de doctrine et l'homme le plus ignorant des réalités ; matérialiste et libertaire jusqu'au jour où sa terreur de la Commune améliora ses théories.
Renan, plus complexe, plus intelligent, et aussi plus coupable, garda de sa première formation morale une certaine incapacité de se montrer vulgaire ; il y réussit toujours maladroitement. On le surprend honteux de ses disciples. Il faut, pour déchiffrer le secret de cet homme, interroger l'un de ses articles de revue sur « Les sciences « de la nature et les sciences historiques ». Article écrit devant la mer de Bretagne, avec les souvenirs récents de Paris. Les traces contradictoires de cette double influence révèlent alternativement le métaphysicien primitif et le comédien scientifique dont le masque voulu étouffa l'homme. Ce crédule initié de M. Berthelot apparaît dès les premières phrases : « Ne pensez-vous pas que la « molécule pourrait bien être, comme toute chose, le « fruit du temps, le résultat d'un phénomène très pro- « longé ? » Cette absurde hypothèse d'un phénomène créant la substance initiale conduit l'auteur à distinguer dans la cosmogonie une période atomique, règne de la mécanique pure ; puis une période moléculaire où la chimie commence. Renan ajoute : « Deux éléments, le « temps et la tendance au progrès expliquent l'univers. « Une sorte de ressort intime poussant tout à la vie, voilà « l'hypothèse nécessaire. » Du coup, Dieu est supprimé ; même « la chiquenaude de Descartes » devient inutile. A ce moment, quelque regard sur la mer dut ramener l'auteur aux conceptions sérieuses ; il reconquiert en deux pages le terrain spiritualiste ; il écrit : « L'âme, la per- « sonnalité de chacun, n'est nulle part, puisque l'homme
« agit souvent plus fortement à mille lieues que dans le « canton qu'il habite. L'âme est où elle agit, où elle aime. « Dieu étant l'idéal, objet de tout amour. Dieu est donc « essentiellement le lieu des âmes... Cet être moral de « chacun de nous est si bien notre moi intime, que les « grands hommes y sacrifient leur vie selon la chair. » Cela pourrait encore s'adapter au panthéisme, mais non ce qui suit : « Les plus grands saints sont les saints « ignorés, et Dieu garde le secret des plus hauts mérites « qui aient ennobli un être moral. C'est en Dieu que « l'homme est immortel. En Dieu vivent toutes les âmes « qui ont vécu. Les catégories de temps et d'espace étant « effacées dans l'absolu, ce qui existe pour l'absolu est « aussi bien ce qui a été que ce qui sera. » Ici il fallait conclure l'article. L'homme de coterie se rappelle brusquement son rôle ; la vision de M. Buloz et de M. Berthelot prévaut sur la sincérité du penseur, et nous lisons : « Ce que nous pouvons affirmer toutefois, c'est que la « résurrection finale se fera par la science ; par la science, « dis-je, soit de l'homme, soit de tout autre être intelli- « gent. La réforme scientifique de l'univers est l'œuvre à « peine commencée qui est dévolue â la raison. »
Ce qui rend si dangereux aux âmes délicates l'appât de Renan, c'est le reste de vérités théologiques que l'onction froide de son style mélange â un progressisme puéril et aux flasques divagations d'outre-Rhin.
Le jour où la théologie sera dégagée de l'ésotérisme latin, elle vaincra le monde intellectuel. Jusque-là, il ne transpire de la métaphysique chrétienne pour les penseurs laïcs rebelles à une prédication plus immédiate, que les brèves allusions de quelques écrivains de race, tels Bonald, Joubert, Maine de Biran, Joseph de Maistre. Noms méconnus qui doivent survivre à tant de médiocrités illustres.
