‹ Le positivisme d'Auguste ComteChapitre 26 sur 26 · UNITE DU SYSTEME · texte numérisé non relu

UNITE DU SYSTEME

- Comte tenait essentiellement a runité de sa» système et il a maintenu cette assertion, malgré toutes les preuves du contraire, ce qui n'a rten de surprenant de sa part, étant donnée une mentalité telle que la sienne. Dans sa philosophie, il y a évidemment deux choses à distinguer : le but et le moyen. Le but, qui est de réformer, de régéaé-* rer la société, et le moyen, ou la science, qui doit èti'e refondue elle-même pour donner à la politique cherchée, ou physique sociale, une base iné-. branlable. Cela étant, parti du monde pour aller à l'homme, il a dû faire et a fait de la méthode objective. C'était son idée première, après avoir été celle de son maître Saint-Simon, et il s'y est conformé. Mais une fois arrivé à l'homme, pendant le ëours de son premier grand ouvrage, il com-, prend la nécessité de descendre de l'homme au monde, ce qu'il appelle faire réagir la sociologie sur les sciences naturelles. Alors il a recours à une méthode subjective (en ce sens qu'elle a trait au genre humain), complément indispensable, xlit-il, de la méthode objective.

Je croîs avoir démontré qu'il y avait eu là un véritable défaut de logique, puisque le positivisme, en poursuivant son but de constituer la physique sociale, devait y arriver précisément par l'emploi de la méthode objective, la seule appropriée pour une physique méritant son nom. Or, c'est tout le contraire qui est arrivé. Puis la sociologie, obtenue par la méthode subjective, étant devenue une religion, s'assimile si bien les sciences naturelles, en les régénérant, mathématiques comprises, qu'elles deviennent toutes des œuvres d'amour, dont les lois constituent la dogmatique de la religion nouvelle, La Terre ou Grand Fétiche, TEspace ou Grand Milieu, le Soleil, en un mot toutes les existences sidérales, sont aussi des manifestations de l'amour, principe universel.

On voit qu'il ne suffît point de dire, sans preuve aucune, que Comte avait, dès ses premières publi* cations un but religieux qu'il a réalisé plus tard. Ce serait aggraver encore son défaut de logique, s'il ten était ainsi, et le faire peser sur toute son existence, tandis que celle-ci est à l'abri d'un reproche semblable dans les jours de sa jeunesse et pendant une partie de sa maturité, quand il disait encore : a L'étude positive n'a pas de caractère plus tranché que sa tendance spontanée et invariable, à baser l'étude réelle de l'homme sur la connaissance préalable du monde extérieur. » Ll était alors fidèle à son point de départ et «montrait que le monde humain se soude très étroite-

meqt à Tanimalité dont il est le prolongement ^. C'est ainsi que certains animaux supérieurs (les singes sans doute) ont donné quelques manifestations de fétichisme. La soudure ne laisse évi* demment rien à désirer.

L9 loi des trois étals comme chacun sait constitue le progrès dans riiistoire de Thumanité. Cela étant, il est naturel, puisque ce progrès est nécessaire, en tant que loi, de n'admettre qu'une ^érie qui peut présenter quelques oscillations en sens contraire, mais qui ne sort jamais de sa direction générale. Par cela même elle n^offre jamais de régression vraiment sérieuse. On ne revient point du positivisme à la métaphysique, ni de celle-ci au théologisme, surtout dans sa forme la mpins acceptable, savoir le fétichisme. Or, Comté, dont une nature bénigne avait fait un positiviste à 13 ou 14 ans, par le fait de sa folie redevint fétichiste, puis, avec le retour à la santé, il est revenu par la loi normale d'évolution au positivisme. Mais, on ne saurait contester que dans la Politique posîtii^e il ne revienne aus§i complètement que possible au fétichisme. On le voit adorer l'Humanité, le Graijd Fétiche, le Grand Milieu, le Soleil et la Lune, sans parler de Clotilde et des femmes en général. Or d'après la légende, sauf l'état psychopathique, nié par les vrais positivistes, la santé de Comte était parfaite.

Il n'y aurait donc pas de meilleure réfutation de. ta loi des trois états que Texemple donné par

Comle lui-même. Je me |>ermets de dire, une fois de plus, que sauf Tunité de but, savoir le bonheur du genre humain, Tunité systématique est absente tout aussi bien que Tunité scientifique.

On sait que Saint-Simon admettait là complète unité de nature des sciences physiques et des sciences morales que, d'après lui, régiasiait sou-^ verninement la gravitation universelle. Donc, en' partant de. ce principe, il était évidemment autorisé à appeler la politique une physique sociale. Dans ces conditions les méthodes à employer, pour la connaissance de Tobjectif et du subjectif, ne pouvaient être que l'observation préalable des phénomènes du Cosmos, suivie de k vérification expérimentale des hypothèses d'une part ; et, d'autre part, en raison d'une complexité plus grande^ en tenant compte, en physique sociale, de l'histoire proprement dite. Dans ces conditions, il y a une unité systématique se confondant avec l'unité scientifique. On est généralement d accord pour rejeter, dans l'espèce, la loif de gravitation donnée comme étant la loi unique, dans Tensemble de la nature. Mais on a, comme chacun sait, tenté, du vivant même de Comte, de réaliser l'unité scientifique par la doctrine de la; transformation des forces, réduite par certains à la transformation des phénomènes moteurs^ en supposant que force et mouvement sont chose identique. Nous voici en présence, sous une autre dénomination, de la fameuse théorie du grand

