LE PROGRES
L'antiquité n'a point connu à proprement parler l'idée du progrès. Toutefois Platon l'admet pour les idées, qui s'élèvent vers l'un, TinéfFable. La civilisation gréco-romaine nous a transmis la légende de Tâge d'or qu'on dirait être un fait similaire du paradis terrestre des Juifs. Dans les deux cas il y a décadence, il y a chute de Thumanité que le christianisme se propose de rappeler à son état normal. En Perse, on admet une lutte entre les deux principes du bien et du mal : Ormuzd et Ahriman, devant se terminer par ta victoire d'Ormuzd. Entre ces dernières traditions on peut trouver une certaine analogie. Pour les stoïciens lé nfionde est un feu qui s'allume, s'éteint, se rallume, etc.
L'histoire ancienne paraît donc assez peu favorable à l'idée du progrès telle qu'on l'a comprise dépuisi Deux citations que je vais faire lui sont même décidément hostiles. D'après Polybe : «Tous les Etats, toutes les entreprises suivent la même marche; toute chose s'élève, tend vers un certain é tat de p e rfcctio nY^nfin déchoit et tombe ». Voici maintenant le témoignage de Sénèque:« La chaîne
des événements obéit à une rotation éternelle ». Polybe et Sénèque ont vraiment été les précurseurs de Vico, qui a pu s'en inspirer. En philosophie proprement dite, suivant la remarque de Franck, Tidée du progrès se trouve formellement exprimée dans le titre d'un des priricipavix ouvrages de Bacon : « Du progrès et de Vai>ancement des sciences divines et humaines ». L'auteur y a pour but, après avoir fait l'inventaire des connaissances de son temps, de montrer qu'elles n'atleignent point à la hauteur de leur objet. Faute d'avoir suivi la bonne route, l'esprit humain n'est qu'au début de sa carrière, et à Tentrée du royaume qu'il est appelé à conquérir par l'industrie et par la science. Descartes {Discours sur la méthode 6* partie, g 2) professe la même opinion pour les sciences naturelles et les applications qu'on en peut tirer pour le perfectionnement des arts »(1). Perrault serait, dit-on, le premier qui ait affirmé que le progrès était nécessaire et ininterrompu par cela même. D'après Pascal (Traité du Vide) : « Non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais tous les hommes ensemble y font de continuels progrès à mesure que l'Univers vieillit. Toute la suite des hommes, dans le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».
(1) Frauck, Dictionn, philosophique.
Leibniz, en vertu de sa loi de continuité, fait du progrès un principe (jui domine tous les êtres, y compris Tunivers. D'après lui les âmes raisonnables, d'abord dépourvues de sentiment et de conscience, ont passé à Tétat d'âmes sensibles, puis se sont élevés à la dignité d'âmes raisonnables. Il se peut qu'avec le temps le genre humain parvienne à un tel degré de perfection que nous ne pouvons l'imaginer actuellement.
En plein xviii* siècle, Vico (1) tenta de faire une véritable philosophie de l'histoire en la soumettant à des lois nécessaires, sinon constantes. Profondément versé dans la connaissance de Tantiquité, il était aussi un légiste consommé, à Tinverse de Comte. Vico reconnaît trois âges historiques : Tâge divin qui correspond au patriarcat, l'âge héroïque correspondant à l'aristocratie, et l'âge humain ou la civilisation correspondant à la démocratie d'abord, puis à la monarchie, quand la première se corrompt. Si la monarchie, ellemême, se corrompt, alors conquête par un peuple supérieur, ou retour i)ar l'anarchie à la barbarie, où se reconstituerait à nouveau le patriarcat, puis l'aristocratie, etc. Tel est l'ordre immuable des destinées (2). De cette manière, conformément à ce que Wico appelle la Science noui^elle^e^ii tracé le cercle éternel d une histoire idéale, cercle parcouru
(1) Né en 1688, mort en 1744.
(2) La Science nouvelle^ tod. de Michelet, II, Hv. V.
par les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence et leur fin (1). L'histoire est donc soumise à de véritables lois. C'est ainsi que Vico, suivant sa propre expression, saisit Tidentité de substance de l'histoire générale de rhumanité, sous la diversité de ses formes. Au processus succède le regressus, au flux le reflux; aux corsi les ricorsi, à l'évolution la contre-évolution.
