Voir liivista. . . 1892, n» 14-17, etc
Si, à la fin de ce travail, il nous fallait résumer en un mot notre jugement sur l'ensemble du positivisme, nous pourrions l'appeler une grande mystification i favorisée par l'esprit vain et superficiel d'un siècle de demi-savants.
Comme nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de le faire remarquer^, le positivisme combat la théologie et les systèmes philosophiques enseignés jusqu'ici, sous prétexte que leurs (( constructions sont vaines , métaphysiques, a priori » et ne reposent en rien sur l'expérience. Il prétend ne s'appuyer lui-même que sur les données expérimentales; et, partant, il se glorifie d'être la seule « philosophie vraie, scientifique, réelle, précise, organique, utile, la seule philosophie universelle et définitive ».
Relevons d'abord cette dernière prétention. Le positivisme se vante d'être la philosophie a dé-
1. En employant cette expression, notre intention n'est pas d'affirmer que les représentants du positivisme mentent « de propos délibéré », mais d'indiquer le caractère du positivisme en tant que doctrine et méthode.
2. Voir, en particulier, H. Gruber, Auguste Comte, fondateur du positivisme... Introduction et n» 34.
finilive ». Si l'on songe aux transformations qu'il a subies depuis quarante ans, une telle prétention ne peut sembler qu'une plaisanterie. Le positivisme primitif, c'est-à-dire le système philosophico-politique d'Auguste Comte a été si peu « définitif >s qu'il n'a jamais été pris au sérieux par le monde savant et qu'il est aujourd'hui, presque entièrement oublié. Quant aux autres systèmes positivistes, celui de Spencer par exemple, ils présentent des défauts si évidents qu'ils n'ont pu se faire accepter d'une manière durable môme par les philosophes positivistes qui tous, naturellement, à l'exception de l'inventeur du système, ont rejeté ces théories particulières.
Cette seule remarque permet également de juger si la philosophie positiviste est « certaine » et « universelle ». L'incertitude et la diversité des systèmes ont contraint leurs représentants à déclarer enfin que le positivisme est plutôt une « méthode » que tel ou tel système déterminé.
On ajoute que c'est une philosophie « réelle ». Ce fondement « réel » lui fait tellement défaut, que les affirmations ou plutôt les négations propres à cette philosophie ne s'appuient en rien sur l'expérience. C'est dire en même temps si le positivisme est une philosophie « scientifique ». En effet, de l'aveu môme des positivistes, la première préoccupation de la science doit être de ne donner pour certain que ce qui repose sur l'observation directe ou sur ses conclusions rigoureusement logiques.
En outre, le positivisme est un système « non-
scientifique », parce que, dans le but de justifier ses négations, il avance tout un ensemble d'affirmations en contradiction formelle avec les faits de l'expérience, tels qu'ils s'offrent à l'observation scientifique. zVu nombre de ces affirmations on peut ranger par exemple les suivantes : éternité du mouvement dans le monde ; éternelle évolution du cosmos ; apparition spontanée du mouvement dans la matière demeurée jusqu'alors à l'état de repos ; génération primitive (generatio seqiUvoca) à laquelle, précisément de nos jours, les travaux de Pasteur et d'autres savants ont enlevé jusqu'au dernier reste de vraisemblance scientifique; transformation illimitée des espèces, etc.
Les négations et les assertions propres au positivisme n'ont aucun fondement dans l'expérience, elles sont plutôt en contradiction avec l'expérience : elles constituent donc des constructions insoutenables, « métapbysiques », « a priori ».