Descartes relative aux tourbillons. Le Cartésianisme admettait la pensée, d*une part, et le mouvement avec ses effets mécaniquesd'autre part, effets mécaniques régnant sur tout, sauf sur la pensée. De nos jours, comme je Tai déjà dit, on ne s'est point laissé arrêter par un aussi futile obstacle et on a admis que celle-ci avait également son équivalent mécanique. Hy|)Othèse non encore vérifiée. A ce point de vue vraiment nouveau, il n'y a plus aucun doute à émettre sur Tunité |)rofonde de l'unité systématique et de Tunité scientifique. Tout est mouvement, tout est lois mécaniques, tout est lois nécessaires, et alors, puisqu'^il y a . identité de nature entre le monde et Thomme, il est évident qu'il n'y a qu'une même méthode à suivre pour arriver à celui-ci, c'est de partir de Tobjectif, c'est-à-dire de l'exercice des sens, exclusivement, pour arriver à un subjectif plus complexe que Tobjectif, et dont toute la différence avec le premier consiste dans sa complexité même. Ici, enfin, nous sommes en |)résence d'une unité vraie, car elle est complète. Je dirai même absolue, si ce mot n'était point une note fausse pour les oreilles positivistes.

La soudure de l'objectif au subjectif est maintenant assurée, mais Comte n'a |)oint donné à sa pensée toute l'unité dont elle était susceptible. H ne réclamait que l'unité systématique dan^ sa philosophie. Il a commencé très certainement à la chercher dans la méthode objective, qui devait,

croynit-il, le conduire au point de vue universel, et à la complète homogénéité du point de vue scientifique. Mais parvenu vers le milieu du Cours i4 s'aperçut qu'il fallait faire aussi la part de la méthode subjective ; il dut admettre la nécessité dé l'union des deux méthodes. Plus tard, lot*squ'it écrivit la Politique positive, il déclare que le point de vue subjectif lui permet seul d'atteindre l'unité et l'universalité qu'il avait toujours poursuivies. Aussi fait-il réagir le subjectif ou religion de l'amour sur l'objectif et ramène-t-il toutes les sciences à être des œuvres d'amour. Evolution nouvelle de la pensée de Comte qui avait commencé par admettre l'association des deux méthodes et, finalement, a réalisé l'absorption de l'objective par la subjective, sous le titre de réaction de la sociologie sur les sciences objectives. Engagé dans cette voie, il en arrive à renier la science elle-même et à dire que l'esprit humain, après avoir traversé les périodes théologique, métaphysique, scientifique, doit passer de celle-ci a la période religieuse qu'il associait, dans son expression dernière, au fétichisme. C'est donc la loi des trois états, cette épine dorsale du positivisme au dire de Stuart Mi II, qui se trouve transformée de la sorte. C'est brisée que je veux dire, et brisée par la propre main de celui qui prétendait Tavoif inventée.

Un littérateur, très estimable d'ailleurs, M. Bru: netière, s'çst avisé, il y a une dizaine d'années, de

faire l'apologie de Comte et de son positivisme. Entre autres qualités qu'il lui attribue, il en fait un métaphysicien de haute lignée. C'est arnsi qu'il termine son travail publié dans la Revue des Deuax Mondes : a Et la métaphysique cessant d'être un système fermé, c'est alors qu'elle deviendra digne de son nom et de son rôle qui est de nous conduire, par les voies normales de Tintelligence humaine, du connu à l'inconnu et de l'inconnu à l'inconnaissable. Le positivisme a posé les conditions ou les fondements d'une telle métaphy-: sique, et ce n'est pas Kant en vérité, mais plutôt Comte, qui, en rédigeant les leçons de son Cours de Philosophie positive, a écrit les Prolégomènes de toute métaphysique future (1) ».

Comte aurait considéré pareil langage comme la plus cruelle, la plus outrageante des injures et, de sa plume, il aurait châtié l'insolent, comme.il le fit jadis pour ce pauvre de Blignières, avec toute l'acrimonie dont la nature l'avait doué.

Etudions donc, à ce point de vue, avec M. Brunetière, la chose en vaut la peine, le grand homme qui était un métaphysicien sans le savoir et sans le vouloir à coup sûr.

/ M. Brunetière commence par constater que Je positivisme professe l'inexistence de la métaphy-

. (1) Revue des Deux Mondes, l**" octobre 1902, p. 601.

On sait généralement qu'Aristote a donné le nom de métaphysique à un corps de doctrine venant, dans sa composition, après la physique.

sique ; il en fait table rase, mais il ajoute qu'en fait ce ii'ést'pas seulement d'une métaphysique, c'est aussi (l'ime vénH table religion que s'est couronnée la philosophie trAuguste Comte. Ceci posé, il blâme vertement MM. Renouvier et Littrédene voir, dans la phase religieuse du positivisme, <|ue la plus extraordinaire négation de sa phase première. M. Brunétière ajoute :« En fait, quand l'évolution naturelle du positivisme ne l'aurait pas acheminé nécessairement vers la métaphysique, it resterait que Comte y â abouti. Et l'aceusât-oâ d'avoir manqué de logique, il faudrait d'abord, cela Va sans dire, prouver la vérité de l'accusation f mais il faudrait aussi, et surtout, montrer comment, et en quel point de ses déductions, il s'est trompé » (1).

