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THÉORIE DE LA PROPRIÉTÉ

« La richesse, sociale dans sa source, doit Têtre dans sa destination, tout en conservant une appropriation personnelle. »

Auguste Comte.

Messieurs , après avoir , dans la séance précédente et comme consé-

1. Extrait du Cours philosophique sur Thistoire générale de THumanité, par M. Pierre Laffitte.

quence de la théorie positive de la nature humaine, posé le type idéal de sociabilité vers lequel notre espèce doit s'efforcer de s'élever de plus en plus, état que nous avons caractérisé par la formule générale vivre pour autrui, nous allons rechercher jusqu'à quel point le monde extérieur et nos propres ressources permettent la réalisation de ce degré suprême de civilisation.

Il ne suffit pas , en eifet , que l'homme soit, par sa nature intellectuelle et morale , susceptible de sociabilité, il faut encore que le milieu dans lequel il est destiné à vivre se trouve favorable au développement de ses facultés cérébrales les plus élevées et que son corps soit en harmonie suffisante avec ce milieu *.

L'étude des animaux confirme cette

1. Milieu, veut dire, ici, la terre et Tatmosphère qui l'entoure, avec tous les êtres et objets qu'ils renferment.

{^oie des Éditeun.)

%^se^ favorisés ^ous 1$ TiSippprt â9 J'int^JMgeuce et djyi s/entw^nt, qni, fppoés par l^ur ponstitutipn ^prpp*rell^ d'iiabiter uji pili^u défovor,abl^, ou qui, prés/entant dans c^rtaizis 4^ leurs organes une imperfection teU<^ qu'elle neutralise ^eur supériorité naentâile et fi^oralp ( comice il arrU verait pour Thomï^e, par exemple, s'il manquait de m^ins), n'oepupent, par cela même, en réalité, qu'un ra.ng bien inférieur à celui qup lei;^ ^^ signerait, dans la série animale .ab^ traite, la perfection de leur cer^ veau. La chai^ve-souris, le phoque et même la taupe, condamnés par per« taines particularités de leur structure à vivre respectivement dans l'air, dan§ l'eau et sous la terre, nous fournissent ]in exemple de cette fatalité»

Vpypns 4o»c §u ohê^ r)W)Sim#j 1# mf^nd§ &j.térimf et ^gf ropp^ o^gMl^

satioQ ne s'opposentpoint au dévelop- 'pement de ces facultés supérieures et à rétablissement de cette vie collective qui peut seule lui permettre d'atteindre le degré de civilisation que nous avons posé précédemment comme le but de son évolution ?

Il faut le reconnaître de suite, Messieurs, le milieu cosmologique oppose de grandes difficultés à cette solution élevée du problème humain, et l'accumulation successive des matériaux indispensables à notre existence, ou la formation du capital, la rend seule possible Çnalement.

Examinons donc , premièrement , l'état réel de nos besoins et comment le monde est à portée d'y satisfaire; puis comment le capital s'est formé et comment il a pu devenir suffisant pour la satisfaction de nos nécessités corporelles. C'est là, pour le Positivisme, comme pour les premiers Économistes

(pour Hume et Turgot en particulier), la seule économie politique réelle , celle qui, en tant que partie intégrante et nécessaire de la science sociale, étudie les conditions matérielles de l'existence collective.

Avant tout, il faut constater que notre corps, ainsi que le cerveau qui le complète, étant soumis à la nécessité d'une rénovation matérielle continue, se trouve par cela même étroitement subordonné au monde, source unique de laquelle il puisse tirer les matériaux de cette rénovation . C'est ainsi que la vie collective dépend intimement du milieu terrestre où elle doit se développer, et c'est pourquoi toute véritable économie politique , toute étude sociale digne de ce nom, doivent prendre pour base de leurs spéculations la connaissance exacte des rapports inévitables de l'homme avec le milieu.

Ot cette recherche nous apprend que la rénovôtioh corporelle doit nonseulement être à la fois gazeuse, liquide ei solide, mais que cette dernière fie peut encore se faire qu'aux dépens de matières ayant déjà lécn. En effet* les végétaux et les aniifiaui sofit indispensables à notre nutrition, que nous ne pouvons entretenir paf leâ seuls minéraux ; ce qui augmente la diflSciilté de la doniServation de Thommë ëf Complique singulièrement le problème sôcîaL Enfin la i^énovation corporelle exigé des conditions de chaleur, d'humidité, de lumière, etc.^ fort délicateisi à entretenir, et qui accroissent aussi lés dîfficnltés de cette conservation.