Hello reste loin de ces grands révélateurs. Il compromet
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certaines vérités par une allure paradoxale, et il n"a rien compris à. Ovide. Mais quels coups de cravache au voltairianisme à travers les siècles ! « Ce qui distingue et ce « qui augmente l'ignominie d'Horace, c'est la jovialité. » Et ailleurs : « Voltaire est si invinciblement bas, qu'il ne « s'élève jamais, même par l'imagination, chose rare chez « l'homme. Il supprime avec un couplet de vaudeville les « rapports du fini et de l'infini. Il ignore l'admiration. » (Ceci est faux; Voltaire eut, hors de Paris, quelques minutes d'enthousiasme déiste.) « Il prend une drôlerie « pour une conclusion. Il nie les caus.es invisibles, les « rapports lointains, les lois cachées... L'imbécile ricane, « et voilà Voltaire. » En général, Hello a bien saisi les rapports du paganisme avec la vérité religieuse. Il a porté ce jugement très exact : « Dans Platon deux hommes sont « en présence. L'un d'eux est le grec, le païen, rhéteur, « sophiste, alambiqué. L'autre est oriental, le grand, le « simple, celui qui a fait la Caverne. Ze j)remier étudie ci « dispute; le second se souvient et attend. »
Ailleurs, il oppose à l'unité morale du Moyen Age la division des esprits contemporains. Puis quel jugement du xviii= siècle ! « Les œuvres qu'il nous a données à lire « sont des prodiges de niaiserie. En face de ce délire froid « qui est devenu sanglant, en face de ces folies tièdes et « ennuyeuses, on se demande comment ces choses sont « devenues contagieuses... Le xvm^ siècle a persuadé aux « hommes que la science et la religion étaient contradic- « toires; cette non— idée s'est introduite dans les domaines « de l'imagination et les a empoisonnés... On parle du « bon sens de Voltaire : c'était la faculté de n'apercevoir « pas les choses supérieures. » Hello a écrit sur certains rapports de la physique avec la métaphysique, par exemple sur la transubstantiation naturelle, des pages définitives. Passionné de l'Art, au sens supérieur de ce mot qu'il oppose aux arts du xvni° siècle, il étudie jusque dans la
conception artistique la providentielle adaptation des moyens au but. Pourquoi l'Art est-il en effet si supérieur à l'industrie ? Parce qu'il est le reflet de Dieu sur l'homme, et l'industrie le reflet de l'homme sur la matière. La sublimité du poète et l'abjection du versificateur se fondent sur ce qu'inspiration n'est pas un mot vague, et que l'antiquité eut raison de voir dans le vates un interprète du divin. Il peut faillir à sa mission, mais il l'a reçue. Dès lors, la logique surnaturelle qui préside à la destinée de chaque homme, fournit l'instrument à celui qui reçoit cette mission de poésie. On n'imagine pas Homère comptant ses dactyles. « Pourquoi, dans ces heures de lumière où « l'artiste voit au lieu de chercher, la rime arrive-t-elle « d'elle-même, pour revêtir la pensée de gloire et de « splendeur ? La rime ne ressemble-t-elle pas à ces ren- « contres fortuites de deux créatures créées l'une pour « l'autre ? Leurs destinées se rejoignent malgré mille « chances contraires, pour devenir un jour un épisode du « grand poème de ce monde, parce que leurs deux types « recelaient le germe d'une parenté qui pourrait bien « s'appeler quelque part harmonie. » Dans l'art comme dans la vie, existent des lois transcendantes qu'il faut se garder de confondre avec les ridicules inventions des Arts poétiques.
La science, la vraie, possède, elle aussi, avec le divin d'évidentes affinités. Un fait incontestable, c'est que la science n'a existé que dansle Christianisme. Le paganisme, qui errait sur la Cause première, a souhaité, sans oser l'entreprendre, la conquête des causes secondes. L'écho traditionnel de la malédiction de l'Eden épouvanta l'antiquité, <îompromit la vraie science dans la réprobation de la science impie ; mais l'origine de toutes nos découvertes modernes est religieuse : Colomb cherche une route pour l'Évangile ; le premier livre imprimé, c'est la Bible. La science athée, celle de Faust, s'attarde à l'alchimie. Les
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pygmées qui prétendent laïciser la science n'ont rien fait pour elle. Newton fat chrétien, Laplace proclama Dieu, Cuvier confirma la Grenèse, Champollion confirma l'Exode, Claude Bernard fut spiritualiste, Chevreul et Pasteur chrétiens.
Nos contemporaines découvertes témoignent toutes que « la victoire de la matière est d'être soumise à l'es- « prit. » La symbolique vapeur traîne au moyen de l'impondérable une masse énorme. « L'électricité ressemble à « un effort de la matière pour dev^enir esprit. Le télégra- « phe porte sur ses fils la destinée des choses les plus « lourdes. La photographie révèle la durée virtuelle de « Vacte humain^ qui semble fugitif et qui est éternel, à « moins que quelque chose de supérieur ne survienne « pour Veffacer. »
Le xix° siècle, sérieux jusque dans l'erreur (car ses About datent de Voltaire), marque un relèvement sur la bassesse ricaneuse du xviii°. Il a préparé l'œuvre du xx% la synthèse de la métaphysique et de la science.