Ou je m'abuse fort ou je crois avoir montré que A. Comte â manqué de logique. Pour arrivera constituer la sociologie, œuvre que la métaphysique ou toute autre philosophie n'avait pu réaliser,' l'élève de Saint-Simon, comme son maître, a voulu aller du monde ou de la science à l'homme, c*est-à-dire à la pensée, à l'esprit, procédant ainsi du dehors au dedans, del'objectif au subjectif; puis arrivé ainsi à la sociologie il abandonne, non le but qu'il se propose, mais la méthode qu'il a suivie. Et alors non seulement il procèile du dedans au dehors^ de l'homnie au monde, mais

(1) Revue des Deux Mondes, 1902, p. 58.

par la réaction, comme il le (Ht, de la sociologie sur les diverses sciences, il les ramène à n'être que des expressions de Tamour universel, mathé^ maliques comprises. Le point de départ du systè-^ me pouvait-il impliquer une pareille conclusion â^ithropocentrique où aboutît; la religion, drtç positive, qui vient couronner le positivisme de Gomlè ? Lorsque celui-ci, contraint par Tévidencet reconnaît la nécessité d'unir à la méthode objee-» tivê une méthode qui n'est qu'incomplètement subjective, il est vrai, pouvait-il avoir la pensée qu'un jour viendrait où l'objectif serait absorbépar le subjectif tel qu'il le comprenait ? G'è&t-à^ dirfe par la sociologie, qui deviendrait ainsi le véri^ table principe d'où procéderaient en réalité toutes les sciences physiques et même la science du calcul et de la mesure. Je rappelle que les lois physiques constituent la dogmatique de la religion soi-disant démontrée, en font par cela même partie intégrante, et que la physique sociale, noral primitif de la sociologie, a fini par aboutir à une religion d'un caractère polymorphe, s'inspirant comhie organisation du catholicisme, avec un retour des plus accentués au fétichisme primitif. Dernière et suprême contradiction.

L6S considérations qui; précèdent ne prouvent pas, sans doute, que Comte «'a point fait de> métaphysique, mais on peut affirmer, en toute sécurité, que s'il en a fart, et il en a fait, c'est en pléinô ignorance de cause. |)e ceci, il n'y a aucune raisoa

d'être surpris. Son instruction propre avait eu surtout le caractère scientifique, aussi ignorait-il profondément ce qui constitue le domaine spécial de la pensée. Ainsi que me l'accordait, sans diffi.culté, son ami et mon ancien collègue Valat, il ignorait la philosophie qu'il avait beaucoup trop sommairement étudiée; aussi n'avait-il nullement réussi à se l'assimiler. Mais pareille considération ne saurait démontrer qu'il n'a, pas fait de la métaphysique en pleine ignorance de cause. Il ne savait point ce que c'était, preuve en soit sa création .métaphysique mal venue de l'Humanité, et il en parlait à l'aventure, preuve en soit sa délicieuse épouse qui devenait pour lui une métaphysicienne quand elle l'abandonnait pour quelqu'un de ses amants, anciens ou nouveaux. Tout ce qui déplaisait à l'époux légitime devenait de la métaphysique, au dire de Stuart Mill.

Pour prouver que Comte avait fait, lui aussi, de la métaphysique, Brunetière s'exprime ainsi : « La conviction de l'objectivité du monde extérieur, nous n'y avons pu aboutir que par la métaphysique (!). L'affirmation de cette objectivité est ellemême, s'il en fût, une affirmation de l'ordre métaphysique, puisqu'elle dépasse absolument Texpérience. Et enfin, puisque nous ne pouvons nous tenir pour certains de l'objectivité de la science qu'autant que nous le sommes de l'objectivité du monde extérieur, le fondenrient de la science est donc métaphysique. Et voilà, sans

grand effort de réflexion ni de raisonnement, niais surtout sans contradiction, la métaphysique réta-^ biie, sj je puis ainsi dire, au sein du positi-t visme » (1).

Je ne fais aucune difficulté pour admettre le mal fondé d'une argumentation' qui est un vrai passif pour son auteur. Il y a d'autres preuves qiii démontrent que Comte, lui aussi^ a fait dé la mé-^ taphysique. Seulement il ne s'en est jamais douté; G'es^t de sa part une contradiction de plus qui concourt à mettre en relief le défaut d'unité de son système. Brunetière devait être de cet avis quand il disait : « On voit sortir une métaphysique nouvelle du fond même de la doctrine que Ton croit qui Taurait ruinée, et qui elle-même l'a cru dans sa première phase » (2).

Il y a donc eu au moins une seconde phase; L'aveu est précieux au point de vue de l'unité de la doctrine. Il y a eu d'autres phases encore. Par exemple la dernière quand au Créateur des Cieux et de la Terre il a substitué l'Humanité, concep-^ tion métaphysique avortée s'il en fut, car elle n'est qu'une abstraction pure et simple, N'a-t-il. point douéde sensibilité l'Espaceou Grand Milieu ? N'a-t-il pornt admis chez les animaux supérieurs des êtres analogues à l'humanité, bien que d'ordre

(1) Métaphysique positiviste, Revue des Deux Mondes, l^if oct, 1902, p. 592.

