LIVRE m. - CHAPITRE VI. rs
d'être une personne, que l'homme qui devient fou cesse d'être la même personne.
Etre une personne, c'est un fait objectif réel, indépendant de la manifestation de ce fait dans la conscience ; c'est être un individu concret et \îvant, une réalité permanente qui demeure identique à elle-même, qui possède certains attributs et subit certains phénomènes.
La conscience, aidée de la mémoire, nous manifeste d'une manière directe : 1* notre personnalité actuelle, notre moi actuel, avec ses phénomènes actuels ; 2* notre personnalité passée, à certaines époques, avec les phénomènes qu'elle possédait alors.
C'est par un procédé indirect que nous acquérons la connaissance de la perpétuité de notre identité pendant les intervalles qui ne sont pas l'objet du souvenir, par exemple pendant le sommeil. Nous en sommes certains pour deux motifs, d'abord en raison de notre identité concrète avec notre propre personne aperçue dans le passé, et en second lieu à cause du témoignage des autres hommes et de l'expérience générale qui assure la continuité de la vie organique.
Dès lors, supposant vrai le fait de l'homme à double conscience, voici comment ce fait devrait être analysé.
Dans son premi^ état, dans sa première vie, cet homme saurait avec certitude : 1* Par l'expérience directe qu'il existe actuellement à titre de personne, et qu'il a existé à ce titre pendant les intervalles de temps précédents dont il se souvient.
2* Par une induction immédiate et rig|prouse qu'il a existé le reste du temps, pendant les lacunes de sa mémoire actuelle.
3"* Par suite des lacunes de sa mémoire, il ignorerait ce qu'il a éprouvé et ce qu'il a fait pendant les intervalles de temps correspondant à sa seconde existence.
Dans son second état, il connaîtrait par une expérience directe sa propre personnalité actuelle et sa personnalité passée à certaines époques, et par induction la persistance de son être pendit le temps de sa première vie, dont il ignorerait également les événements.
Ces deux jugements ne seraient donc pas contraires.
Ds se compléteraient et se suppléeraient l'un Tautre, chacun remplissant les lacunes de Tautre.
D n'y aurait donc dans ce fait qu'une simple anomalie de mémoire. Il n'y aurait que la répétition double de ce fait déjà connu, que Thomme peut oublier une partie de son existence* et retrouver plus tard le souvenir qui lui avait échappé. U y aurait deux séries de phénomènes non rattachées Tune à Tautre par la mémoire , mais appartenant à une même personne , à un même sujet.
Nous pouvons remarquer en outre que ce fait n*est pas plus facilement explicable dans le système matérialiste ou sensualiste que dans le système spiritualiste. Au contraire, plus on simplifie rhomme, en le réduisant soit à un cerveau, soit à une série de sensations, plus on diminue le nombre des éléments qui dans l'avenir pourraient ser\ir à expliquer ces faits étranges. En supprimant l'idée de la persistance inconsciente du moi pendant les lacunes de la mémoire , on rend le renouement de la chaîne interrompue des sensations absolument inconcevable. Problème non résolu dans la doctrine spiritualiste, la double personnalité serait une vraie contradiction dans les systèmes matérialiste ou sensualiste.
On voit donc que ce fait pas plus qu'aucun autre n'ébranle le témoignage de la conscience sur notre pers^nalité. La discussion a justifié ce que nous avons annoncé, à savoir que cette existence personnelle et substantielle du moi humain, objet direct d'une unique faculté cognitive, attestée par cette faculté, lorsqu'elle fonctionne d'u|^^nianière régulière, ne saurait être ébranlée par aucune espèce d*argumentation.
D'où vient cependant que ce fait et d'autres faits semblables produisent sur ceux qui les lisent une sorte de trouble et de malaise, et semblent pour le moment, donner raison au maté- *rialisme ? Cela vient de ce que les faits insolites et inexpliqués^ quand ils sont considérés seuls, dérangent l'équiUbre de notre raison, et nous préparent à admettre des affirmations qui à l'état ordinaire nous auraient révoltés. De même que le contact et la société des aliénés sont dangereux pour le bon sens de ceux qui vivent avec eux, de même le contact habituel avec les faits téra-