Ces vérités sont encore bien peu comprises. L'homme qui sait la différence de joie vraie d'une nuit de Noël passée dans les tavernes de Montmartre ou dans la crypte de Lourdes, celui-là souffre de ne pouvoir communiquer sa certitude aux obstinés qui jugent hallucinées les moniales. Mais nulle démonstration ne convaincra l'incroyant qui ne commence pas par le désir. Dieu peut suppléer au moyen ; il remplace rarement la cause d'une conversion. Le sermon entendu, le livre rencontré ne sont que les moyens suscités à l'homme qui invoquait un Dieu inconnu. Avant tout le désir et la souffrance ; c'est le cri du psalmiste, et c'est la grande loi chrétienne. Quel est le critère du salut? Une larme versée à genoux.
L'ésotérisme actuel de la théologie aurait pour seule
excuse d'épargner à quelques-uns l'irrémissible crime contre l'Esprit, le danger d'une grâce offerte et repoussée. Cependant la crainte de ne pas convertir Néron n'a point arrêté les apôtres. Or la théologie est nécessaire à l'intellectuel désireux de croire ; aucun livre ne la remplace, parce que c'est le détail des vérités qui en affemaitla notion élémentaire, et l'on ne s'assure le terrain qu'en avançant. On n'en a irrévocablement fini avec les objections matérialistes qu'en étudiant la Grâce. Alors apparaît avec certitude que le monde moral est un système d'évolution libre, mais assistée, vers Dieu. Le déisme prémédité serait le plan d'un général qui, voulant gagner une demi-victoire, se ferait battre. Mais l'homme qui s'initie à la science des Pères et s'abandonne, humble de pensée et chaud de désir, à l'assistance divine, celui-là se sentira emporté dans une logique ascension au faîte des vérités, cependant que les rationalistes continuent de réappliquer au flanc de l'imprenable mur leur échelle courte.
Ignorant dans quelle mesure Dieu peut utiliser nos efforts, j'ai écrit ce livre, abécédaire pour les incroyants. Je m'estimerais certes le plus malheureux des hommes, si je n'avais pour croire que les seuls motifs qu'il renferme. Il me semble toutefois que plusieurs certitudes y furent conquises :
D'abord l'insuffisance métaphysique de tous les systèmes naturalistes. Arrêtez à l'homme l'échelle des êtres, que signifie cet univers inconscient de lui-même, qui existant sans cause d'origine, de conservation et de développement, rie se refléterait que dans la précaire intelligence de l'homme ?
Plus manifeste encore est l'insuffisance morale du naturalisme. La sopholâtrie s'est créé des dieux aussi vains que les idoles d'Égypte.Le philosophisme représente l'abri momentané de fuyards que le canon va débusquer.
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Ces sages, le politique Montesquieu, le tolérant Voltaire^ ont oublié dans leur rêve social que l'homme est condamné à la souffrance, expiatrice ou méritoire ; eussent-ils donné plus de pain aux foules, qu'ils n'eussent empêché ni de mourir ni de voir mourir.Quel spectacle offreLondres, idéal de tous ces sophistes ? En haut, spleen et égoïsme ; en bas, une crapule famélique. Mais que manque-t-il à l'Italie tant méprisée, à l'Espagne réfractaire au Progrès? Il leur manque cette chose à peine nommable : l'Argent, fruit de l'effort matérialiste. Même humainement,elles ont l'amour, c'est-à-dire la joie expansive. Elles ne l-'auront pas longtemps, si le rationalisme se propage. Comment l'impiété de Stendhal Ta-t-elle emporté sur sa finesse psychologique, pour qu'il n'ait pas senti dans le catholicisme le seul rempart de l'âme latine contre le brouillard de Hegel et Tutilitarisme londonien?
La morale religieuse aboutit au dévouement de Belzunce durant la peste de Marseille. La morale naturaliste aboutit à Montaigne fuyant ses administrés de Bordeaux atteints de la peste. La Grâce surnaturalise l'homme sans le transformer : à égalité de croyance, Belzunce eût valu mieux que Montaigne ; mais Belzunce non chrétien eût été sirai)lement charitable ; Montaigne, vrai chrétien, eût essayé de vaincre sa lâcheté. Les vertus naturelles se consolident par les vertus surnaturelles, qui leur restent aussi supérieures qu'elles-mêmes le sont aux qualités mondaines.
Xous avons constaté ensuite l'antériorité de la pensée et sa survivance à la matière. La physiologie actuelle, si déchristianisée, et qui pèse les cerveaux, non les cœurs, reconnaît la relativité de nos conditions vitales, 1" indépendance réciproque de la substance et de la ibrine.
<Jn ne saurait non plus douter de la création. « Sa « Majesté le Hasard, dit Max Mûller, a été depuis long- « temps détrônée dans toutes les études scientifiques ».