(2) Ihidem, p. 593.

inférieur*?: <]es êtres, qu'on pourrait appeler des animalités, ne se développent point à cause delà concurrence que leur fait J'Humanité: C'est la bataille de la vie dans un milieu où on ne/s'at(tendait guère à la 'rencontrer.

il y a Jà tout un ensemble qui est côoameluQ défi jeté au. sens commun. Parmi ces : étranges conceptions^ il n'y en a pas une seule qui aitv dans la;nature, une valeur quelconque, car aucbne a'a jxittr point de départ l'expérience et des n'ajx-^ ports constants et nécessaires, c'est-à-dice des lois, d'unelpart. Et, d'autre part, aucune n'est déduite de principes rationnels tels que ceux qui sont le poiob de départ essentiel des sciences mathématiqu^y^ M. Brunetière n'ignorait poînt^sanâ doute que Comte, régénéré par l'amour, n'écoa-^ tait ;plus que les inspirations de la logique du sentiment. J'en. ai donné la preuve péremptoirè.' Gr celle-ci peut aussi bien se permettre la métaphysique, fût- elle extravagante, qu'autre chose. Mais l'usage qui en a été tait est une démonstration, sans réplique, du défaut d'unité du. positivisme d'Auguste Comte.

D'après M. Brunetière il y avait. non seulement : « une métaphysique impliquée dans les données premières du positivisme, mais aussi une religion (1). Chez Comte il y a eu, au minimum, trois

(1) La Religion considérée comme sociologie. Revue des Deux Mondes, 15 février 1903.

phases distinctes : les publications de sa jeunesse eonstituent la première, le Cours constitue |a seconde et la Politique positive, c'est-à-dii'e la Religion, constitue la troisième. Dans là prerhièi*© phase il s'est déjà occupé de réorganiser la société^ il a fait de la physique sociale, et, à moins d'y mettre une bonne volonté singulière, il est imposa sible de trouver dans ses publications la moindre allusion à une religion spéciale de son invention. Il a sans doute parlé d'un pouvoir spirituel qui devait être remis entre les mains des corps savants, mais cela prouve avec la dernière évidence qu'nucun sacerdoce n'était en cause. A . cette é[K)que, poMr lui, toute religion impliquait le surnaturel. Le sacerdoce est venu plus tard, à son temps et à son heure, quand, par la grâce de Clotilde, l'œuvre de régénération était accomplie et que la mémoire de celle-ci était l'objet d'un véritable culte, pour deux motifs. Comte l'avait adorée quand elle vivait, et il l'adorait après sa mort, comme le symbole éminent de l'Humanité. Devenu grand pontife, il avait la parfaite cons-> cience de la nouveauté de son point de vue, puisr qu'il déclare qu'il va dans la Politique se placer à un point de vue différent. Il se trouve d'ailleurs tellement changé qu'il parle de sa propre régéné-? ^ ration. Or ceci n'a qu'un sens, c'est qu'il est un homme né de nouveau^ suivant la parole de l'Ecriture sainte.

M. Brunetière a d'ailleurs raison de dire que,

grâce à l*évolution de la pensée de Comté, la reli* gionet la sociologie ne font qu'un. C'est ainsi en effet qu'il a (înivinais, bien que certains auteurs aient dit Je contraire, c'est tout autrement qu'il avait commencé. Sous l'influence d'une orientation •nouvelle, qui n'est autre que sa crise amoureuse, il n'est plus le même homme et l'unité de sa docr trine n'existe plus. Ce n'est plus la science qui réorganise, qui régénère la société, c'est une religion nouvelle. Ce fait si important, ce lait capital., <]ans la vie de Comte, gênait sans doute singulier rement M. Brunctière, puisqu'il a négligé d'en parler, quand il était le plus tenu de le faire.

D'après le même auteur, la, religion a pour caractère principal d'être une croyance collective et toute religion est un des éléments (gouvernement, jurisprudence, économie politique, esthétique, morale) de la sociologie. D'après lui le protestantisme a ruiné la notion de religion en l'individualisant, rappelant à ce sujet une parole de Bossuet: a L'hérétique est celui qui a une opinion » et par conséquent l'orlhodoxe est celui qui accepte le joug d'opinions toutes faites, n'ayant aucun motif d'en avoir une de son propre fond. C'est bien ainsi que Comte comprenait les choses, car, pour lui, la liberté de conscience était une notion anarchique et révolutionnaire, et il réclamait l'uniforme subordination de tous les sentiments person-: nels aux sentiments sociaux, pour arriver à l'unité humaine. Le catholicisme, qui considère ou. a

<3onsidéré (subordination du teniporei au spirituel; Grégoire Vil) l'Eglise conime une société cqniy plète, se «iontre très rapproché de Comte, au moins pour la forme. Le positivisme de ce dernier est bien vraiment, comme l'a dit Brunetière, un catholicisme laïque, deux mots qui jurent de s;ç trouver ensemble. C'est là le catholicisme sans christti^nisme d'Huxley. . .

Quant à l'assertion que le protestantisnne ^ vuiné la notion de relicfion en l'individualisant, Gonite n'aurait pas mieux dit, lui qui a toujours témoigné tant d'hostilité à la Renaissance relir gieuse du xvi® siècle. La réponse à faire me pars^ît bien simple. Le christianisme est une croyance individuelle, d'abord, et collective ensuite, par Jç fait du libre concours des individualités. N'y voir qu'une société moutonnière, obéissant passivemç;i| à la voix et à la houlette du berger, n'est qu'un rappel de ce catholicisme du moyen âge quç Comte considérait comme le chef-d'œuvre deja sagesse humaine, et dont il s'est inspiré le plus possible dans sa sociologie et la religion qui y a fait suite> sans en procéder logiquement (je parle de la logique rationnelle).