J'arrive à Turgot (2). Voici comment il s'exprime dans le second discours en Sorbonne (3) :
« Les phénomènes de la nature soumis à des lois constantes sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt; et, dans ces générations successives par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener, à chaque instant, ce qu'il a fait disparaître. La succession des hommes, au contraire, ofi*re de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté produisent sans cesse de nouveaux évé-^ nemenls. Les signes multipliés du langage et de l'écriture ont formé de toutes les connaissances |)articulières un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle; et le
(2) Né en 1727, mort en 1781.
(3) Discours prononcé le 11 décembre 1750.
genre humain, considéré depuis son origine, paraît aux yeux du philosophe un tout imnçiense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès (1).
a Malgré les changements perpétuels que l'ambition ou la vaine gloire imposent à Ja scène du monde, les mœurs s'adoucissent, Tesprit humain s'éclaire; les nations isolées se rapprochent les unes des autres; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe, et: la masse totale du genre humain, par dés alternatives de calme et d'agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection |)lus grande ».
Cette idée du progrès dans l'histoire a été l'une des pensées dominantes de Turgot. Il n'a pas seuleqfient abordé le sujet dans les passager du discours en Sorbonne que je viens de citer, mais aussi dans d'autres œuvres demeurées inachevées. Par exemple un ouvrage sur l'histoire universelle, le point de vue de Bossuet ne lui suffisant pas. Dans une première ébauche d'un plan sur ce sujet on trouve les lignes suivantes ;
a L'histoire universelle embrasse la considération des progrès successifs du genre humain et le détail des causes qui y ont contribué. Le genre humain marchant toujours à la perfection » (2).
(1) C'est la pensée de Pascal exprimée en d'autres termes.
(2) Œuvres complètes de Turgot, t. II, édition Daire, p. 597.
Dans une seconde ébauche il a également pour objet les progrès de l'esprit humain. « Les progrès, quoique nécessaires, sont entremêlés de décadences fréquentes par les événements qui viennent y faire obstacle » (I).
Dans une troisième ébauche, il donne un autre plan de discours sur les progrès et les diverses époquesdedécadence des sciences et des arts » (2).
Il y a même encore quelques pensées et fragments sur le même sujet (3).
Or Turgot a été incontestablement le maître de Condorcet.
On voit par ce qui précède combien Comte était peu autorisé à attribuer à Télève Tidée du progrès dans l'histoire et par Thistoire, c'est-à-dire Tune des pensées dominantes du maître, qui lui-même n'avait pas été le premier à. la concevoir (4).
Les passages que je viens de citer ont un intérêt majeur. Turgot admet évidemment deux choses : 1* Le |)rogrès est une loi de la nature; 2** Cette loi ne s'exerce point d'une manière constante et par conséquent nécessaire, puisqu'il est dit quelque part : « Ailleurs les |)remières ténèbres ne sont pas encore dissipées ». C'est la part faite à l'état sauvage, qui est lui-même une preuve péremploire de la non-nécessité absolue de la loi du progrès. Elle s'applique plus ou moins ou ne s'applique pas
(1-2-3) Œuvres complètes de Turgot, t. II, édition Daire. (4) Une seule fois Comte a cité son nom en l'associant à plusieurs autres.
du tout. Les grandes civilisations de Tlnde et de la Chine nous montrent des progrès interrompus pendant une longue série de siècles. La marche en avant est susceptible de se transformer en une marche en arrière, ce qui constitue des périodes de décadence plus ou moins fréquentes. Il n'en est donc pas pour Thumanité comme pour la nature (2® discours en Sorbonne). Celle-ci est assujétie à des lois constantes, tandis que la succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle, un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté, produisent sans cesse de nouveaux événements [Ibidem). Mais la résultante générale n'en est pas moins favorable au progrès général et la liberté morale est l'un de ses facteurs. Nous sommes par conséquent sur un tout autre terrain que celui des sciences naturelles, et l'expérience des siècles nous prouve que l'humanité n'est pas soumise au même genre de lois que les autres sciences. Telle est l'opinion de Turgot.
Condorcet était un ami intime de d'Alembert qui en fit un mathématicien, un ami intime de Turgot qui en fit un économiste et un philosophe. Ses rapports avec Voltaire ont été très suivis et très affectueux. J'ajoute, comme préalable, qu'il attribue à Machiavel d'avoir cherché dans l'étude approfondie des faits de l'histoire les règles propres à maîtriser l'avenii-.