Kunivers comprend d'ailleurs trop de combinaisons complexes et dépendantes, pour être l'œuvre d'une pensée discursive, si puissante qu'on la suppose. Il fallut une intuition instantanée et universelle, dont les concepts se réalisent successivement par les causes secondes. Un très grand apologiste qu'on ne lit plus, saint Ligori, a précisé ce dilemme : « Ou la nature n"a pas d'intelligence, >et une « nature sans intelligence n'a pu établir entre les êtres « un ordre si permanent ; ou cette nature est un esprit, « et alors cet esprit, c'est Dieu ».
Les grandes lois de l'Option et de l'Effort attestent la supériorité morale de la volonté sur l'intelligence. Elles partent du Christianisme et lui reviennent. Convoitise, péché, châtiment ; ou l)icn : convoitise, lutte, Aie immortelle, voilà l'inéluctable alternatiAC. Cliacun doit à Dieu le maximum de son intention et de son acte. Le Croisé qui gagne une bataille mérite-t-il plus que le moribond s'efforçant à tracer le signe rédempteur? Ceci est vrai des lumières morales comme des forces physiques, et explique le possible salut des non-chrétiens.
A qui tentera un jour la synthèse de la vérité religieuse et de la science, je signale les affinités du dogme chrétien avec les phénomènes suggestifs. La théorie de la Grâce et de la tentation démoniaque suppose comme modalité la suggestion. L'endurcissement volontaire et les états de perfection successifs supposent une autosuggestion. L'automatisme mental est le résultat de l'option et marque une étape vers cette stabilité dans le mal ou dans le bien qui constitue l'une des formes rétributives de la vie future.
Xos nuages n'enlèvent rien au soleil, ni à la gloire de Dieu nos négations. La science seule peut gagner à converger vers l'absolu religieux. Inconsciemment peut-être, elle le fait. Du rapprochement des conditions de la génération humaine avec les théories de l'atavisme, jaillit par
exemple l'évidence d'une mentalité virtuelle indépendante de la matière cérébrale.
La physiologie rouvre les sillons de la philosophie scolastique. Saint Thomas et même saint Augustin connurent par intuition ou logique nos conclusions expérimentales, notamment celles relatives à la matière et à la forme. La contradiction n'existe qu'entre les principes de la théologie et ceux de la science matérialiste. Où celle-ci avance faussement que « tout degré de vie inférieur pro- « duit le degré supérieur », les Scolastiques affirmaient avec raison que « Dieu gouverne tout règne inférieur par « le régne supérieur ». Mais sur la canstitution de la matière, la science tend à confirmer la théorie de Leibnitz, lequel avait fini par proclamer l'exactitude de la théorie thomiste.
Le matérialisme scientifique, frappé à mort, reposait sur un principe contradictoire, puisqu'il admettait la loi, les idées de constance et d'ordre préexistant an phénomène. Il faisait, en la niant, de la métaphysique. Le positivisme actuel, hybride du sensualisme de Locke et de l'idéalisme allemand, répudie lui-même le grossier matérialisme de Condillac et des physiologistes de 1800. Stuart Mill reconnut \^ possibilité de la vie future et des dogmes spiritualistes ; il proclama que le bonheur échappe à sa recherche égoïste, et réside dans le sacrifice. Herbert Spencer, si hostile à l'objectivité des dogmes, admet que les phénomènes et leurs lois supposent une réalité transcendante à notre raison ; le divin reste 1' « Inconnaissable » mais il s'affirme 5 la science aboutit au mystère. Nous voici ramenés par le naturalisme lui-même à l'axiome scolastique de l'invisible manifesté par le visible. Quant à la philosophie spiritualiste, elle a reconquis avec Kant cette vérité chrétienne, que la volonté constitue en morale un des éléments de la connaissance, et sans aboutir au subjectivisme.
Suspension ou anormale adaptation de la loi, le miracle est la signature de Dieu. Il s'atteste par la concordance et l'intentionnalité des faits. Tout miracle est a priori possible^ car selon Kant, les antinomies les plus redoutables peuvent être méprisées, parce qu'elles tiennent au point de vue humain qui n'est pas le point de vue absolu ; rien ne nous étant connu en soi, ne limitons pas le m'ode ni l'intensité de l'exercice divin. La morale seule dépassant la région des phénomènes, Dieu peut agrandir cette région à la mesure de son utilité.
Les phénomènes très divers confondus trop souvent sous les noms de spiritisme et de psychologie transcendantale, sont loin de se réduire tous aux mêmes causes. Ces causes sont celles qui constituèrent les éléments communs des paganismes : le miracle du premier degré, le satanisme, parfois la supercherie.
