‹ Le positivisme et l'économie politiqueChapitre 1 sur 6 · DES EDITEURS · texte numérisé non relu

DES EDITEURS

— « Ordre et progrès. »

— « Conserver en améliorant. »

AuausTE Comte.

Ce petit travail a d'abord paru sous le titre de Lettre à M. Emile de Girardin sur Véconomie politique positiviste^ ^ L'édition se trouvant épuisée, on a > jugé convenable de le remettre à Tim- "^ji pression sous une désignation moins dé- "^ pendante.

sk C'est le résumé d'une leçon de M. Pierre Laffîtte, à son cours d'histoire générale, sur la formation du capital et sur la propriété.

Toatefois, il ne faudrait pas croire qu'nne condensation anssi restreinte donnât une idée suflSsante de la solution que le Positivisme met en avant pour ]e problème économique. Elle n*a en vue que de faire ressortir la manière élevée et originale suivant laquelle le génie consciencieux d'Auguste Comte a traité, quoi qu'on en ait dit *, tout ce qui se rapporte aux conditions matérielles de r existence fiociale.

Il serait inouï, en effet, qu'un système philosophique et politique qui repose tout entier sur la substitution de la science à la théologie et du travail à la guerre, ait précisément omis, comme on l'a prétendu, de s'occuper du régime industriel.

Aussi n'en est-il rien.

1. Auguste Comte et la Philosophie positive, par E. Littré; Paris, Hachette, 1863.

L^auteur de cet ouvrage affirme que le Positivisme est nul en économie politique.

C'est pour démentir son assertion que la lettre à if. Emile de Girardin a été écrite.

Comte a nié (fae Ton ait ea raison de séparer de la science sociale la considération des conditions matérielles de la vie collective, pour en faire une science distincte, sous le nom d'économie poli" tique; il a nié que les Économistes aient convenablement traité ce problème ; il a nié qu'ils aient constitué une science abstraite, comme Tastronomie, la physique ou la chimie ; mais il n'en a pas moins effectué lui-même, au point de vue positif, et comme base essentielle de la science sociale, Tétude la plus sérieuse des çhénomènes économiques, en s'appuyant sur les travaux des Hume, des Turgot, des Adam Smith et des Dunoyer, auxquels il a donné une place éminente dans le Calendrier positiviste.

Comme preuve de cette double assertion, rappelons que, tout en admettant des lois spontanées ou des dispositions naturelles pour les phénomènes industriels, les Économistes, qui les étudient d'une façon irrationnelle, à un point de vue trop restreint et trop abstrait, con-

sidèrent cet ordre de choses comme immodiûable et d'institution divine en quelque sorte, ce qui est absolument contraire à la nature même de l'esprit scientifique.

< Non, ditTun d'eux, cet antagonisme radical, cette opposition naturelle d'intérêts (entre les capitalistes et les

non capitalistes] n'existent pas Non,

un plan si défectueux n*est pas sorti de la pensée divine^ Pour l'aflarmer, il faut commencer par nier Dieu ^. »

Le Positivisme écarte donc de cette étude toute considération théologique et observe directement les deux facteurs essentiels de la vie industrielle : le monde, qui fournit la matière première de tout travail et les forces naturelles ; et Thomme, qui les met en œ uvre pour en tirer les produits nécessaires à ses besoins.

En mêm9 temps, il reconnaît dans

1. Frédéric Bastiat, Capital et Bentê, édition dé la bibliothèque Franklin, p. 110 ai 111.

Tordre naturel une modîâcabilîté profonde, et il en recherche les lois, à l'inverse encore de l'économie politique, qui, sous la formule du laisser - faire ^ laisser -passer^ condamne toute intervention ayant pour but de corriger les imperfections de l'état spontané.

La théorie de Malthus, qui, d'après des lois économiques absolument contestables, conclut à l'anéantissement de l'excédant de population fatalement ame* né, selon elle, par la disproportion entre le développement de l'espèce humaine et la production des subsistances, fournit le type le plus révoltant de cette aberration, c'est-à-dire du principe de non-intervention ou de laisser-^ faire.

Mais il y a plus, le caractère absolu que les Économistes. attribuent à leur loi de l'échange, pour les prêts d'argent, les salaires, ou la vente des objets de commerce, qu'ils voudraient libres et affranchis de tout contrôle social^ soumis aux seuls va-et-vient de Voffre et de la de-mande, est aussi arbitraire que la loi de

proportionnalité entre raccroissttaMntde la population et celui des subsistance^.