Je vais maintenant donner une analyse des idées de Condorcet.
Discours de réception à l* Académie Fran-çaise (1) :
Chaîne ininterrompue de progrès et de reculs entre le début des temps historiques et les temps où nous vivons.
Parlant du moyen âge, qu'admirait tant Comte : Les mœurs de ces temps malheureux furent dignes d'un système profondément corrupteur. Les progrès, dans la politique et l'économie politique, avaient pour première cause ceux de la philosophie générale ou métaphysique, en prenant ce mot dans le sens le plus étendu.
Eloge de Luther et de la réforme protestante.
La superstition et la tyrannie sont la cause de toutes les calamités qui ont pu troubler la marche du progrès.
Le maintien des droits, de Thomme est Tobjet unique de la réunion des hommes en sociétés politiques.... Ces droits primitifs que Thomme tient de la Nature et que toute constitution doit lui conserver.
L'économie politique est une science qui doit être soumise comme toutes les autres aux principes de la Philosophie et à la précision du calcul. Les progrès de la politique et de l'économie poli* tique avaient pour première cause ceux de la philosophie générale ou métaphysique.
(1) Les avantages que la société peut retirer de la réuniou des sciences physiques aux sciences morales.
Eloge de Lockeét de sa philosophie. Le premier il fixe les bornes de Tintelligence.
Cette méthode (de Locke) devint bientôt celle de tous les philosophes, et c'est en l'appliquant à la morale, à la politique, à l'économie publique qu'ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que dans les sciences naturelles.
On a|)prit à employer la même méthode pour perfectionner celle des sciences physiques.
Lesjéconomistes réclament la liberté indéfinie comme le plus sûr encouragement du commerce et de rindustrie.
On aperçoit déjà chez les Grecs les premières traces de cet art si vaste et si utile connu aujourd'hui sous le nom d'économie politique.
Dans la Grèce, Thomme avait le sentiment de ses droits s'il ne les connaissait point encore.
Ije |)euplegrec a exercé sur les progrès de l'esprit humain une influence si puissante et si heureuse (Comte en fait une nation dégénérée). Socrate rappela la philosophie du ciel sur la terre... Il combattit les sophistes, couvrant de ridicule leurs vaines subtilités (Comte en fait un vulgaire sophiste)... Les droits que tous les hommes ont également reçus de la nature... Les publicistes ont vu que le maintien de ces droits était l'objet unique deJa réunion des hommes en sociétés politiques, et que l'art social devait être celui de leur garantir la conservation de ces droits, avec la plus
entière égalité... S'il existe une science de prévoir les progrès de l'espèce humaine, de les diriger, de les accélérer, l'histoire de ceux qu'elle a faits en doit être la base première. Néanmoins, la philo* Sophie a dû proscrire cette superstition qui croyait presque ne pouvoir trouver des règles de conduite que dans l'histoire des siècles passés, et des vérités que dans les opinions anciennes... La nature a indissolublement uni les progrès des lumières et ceux de la liberté, de la vertu, du respect pour les droits naturels de Thomme.
Tels sont les principes d'Hubert Languet, de Locke et de tous ceux que combat Comte en tant que révolutioniiaires. Or, il a proclamé Condorcet son père spirituel, parce que Saint-Simon lui en avait donné l'exemple. Ce titre convenait aussi peu à l'un qu'à l'autre.
La réunion de la philosophie et des sciences veut dire dans la pensée de Condorcet l'association, mais non la combinaison. C'est ce que n'ont compris ni Saint-Simon, ni A. Comte, qui ont voulu faire des sciences physiques et des sciences morales un tout homogène à la complexité près, a En appliquant la méthode de Locke à la morale, à la politique, à l'Economie publique (politique), tous les philosophes sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles ». D'où l'on voit qu'appartenant à l'école sensualiste Condorcet n'en différenciait pas moins les sciences propres
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à rhomme de celles qui sont, propres à la nature. De même en est- il pour les passages suivants : <c Cependant, on accuse Newton de renouveler les qualités occultes des anciens, parce qu'il s'était borné à renfermer la cause générale des phénomènes célestes (gravitation universelle) dans un fait simple, dont l'observation prouvait Tincontestable réalité. Et cette accusation même prouve combien les méthodes des sciences avaient encore besoin d'être éclairées par la philosophie 9. a Mais la nature soit de cette loi de la gravitation universelle, soit de ces principes de mécanique, les conséquences qu'on peut en tirer pour l'ordre éternel de l'Univers, sont du ressort de la philosophie ». a Depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'au temps où les sciences et la philosophie secouèrent le joug de l'autorité d. « Les progrès de la philosophie et des sciences ont étendu, ont favorisé ceux des lettres, et celles-ci ont servi à rendre l'étude des sciences plus facile et la philosophie plus populaire. Elles se sont prêtées un mutuel appui, malgré les efforts de l'ignorance et de la sottise pour les désunir, pour les rendre ennemies ».
