CHAPITRE m
DE l'analyse logique EXPÉRIMENTALE APPLIQUÉE AUX FONDEMENTS DU BON SENS
Le bon sens est, pratiquement parlant, le seul point de départ •possible de toute science et de toute philosophie qui ne veut pas être arbitraire, et par conséquent, de toute science et de toute philosophie digne de ce nom.
Mais faut-il conclure de cette vérité pratiquement évidente que les croyances du bon sens sont, au point de vue logique et au point de vue historique, absolument primitives, qu'il est impossible de remonter par l'analyse au-dessus de ces assises du sens commun, ni d'étudier utilement l'origine des idées que le bon sens emploie et la formation graduelle dans l'esprit humain des axiomes qu'il affirme ?
Nous ne le croyons pas, et sur ce point nous nous séparons complètement d'une école philosophique qui a entrepris la même tâche que nous nous proposons, celle de rétablir la vérité philosophique ruinée par les systèmes, en la fondant sur le roc du bon sens.
Suivant Reid et ses disciples, les jugements du bon sens sont tellement primitifs que les analyser est peine perdue. Ce sont des jugements aveugles en apparence ; ce sont de pures affirmations de l'intelligence qu'il faut croire sur son témoignage ; il n'y a aucune évidence que l'attribut de ces jugements soit afûrmable du sujet ; il n'y a dans ces jugements aucune comparaison d'idées. Ce sont les fondements de la connaissance
humaine, ils se perdent dans le sol et ne peuvent être déchaussés et mis à nu.
Fiers de cette invention, les philosophes de Técole écossaise se sont plu à multiplier le nombre de ces principes indémontiables ; ils ont fait de cette ignorance nécessaire, de cette ignorance savante, suivant l'expression de Royer-CoUard, lefondemeiit de toute philosopfiie.
Ils ont ainsi inventé et imaginé cette distinction à priori du connaissable et de Finconnaissable qui devait plus tard être retournée contre eux par leurs propres disciples, et engendrer le positivisme.
C'est par cette exagération que les philosophes écossais ont compromis leur œuvre si puissante et si féconde.
En interdisant ainsi à Tesprit humain l'analyse et l'étude détaillée de ces jugements du bon sens; en l'arrêtant violemment dans son désir inné de chercher le pourquoi de ces jugements, les chefs de cette école ont retourné contre eux et contre leur système l'esprit d'analyse. En multipliant le nombre des faits soi-disant primitifs, ils ont inspiré à la raison une certaine inquiétude sur leur caractère, l'homme étant naturellement porté à croire que les faits primitifs sont simples et peu nombreux.
L'erreur de ces philosophes provient, selon nous, de Foubli d'une distinction de la plus haute importance.
Autre chose est, pour un fait observé, ou pour un principe, d'être pratiquement primitif, autre chose d'être logiquement sans antécédent, autre chose encore est d'être historiquemeiit primitif, c'est-à-dire primitif quant à l'ordre du temps dans l'évolution de la pensée humaine.
L'homme n'est point une machine logique, qui marche nécessairement du principe à la conséquence ; qui ne puisse posséder la certitude d'une vérité dérivée, sans la faire reposer sur son principe. Le développement graduel et vital de son intelligence est tout dilTérent de la déduction de la géométrie d'Euclide.
En conséquence, l'homme peut posséder d'une manière certaine une vérité dérivée, et ensuite remonter par l'analyse de cette vérité à un principe qui n'est pas plus évident, mais qui est plus simple et plus général. La XX"*' proposition du premier