LIVRE II. - CHAPITRE III. IM
Quand je veux exprimer ce qui se passe en moi, je le fais sous la forme d'une phrase contenant le moi comme sujet, et l'une de ses modifications comme prédicat. Je pense. Je jouis. Je suis heureux.
Quand je veux exprimer la perception d'un corps extérieur, ou bien j'exprime l'acte même de ma perception par une phrase dont le moi est le sujet : Je vois tel corps, j'aperçois tel mouvement; ou bien j'exprime le fait lui-même; mais je suis obligé alors de le décomposer en deux parties et de les réunir par le signe de l'affirmation, ou du moins de les juxtaposer de telle sorte que l'union des deux termes résulte de la construction grammaticale.
Ce corps est blanc. — Ce corps est rond. — Cette pierre tombe.
La distinction et l'union de deux termes, un sujet et un prédicat, est évidemment naturelle et essentielle à l'affirmation. Tant qu'il n'y a pas deux termes pareils réunis, il n'y a pas d'affirmation, il n'y a pas de phrases ayant un sens complet et susceptible de vérité ou d'erreur. Il n'y a que des termes isolés : corps, mouvement, couleur, qui n'expriment que des idées et non des faits déterminés et positifs.
Toute affirmation a donc la forme d'un jugement, et tout jugement est une sorte d'équation dans laquelle deux termes distincts sont déclafés unis et conformes sous un certain rapport.
Or^ notre intention n'est pas d'expliquer en général cette forme nécessaire de la pensée humaine, ni de donner une théorie qui embrasse toutes les formes de jugement.
Il y a évidemment des jugements de diverses espèces.
Il y a des jugements affirmatifs, des jugements négatifs, des jugements dont le sujet est une substance ; d'autres dont le sujet est une idée abstraite ; des jugements analytiques, dans lesquels l'attribut est contenu dans le sujet ; des jugements synthétiques, dans lesquels l'attribut est étranger au sujet et lui est ajouté.
Mais parmi ces jugements il en est qui forment une classe spéciale et qui sont plus primitifs que tous les autres.
Ce sont les jugements qui dépeignent une observation. Ce sont ceux qui expriment directement un fait expérimental.
Ces jugements présentent un caractère particulier. En appa-
rence, ils ne sont pas comparatifs. Ils n'expriment pas, ou ne semblent pas exprimer le rapprochement de deux idées distinctes. Quand je dis : je souffre, ou cette pierre tombe, c'est un seul et unique fait que je veux affirmer.
Grammaticalement cependant ils ont la forme d'une comparaison ; comme toute autre espèce de jugement, ils réunissent un sujet à un attribut.
Cette contradiction apparente entre la forme du jugement et son sens a embarrassé soav^t les philosophes.
L'école sensualiste, Eaisant prédominer la forme sur le sens, a nié l'autorité de ces jugements et prétendu que nous ne pouvions connaître ni les objets extérieurs ni notre propre personne, parce que ces notions ne pouvaient résulter de la simple comparaison des idées , et que cette comparaison est le seul fondeinent légitime d'une affirmation.
L'école écossaise, faisant prédominer le sens sur la forme, a enseigné que ces jugements ne contenaient aucune comparaison, que ce sont des affirmations pures et simples de la raison, qui doivent être crus par une foi aveugle, sur le témoignage de l'intelligence elle-même.
Or, nous croyons qu'il existe une explication très simple, qui concilie le sens et la forme, qui justifie à la fois le bon sens et la grammaire. Elle consiste à dire que le jugement est la synthèse de l'abstraction.
Mais il importe de remarquer que cette explication s'applique exclusivement aux jugements expérimentaux primitifs, et ne s'étend pas aux autres formes de jugements.
LE jrCEMENT EST LA SYNTHÈSE DE LABSTRACTION
L'explication du fait grammatical que nous venons de signaler est très simple, du moment que l'on a présentes à l'esprit la