A propos d'individualité, je crois devoir sigp^t 1er la critique faite par Brunetière d'un certain passage de Vinet emprunté à ses Étudessur Biaise Pascal: a L'individualisme obstacle et négation de toute société, l'individualité à qui la société doit tout ce qu'elle a de saveur, de vie, de réalité »,.

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Voici la critique : a On ne voit pas très bien ee que cela veut dire. Si Tindividualisme est de tout rapporter à soi, on ne voit pas très bien par queb caractères Findividualité s'en distingue, ni sui*tout s*y oppose. Mon opinion ne m'est personnelle que de la quantité dont elle diffère de l'opinion commune ; et mon individualité ne s'affirme que dans ce contraste (1) ». Brunetière n'a pas osé dire ; ne conisisté que dans ce contraste. On peut lui répondre que l'individu est celui qui est quelqu'un el non point quelque chose. C'est une personne.

L'itidividualiste en est une aussi, mais d'espèce peu sociable ou insociable, ne s'inspirant que de son intérêt particulier. C'est un égoïste au premier chef (2).

Après ce coup d'œil général sur la question, je vais ïa serrer de plus près.

La recherche de l'unité du système de Comte exige que l'on fasse intervenir, autant que possible,

(1) Brunetière, Revue des Deux Mondes^ 15 février 1903, La Religion comme sociologie, p. 866.

(2) D'après I.iltré (Dictionnaire de la langue française) \ a L'iodividunlité est ce qui constitue l'individu, la personnalité »,

(( L'individualisme est une théorie qui fait prévaloir les droits de l'individu sur ceux de la société ».

Brunetière s'est permis un véritable sophisme..

Viuçt a été en littérature et eu théologie l'un des hommes les plus é'minents de la Suisse au xixo siècle. Il était professeur à Lausanne,. Sainte-Beuve l'appréciait à un haut degrés

Vi,qcl, qui était un homme d'une haute raison et d'esprit très pondéré, rejetait absolument l'union de l'Eglise et de l'Etat. C'était, disait-il, une union adultère.

le langage de l'auteur, dont le vice rédhibitoire ne sera que plus sensible. '

11 nous raconte qu'à l'âge de 24 ans, en 1822^ sa propre conviction d'avoir suffisamment accompli la préparation encyclopédique, indispensable à sa mission sociale, le poussa à la constinjction directe de sa doctrine. Or sa loi hiérarchique lui démontra que cette doctrine exigeait un fondement scientifique semblable à celui qu'il avait luimême acquis, a la philosophie sociale ne pouvant prendre son vrai caractère et comporter une irré-r sistible autorité qu'en reposant explicitement sur l'ensemble delà philosophie naturelle (1). » I>'oùr comme conséquence les méthodes objectives, et,^ comme suite naturelle, une autorité spirituelle basée exclusivement sur l'aptitude scientifique, puisqu'il ne s'est agi d'organiser ce pouvoir nouveau qu'avec des membres de l'Académie des sciences. «La capacité scientifique positive est de même ce qui doit remplacer le pouvoir spirituel D. De religion et de sacerdoce à l'origine, il n'est fait aucune mention. Ainsi donc le point de dépari est le suivant : S'élever du monde à l'homme en suivant une série scientifique à caractère homogène : Mathématiques (la géométrie est une science naturelle), Mécanique, Astronomie, Physique, Chimie, Biologie. Mais arrivé à l'homme, Gomte reconnaît qu'il est sur un terrain nouveau,

(1) Politique positive, I, p. 2.

celui de la subjectivité, et pense qu il faut substituer une méthode contraire et aller consécutivement de l'homme au monde, c'est-à-dire appliquer la méthode subjective. C'était l'abandon du point de vue matérialiste et le retour à un véritable spiritualisme. Comte Ta suffisamment senti pour qualifier le positivisme de nouveau spiritualisme.

Toutefois, il n'y eut d'abord qu'une tendance dont témoigne le Cours et qui consiste dans Tunion des deux méthodes, Tune complétant Tautre, et Comte n'hésite pas à déclarer en 1851 :

a Quand ma grande élaboration objective me conduisit, en 1836, de la cosmologie à la biologie, je sentis aussitôt que Vexclusion scientifique ne pouvait être que provisoire, et mon premier chapitre biologique fit entrevoir déjà Taccord final des deux logiques ».

Puis survint un événement qui joua dans la vie de Comte une influence désormais prépondérante : âon amour pour M""* Clotilde De vaux, qui en fait un homme nouveau, a \]\\e indispensable renaissance, qui devait éihaner du cœur, me fut procurée,, il y a six ans, par TAnge incomparable que l'ensemble des destinées humaines chargea de me transmettre dignement le résultat général du perfectionnement graduel de notre nature sociale

une inaltérable pureté consolida notre tendresse et devint la principale source de ma résurrection morale j^.

« Deux vies philosophiques aussi différentes....

Deux influences intellectuelles, Tune involontaire, Tautre volontaire, complétées en temps opportun par Tincomparable régénération morale que je dus à ma sainte passion d.

« Le positivisme érige en dogme fondamental, à la fois philosophique et politique, la prédominance du cœur sur Tesprit ».

ce Le cœur supplée au défaut de notions objectives par Tessor spontané de ses insj)irations subjectives, sans lesquelles toute révolution humaine, tant mentale que sociale, serait restée indéfiniment impossible ».