Aujourd'hui surtout , aucun capital n*est le résultat du travail d'un seul individu y et le concours des prédécesseurs et des contemporains à sa formation lui donne au contraire un caractère social qui s'oppose formellement à son appropriation personnelle absolue ^ ou sans responsabilité, et dont la légitimité évidente interdirait tout prétexte à la réglementation de son emploi.

En outre y les conditions ne sont nullement égales, au point de vue de Toffre et de la demande, entre l'emprunteur et le capitaliste, ni entre l'ouvrier et l'entrepreneur, les premiers ayant immédiatetement besoin du prêt ou du salaire pour vivre y ce qui annule leur prétendue liberté, tandis que les seconds peuvent toujours attendre et vivre sur le capital lui-même, en l'absence de son revenu, ce qui leur donne sur les précédents une incontestable supériorité.

Les mineurs de nos bassins houillêrs

du Nord par exemple, au les ouvriers du Creuset, qui ne vivent que de leur travail quotidien, au jour le jour, jouissent-ils de cette liberté sereine dont parlent les Économistes, quand, voulant obtenir une augmentation de salaire, ou une diminution de travail, ou seulement rentrer en possession d'un arriéré, ils voient aussitôt se dresser contre eux toutes les forces de l'État?

Il en est de môme de la vente des provisions, dans les circonstances extraordinaires, où le commerçant, qui peut généralement attendre, profite de la situation pour rançonner l'acheteur, lequel a immédiatement besoin.

Aussi, pendant le siège de Paris, pour ne citer qu'un exemple, fut-il légitime et salutaire que l'État réquisitionnât ou enlevât au conmierce, au marché ordinaire, les aliments de première nécessité, lé lait, la viande et le pain, afin de les faire répartir à prix fixe par les mairies, au lieu de laisser le rationnement s'établir spontanément par la cherté des subsistances^

eomme ne craignaient pas de le demander les Économistes.

Il en est encore ainsi pour le taux légal de l'intérêt, qui,' s'il est successivement descendu de 100 p. 100 et au-delà, à 10, 8, 5, 4 et 3 p. 100, a subi ce mouvement de décroissance beaucoup plus grâce à l'action de l'État, intervenant comme arbitre entre les prêteurs et les emprunteurs (toute considération gardée quant à l'influence de l'augmentation des capitaux), que d'après le désintéressement des premiers ; ce qui contredit ce prncipe d'économie politique que les services ne sont bien évalués ou ne peuvent être justement évalués que par ceux qui les échangent.

Sous ce dernier rapport, la notion de valeur y telle que la formulent les Économistes, ne se trouvant basée que sur des éléments ou incomplets, ou inappréciables, est tout à fait en dehors de la réalité et de la nature des choses, et aussi arbitraire que métaphysique, ce qui crée nne confusion singulière et une impossi-

bilitë complète [pour fixer l'équivalence des services échangés, pour le salaire surtout, qui ne paye jamais l'avantage rendu par le travail, ou la dépense de force, d*habileté, d'intelligence, de bon vouloir et même de dévouement de T ouvrier, et qui ne peut être, comme renseigne le Positivisme, que l'indemnité matérielle nécessaire au travailleur pour accomplir sa tâche, indemnité qu'il est toujours possible d'évaluer exactement.

Enfin, il est faux que le libre-échange soit toujours une chose excellente en soi et qu'on doive aveuglément pratiquer. Le commerce affranchi de toute règle matérielle ou morale et ne connaissant que l'intérêt, peut au contraire offrir des désavantages onéreux à l'un des contractants, surtout entre peuples qui ne sont point arrivés au même degré de développement industriel. Que deviendrait, à ce compte, et la chose a dû se produire plus d'une fois, une peuplade sauvage qui échangerait naïvement contre des verroteries et des liqueurs toutes

SOS provisions et tous ses instruments ? ^ Le Positivisme est donc fondé à regarder, contrairement à Tesprit de l'éco^ nomie politique , l'intervention de la société, représentée par son gouvernement pris dans^ la plus haute acception

1. Cette liberté effrénée des capitalistes dans le commerce et Tindustrie constitue tellement le fonds même de la doctrine des Économistes que tout récemment on a entendu dire à M. Léon Say, ministre des finances dd la République française, dans un banquet donné, à Londres, en Thonneur du centenaire de la publication du livre d'Adam Smith sur la Riefiesse des nations :

« C'est une méthode évidemment contraire aux principes de la science que de régler le« questions de liberté commerciale par des traités ; mais il ne faut pas oublier que dans notre pays, malgré les efforts de nos Économistes, Téducation économique du plus grand nombre s*est faite beaucoup plus par les faits que par les principes. »

« Les classes ouvrières, les hommes du moins qui paraissent avoir de Taction sur elles, ne •ont généralement pas favorables à la liberté du travail comme les Économistes l'entendent. Ils peuvent être amenés, par conséquent, k faire revivre avec plus ou moins d'étendue les idées du système protecteur.,. »

I du mot, c'est-à-dire considéré quant à ses éléments spirituel et temporel ,

^ comme étant légitime et nécessaire en

1 matière d'impôts, de salaires, d'échanges et de prêts.