Un autre principe fondamental de l'histoire des religions est que l'inllux divin peut, en pénétrant l'àme, se teinter au prisme de l'imagination sensorielle. D'où la nécessité d'une action répétée de la Grâce pour arracher l'individu ou le groupe à l'erreur des images. Seul de transcendance immédiate, le Christianisme a seul réussi à dominer l'imagination de toutes les races. Le naturalisme rend raison des mythologies : Les mœurs de l'Afrique expliquent l'Islam ; le tempérament de l'Asie orientale, le Bouddhisme. Le druidisme reste inféodé aux forêts celto-germaniques ; le culte de Mithra expire à Arles, avec la puissance du soleil.
Élément de vérité commun aux religions diverses, la tradition permet de reconnaître dans les cultes antiques les hérésies d'une Révélation première. On constate chez Homère, chez Virgile, et partout, un Dieu Père Universel, Zeus, Deus, Dieu supérieur aux dieux. Parfois les religions dérivées semblent préciser certaines vérités implicites du Christianisme. Zeus maîtrisé par les destinées ne figura-
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t-il point répouvantal)Ic dogme qu'ose à peine formuler l'Église : la Miséricorde infinie limitée par le péché du non-repentant, et impuissante à Tannihiler, à éteindre l'enfer allumé pour le coupable par lui-même? Car certains cœurs ossifiés ne paraissent plus offrir de prise à la Grâce ; et un examen sérieux des conditions de la vie transcendante nous dégage des préjugés de l'aimable et du facile. On cesse de s'indigner contre Dieu vengeur ; il a tenté le possible pour sauver l'humanité libre, mais il respecte jusque dans le mal cette liberté de l'individu. La sueur de sang de Jésus sous les oliviers de Gethsémani jaillit de sa connaissance de l'énormtr déperdition du sacrifice.
Plusieurs vérités éparses dans le paganisni'^, et qui semblaient contradictoires, se concilient dans le Christianisme : telles les conceptions sur la vie future. L'enfer préexistait à la Hédemption, car l'homme se damne luimême ; l'œuvre de son épuration absolue exigeant au contraire le concours du Christ, les justes, virtaell ementhewreux, attendaient aux limbes. Or le Tartare, l'enfer, est très précis chez les Anciens, au lieu que leur Elysée se résume à la léthargique prairie d'asphodèles ; l'Hadés, c'est pour le juste l'expectatif séôl hébreux. La religion des Mânes pressent la communion des esprits et les intercessions efficaces. Enfin la résurrection du corps fut le grand dogme de l'Egypte. L'Egypte savait, avant saint Paul, que la tombe est le purgatoire de la matière ; que la chair corrompue, semence enfouie, doit renaître incorruptible, et la substance immatérialisée recouvrer la forme.
Ce qui fut réminiscence ou pressentiment pour l'antiquité est science ])0ur le chrétien.
Troublés par les mystérieux accords du privilège et de la justice, nous nous retournons vers ce monde ancien qui n'a pas vu le Messie, et il nous faut à la fois le plaindre
et l'envier. L'envier, lorsque nous méditons ces mots de Jésus : « Si je n'étais point venu, et queje ne leur eusse « point parlé, ils seraient exempts de péché ; leur péché est « désormais sans excuse. » Mais le plaindre, parce que ni Socrate ni même Moïse n'ont entrevu ici-bas l'abîme de joie unitive révélé dans les adieux de la Cène.
Maistre semble s'être avisé le premier des vérités chrétiennes autres que le Messianisme, en suspension dans les cultes païens. Xul effort ne se perd. Les moines qui au xii° siècle copiaient Ovide, les Pharaons qui scellaient leurs hypogées, préparaient un contrôle opposable à l'incroyance des jours futurs.
J'ai relevé quelques preuves de la transcendance du Judaïsme. On en découvrirait beaucoup d'autres, signalées ou non par les exégètes, celle par exemple de la diversité subjective et de l'unité objective, non seulement des écrivains, mais aussi des faits de l'Ancien Testament. Ceci révèle une intelligence supérieure aux agents, une finalité.
Les Hébreux, cérébralement dénués de métaphysique, n'eussent jamais découvert leurs dogmes qu'aucune philosophie n'a atteints. Ils ne pouvaient pas plus imaginer Jéhova que les Français le Dieu du Calvaire. Qui fait des dieux les fait à son image physique ou morale : la statue grecque ou le Dieu de Béranger, idole qui n'est pas amour, mais facilité,
La vérité transcendante éclaire la vérité naturelle. Nous ne plongeons un peu loin dans l'histoire que par la Bible. Les papyrus et les cylindres, épaves fragmentaires, confirment les documents mosaïques, mais ne les eussent jamais remplacés. Au moment où débute avec Hérodote l'histoire profane, nous sommes aux derniers livres de la Bible. Au delà du vi° siècle avant J.-C. elle reste le seul grand projecteur de lumière. L'époque si précise de Moïse est l'âge mythique de la Grèce. Hercule, Thésée, Jason,
héros semi-légendaires, sont même postérieurs de plusieurs siècles au journal de marche qu'est l'Exode. Josué précède la guerre de Troie et la création des Amphvctionies. L'époque des Patriarches, si vivante dans la Genèse, est la nuit noire des autres peuples ; nuit où scintillent quelques traditions de l'Eden et de la période prédiluvienne. Quanta l'origine du monde, nous serions réduits, sans la Genèse, à opter entre l'œuf couvé par Brahma et la méduse ancestrale des darwinistes.
