Voir Revue philosophique, 1886, i
table du mot : il est donc dans l'impossibilité de mettre fin, comme il le prétend, à la «crise» dont souffre la société moderne. Cette crise, il l'a plutôt aggravée en minant, plus que toutes les philosophies révolutionnaires qui l'ont précédé, les fondements de la morale et du droit, en ébranlant toutes les notions morales et légales. C'est surtout grâce à lui que l'ordre politique et social tout entier est menacé de la plus dangereuse et de la plus radicale des révolutions par le socialisme. Le lien qui existe entre les dangers dont la société est aujourd'hui menacée et les doctrines positivistes est si évident que les savants libéraux et positivistes eux-mêmes se voient contraints de le signaler. « Que ne peut devenir^ dans le cerveau d'un démocrate socialiste, la théorie de l'évolution » disait, dès 1877, l'agnostique Virchow répondant à Haeckel ! « On ne peut donner à des hypothèses le nom de « science » ; on ne peut en faire la base de l'enseignement... Tenter de supplanter l'Eglise et de substituer à son dogme la religion de la '< descendance», c'est se condamner d'avance à un échec certain, et cet échec peut créer les plus grands dangers à la science en général » *. Et, de fait, malgré les naïves protestations de Haeckel affirmant que la « sélection naturelle » présente un caractère essentiellement aristocratique puis-
1. Conférence de Munich; voir Revue scientifique, 1877, II, 534 et suiv.
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qu'elle assure la « survivance du plus apte » ', les chefs du parti socialiste ont fait de la doctrine de l'évolution la base de leurs théories révolutionnaires.
L'économiste A. Leroy-Beaulieu, qui fait autorité en politique sociale, a dit très justement : " Ne laissons pas notre orgueil d'hommes modernes se bercer d'illusions. Cela est aussi vrai de nos vieilles sociétés et de l'humanité soi-disant adulte, que des peuples enfants : une société ne saurait se passer d'une autorité morale, et, pour nos nations européennes, il n'en est guère en dehors du Christianisme. La première pierre de la réforme sociale, comme le répétait jusqu'à satiété Le Play, c'est le Décalogue. En dehors de ce fondement, rien de solide. Il faut aux sociétés une base morale, et c'est précisément ce qui manque à la nôtre. Elle est pour ainsi dire en l'air ; elle ne porte sur rien qui la soutienne. Elle reposait sur l'Évangile qu'on lui a enlevé, et que rien ne remplace. A toute société il faut un lien social qui en rattache et en rapproche les membres. Or, nos sociétés contemporaines tendent à n'avoir d'autre lien que les intérêts matériels, et les intérêts matériels séparent plus qu'ils
l. Freie Wissenschaft und freie Lehre (1878 ; The Open Court n» 243 ; Freie Bûhne (1892). — Ce passage de la libre « science » à la libre « scène » est fort caractéristique pour « l'évolution » de Haeckel. Au lecteur de juger si les « représentations » de la période postérieure de cette évolution sont de la traeédie ou de la comédie.
n'unissent. Certes, pour le savant, pour le penseur, les intérêts sont le plus souvent connexes. Ils sont solidaires ; mais les masses ne le voient pas, l'individu ne le sent point. Nos sociétés se montrent divisées contre elles-mêmes, et l'Ecriture a dit : Toute maison divisée contre ellemême croulera... Le Christ seul peut faire tomber le vent et calmer la mer ; et le monde ne le sent point, et le siècle ne veut pas le croire ; et, loin de le comprendre, les gouvernements qui s'intitulent progressistes, s'efforcent d'arracher le Christ aux masses » *. — « Est-ce avec nos livres et nos revues », reprend-il ailleurs ^, u est-ce avec nos chaires de professeurs que nous comptons barrer longtemps la route au socialisme révolutionnaire ? Mince rempart que tout cela devant les passions des foules déchaînées ! Nous avons pour nous la Science et la Raison 3, deux hautes puissances sans doute, mais deux puissances qui ont trop peu de corps — ou trop peu d'âme — pour avoir beaucoup de prise sur les masses ».
Taine lui-même, un positiviste pourtant, l'avoue en parlant de la France, pays classique de la laïcisation de la société dans le sens positiviste : « Depuis cent ans, la roue tourne en ce sens (la « déchristianisation » de la France) sans arrêt, et cela est grave, encore plus grave pour la