I Car dans la pensée et d'après la manière d'être bien constante des Économistes , qui , en politique , s'associent partout an despotisme, aux gouvernements forts, et qui sont surtout opposés à la liberté spirituelle (la plus essentielle de toutes les libertés) *, la loi du laiêserfaire , qu'ils donnent sans cesse comme preuve de leur libéralisme et qu'ils invoquent contre toute action tendant à restreindre les abus du capital, à lui faire rendre des services en échange des avantages qui lui sont reconnus, ou seulement à lui faire partager les charges de la société, n'implique nullement, à leur

1. La liberté spirituelle, c'est-à-dire celle qui est relatÎTe aux idées : liberté de ooascienoe, religieuse et philosophique, liberté d*e&tei|:n«ment, liberté de la presse, liberté de discussion €t par eoa«éqaeDt d« réunion.

ayis, que Ton doive abandonner les spéculateurs et les entrepreneurs à leurs propres forces pour faire librement valoir leurs capitaux : au contraire, ils entendent tirer du gouvernement toute la sécurité et la protection favorables à leurs intérêts, et le faire agir, voire par force, contre les emprunteurs et les salariés.

Au fond, la liberté économique n'est guère que la formulation savante de l'ëgoïsme ploutocratique, la sanction hypocrite et sophistique de l'écrasement des faibles par les forts, ou des pauvres par les riches.

Dans ce système, le plus grand nombre, la collectivité, sont sacrifiés à Tindividu, ou à une oligarchie.

Seulement, il faut bien éviter ici, et c'est ce que fait le Positivisme, Texcès opposé, Tarbitraire des réformes socialistes, qu'elles veuillent l'intervention dans les affaires industrielles par l'État, comme le demandent les Communistes, ou par l'initiative privée une fois mise en jouissance par l'action de la collectivité.

comme le veulent les autres groupes associationnistes, qui sont bien obligés, en fin de compte, de sous-entendre le consentement de rÉtat pour obtenir soit le capital initial, soit le premier contrat qui les mette en puissance.

Les uns et les autres méconnaissent, en effet, les dispositions fondamentales de irordre naturel non-seulement quant à l'industrie , mais en ce qui concerne Thomme lui-môme, à savoir, d'une part, rinégalité corporelle et cérébrale des individus, ou la différence des aptitudes; d'autre part, la division du travail, la difficulté et la diversité des fonctions, la répartition spontanée des industriels en entrepreneurs et ouvriers, la nécessité du capital, la légitimité et les avantages de rintérôt *.

1. Tout capital , ou tout emprunt utilisé , amène, outre la représentation de sa valeur propre, la formation à^une valeur nouvelle, excédant du prêt primitif, laquelle se décompose en Tintérêt payé au prêteur par Femprunteur et une plus-value qui reste à celui-ci comme produit

Car tous, GommunisteB et Àesociationnistes, proclament explicitement, ou implicitement, l'égalité des agents et Téquivalence des fonctions, le plus souvent aussi l'égalité des salaires, et toujours la destruction de la hiérarchie industrielle par le nivellement des patrons, ingénieurs et administrateurs avec les simples producteurs, de même que la confusion des spécialités pratiques par l'amalgame des fonctions générales de banque, de commerce et de fabrication.

Dans une société coopérative de con* sommation, par exemple, tous les participants sont considérés, au moins en

ou bënëôce de son industrie, et qui lui sert pour son entretien et celui de ses opérations.

La richesse publique est donc augmentée réellement de ces deux portions de la valeur nouvelle créée par le prêt utilisé.

Celui-ci accroît donc la production en même temps qu'il assure l'indépendance et le développement de Tusufruitier, et qu'il lui permet plus tard le repos mérité et imposé par le travail lui-même.

Supprimer l'intérêt du capital, serait anéantir du même coup tous ces effets .

priaoip«i Qomme étant également aptes, quelles que soient d*ailleurs leurs pro-*fessiona spéciales, à acheter, aménager et Tendre les différents produits qui y sont mis en exploitation, ainsi qu'à tenir la comptabilité correspondante, c'est-à-dire à effectuer à priori et par manière d'intuition toutes les sortes d'opérations commerciales. Be môme que dans une société coopérative de production, les fonctions de travailleur, d'ingénieur, d'administrateur, et de directeur ou de patron, sont réputées pouvoir être indifféremment exercées par tous les participants aussi, à tour de rôle ou d'après scrutin, sans que l'on tienne compte des aptitudes naturelles ou acquises, ni des situations, ni des difâcultés inhérentes à chaque opération.

