‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 205 sur 320 · LIVRE IV. - CHAPITRE lU · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - CHAPITRE lU

pendue entre une cause externe réellement objective et un phénmène réellement subjectif, un état de conscience.

Voir une apparence bleue, ou jaune, ou rouge, c'est être voyant du bleu, être voyant du rouge.

La seule manière de distinguer les couleurs apparentes Tune de l'autre, c'est d'en juger par nos yeux, c'est-à-dire par une impression interne, qui est un phénomène du moi, la vision de telle ou telle couleur.

D'autre part, la lumière objective, l'agent lumineux qui fait voir, est la cause du phénomène subjectif. Ce qui fait que je vois devant moi telle couleur, et non telle autre, ce n'est pas ma volonté, c'est la cause externe, c'est l'agent lumineux, et chaque variété du phénomène subjectif de la vision correspond à une variété de l'agent lumineux.

Il y a donc une cause de la vision du bleu, une cause de la vision du rouge, une cause de la vision du blanc. Ces causes peuvent être appelées lumière bleue, rouge ou blanche. On peut dire aussi le bleu, le rouge, le blanc de la lumière. C'est-à-dire la cause lumineuse spéciale qui produit la vision du bleu, la vision du rouge, la vision du blanc.

Ainsi outre la première couleur objective que nous avons reconnue, à savoir la couleur réelle du corps, il y a une seconde couleur objective qui est la cause lumineuse de chaque impression colorée.

Cette seconde couleur objective, cet agent lumineux modifié par la surface du corps, produit la véritable couleur apparente.

Nous pouvons donc prévoir que cette dernière couleur sera subjective et se confondra avec l'état de conscience subjectif dont l'existence est évidemment nécessaire pour que nous puissions distinguer une couleur d'une autre.

Cette proposition, que la couleur apparente est subjective, toute paradoxale qu'elle semble au premier abord, peut être aisément vérifiée par la méthode que nous avons employée en traitant du son.

En premier lieu, si nous cherchons à définir le bleu apparent et à le distinguer du rouge apparent, nous ne pouvons trouver d'autre définition que celle-ci :

376 LE POSinVldME ET LA SCŒNGE EH^RIMENTALE.

Le Ueu apparent 0Bi ce qui nous parait bien, ce qœ noos voyons Ueu.

Le rouge apparent est ce que nous voyons rouge.

Réciproquement, Tétat de conscience qui consiste à voir du bleu ne peut pas se définir autrement que par Tapparence bleue.

Voir du bleu c'est voir une couleur apparente bleue.

Nous retrouvons le même cercle vicieux que pour le son. et la conclusion est la même, à savoir que les apparences s'identifient avec le fait de les voir.

En second lieu, si nous cherchons à distinguer expérimentalement par la conscience la vision du bleu et la vision du rouge, nous ne pouvons pas parvenir à sentir une diiïérence en nousmêmes par une réflexion interne. Notre sensation du rouge ne diffère pas du fait que nous voyons le rouge en dehors de nousmêmes. Nous pouvons donc conclure que les couleurs apparentes sont des phénomènes subjectifs, des phénomènes de notre moi. des sensations projetées au dehors, et appliquées en apparence sur les corps réels dont elles sont le signe.

Comment se fait cette projection extérieure de nos sensations? Gomment cette surface subjective des couleurs apparentes semble-t-elle extérieure à nous, et s*applique-t-elle exactement sur la surface réelle des corps que nous voyons ?

La science nous expliquera seule ce singulier transport de nos impressions au dehors ; nous pouvons néanmoins supposer, sauf àttttendre une vérification scientifique, qu'il se passe ici un phénomène analogue au transport du son en dehors, et que c'est par induction que la couleur apparente est vue là où se trouve le corps réel, comme c'est par induction que le son est entendu là où se passe le mouvement et le choc qui en est la cause.

Mais nous ne pourrions pas vérifier cette hypothèse sans avoir recours à des études scientifiques qui trouveront leur place dans un autre chapitre.

Ce que nous pouvons vérifier à l'aide de faits vulgaires, et des données du bon sens, c'est le fait même de la subjectivité des couleurs apparentes, c'est ce fait paradoxal qu'un phénomène de notre moi se trouve localisé en dehors de nous et semble appartenir à un corps étranger.

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