La cosmogonie mosaïque représente iine vérité naturelle intermédiaire entre l'erreur transformiste qui extrait le bœuf de la grenouille, Platon du gorille, et Terreur polygéniste qui refuse à Toussaint-Louverture d'être le cousin d'un blanc.
Le Christianisme s'affirme aussi vérité morale. Plus un système s'écarte de lui, plus il crée un privilège pour le vice.
Enfin ses mystères, dont on ose arguer contre lui, témoignent qu'il est la vérité XJ^ijchologique et la vérité métaphysique :
Une seule formule enferme l'essence du Christianisme et l'expérience de la vie : Utiliié de la douleur. II y faut ajouter cet axiome : L'existence terrestre rû a pas son but en elle-même.
Quel est l'idéal du bonheur? Être aimé, répond régoïsme. Aimer, dit l'amour. Et quel est l'idéal de l'amour ? Évidemment le sacrifice. Le concept transcendant de l'amour, c'est Dieu consentant à soullrir pour sa créature. Et il faut rapprocher de l'idée de sacrifice l'idée de substitution. La raison humaine s'arrêtait au châtiment du coupable ; le Christianisme s'élève jusqu'à la substitution volontaire de l'innocent.
Si l'on médite ces vérités psychologiques, puis cet
axiome moral que la faute envers Dieu étant objectivement infinie, elle exige une réparation représentative de l'infini, Ton arrive à concevoir que le mystère do l'Incarnation, impossible à imaginer a priori pour l'esprit de l'homme, était logique.
Toute la philosophie avait erré en demandant à la raison le secret du monde. Le Christianisme l'a ré vêlé : ce secret gisait dans l'amour. Le jour où la science se laissera compléter par la théologie, elle découvrira dans les lois de la génération l'empreinte de la métaphysique chrétienne.
Ce n'est pas le moindre miracle psychologique de voir ces Docteurs de l'Eglise, ignorants de la passion terrestre, choisir comme base des vérités transcendantes, non l'intelligence, mais l'amour. Rien n'égale leurs remarques sur le mystère de la Trinité, prototype des relations affectives . Car ce monde a un prototype éternel ; Platon le savait, nous ne voyons que des reflets. Le cosmos n'étant qu'un parallélisme symbolique de l'univers moral, évidemment il existait dans la Divinité une fécondation spirituelle et une joie d'expansion d"où découlent les sentiments de la génération terrestre. « Moi qui fais engendrer « les autres, n'engendrerai-je point ? » dit Jéhova au prophète. Elle était donc logique, elle aussi, la double tendance divine de l'unité vers la pluralité, et de la pluralité vers l'unité.
Le ciel, c'est l'amour; l'enfer, la haine, ouïe nonamour pire que la haine.
L'éternité polarise et fixe les éléments, ici-bas confus, entre lesquels nous devons opter : bien ou mal, expansion ou égoïsme, bonheur^vrai ou vrai désespoir.
Il nous faut acquérir par vertu une parcelle de ce que Dieu possède par nature ; cependant notre immortalité s'annonce aussi comme une sélection et une amplification stable des éléments moraux de la vie terrestre. Cela
même intellectuellement, car les théologiens enseignent que la vision intuitive, qui nous élèvera jusqu'au mystère de Dieu, ne changera pas plus notre nature intellectuelle que le télescope ne transforme Tœil de l'astronome ; tandis que l'animal qui s'élèverait jusqu'à notre raison changerait de catégorie.
Le Moyen Age se résume dans la Somme ; le xviii° siècle dans l'Encyclopédie. Les premiers fascicules du grand Dictionnaire de Théologie catholique, inaugurant le xx*-' siècle, semblent prouver que le clergé comprend enfin ce double devoir : vulgariser l'exégèse et la doctrine des Pères ; s'inoculer et inoculer à la société le vaccin rationaliste. Il importerait de simplifier et d'actualiser l'œuvre de Migne.