Enûn comme conséquence ultime de l'utopie socialiste, il nous faut encore signaler la suppression de Tappropriation partielle de la fortune publique, ou Tabolition de la propriété et de l'héritage, la première devenant, après liqui-

dation générale et forcée, indivise entre les mains de l'État, de la Commune, on des Associations; puis Tanéantissement du capital représenté par le numéraire, l'échange des produits se faisant par des bons de circulation ; enfin .rabolition de la rente, c'est-à-dire de l'intérêt du capital, par la gratuité du crédit.

Ici, l'individu est sacrifié à la collectivité.

Ce point est si essentiel, que nous croyons devoir préciser davantage encore et nous rapprocher le plus possible du vif de la question, en rapportant ici les considérations que M. Pierre Laffitte a émises en 1868, sur l'association, dans ' la dix-septième circulaire aux Coopérateurs du libre subside institué par Auguste Comte pour la fondation du sacerdoce de l'Humanité :

< ... Les classés laborieuses, dit<il, essentiellement émancipées par le moyenâge, se sont développées de plus en plus depuis cinq siècles. Mais, au fond, elles ne sont que campées dans la société»

puisqu'ancun principe social, uniyersellement adopté, ne règle les relations de cette masse immense avec les autres classes, ni des éléments de cette masse entre eux. Tous les divers modes de Tactivité industrielle, aujourd'hui prépondérante, sont livrés aux seules impulsions de rintérét privé, à peine limité dans ses manifestations par de simples règles de police ou par quelques principes vagues de charité, insuffisants et illusoires. Cette absence d'organisation du régime industriel, ou plutôt cette organisation inférieure et grossière, peut durer et servir tant que l'activité guerrière dominant reste le but et le centre de Tunité sociale et sert de base à une organisation convenable de notre espèce; mais aujourd'hui que l'activité industrielle prédomine, une telle absence d'organisation rationnelle ne peut persister sans menacer la société elle-même.

. < D'un autre côté, les principaux inconvénients d'un tel état de choses retombant sur la classe laborieuse, on peut dire

que c'est pour elle surtout qu'il faut le faire cesser, de telle sorte que ravéne* ment d'un régime véritablement réglé ait pour résultat essentiel Vincorpora" tion sociale du prolétariat. Cet énoncé peut être considéré comme une fornie précise du problème de Tétablissemeut anal d*une véritable société industrielle,

< Plusieurs solutions ont été données à ce problème plus ou moins distinctement conçu.

4L Les Communistes ont donné une 8o<lution utopique que nous ne devons pas discuter ici,

« D'autres ont proposé pour chaque pays rétablissement d'une nationalité industrielle^ ce qui consisterait à imiter le régime particulier à l'Angleterre.

€ Quant aux Économistes proprement dits, leur solution consiste à consacrer l'état actuel et à pousser à son développement ; ils ne savent que ressasser indéfiniment les vues ingénieuses et justes, quoique nécessairement trôs-incomplètes, dues à Hume» à Turgot, à Adam

Smith. Ayant, d'après ces illustres pen* seurs, constaté qu'un certain ordre naturel se produit dans ces phénomènes, ils en concluent qu'on ne doit point cherclier à perfectionner cet ordre spon*tané. Par là se montre la profonde inanité de leur prétendue science, puisque le résultat essentiel de toute science véritable est de nous apprendre à connaître Tordre naturel de chaque catégorie spéciale de phénomènes, afin de nous permettre d'en organiser le perfectionnement par une sage intervention systématique.

Aussi, cette un de non-recovoir montre bien le caractère essentiellement métaphysique et purement littéraire d'une telle étude qui, frappée de la plus profonde stérilité, n'a fait aucun pas distinct depuis les illustres penseurs à qui Ton doit les quelques vues réelles qui se rencontrent dans de telles dissertations.

€ Enfin la contradictio|i habituelle entre les prévisions économiques et les événements effectifs, montre encore plus

vivement au public le car actère au fou Illusoire de ces conceptions.

«Mais néanmoins la persistance de Téconomie politique offre de graves dangers sociaux, comme donnant une coupable sanction à Tindiffërence pour toute modification systématique d'un ordre naturel évidemment trop imparfait, et l'associe ainsi, surtout en Angleterre, à un blâmable système d'hypocrisie. Il n'y a donc pas lieu d'attendre de là aucune issue réelle.