C'est là un ordre de faits contingent, qui existe indépendamment de nous, que nous ne pouvor^s expliquer, qui doltf au contraire^ servir de base à toutes nos explications réelles, et qui domine tellement Thomme au début

de révolution sociale, qu'il lui impose une vie purement égoïste, asservie aux moindres nécessités individuelles.

Il en serait autrement, sans aucun doute, si, par supposition, la rénovation gazeuse pouvait suffire à notre entretien corporel et si les conditions physiques du milieu (chaleur, électricité, hygrométricité, lumière, etc.), étaient assez favorables pour nous dispenser de lutter contre lui. Alors, notre personnalité, notre égoïsme, n'étant plus sollicités par une nutrition qui se ferait sans efforts, en respirant, par exemple, s'engourdirait par désuétude, et nos instincts sympathiques, mis en jeu et maintenus en activité par le charme de leur exercice, n'éprouvant pliis la concurrence oppressive de nos penchants égoïstes, deviendraient les moteurs habituels d'une vie tout affectueuse où l'intelligence et l'activité se voueraient naturellement au seryice

de rattachement, de la vénération et de la bonté. On sent quelle place occuperait, dans une semblable existence, entièrement affranchie des besoins matériels et des suggestions person«nelles, l'art, qui deviendrait à la fois l'interprète du sentiment et l'objet habituel des recherches de l'esprit ou des entreprises de l'activité.

Mais d'aussi heureuses conditions nous ont été refusées, Messieurs, et force est de reconnaître, comme je l'ai déjà fait, qu'au début de l'évolution, l'activité de l'homme ne peut être qu'égoïste, parce que la personnalité est naturellement prépondérante dans sa nature morale, et parce que ses nécessités corporelles, ses besoins, combinés avec les difficultés du milieu où il se trouve placé, sure:5:citent principalement en lui les instincts de conservation individuelle et de destruction extérieure.

Le corps et le milieu sont donc primiti-vement contraires à la solution altruiste du problème humain.

Voyons comment une telle fatalité a pu être surmontée; comment s'est opérée la transformation de Tactivité humaine ;<îomment, d'égoïste et personnelle qu'elle était d'abord, elle à pu devenir altruiste et sociale ?

Tant que l'homme travaille isolément pour satisfaire lui-même chacun de ses besoins, son activité reste égoïste ; cela est incontestable. Dans un tel état, il se trouve même inférieur en sociabilité à beaucoup d'animaux, aux castors, par exemple, qui, vu leur nature d'herbivores (qui suscite entre eux moins de conflits) arrivent plus facilement à la vie sociale. Mais aussitôt que, pour fournir plus aisément à sa subsistance , l'homme passe du travail individuel au travail collectif, soit pour la pêche ou la chasse, soit

pour l'élève et la garde des troupeaux, ou pour la culture de la terre, le déve- Joppement de l'altruisme commence et son activité prend le caractère social.

En effet, Tactivité collective consiste, suivant le principe d'Aristote, dans la coopération, par des fonctiom distinctes, À une œuvre commune qui suscite immédiatement entre les coopérateurs des sentiments d'attachement, de respect, de pi*otection, c'est-à-dire les éléments de la sociabilité. La coopération, du reste, comprend deux états bi^en distincts : la solidarité, ou lès efforts des contemporains, et la continuité, ou la participation des prédécesseurs. Enfin , la succession des efforts, ou la continuité, en reliant leS générations entre elles et permettant l'accumulation des résultats obtenus par chacune, devient bientôt l'élément prépondérant de la coopération.

Lorsqu'une société est parvenue à

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ôÉf degré de ôoncours entre totis ses membres, que le passé et le présent doopèrent à l'œuvre commune en vue de l'avenir, tous les individus qui en font partie travaillent et vivent pour, autrui et par autrui, matériellement, mentalement et moralement, qu*ils le sachent ou l'ignorent, qu'ils le veuillent ou non. L'activité y est donc devenue pleinement altruiste *.

Nous allons montrer que c'est la formation du capital, ai bien désigné par le langage spontané comme là chose sociale par excellence, qui permet l'établissement de cette activité collective, et par suite la solution altruiste du problème humain.