Ignorance et sottise, voilà des mots bien durs ! A qui les appliquer ?
Condorcet a écrit dans les circonstances que l'on sait une Esquisse (Tun tableau historique des progrès de l'esprit humain^ et c'est très évidemment de cet ouvrage que Comte s'est inspiré,
parce que Tauteiir de l'Esquisse a particulièrement insi&té sur la nécessité du progrès dont il a fait un tableau comprenant dix époques. Ces dix époques constituent une chaîne ininterrompue entre le commencement des temps historiques et le temps présent. Toutefois Condorcet reconnaît, qu'à partir de la troisième époque, le hasard des événements viendra troubler sans cesse la marche lente et régulière de la nature. Aussi son prétendu fils spirituel dira-t-il qu'entre la thèse à développer et les preuves qu'on en donne, il y a une contradiction évidente. Et cependant il faut bien reconnaître que, dans le discours de réception à l'Académie, la chaîne ininterrompue est constituée de progrès et de reculs. 11 paraît manifeste que 1'^^quisse nous représente surtout un idéal à réaliser, c'est-à-dire quelque chose de non réel. Ce point de vue idéal se retrouve aussi d'une manière irrécusable lorsque Condorcet, se souvenant de l'homme de Pascal, a voulu écrire l'Histoire d'un peuple unique, sorte de résumé de Thumanité toute entière qui ne tient aucun compte des espèces sociales. Et c'est là une méthode dont le prétendu fils spirituel ne devait pas manquer de s'inspirer, car c'était la seule à son propre dire qui lui permît de faire une œuvre systématique. L'Histoire elle-même devenait matière à abstraction et il ne lui énfallait pas davantage pour aller de l'avant. Encore une citation que je vais faire et quî paraît justifier l'opinion de Comte : « Le seul fon-
Cernent de croyance dans les sciences naturelles est cette idée que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de TUnivers sont nécessaires et constantes, et par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles que pour les autres opérations de la Nature. Puisque des opinions formées d'après Texpérience du passé, sur des objets du même ordre, sont la seule règle de la conduite des hommes les plus sages, poui'quoi interdirait-on au philosophe d'appuyer ces conjectures sur la même base. »
Dans ce passage je ne puis retrouver ni Locke, ni Condorcet lui-même. La corrélation doctrinale semble rompue. L'expression aurait-eUe dépassé la pensée ?
Le progrès ininterrompu dans l'Histoire est un rêve à réaliser.
Sur presque tous les points Comte est en opposition flagrante avec les idées de Condorcet, dont la paternité spirituelle a besoin, si la chose est possible, d'un plus ample informé.
Herder postérieur à Turgot est contemporain de Condorcet. On trouve chez lui formellement exprimée la doctrine du progrès indéfini. Il s^inspire de conceptions optimistes et prétend, à l'exemple de Milton, justifier les voies de la Providence envers l'homme : « And justify the ways of God to man x>.
De 1777 à 1787 Herder publia plusieurs volumes
sur la Philosophie de l'Histoire de THumanité. Dès sa jeunesse, à ce qu'il rapporte, a il se demandait souvent pourquoi si chaque chose en ce monde a une philosophie et une science qui lui sont propres, il n'y aurait pas une philosophie et une science de ce qui nous touche de plus près ; THistoire du genre humain dans sa grandeur et sa totalité. i>
Le. progrès d'après Herder est une loi naturelle, nécessaire, rigoureusement déterminée et les oppositions qu'il rencontre sur sa route en sont le stimulant. aC'est un triste point de vueque celui d'où Ton n'aperçoit dans les révolutions de notre terre que des débris sur des débris, d'éternels commencements sans fin... Chaîne dorée du perfectionnement, toi qui entoures la terre de tes replis et qui t'étends à travers tous les individus jusqu'au trône de la Providence, depuis que j'aperçus tes traces et que je les suivis dans tes anneaux les plus délicats, dans les sentiments de parent, d'ami et de maître, l'histoire ne me paraît plus comme autretois une suite ininterrompue de désolations dans une terre sacrée » (1). « L'homme, au milieu de ses passions, ne laisse pas de suivre des lois aussi belles, aussi immuables que celles qui président aux révolutions des corps célestes» (2). Ainsi, que
(1) Herder. Idées sur la Philosophie de l'Histoire de THumanité. TraductioQ d'Edgard Quioet. T. II, p. 153-155-156. Herder naquit en 1744 et mourut en 1803.