« Une autre solution en grande vogue, comme je l'ai déjà dit, consiste dans V association. C'est elle que nous voulons plus spécialement examiner.

< Définissons d'abord avec précision ce que c'est que l'association.

€ Les prolétaires se groupent en collections plus ou moins nombreuses pour supprimer les marchands par les associations de consommation y les banquiers par les associations de crédit et les manufacturiers par les associations de pro^ duction. Tel est le but.

« Un grand nombre d'associations à déjà surgi , et quelques-unes avec succès, en Angleterre, en France et en Allemagne.

« En premier lieu cette solution a les inconvénients propres aux solutions purement économiques, qui sont simplement matérielles et par suite partielles ; elles sont donc nécessairement métaphysiques, puisqu'elles méconnaissent absolument la réalité, qui consiste dans rbarmonie ou le consensus effectif des diverses forces distinctes développées par le passé.

« Pour préciser davantage cet aperçu général, je vais l'appliquer à un seul élément corrélatif de l'activité industrielle, en faisant voir, dans un cas particulier, rinanité des solutions purement économiques , qui négligent de telles corrélations ; il s'agit de la question de Vemploi des richesses que l'on ne traite jamais en parlant de celle de la ^roc^wction de ces mêmes richesses. Or, il est de toute évidence que la seconde sera

dominée à on certain degré et profondément influencée par la première; car, par exemple, une ficcité suffisante et nécessaire de la production pourra-t-elle s'établir sans une fixité suffisante des habitudes ordinaires de la vie? Et sans cette double fiidté, des chômages croissants et subits ne viendront-ils pas troubler sans cesse l'économie matérielle des sociétés, et réagir d'une manière terrible sur le sort des classes laborieuses abandonnées ainsi à l'influence de sinistres qu'elles ne peuvent ni prévoir ni empêcher? Et comment, sans la solution de la première question, la société pourrat^lle imposer moralement aux détenteurs de la richesse le double devoir de prévoir et de pourvoir^ que doit surtout faire remonter jusqu'à eux la responsabilité de ces troubles momentanés?

< Les Économistes se tirent de cette difficulté par des dissertations littéraires sur la nécessité de ces luttes prétendues pacifiques ; ces luttes, il est vrai, ne tnonl pas, mais «lies font mourir! Le

problème de la production ne peut donc être réglé sans celui de Vemploi des richesses, qui dépend lui«-méme des plus hautes questions sociales et morales ; car on ne saurait admettre la solution économique, qui consiste à donner à l'homme l'unique destination de produire pour consommer, de manière à en faire finalement un producteur de fumier perfectionné.

€ Je ne fais qu'indiquer un tel aperçu.

Je pourrais, prenant séparément chacune des forces distinctes de l'organisme social, montrer sa réaction générale "et intime sur les autres et surtout sur la production matérielle, et faire voir, par suite, l'inanité des solutions économiques qui négligent une telle solidarité. Je tiens seulement à indiquer que Tassocia-^ tion, qui offtre le vice commun des solutions économiques , ne peut être qu'illusoire et par suite dangereuse.

« Ëxaminons-la donc maintenant plus directement en elle-même.

« L'association est une solution écono-

mique illusoire, car elle consiste à remplacer le patron indiyidael par un patron collectif qui permettra moins qae le premier, dans l'organisation actnelle, la combinaison nécessaire de Tindépendance et dn concours. Car si on laisse à chacun des associés, surtout dans les associations de production, les Iplus décisives de toutes, un degré d'indépendance que chacun sera d'autant plus désireux d'augmenter qu'il se regardera comme partie intégrante du pouvoir directeur, l'œuvre périra par l'anarchie ; si, au contraire, le concours nécessaire à la réussite de la société est -maintenu , Vfndé^ pendance sera sacrifiée, et à un bien autre degré qu'avec le patron actuel, parce qu'en parlant au nom de Tintérêt collectif on peut se permettre une inquisition morale extrême, puisque tout dans la conduite de l'individu peut influer sur l'entreprise.

« Et ici il faut sentir la profonde diffé-' rence de ces associations avec les diverses sociétés formées par les capita-

— solistes. Dans oelles-ci, c'est une certaine quantité dé capital qu'on associe; dans les associations ouvrières, au contraire, surtout celles de production, c'est Vou^ vrier lui-même qui est le capital en* gagé î

< Dans les entreprises de ce genre qui réussiront, l'avènement nécessaire du gérant constituera donc bientôt un patron plus oppressif et moins responsable que dans Torganisation actuelle du tra<yaii industriel; car enfin l'association ne détruit ni ne change la nature humaine, et ceci d'autant mieux que comme toutes les solutions économiques, elle ne fait appel qu'à l'intérêt personnel, lequel ne pouvant seul produire un ordre fixe con^ duit bientôt à l'anarchie, à l'exploitation et à l'oppression.