Il faut qu'on cesse de voir des catholiques se troubler devant certaines objections puériles ; s'effrayer d'imbéciles maximes telles que « le besoin crée l'organe », ou bien se murer dans une intolérance exclusiviste qui ramènerait l'Evangile universel aux égoïstes conceptions des polythéismes locaux. L'étroitesse d'esprit de quelques dévots ne doit pas faire déverser la calomnie sur l'âme si comprèhensive, si compatissante du catholicisme.
Le congrès des religions, impossible et justement interdit en Europe, fit du moins, à Chicago, adopter la récitation du Pater par les représentants de toutes les croyances.
Si le Dieu des brahmanistes est le Dieu que prient les catholiques, de même que le pâle soleil de la Laponie est encore le soleil du Sénégal, il ne faut pas conclure toutefois à une indifférente égalité, mais à une gradation, de lumières et de grâces qui oblige à la recherche de la vérité intégrale. Le protestantisme, vérité pour l'idolâtre,
est erreur pour le renégat du sacerdoce romain. Ainsi s'accorde l'universelle Justice avec l'utilité du missionnaire.
Parmi les baptisés, on rencontre des incroyants qui veulent l'être. 3Iaîs, ces incurables abandonnés à la loi d'endurcissement, il reste une foule immense que saint Jean eût aimée et que saint Paul eût convertie. Ce sont les idoles de ceux-là que le prêtre doit détruire ; mais d'abord il les doit connaître, et ne pas s'attarder trop à combattre quelque épouvantail, tel ce Renan dont la critique est tenue pour nulle.
La lutte ne se concentre d'ailleurs plus sur l'exégèse. Là encore la Bible a triomphé. Vers 1810, le rationalisme commence à reconnaître, par Benjamin Constant, que « pour s'égayer avec Voltaire aux dépens d'Ezéchiel ou de « la Genèse, il faut réunir deux choses qui rendent cette « gaîté assez triste : la plus profonde ignorance et la fri- « volité la plus déplorable. » Cinquante ans plus tard, Edgar Quinet, plus directement hostile au Christianisme, avoue le néant de la critique allemande : « Réglez, « changez à votre gré la chronologie des monuments « hébraïques, vous ne pourrez nier qu'un même génie ne « règne dans tous, et c'est ce génie qui est à lui seul toute « la difficulté. A la fin, il faut entrer en discussion avec « lui 5 en quelque endroit que se fasse la rencontre, elle « est presque également chanceuse. »
Les symptômes des maladies actuelles de la foi varient beaucoup. Il est des affections bénignes, telle l'indigestion de l'esprit inquiet qui absorbe occultisme, bouddhisme, kantisme et mystique. Il est des déformations monstreuses et rares : j'ai entendu objecter contre la Providence, que rhomme pourrait incessamment modifier l'axe de la planète et déséquilibrer l'univers ! Il est des contagions presque éteintes : les attaques philosophiques ne portent plus, et ce n'est pas au prêtre qu'appartient le
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traitement de l'homme qui oppose aux vérités chrétiennes l'hégélianisme.
Mais les épidémies communes et dangereuses proviennent de l'affaissement moral, ou de la vulgarisation scientifique et philologique.
L'influence du scandale, impuissante sur les organismes vigoureux, serait un fléau pour ce temps-ci. Mais en France, où depuis cent ans le sarcasme voltairien et l'envie démagogique s'ajoutent au vieil instinct gaélique de commérage, la Providence permet que le temple reste pur. Les abus ecclésiastiques de notre Moyen Age, les mœurs du clergé sud-américain en des pays de loi robuste, prouvent que Dieu ne supprime les excès de la liberté humaine qu'à l'heure et au lieu où ils extermineraient toute croyance.
Sans la gravité du sujet, certaines maladies de la foi seraient amusantes ; celles-là surtout qui ont pour microbes des articles de revue ou des rêves de vulgarisateurs. Il y a le lecteur de Jean Reynaud, qui attend son voyage circulaire autour des astres ; celui de Figuier, qui se réjouit d'aller habiter le soleil ; celui d'Allan Kardec, qui se souvient d'avoir été tué au siège de Troie ; celui de Michelet (La mer) qui reconnaît son aïeule dans le bassin des otaries. Il y a le résurrecteur du druidisme, et le snob qui assiste à la messe de Bouddha. Tel darwiniste vous concède que l'union d'un crocodile et d'une jument risque de rester inféconde : mais il maintient qu'avec quelques milliards de siècles, toutes les espèces animales, voire végétales, ont pu néanmoins sortir du même type, lequel sortait du protoplasma, lequel... Mais du protoplasma on ne dit pas l'origine. Ce monsieur qui, invectivant son concierge, a senti se réveiller en luimême la férocité de l'anthropopitèque, va étudier sa généalogie au musée de Saint-Germain : il sait quand son aïeul de la pierre polie luttait contre l'ours des cavernes.