(2) Uid., T. III, p. 90.
l'Homme s'agite ou non, Dieu le mène toujours.
Un fait intéressant à signaler, c'est fjue Herder a été le précurseur de Kant et de Condôrcet relativement à la doctrine des lois de l'Histoii^e et de leur caractère progressif. J'ajoute qu'en donnant un aperçu de certaines œuvres de Turgot j'ai donné précédemment la preuve certaine, que Condorcet a suivi une voie largement ouverte par son maître et ami, et que par conséquent il n'a point eu la priorité que Comte lui attribue en toute ignorance de cause. Ce dernier qui n^avait probablement point lu Vico dont il parle, ni Herder qu'il mentionne aussi, avait quelque connaissance de Condorcet, père spirituel de son propre maître Saint-Simon, et voici comment il. s'exprime à son sujet : a Cet auteur a vu nettement le pre^ mier que la civilisation est assujettie à une marche progressive dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns aux autres, suivant les lois naturelles que peut dévoiler l'observation philosophique du passé » (i).
Dans les sciences il y a des lois ou rapports invariables entre les choses quand les phénomènes se produisent dans des conditions identiques.; Le déterminisme est rigoureux, et quand il survient dçs, variantes on peut affirmer que les conditions ne sont plus les mêmes. La prévision du résultat des expériences est un fait incontestable
(1) Système de Politique positive, p, 133.
dans les sciences naturelles, toutes les fois que les lois ou rapports ont été fixés d*une manière certain^. Or si nous ramenons la science de Thomme à celles de la nature, pour en faire un tout homogène, ce que Saint-Simon et Comte après lui n*ont pas hésité à faire, du moins au point de départ, n'admettant d'autre différence qu'une complexité plus grande, il va de soi que la prévision de l'avenir devient une conséquence certaine, inéluctable d'un pareil point de vue. Mais il y a ici une espèce nouvelle, et la preuve que cette espèce nouvelle n'est point homogène à celles qui constituent le reste de la nature, se trouve dans le passage déjà cité de Turgot : « Les phénomènes de la Nature soumis à des lois constantes sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes... Le Temps ne fait que ramener à chaque instant ce qu'il a fait disparaître. La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté produisent un spectacle toujours varié. » Là où les éléments sont homogènes, les rapports des choses qui relèvent de la nature propre de celles-ci ne sauraient varier dans des conditions identiques. Comte en se plaçant au point de vue de l'homogénéité de tous les êtreô naturels ne pouvait admettre que la prévision nécessaire des événements, puisqu'il s'imaginait que l'observation s'appliquait toujours à une nature des choses invariable. Dans l'ordre humain il a donc prévu comme il pouvait
le faire en Physique et en Chimie, il a prévu, c'està-dire prophétisé. Or comme aucune de ses prophéties ne s'est accomplie il est permis d'en conclure que l'ordre humain manque d'homogénéité avec la physique et la chimie.
Comme confirmation de ce que j'avance, je rappellerai les détails dans lesquels je suis, entré sur la diftérenciation des lois de la Nature, détails que j'ai empruntés au très remarquable ouvrage de M. Xénopol (1). Cet auteur distingue dans l'ordre des choses deux sortes de lois : les lois à répétition et les lois à succession. De celles-ci Comte n'a pas dit un seul mot, fidèle à son habitude de dogmatiser, de généraliser, de synthétiser sans analyse préalable. Dans l'espèce il aurait pu constater, comme l'a fait Xénopol, que l'essentiel, dans les faits à répétition, c'est la reproduction du même phénomène, et le changement que ces diverses répétitions peuvent présenter n'est qu'un accessoire négligeable. Pour les faits de succession, au contraire, l'élément principal n'est plus la partie ressemblante mais la partie différentielle, ce qui constitue la série historique. M. Comte n'a jamais fait cette distinction aussi élémentaire qu'essentielle, et comme il y avait une catégorie de lois où la prévision est un fait normal, pour l'esprit, il en a conclu que partout où il y avait loi il y avait
(1) La Théorie de l'Htstoiret par Xénopul, professeur de FUniversité de Jassy.
lieu à prévision. D'où la conséquence que tout ce qu'il avait prévu n'est jamais arrivé.