« Mais cette solution du problème économique est illusoire encore sous d'autres rapports, car elle est incomplète et par suite ne peut durer. En premier lieu, elle ne tient pas compte, généralement, de Vindusirit agricole^ à

laquelle on n'a pas même essayé d'appliquer ce régime ; en second lieu, Tassociation laisse subsister le capital et les capitalistes, puisque ce n'est pas une solution communiste; elle n'empêchera pas dès lors la lutte entre les capitaux très-concentrés et les petites associations. Enfin cette solution ne ferait que substituer la lutte inévitable d'associations ayant des intérêts distincts à la lutte industrielle actuelle; caries intérêts distincts de chaque mode d'association, la première effervescence de fraternité passée, en admettant qu'elle ait lieu, prendraient bientôt le dessus; d'autant mieux qu'il n'est jamais fait appel, dans ces sortes d'entreprises, qu'à l'intérêt bien entendu, lequel ne peut établir des principes fixes de ralliement.

« Par conséquent Y association n'est nullement une solution du problème social ; elle introduit seulement un élément de plus dans la lutte actuelle, en surajoutant aux forces industrielles existantes, d'autres forces augsi déréglées, formées

liar quelques groupes de travailleurs.

€ Enfin cette solution est tellement illusoire pour le prolétariat qu'elle ne peut «'adapter au plus grand nombre des ouvriers, qui restent en dehors sous le nom de salariés des associations. Et ici nous touchons à un des vices les plus dangereux de cette utopie économique; car V association^ k ce "point de vue, ne constituera finalement qu'un procédé, pour un certain nombre d'ouvriers, de sortir du prolétariat, de manière à former facilement et en quantité de petits patrons moins dignes, habituellement, que les autres, parce qu'ils seront moins responsables. Aussi une telle solution ne devraitôlle inspirer aux vrais prolétaires ni sympathie ni appui, et doit-elle attirer le blâme des* vrais philosophes qui ne peuvent voir dans les associations qu'un moyen de produire dans le prolétariat un déclassement essentiellement fâcheux.

Sous cet aspect comme sous bien d'autres, la fixité habituelle des positions est une condition fondamentale du règle-

ment moral, où sa troure la bai9 do la vraie solution. C'est en tant que prolétaire que la situation de la masse sociale doit être améliorée, et il faut repousser toutes les illusions plus ou moins sincères par lesquelles la possibilité de sor* tir de cette classe est donnée comme une solution suffisant^ du problème de Tor*ganisation industrielle, qu'il ne faut ja^ mais séparer du reste du problème général de la régénération humaine.

« Le prolétariat constitue la véritable base de Topinion publique, parce qu'il est la seule classe possédant une réelle disponibilité en tant que ne pouvant être et n'étant pas absorbée par sa fonction spéciale. C'est cette disponibilité mo»

raie, base de la dignité comme de Timportance du prolétariat, que Vàssociation supprimerait chez un grand nombre d'ou^ vriers en les poussant à une transforma-* tidn de position illusoire, et qui, en a'acoomplissant sur une grande échelle, développerait dans une immense propof* tion tous les inconvénients moraux inhé*

rents habituellement à oe changement de position, qui, du reste, est le plus souvent nuisible aussi pour ceux qui demeurent prolétaires. »

Ces vues générales sur rassociatlon ne sont que théoriques, du reste, c'est-àdire qu'elles ne représentent , pour le Positivisme, qu'une conception plus rationnelle des choses, qui doivent s'orga- ' niser dans sa direction spontanément, 'ou par les libi^es efforts des intéressés, sans aucune intervention légale ni gouvernementale.

Doctrine de raison et d'affranchissement, le Positivisme ne recherche partout que le consentement réfléchi et volontaire, il n'entend agir que par démonstration et persuasion, sans rien im-« poser.

C'est pour cela qu'il demande seulement pour la réorganisation industrielle, comme pour la réforme de l'enseignement, par exemple, l'abstention de l'État, le droit commun, l'abolition des lois d'exceptidUi la liberté.

Cette critique des solutions socialistes n'est donc que dogmatique, contre les principes et les tendances , qu'il croit erronés, mais sans en jamais vouloir empêcher , ni même gêner l'expérimentation.