« Notre existence morale ne comporte une véritable unité qu'autant que la vie affective domine à la fois la spéculation et faction. .. La première condition consiste dans le concours des individus à l'amour universel...

a Jl n*ya pas de calculs personnels qui puissent ordinairement remplacer cet instinct social »,

a L'unité humaine exige un principe nécessairement subjectif, mais cette condition serait loin de suffire, si en même temps le monde extérieur ne nous offrait pas spontanément une base objective dans Tordre général des phénomènes qui régissent et le monde et Thumanité, et dont fa prépondérance peut permettre au sentiment d'amour de discipliner les inclinations discordantes. Nos affections bienveillantes se trouvent spontanément conformes à d'invariables lois naturelles qui régissent directement la sociabilité ».

« La théorie foiulamentale de révolution humaine complète et coordonne la base objective qu'elle subordonne spontanément au principe subjectif qui doit toujours diriger l'ensemble de la construction philosophique ». a Notre existence sociale provoque nécessairement Tessor continu des instincts sympathiques, tandis qu'elle coniprime celui des penchants personnels ». «t II n'y a de directement moral dans notre nature que Tamour qui seul tend à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité ».

V A son principe affectif, à sa base rationnelle, à son but actif le positivisme doit joindre un centre unique qui embrasse à la fois le sentiment, la raison et l'activité. Cette condition est remplie par la grande conception de l'Humanité qui constitue l'unité définitive. Son existence repose sur l'amour mutuel qui lie toujours ses diverses parties ».

« Le positivisme doit régénérer la politique en la réduisant au culte actif de V Humanité^ comme la morale constitue le culte affectif et la science avec la poésie le culte contemplatif».

« La méthode objective qui procède du dehors au dedans, du monde à la vie, peut seule convenir à l'élaboration tant systématique que spontanée de la philosophie naturelle. Mais il reste à déterminer la participation finale de la méthode inverse ou subjective qui va du dedans au dehors, de la vie au monde (1). La lutte préliminaire des deux

(1) Politique positive, p. 443.

méthodes est maintenant terminée, puisque le positivisme enfin complet constitue la seule religion normale. Dès lors il faut revenir sur l'exclusion provisoire de la méthode subjective par Tèlaboration scientifi(|ue. Notre constitution logique ne saurait être complète et durable que d'après une intime combinaison des deux méthodes » (i).

Habemus confitentem reum. Il y a donc eu à Forigine une exclusion de la méthode subjective par l'élaboration scientifique due à M. Comte. C'était le subjectivisme, ce pelé, ce galeux, qui avait fait tout le mal ! Ce subjectivisme avait régné en souverain sur le fétichisme, le théologjsme et la métaphysique. C'est en s'appuyant sur lui que s'était faite l'évolution antérieure, et vu rinsuccès de toute réforme sérieuse en sociologie, il fallait, pour réaliser le but poursuivi, faire appel à la méthode des sciences naturelles, la méthode objective, seul moyen de régénérer les opinions et les mœurs. Or notre constitution logique ne saurait être complète et durable, comme nous venons de l'apprendre, que d'après une intime combinaison des deux méthodes. Pour cela que faut-il ?

a Pour cela il suffit que la méthode subjective, renonçant à la vaine recherche des causes, tende directement, comme la méthode objective, vers la seule découverte des lois. Il faut en un mot

(I) Ihid., p. 445.

ffh*cHe devieiine sociologique au lieu de rester l1)éo16gique. La fondation de la sociologie permet fr la méthode subjective d'acquérir la positivité qtiilur manquait. Ainsi régénérée, cette méthode cTôit mieux développer son éminente aptitude éxcliisivé à faire directement prévaloir la considéi*ation de l'ensemble, qui seul est pleinement réel. Sans son ascendant normal sur la méthode objective, celle-ci ne |)Ourrait assez éviter les aberrations théoriques qui lui sont propres, soit par divagation^ soit par illusion ».

Ne sérions-nous pas en présence d'une nouvelle^ confession ? De telles paroles ne signifient-ellespoint que jusqu'à la XL« leçon du Cours (qui en a LX) Comte n'a pas pu éviter suffisamment les aberrarations théoriques propres à la méthode objective, soit par illusion ou même par divagation ?

• Les choses étant ainsi, il est de pleine évidence que : a C'est désormais à la méthode Subjective qu'il appartient d^instituer toujours la méthode objective, qui en retour (c'est le moins qu'elle puisse faire) améliore sans cesse ses procédés dogmatiques. Leur ensemble fonde la logique vraiment religieuse ». Ce passage est de capï-> taie- importance, car il nous montre avec la dernrèt»é éviderice qu'il ne s'agit plus seulement de l'union des deux méthodes, mais de la subordination complète de la méthode objective, puisque désormais elle doit être instituée toujours par la méthode subjective.

Nous n'en sommes plus au temps où Comté déclarait que tout^ religion était entachée de sur-' naturel. Il la fait entrer maintenant dans la logi-; que, puis en toutes choses, comme conséquence: du principe de Tamour universel.

