UVRE PRÉUMINAIRE. - CHAPITRE HI
livre d'Euclide est pratiquement aussi évidente que la première ; elle en est cependant la conséquence logique.
Or, rhomme est jeté sur la terre au milieu des faits. Être concret, c'est sous la forme concrète qu'il saisit la réalité ; ce n'est que plus tard qu'il en dégage les éléments par l'abstraction.
Dès lors, il est très naturel de croire et il est très possible de supposer que ces vérités de bon sens, tout en étant pratiquement et immédiatement évidentes , sont logiquement postérieures à d'autres principes plus abstraits, plus simples et moins nombreux. C'est donc à tort que l'on interdirait au philosophe de chercher à scruter les principes de bon sens, à les ramener à d'autres principes plus élémentaires.
D'un autre côté, l'homme est un être organique, progressif, et qui n'arrive à user de ses facultés que par suite de l'éducation. Ce progrès a lieu dans l'ordre intellectuel aussi bien que dans l'ordre physique.
L'exercice normal de l'intelligence, qui correspond à la connaissance distincte des notions de bon sens, est un phénomène de l'homme à l'état adulte, ou du moins de l'homme arrivé déjà à un certain âge. Avant ce moment, ses facultés, guidées par la nature, ont subi une éducation, elles ont avancé graduellement et acquis de jour en jour les forces qui lui permettent de commencer l'étude du monde réel.
L'homme use donc de ses facultés, comme il use de ses jambes pour marcher et de ses bras pour saisir les objets ; il possède les notions de bon sens, comme il possède l'art de se servir de ses yeux, de faire vibrer les cordes vocales pour produire un son déterminé. C'est la nature qui, l'aidant dans son enfance, à une époque où son jugement, sa volonté et son attention étaient insuffisantes, le conduit et le guide jusqu'au moment où il peut pour ainsi dire marcher seul.
Donc, avant de posséder à l'état distinct beaucoup de ces notions qui constituent le bon sens, la connaissance des corps et de leurs distances, la connaissance même de son propre corps, l'homme a dû lentement, sous la conduite de la nature, acquérir ces connaissances. Ces notions pratiquement primitives, parce qu'elles sont déjà acquises au moment où l'homme commence
à obsener scientiBquement et à raisonner d'une manière conscienlc. ne sont pas historiquemenl primitives, en ce sens qu'il y a eu une période de la \'ie humaine où elles n*existaient pas encore, ou bien où elles n'existaient qu*à Tétai d'embryon.
De même donc quïl peut exister une analyse logique qui permette de remonter des notions du bon sens à des notions plus simples, plus élémentaires et plus générales, de même il y a une étude expérimentale de Torigine des idées et du développement des facultés de Thomme qui est pleine d'intérêt et extrêmement féconde.
La perception des corps, par exemple, est certainement un fait pratiquement primitif, car il nous est impossible de faire une observation physique quelconque sans voir ou toucher la réalité, c'est-à-dire sans en prendre connaissance d'une manière certaine au travers de nos organes. Mais dans l'histoire de l'évolution de l'être humain, voir et toucher sont le résultat d'une longue éducation et d'une série d'opérations préparatoires, d'inductions inconscientes et d'habitudes contractées par des essais nombreux. (Voir plus loin, I'* partie, livre iv).
Reid et ses partisans ont donc eu le grand tort de conclure de ce que les notions de bon sens sont pratiquement primitives, qu'elles devaient être logiquement irréductibles et produites par une spontanéité directe de la nature, sans éducation préalable. C'est cette erreur qui a rendu leur système si peu satisfaisant, si opposé en apparence au progrès de la science, et si contraire aux instincts de la raison qui cherche partout la lumière.
C'est ce qui explique à notre avis le peu de durée de la réaction de Reid; c'est ce qui explique comment la philosophie écossaise a succombé en Ecosse sous les coups de Hamilton et de Stuart Mill, et n'a pu en France résister efficacement au positivisme.
En distinguant, au contraire, très nettement l'autorité du bon sens, en qualité de principe pratique primitif, du fondement logique et de Forigine expérimentale et progressive des notions qui le composent, on conserve ce qui fait la force des théories de Reid, et on écarte ce qui a causé la ruine de sa doctrine.
Le philosophe doit partir du bon sens, mais il peut remonter en arrière le cours logique des idées jusqu'aux principes les plus