Les Positivistes regardent comme légitimes pour tous les temps l'établissement des sociétés de résistance, en tant que moyens de limiter les empiétements du capital, mais ils refusent de considérer les tentatives associationnistes quelconques, comme étant le véritable aboutissant du problème social.

Telles sont, en résumé et d'une manière très-générale, les deux solutions les plus courantes que notre temps tient en réserve pour le problème moderne de la production, de la répartition et de l'appropriation de la richesse : celle des Économistes, basée sur le droit personnel et sur les dispositions de notre code civil qui la consacre, considère les privilèges actuels du capital comme immuables et absolus et tend à les renforcer

sans cesse par des dispositions législatives et par l'intervention de la force publique, en faisant au travail une part aussi précaire et aussi réduite que possible; celle des Socialistes, qui nie les droits du capital et poursuit la modification totale, sinon Tabrogation entière des dispositions légales qui garantissent la propriété, à laquelle ils veulent substituer, d'autorité, ou à peu près, le régime de l'association sous ses formes môme les plus utopiques, en faisant une part exclusive au travail.

G^est au-dessus de ces deux tendances, que l'on peut caractériser, malgré leur antagonisme profond, comme allant au même but : la satisfaction matérielle de l'individu, que se place la solution positiviste, qui se distingue des précédentes en subordonnant, ici comme partout ailleurs , et sans les sacrifier , l'intérêt personnel à l'avantage public, et en faisant concourir équitablement le travail et le capital à la satisfaction d'exigences sociales plus élevées.

— 3fi —

En constatant et respectant, dans Findnstrie, les données fournies parle monde extérieur et par l'organisation spontanée du travail. Tordre naturel cosrnologiqne •t social, ou en acceptant la subordination de l'homme à son milieu terrestre, et la division des producteurs en entrepreneurs et ouvriers, ainsi que la coordination des fonctions industrielles depuis Tagriculture et la manufacture, jusqu'au eommerce et à la banque ; en subissant comme un fait nécessaire et fondamental l'appropriation personnelle des capitaux, instruments et provisions, et le profit^ intérêts et gains, revenant à ceux qui les font valoir ou circuler, oe qui est largement reconnaître ce que l'économie politique peut offrir d'indispensable et de légitime ; d'autre part, en acceptant, en principe, le bien fondé des restrictions et modifications que le Socialisme prétend apporter à la pro*« duction et à la répartition empiriques de la richesse, et les reprenant systéma^ tiquement et à sa manière, 1^ doctrine

de Comte établit le caractère inoontes^ tablement social de cette richesse quant à son origine et à sa destination : d'où vient que le capital formé par une généra* tion et laissé par elle à celle qui lui succède doit être conservé et accru par celle-ci pour la suivante, et ainsi do suite ; que le travail est une obligation universelle, et qu'il ne doit point y avoir de riches oisifs; que la fonction de ceux-ci est de faire valoir les capitaux comme agriculteurs , manufacturiers> commerçants, ou banquiers ; que la propriété est un service social, par conséquent, tout comme la main-d'œuvre, on le travail proprement dit, puisque chacun doit coopérer au bien commun, à la conservation et à Taccroissement du capital ; que le patriciat et le prolétariat doivent et peuvent concourir, conséquemment, au lieu d'être condamnés à un antagonisme fatal et naturel ; et qu'en* fin, le moyen de faire accepter aux ôapita* listes, aux entrepreneurs, et aux ouvriers, cette noble transformation de Tactirité

humaine, ce devoir constant et universel de la vie industrielle régénérée, est de faire reconnaître par tous, pauvres et riches , au moyen d'une éducation commune et identique, les démonstrations sur lesquelles ce devoir repose, et de faire passer de telles convictions dans les mœurs, dans la conduite, en continuant dans la vie active Taction morale des hommes qui auront présidé à l'éducation, lesquels, fonctionnaires de Tordre spirituel, et dénués f par conséquent, de toute puissance matérielle, force ou richesse, constitueront encore les meilleurs arbitres des conflits inévitables de la vie industrielle.

A cet égard, l'arbitrage moral exercé sur les individus et les classes, pour obtenir leur accord sympathique et leur concours volontaire, par le collège philosophique , ou le sacerdoce nouveau puisant son autorité dans l'enseignement seul de la science universelle et du dogme de l'Humanité, consisterait surtout à faire respecter par les possesseurs

du capital, en ce qui concerne le prolétariat, la notion positive du salaire, et, en ce qui regarde les instruments de la production, à leur faire observer le devoir d'entretenir et d'améliorer sans cesse routilJage général.