La régénération directe de la méthode subjective s'est faite par la fondation de la sociologie. Elle est devenue aussi rationnelle que la méthode objective qui prédomine dans le système de la philosophie positive. La méthode subjective préside au système de la politique positive, a Mon ouvrage fondamental fit graduellement converger les diverses théories vers un ensemble d'abord confus..^ D'après cette construction, le traité actuel fera directement réagir cet ensemble pour la systématisation finale des conceptions préliminaires qui: concourent à le former. En un mot, l'un a tiré de la science une philosophie que l'autre convertit en religion complète et définitive ». « L'heureux concours de ces deux méthodes, dont chacune commence où l'autre finit, permet seul de réparer leur épuisement respectif. Aucun dogme de là religion finale ne saurait être établi qu'après avoir été démontré par les deux méthodes, quelle que soit celle dont il émane d'abord ». a Toute synthèse doit être subjective, puisque l'objectivité demeure toujours analytique ».

a Pour les anciens, Tastronomie était la science prépondérante et la biologie s'y subordonnait comme secondaire, parce que la logique objective

dirigeait alors le progrès meiUal. Chez les modernes, la biologie prévaut irrévQcableraent, en se rattachant la cosmologie à titre d'introduction nécessaire, conformément à la suprématie finale de la subjectivité régénérée.

a L'étude du monde dut prévaloir pendant presque toute la durée du régime |)réliminaire. Quand il se dévelop|)e assez pour faire irrévocablement surgir Tétude systématique de la vie, il touche à son terme nécessaire, comme ayant atteint son but essentiel, en étendant la positivité jusqu'aux plus nobles phénomèmes. Dès lors, la sociologie, prenant à jamais la suprématie mentale, la biologie devient spontanément son principal auxiliaire. La constitution primitive de la philosophie naturelle se trouve nécessairement intervertie par la prépondérance normale de la subjectivité sur Tobjectivité».

Un grand exemple, celui donné par Descartes : a 11 entreprend d'abord la plus forte construction objective qui ait jamais été conçue. L'impossibilité d'y comprendre les plus nobles phénomènes le détermina ensuite à tenter de constituer l'unité intellectuelle par la voie subjective, d'où résulta la traiïsformation qui caractérise la métaphysique moderne ».

Le Comte du Cours ne connaissait que les phénomènes et les lois qui les régissent, mais le Comte régénéré déclare que pour compléter les lois il faut des volontés.

Quand la religion universelle aura suffisamment prévalu, loin que la méthode objective obtieniïe jamais un ascendant comparable à celui que posséda jadis (débuts de rhumanité) la méthode subjective, celle-ci, convenablement régénérée, reprendra une digne domination qui deviendra dès lors inaltérable, comme seule source possible de toute synthèse ».

L'ensemble des citations que je viens de faire établit, d'une manière irrécusable, que l'évolution de la pensée de Comte Ta conduit à changer de méthode. En premier lieu, il ne s'inspire que de la niéthode objective. De là il passe à l'association des deux méthodes, et finalement il en arrive à admettre la suprématie complète de la méthode subjective, qui seule est propre à constituer une véritable synthèse, tandis que sa rivale est confinée dans l'analyse. L'emploi prépondérant de la méthode objective n'est même point sans danger pour nos facultés intellectuelles, car il pousse

à Vidiotisme^ en comprimant la spontanéité

mentale.

C'est Comte qui le dit, mais on n'est pas obligé de le croire sur parole.

Je ferai remarquer que c'est grâce à la prééminence générale qu'il accorde au sentiment que l'auteur a été conduit à substituer à la logique rationnelle une autre logique ayant un tout autre caractère. Dans sa première phase il observait, induisait, faisait des hypothèses, d'où le rôle de

l'expérimentation pour vérifier celles-ci. Dans la dernière il conçoit a priori et cherche les preuves dans Tordre sentimental cjui les lui fournit abondamment. C'est toujours de la subjectivité, bien qu'on ait prétendu le contraire, mais de la subjectivité déréglée, le rêve d'une imagination sans frein.

Je rappellerai aussi à litre de contradiction éminente le langage tenu par Comte au sujet de Téconomie politique, il a commencé par en parler avec un éloge que je qualifierai de sans mesure, lorsqu'il a proposé de fonder la morale sur cette science. C'est de l'utilitarisme au premier chef, auquel a succédé tout le contraire: une niorale d'abnégation exagérée, de sacrifice à l'égard de tous, celle qui ne connaît que des devoirs envers nos semblables, sans cette compensation nécessaire qui s'appelle le droit. Plus tard, lorsque Comte connut mieux l'Economie politique, elle devint une prétendue science qui s'inspirait des principes les plus révolutionnaires et systématisait l'anarchie.

Je suppose qu'on voudra bien reconnaître aussi que Comte a eu deux opinions très différentes sur la femme. D'après la première elle est un être inférieur qui doit être assujetti à Thomme, et qui est incapable de toute direction, même domestique ou familiale. Alors, comme l'homme, elle devait être un individu et par conséquent n'avait une valeur qu'à titre de collectivité humaine.

D'après la seconde opinion, les femmes ne doi-î vent jamais être prises collectivement, parce que le sentiment ne comporte qu'une évolution individuelle. Ainsi leur prééminence sur Thomme est nettement établie et elles sont devenues le symbole et la meilleure expression de la déesse Hu-^ manité, c'est-à-dire de l'amour universel. A ce titre elles font partie intégrante du pouvoir spiri-t tuel et possèdent la surintendance de l'éducation domestique. Il s'ensuit que les femmes ne sont plus ce qu'elles devaient être à l'origme, à savoir, individuellement une simpleabstraction, ainsi qu'il en est de Thomme, auquel elles étaient si infé^; rieures jadis.