Je passe à la loi des trois états.
Saint-Simon s'inspirant de Gondorcet, qui lui a appris que Ton peut tirer de la connaissance du passé la prévision de l'avenir, déclare que ce n'est que par l'observation philosophique du passé que l'on peut acquérir une connaissance exacte des éléments du présent. Ainsi Saint-Simon a non seulement pour méthode l'observation, mais de plus elle repose sur l'Histoire qu'il divise en trois périodes : Une période préliminaire polythéiste qui va jusqu'à Socrate, une période déiste ou conjecturale qui va de celui-ci jusqu'à nos jours, et une période positive qui en est à ses débuts. C'est la loi des trois états. Maintenant Comte peut venir et se parer des plumes du paon avec une formule identique, au fond, et qui, pour lui, doit constituer la loi progressive de l'Histoire de l'Humanité. C'est ainsi que Comte, selon l'expression malheureuse de Littré, a créé la Philosophie de l'Histoire.
Quoi qu'il en soit, cette loi a encore un autre ancêtre.
a Avant de connaître, dit Turgot, la liaison des effets physiques entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des êtres intelligents, invisibles et semblables à nous. Tout ce (|ui arrivait sans que les hommes y prissent part eut son dieu auquel la crainte et Tespérance (irent bientôt rendre un culte, et ce
culte fut encore imaginé d'après les égards qu'on pouvait avoir pour les hommes puissants, car les dieux n'étaient que des hommes plus puissants et plus ou moins parfaits, selon qu'ils étaient l'ouvrage d'un siècle plus ou moins éclairé sur les perfections de l'humanité. Mais quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables» sans avoir acquis néanmoins de vraies lumières sur l'histoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme essences et /hcw/W^, expressions qui cependant n'expliquaient rien, et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtreSy de nouvelles
divinités substituées aux anciennes Ce ne fut
que bien tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique d'autres hypothèses que les mathématiques pussent développer et l'expérience vérifier » (1).
Voici maintenant l'appréciation de Vacherot sur ce passage caractéristique : « N'est-ce pas la loi des trois états formulée avec une clarté et une précision qu'on retrouve à peine dans les livres d'Auguste Comte ? » (2).
(1) Plan du second discours sur l'Histoire universelle : Les progrès de l'Esprit humain^ t. Il, p. 656, édition Daire.
(2) Vacherot, Revue des Deux-Mondes, no du 15 août 1880, dans son excelleate réfutation de la loi des trois étals dont voici la conclusion : « En résumé, cette loi ne trouve sa vérification ni dans la réalité historique, ni dans la réalité psychologique », M. Vacherot s'exprime ainsi, à l'occasion de l'Esquisse de Turgot : « On ne peut
La loi progressive des trois états est-elle une loi nécessaire clans chacun de ses trois termes : Théologie, Métaphysique, état positif. Une première objection à présenter, c'est que cet aperçu synthétique du passé et de l'avenir de Thumanité n'a pour point de départ que l'étude de certains peuples plus civilisés que les autres, occupant l'Europe occidentale, et que si Comte avait voulu tirer une conclusion de recherches étendues à l'ensemble des populations de notre globe il n'aurait pu aboutir à un système quelconque. Il en convient lui-même. Il a fait une analyse incomplète, très incomplète, ce qui ne Ta pas empêché de conclure à une synthèse universelle, espèce d'idéal non vérifié par l'observation, je veux dire démenti par l'observation pour peu qu'on veuille bien la généraliser. Une autre objection qui me paraît non moins valable est la suivante : Comte a prétendu, et il l'a dit à plusieurs reprises, que cette loi des trois états s'appliquait à toutes les sciences positives. L'une de ces sciences, qu'il a donnée pour fondement à toutes les autres, a pour nom les mathématiques. Or celles-ci ont-elles jamais présenté une période théologique, une période métaphysique et une période positive consécutive aux
guère admettre que Comte ait igooré la peosée et le langage même du philosophe économiste ». Une preuve bieu certaine que cette supposition manque absolument d'exactilude, c'est que Comte attribue à Condorcet le rôle de Turgot relativement à l'Histoire. 11 devait, en réalité, n'avoir jamais lu les œuvres de ce dernier.
deux premières ? Je pourrai en dire autant de la mécanique.