et à combien de cent mille ans remonte son ancêtre de la pierre éclatée. Quelques conseilleurs témoignent leur bienveillance au Christianisme : le seul moyen de sauver la religion, à une époque scientifique^ serait d'en retrancher le miracle et même la notion de Dieu. On peut dire que toutes les objections contemporaines nées de la vulgarisation des sciences constituent de véritables enfantillages. Il n'est de sérieux terrain que celui de la philologie, au sens élargi de ce mot qui comprend désormais l'étude historique et morale des religions.
Comme critique interne des dogmes, il ne s'agit pas de savoir s'ils s.ont consolants, mais s'ils sont logiques. Notre faiblesse, qui ignore la répercussion transcendante du péché, rêverait par exemple de substituer à l'enfer le néant. Quelques docteurs admirent un anéantissement final du pécheur ; il est épouvantable de songer que, même pour la raison, ces « miséricordieux » du iv^ siècle ont dû se tromper; car il estpossible que, dans le plan divin, toute substance psychique soit, en raison de son exercice, indestructible 5 il est possible que le repentir, qui seul peut effacer la faute, soit informulable après l'épreuve ; enfin un Ciel limité en durée n'est plus un Ciel, et il est possible que l'immortalité du Ciel exige celle de l'enfer. En tous cas, l'existence terrestre, coupée de veilles et de sommeils, apparaît une transition entre le néant antérieur et l'intensité d'une vie future indestructible. La Justice de Dieu peut répondre au coupable, comme l'antique loi romaine : « Ta faute t'a condamné. »
Voilà la sentence de la raison, ou plutôt l'aveu de son insuffisance, devant le dogme le plus attaqué du Christianisme. « Qui peut mesurer le péché »? s'écrie le prophète. Mais nul dogme plus rationnel que le purgatoire ; on ne conçoit pas que l'hérésie ait dénié au criminel ou au vicieux cette unique ressource pour atteindre à l'absolu de pureté qu'exige icne immortalité en face de Dieu.
Le Ciel est la raison finale des lois de l'option et de l'effort, le logique assouvissement de nos aspirations supérieures, intellectuelles ou sentimentales. A lui aboutissent l'enthousiasme, le sacrifice et l'amour, comme aboutissent à l'enfer le ricanement, l'égoïsme, la haine. Le Ciel est la catégorie unificatrice du Vrai, du Bien et du Beau, trois concepts qui, malgré le sarcasme d'un dilettante, se rencontrent ailleurs que sur la couverture du livre de Cousin.
Comme critique externe, il s'agit de rechercher historiquement si le Christianisme est une évolution des mythologies, ou si ces mythologies Sont la déviation d'une vérité centrale représentée par les développements progressifs de la Révélation primitive, du Mosaïsme et du Christianisme.
J'ai tenté d'exposer quelques-unes des raisons humaines qui de la première solution m^ont ramené à la seconde. Mais ce livre est un prologue fort incomplet. J'ai pu ignorer l)eaucoup de preuves ; l'étroitesse du cadre m'a forcé de sélectionner les autres. Si Dieu m'impose de vivre, je compléterai cet examen des objections naturalistes et philologiques par deux études plus positives sur le Christianisme : l'une, Le Messianisme et Jésus, exégétique et dogmatique ; V antre, L'Évolution chrétienne, paraphrase historique de ce mot de Goethe : « L'Eglise « étonnera toujours le monde par sa puissance de trans- « formation ; par le don qui est en elle de s'adapter sans « cesse à son temps. »
L'étude des religions révèle une seule Religion. Les nations attardées aux vérités incomplètes confirment l'enseignement de l'Église. Que représentent spirituellement l'Inde et surtout la Chine, sinon la Révélation primitive? On sait aujourd'hui que les Chinois, immobilisés depuis quarante-cinq siècles dans une même doctrine, la
tiennent des patriarches et remontent jusqu'à Noé. Que représentent spirituellement les Israélites et l'Islam, sinon la Révélation mosaïque ?
L'Europe et l'Amérique, d'essor progressiste, détiennent le Christianisme ; bon gré, mal gré, il leur faudra partir un jour pour la Croisade suprême, prélude de la dernière évangélisation du monde. Ce n'est pas le hasard des circonstances qui les a, depuis cent ans, si formidablement armées. Il leur en coûtera dans l'avenir d'avoir méconnu les voies pacifiques, exploité et démoralisé les races qu'elles avaient reçu mission de christianiser.