Pour le salaire, qui doit seul nous occuper ici, on sait que d'après la conception positiviste il n'est point considéré comme pouvant payer le travail, le talent, ni le dévouement de Touvrier, qui sont souvent inappréciables, mais comme n*étant qu'une indemnité matérielle propre à lui assurer'la satisfaction des besoins ou des conditions d'existence indispensable à Taccomplissement de sa fonction, et que Ton peut toujours évaluer.

Le travailleur n'y est donc plus rémunéré individuellement, ou par tête, mais comme chef de famille^ celle-ci étant estimée à sept membres en moyenne : le père, la mère, trois enfants et deux ascendants.

C'est à ce groupe que le travail d'un seul ouvrier doit, dans le régime indus-

triel normal) assurer une vie matérielle et mprale convenable : à la mère de fa^mille, à la ménagère exemptée des travaux du dehors, le séjour au foyer; aux enfants, le temps de Téducation et de l'apprentissage; aux ascendants, parvenus à l'âge de la retraite, le repos mérité par toute une vie de travail antérieure; enfin, au pore de famille, outra l'entretien nécessaire à ses occupations, Texercice de la vie publique, car il n'est plus un simple agent de production, mais un citoyen actif, ayant charge politique.

Donc, en ce qui concerne les oapitalis* tes, commerçants et chefs industriels, la richesse détenue à titre de service public etmoralisée,ayantpour but essentiel d'assurer la production, la concentration, l'aménagement et la meilleure répartition des moyens nutritifs de la société ; du oôté des ouvriers, l'augmentation du salaire proportionné aux besoins moraux et physiques des familles, c'est-à-dire une participation plus large et plus équitable du travail au rendement annuel d# l'in-

duBtrie, la BocialisatiDn du travail luimême, considéré comme fonction publi* que, et sa diminution journalière d'après les nécessités civiques du monde mo«* derne : tels sont les principaux points de la réforme économique conçue et proposée par le Positivisme.

La différence fondamentale entre cette solution et celles des Économistes et des Socialistes, c'est que, tandis que ces derniers ne trouvent, en définitive, pour faire concourir les individus et résoudre le problème social, que les mobiles de rintérét personnel et des combinaisons matérielles ou des moyens coêrcitifs, le Positivisme, sans rejeter absolument de tels procédés, mais en les restreignant et subordonnant comme il convient, introduit dans la pratique industrielle, en leur donnant une prépondérance décisive, Taction morale, les forces spirituelles^ la conviction, la persuasion, la foi sociale, de manière à obtenir le concours volontaire, au lieu de la coopération forcée.

Il n'est pas difficile de saisir quelle amélioration une telle transformation devra apporter an fonctÎQnnement de riûdustrie et à raccroissemeut de la richesse publique, par la perfection et réconomie de la production, notamment en ce qui concerne la diminution des frais de surveillance, du gaspillage et de la perte des matériaux, sans parler du rehaussement moral de tous les agents, patrons, commis et ouvriers.

En résumé, TÉconomie politique applique exclusivement, au profit des capitalistes^ dans le régime industriel, la doctrine de Tintérôt personnel.

Le Socialisme actuel, malgré toutes les apparences contraires , y .poursuit le même principe, au profit des travailleurs.

L'une et l'autre suppriment le point de vue social, le devoir, le dévouement.

Quant au Positivisme, qui recherche raccord de l'intérêt personnel avec l'intérêt public, et qui veut obtenir le concours social sans sacrifier l'indépen-

dance individuelle, il entend résoudre la question non plus seulement par des lois sur la propriété, l'échange et l'héritage, contre l'association et contre les coalitions, favorisant toutes le capital (ce qui constitue le régime ploutocratique) ; non pas davantage par des lois inverses provoquant le report aux associations des capitaux appartenant à TÉtat ou aux particuliers, et consommant la destruction du régime actuel de Tindustrie (ce qui comprend ^toutes les formes du Socialisme) ; ni par des combinaisons nouvelles des procédés de prévoyance et d'assistance publiques, sociétés de secours mutuels, de crédit, de prêt sur nantissement , d'assurances et de retraite , tendant à décharger de leur initiative et de leur responsabilité l«s individus et les familles pour continuer à en surcharger la société : mais il prend les bases et les garanties du régime industriel moderne dans la conception toute nouvelle du travail représenté comme service social, en considérant les

f iroduoteurs quelconques, comme investi»

de fonctions publiques, comme étant obarg;é8, non plus seulement de leur enrichissement personnel, mais de l'entretien matériel de la société, en tant que citoyens et serviteurs libres de l'Humanité, pour lutter avec le plus d avantage possible contre les vices de notre situation matérielle, contre l'ensemble des fatalités extérieures et assurer à notre espèoe son plus parfait développement.

LE

ET

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