Comme l'a dit M. Chauffard dans une Étude sur la Philosophie dite positive, a THistoire est loin de nous montrer les sciences biologiques, et la médecine en particulier, suivre, soit pour leur apparition dans le cercle des connaissances humaines, soit dans leur développement propre, l'apparition et le développement des sciences physiques et chimiques. Les sciences biologiques, au contraire, précèdent manifestement celles du monde inorganique... La longue histoire de la médecine est la démonstration vivante de ce fait... il serait aisé de montrer que les sciences morales et politiques de la sociologie n'ont pas une indépendance moindre. »
Non seulement cette loi dite progressive ne saurait être applicable à tout le genre humain, mais on a vu l'association de la Théologie sous sa forme déiste et de la Métaphysique. Le Christianisme en est une preuve suffisante. Mais on a vu bien mieux encore. Deux positivistes partis de la Théologie unir ensemble la Métaphysique (doctrine de l'Humanité) et Tétat positif, d'abord, et revenir ensuite à la Théologie, sous sa forme première (retour de Comte au fétichisme) et à sa forme seconde améliorée (retour de Blignières au déisme catholique). Si la loi des trois états est une loi nécessaire, ce sont là des impossibilités radicales pour les individus comme pour les Sociétés elles-mêmes. A ce
dernier point de vue Comte s'est chargé lui-même de donner un démenti catégorique à sa théorie de la nécessité inhérente à sa fameuse loi du progrès historique. N*a-t-il point aussi admis, pour les Musulmans et pour d'autres encore, la possibilité de franchir la période métaphysique pour arriver plus vite à Tétat positif? Jusqu'à ce jour ni les Musulmans, ni les non Musulmans ne paraissent avoir sensiblement profité des facilités qu'on leur accordait. Ne dirait-on pas que Comte a pris plaisir à se réfuter lui-même ? Il y a d'ailleurs parfaitement réussi. L'état positif associé à l'état fétichiste, c'est-à-dire Tunion des contradictoires, tel a été le dernier mot de Comte dans ce que Littré a appelé pompeusement la Philosophie de l'Histoire. Maintenant la nécessité du progrès n'existe plus puisqu'il est arrivé à son dernier terme. D'où la conséquence possible de la grande époque critique à laquelle doit s'attendre le genre humain, L'Humanité cessera d'être et avec elle l'homme disparaîtra de ce monde qui lui-même deviendra ce qu'il plaira aux lois astronomiques d'en faire, par ex,emple de le réunir au Soleil, appelé luimême à des révolutions nouvelles. Si telle est la doctrine suprême de la Philosophie positive, son épine dorsale comme dit Stuart Mill, on ne saurait certainement dire qu'elle affirme parce qu'elle a observé. Je viens de montrer comment les prédécesseurs de Comte et lui-même ont compris la question du progrès. En tant qu'il s'agit du pro-
grès intellectuel et moral, il me paraît répondre à un certain idéal qui jusqu'à présent n'a point existé d'une manière générale dans THumanilé. A côté de ce progrès, mais n'ayant avec lui aucun rapport de simultanéité ou de parallélisme nécessaire, il y a des progrès scientifiques, économiques, d'organisations sociales diverses. Ce sont là des questions connexes, mais de convergence et de corrélation incertaines. C'est ainsi que, dans la seconde moitié du siècle précédent, et dans le courant de celui-ci, nous avons vu la science progresser merveilleusement et la moralité générale entrer dans une période de décadence s'accentuant de plus en plus. Entre les deux aucune corrélation directe.
Pareil sujet est donc susceptible de solutions diverses pour ceux que n'anime point l'esprit exclusivement systématique et par conséquent faux d'Auguste Comte. H y a ici, ici surtout, à faire la différence des éhoses, et en particulier à reconnaître que le développement progressif a son point de départ dans des individus plus heureusement doués que les autres et même parfois qualifiés de génies. Ce sont eux qui donnent l'impulsion que la foule suit plus ou moins. Si le progrès était une loi nécessaire : chacun y contribuerait pour ce qui le concerne. Or nous savons précisément le contraire.
On constate ainsi, une fois de plus, combien Comte a eu raison de subordonner complètement l'individu à la collectivité.