Nous voici évideniment en pleine métaphysique et elle se complète quand on songe que les petits Grands Etres des animaux « n'ontqu'une existence abstraite ou plutôt nominale, puisque l'ensemble de la race n'a pas d'autre genre d'existence, ainsi, que je l'ai déjà dit. Il n'y a de réel que l'individu et quelquefois la famille. C'est l'inverse du cas humain » (1). Ici Comte aurait dû dire masculin^, puisque la femme est un individu comme Tani»-. mal isolé.

Pareille similitude est peu flatteuse, ce sem-. ble-t-il pour ces dames, mais en elle-même elle est parfaitement inexacte et montre à quel point notre auteur, dominé par des vues systématiques,.

(1) Politique positive , l, p. 623.

ne tient plus aucun compte de l'observation. En effet, entre autres choses, ce qui distingue l'anima-^ lité du genre humain, c'est qu'il n'y a entre les divers animaux d'une même espèce que des différences intellectuelles à peine appréciables. D'où la conséquence que la collectivité est sensiblement tout et que Tindividualité est plus apparente que réelle. Chez Thomme et chez la femme, c'est précisément le contraire, car ainsi que l'a reconnu Comte, dans lin moment de lucidité, il y a ceux qui pensent et ceux qui ne pensent point. C'està-dire, tout en tenant compte des intermédiaires, le génie d'une part et la brute de l'autre.

Une autre nouveauté particulièrement étrange pour la femme est la parthénogenèse, prévue comme possible pour l'avenir, et devenant un idéal à réaliser. Pourquoi ? parce que THumanité est censée jouir d'un pareil privilège et que la femme est son meilleur symbole. Etant la véritable expression, en ce monde, de Tamour universel, elle doit le rappeler le plus possible. Le sentiment Texige et sa logique désormais l'emporte sur toute autre. Nous sommes bien loin du Comte primitif et il faut un véritable parti pris pour ne pas se rendre à l'évidence même.

J'en ai dit assez pour prouver le défaut d'unité dans la pensée de l'auteur, mais heureusement pour la thèse que je développe qu'elle a dans l'ouvrage de M. Alengry un appui des plus solides. Voici comment il s'exprirpe en particulier sur la question :

« Il y a deux courants hétérogènes dans la philosophie générale de Comte : Tun positif et scientifique, l'autre moral et religieux. Que devient dans ce cas Tunité du système ?

» En 1845, il introduit le sentiment dans la philosophie positive (f) et systématise les sentiments. Dans la Synthèse subjectwe il ajoute à la religion un véritable fétichisme.

» H est donc arrivé à Comte de suivre, mais à rebours, la loi des trois états : de la science il passe à la philosophie, de la philosophie à la religion de THumanité, et de celle-ci au fétichisme Il affirme, envers et contre tous, Tunité

do son œuvre... La première rencontre (avec M"* Devaux) eut lieu en octobre 1844, la seconde en août 1845, elles furent foudroyantes. Ce n'est plus le même homme, ce n'est plus le même penseur. Instantanément le ton, les idées, la méthode, tout change. Dans la politique. Comte traite les mêmes sujets, mais dans un esprit tout différent. De là dérive la religion de l'Humanité, qui se transforme en culte des souvenirs, en adoration de la femme aimée, en adoration de ses, paroles et des objets qu'elle a touchés ; au bout se trouvait le fétichisme... Nous sommes amenés à conclure qu'il y a deux vies, deux carrières, deux méthodes, deux doctrines chez Comte. L'une posi^

(1) Essai historique et critique sur la sociologie chez A, Comte ^ p. 327, 331, 335, 341, 350, 351, 362 et 575.

tive, fondamenlale, est conçue dès 1822, et loênne dès 4818, l'autre sentimentale, tardive et surajoutée, dès 1845 ». < . .

Je rappelle que M. Alengry, qui vient de prouver le défaut complet d'unité dans le positivis^rne de. Comte, a donné une autre démonstration qui n'est pas moins importante, savoir le défaut d'originalité de cet auteur dans sa première pha3ei Nous sommes donc en présence d'un système qui n'en est pas un, qui est même la contradiction incarnée. De plus il est dû à une inspiration étrangère qui se reflète à peu près partant.

Le jugement de M. Alengry a d'autant plus de valeur qu'il procède d'un écrivain qui a pour Comte une véritable admiration, et le considère comme un homme de génie.

Enfin à titre d'argument ne laissant rien à désirer sur l'évolution régénérée du comtisme, j'extrais les lignes suivantes d'un compter endu du Journal des Débats (22 octobre 1906) : a La science est ai|ssi préliminaire que la théologie et la métaphysique, et doit être finalement autant éliminée par la religion universelle. Il importe de secouer cette domination dégradante de l'esprit scientifique pour s'occuper de l'installation religieuse ». '

Ainsi nous voici prévenus, comme conclusions dernières, que la science, à l'instar de la théologie et de la métaphysique, doit être finalement éliminée par la religion universelle. De plus il nous faut secouer la domination, dégradante de. l'esprij

scientifique, suffisamment dégradante même pour nous pousser actuellement à Tidiotisme.

Ceci dit, et dit par le pontife infaillible, suprême organe de THumanité, c'est-à-dire de l'amour universel, je demande aux admirateurs de son impeccable logique si Ton peut, ici, reconnaître en lui Tauteur de ses premières publications et du Cours qui leur a lait suite ?

L'unité du Cours, de la Politique et de la Synthèse subjective, est une affirmation gratuite. Elle s'affirme pour les besoins de la cause et ne se démontre pas.

32,261. — Bordeaux, Y. Cadoret, impr., 17, rue Poquelin-Molière.

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