En efifet, le produit le plus siinplë

1. Valtruisiiie est Fétat moral ojjpdsé ft Tégdxsme\ celui-ci comprend les instincts nutritif, sexuel, maternel, destructeur, constructeur, la tanité et Torgueil ; Tautre, rattachement, la Génération et la bonté.

{Note det Èàiieun»)

de notre industrie suppose la division du travail, qui serait elle-même impossible sans l'existence du capital, ou de l'ensemble des groupes durables de pro^ duits matériels propres à la satisfaction de nos besoins (nourriture, vêtement, habitation, etc.).

Car, pour qu'un individu puisse vivre en n'accomplissant qu'une seule et même portion du travail général qu'exige l'entretien de la société, par exemple en fabriquant des souliers, il faut, de toute nécessité, qu'il y ait à sa disposition une accumulation antérieure de matériaux et d'instruments, c'est-à-dire un capital, qui lui permette d'exécuter son travail spécial et de se nourrir, de se loger, de se vêtir, etc., pendant qu'il l'accomplit.

Ce qui est vrai pour le travail matériel l'est, à bien plus forte raison, pour les productions de l'esprit; et tout comme l'ouvrier, lé philosophe.

le savant, le poète, Tartiste, se nourrissent avec les produits du travail d'autrui, donnant en échange les créations de la science et de Fart.

Or, pour que des êtres ne produisant pas matériellement , c'est-à-dire ne transformant aucune partie de la matière pour la rendre apte à la rénovation corporelle (comme sont les enfants et les vieillards dans toute société un peu étendue), ou pour que des individus qui ne façonnent point directement chacune des choses qu'ils consomment (comme il arrive dans une société semblable pour les producteurs quelconques), soient cependant nourris, il faut évidemment qu'il y ait un excédant de production à leur disposition actuelle. La division du travail suppose donc une accumulation antérieure de matériaux, ou l'existence du capital.

Ainsi, les Économistes ont mal conçu

lô problème social, d*abord eji le restreignant au inonde industriel, pt enr suite en réduisant le phénomène de la production à la seule considération du marché pour ain^i dire, sans voir que tout trayail collectif suppose la formation antérieure du capital, et que les provisions et instruments créés par les prédécesseurs permettent seuls Texistence collective présente.

Mais comment s*est formé ce capital lui-même t Les Economistes ne Tont pas davantage compris, et la théorie positive de ce phénomène si important e^t encore due à Auguste Comte.

Voici comment il explique la création de la richesse. Elle est subordonnée, selon lui, à deux grands faits généraux , à deux lois naturelles qui dominent la question économique et qui avaient jusqu'alors échappé à tous les penseurs, fauta d'une suffisante généralité 4e vues.

La première de ces lois eoneep^^ l'Humanité, ou l'agent du phénomène, et consiste en ce que chaque homme peut produire au-delà de ce qu'il icoif^ somme. La seconde est relative au monde, à l'objet économique, et consiste en ce que les mfiteriaux obtenuM peuvent se conserver au-delà du temp^ qu'exige leur reproduction. D'où il résulte qu'une génération peut fournir un excédant de production sur sa con* sommation nécessaire, et que cet excédant pouvant être conservé et transmis à la génération suivante, les matériaux (provisions et instruments) sont sus^ ceptibles de s'accumuler, et que le cRt pital parvient enfin à se former.

C'est ainsi que la com]3inaison de^ deux grandes lois économiques que nous venons d'énoncer, d'après Auguste Cpmte , et dont 1^ découverte suffirait seule pour le placer au pre* mier rang parmi les Économistes, per-

met d'expliquer, par le travail successif des générations, la formation de la richesse, qu'il convient dès lors de caractériser dignement par le titre de capital humain,

La première de ces lois est facile à vérifier et peut l'être à toutes les époques de l'évolution sociale. Même à l'état nomade, ceux qui gardent les troupeaux ne peuvent consommer toute la chair des animaux qu'ils élèvent, et la laine de certains d'entre eux servant encore à confectionner des vêtements ou des tentes, il arrive que ces nomades parviennent à fournir à un grand nombre d'individus la satisfaction de trois nécessités premières :

celles de la nutrition, du vêtement et de l'habitation. Il en est de même, et plus encore, pour l'agriculture, où le travail d'un seul peut arriver à fournir la nourriture de plusieurs *.

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