Pour ce qui regarde la « philosophie », le positivisme est si loin de l'avoir fondée , comme il s'en vante, qu'il a accompli, à cet égard, une œuvre de destruction radicale. La philosophie est la science ou la connaissance des choses dans leurs causes dernières et leurs rapports les plus élevés. Son rôle essentiel est de donner, en se faisant l'auxiliaire de la théologie, une solution aux grands problèmes de la vie humaine. Tout homme qui a l'usage de sa raison, doit nécessnirement prendre parti dans ces questions et les ré-
soudre dans un sens ou dans l'autre, parce que la direction rationnelle de sa vie dépend de cette solution. Il est donc impossible que la philosophie se refuse à traiter ces problèmes. Or le positivisme déclare vaine et inutile toute recherche des causes dernières; tout au plus la considèret-il comme un « complément purement idéal de la science expérimentale ^), sans autre valeur qu'une valeur subjective. Par là, il détruit formellement la philosophie en tant que science. D'autre part, le positivisme donne réellement une solution à cette question des causes dernières des choses ainsi qu'aux problèmes fondamentaux de l'existence humaine. Il jette ainsi la philosophie dans des contradictions inextricables ; et, comme la solution qu'il propose pèche grossièrement contre les lois de la raison, il fait tomber la philosophie dans des absurdités. En niant l'existence d'un Dieu distinct du monde, il affirme que l'ordre de l'univers n'a ni cause première ni cause finale ; en niant l'existence d'une âme distincte du corps, il affirme que le sentiment, la pensée et la volonté existent sans qu'il y ait un sujet doué de sentiment, de pensée, de volonté. De plus, le positivisme affirme que les phénomènes psychiques (par conséquent le sentiment, la conscience, la pensée etc.) ne sont qu'une combinaison plus complexe de mouvements purement mécaniques; ou bien, pour justifier sa négation de l'existence d'une substance psychique d'une nature particulière dans l'animal et dans l'homme, il gratifie de l'être psychique toute la matière et
ne voit plus dans Thomme et dans Tanimal qu'une combinaison d'âmes atomiques et moléculaires : toutes hypothèses également absurdes.
De telles contradictions et de pareilles absurdités ne peuvent naturellement se soutenir qu'en faussant toutes les notions philosophiques et en tirant des déductions absolument sophistiques. Aussi, après avoir détruit toute métaphysique, après avoir bouleversé la cosmologie et la psychologie, le positivisme est nécessairement conduit à achever son œuvre de destruction par la ruine de la logique. Ce n'est donc point par l'effet d'un pur hasard que, d'une part, la philosophie positiviste en vient avec le subjectivisme-sceptique de Mill, de Laas etc. à renverser tous les fondements de la connaissance humaine ; et, que d'autre part, avec les théories de Spencer, de Wundt, de Fouillée etc., elle tombe dans les erreurs et les hypothèses métaphysiques les plus étranges.
Le manque de » précision », qu'on trouve à un si haut degré dans la philosophie positiviste, est une conséquence naturelle du point de vue essentiellement contradictoire auquel elle se place.
Le positivisme se vante tout particulièrement d'avoir établi la morale et la science sociale sur un terrain solide, et d'avoir ainsi inauguré pour l'humanité le véritable âge d'or.
Quant à la morale, voici le témoignage d'un auteur peu suspect, Fr. Paulhan, déclare que l'application de la méthode scientifique (à la morale) n'a pas encore produit de résultats appré-
ciables, soit parce que les anciennes idées conservent leur influence, soit parce que la tentative essayée pour fonder une morale scientifique constitue une impossibilité ou qu'on s'y est mal pris*. En réalité, les premières iiypothèses du positivisme suffisent à rendre impossible toute morale proprement dite. Si, en effet, comme le positivisme le suppose, il n'y a aucune volonté supérieure à laquelle l'homme soit subordonné; si les actions de l'homme sont entièrement soumises aux lois du déterminisme et que le libre-arbitre, au vrai sens du mot, soit ainsi supprimé, toutes les notions morales (devoir, droit, bien et mal moral, responsabilité morale etc.) perdent leur signification.
A la morale ainsi ruinée par lui, le positivisme ne pouvait substituer que les théories incertaines et vagues de la morale sentimentale ou de la morale utilitaire, puisqu'il nie l'Absolu et établit le grand principe de la relativité en toutes choses. La règle suprême de la morale positiviste — l'idéal de l'Humanité — peut recevoir les interprétations les plus diverses. Il suffit de se rappeler ce qu'est l'idéal de l'humanité dans les théories socialistes. Pratiquement la morale conçue d'après les hypothèses du positivisme se réduit à une question de nombre ou de force, c'est-à-dire à la ruine de la morale.
Le positivisme nie toute morale au sens véri-