‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 241 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE VI

pons un corps fixe, nous sentons par nos sensations musculaires le mouvement de nos doigts, par nos sensations cutanées le glissement en sens inverse de Tobjet sous nos doigts. Si l'objet suivait notre doigt et était entraîné par lui pendant que notre sensation musculaire nous atteste leur propre mouvement, nous sentirions que Tobjet est mobile, et son mouvement commun avec celui de nos organes serait attesté par la sensation musculaire unique. Si l'objet glissait sous nos doigts pendant que notre sensation musculaire nous atteste notre fixité, la sensation spéciale de glissement nous attesterait que Fobjet se meut. Quand les deux signes apparaissent ensemble et se compensent, nous sentons que nos doigts glissent sur un corps fixe.

Le mouvement d'un corps dans le sens de la ligne qui le joint à l'œil est indiqué par un autre signe, tout différent des premiers; c'est la diminution ou l'augmentation de l'angle sous lequel il est vu, et cependant il n'y a pas de différence intrinsèque entre le mouvement rectiligne longitudinal et le mouvement transversal.

Avons-nous besoin d'ajouter que les mouvements rotatoires d'un corps à trois dimensions sont géométriquement très différents de leurs projections qui se manifestent dans les fantômes visuels et qui peuvent produire selon la situation des doigts qui le palpent les sensations musculaires les plus diverses ?

Reste cette propriété complexe que nous avons nommée la visibilité du corps sous l'effet de la lumière, propriété qui contient à titre d'espèces et de variétés les couleurs réelles diverses du corps, le pouvoir réflecteur de sa surface ou son pouvoir réfringent, quand il est transparent.

Or, qui ne comprend que toutes ces propriétés, appartiennent au corps, qu'elles sont des éléments fixes, et qu'elles ne se manifestent qu'au travers du fantôme coloré visuel lequel dépend aussi de la lumière ambiante. Nous avons distingué déjà la surface réelle du corps qui contient toutes les propriétés objectives de la surface apparente produite par la lumière et qui n'est autre que le fantôme coloré de la rétine, projeté au dehors par l'induction et l'habitude.

On le voit donc, il existe entre l'objectif et le subjectif, entre la réalité extérieure à nous, et le signe qui est un phénomène de

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notre propre sensibilité, une différence profonde, et en même temps une exacte délimitation.

Le dehors réeUque nous connaissons, est toute autre chose que le dedans subjectif et sensible, au travers duquel nous connaissons le dehors. La délimitation était grossièrement et approximativement faite par le bon sens. Elle est faite avec exactitude par l'analyse scientifique, et la différence entre Tobjet et le sujet, éclate alors avec une évidence frappante.

Il importe ici de limiter notre pensée et de ne pas l'exagérer. Nous disons que le dehors, l'objectif, est tout différent du signe qui le manifeste, qu'il est un autre objet, qu'il a des attributs tout différents. Nous ne disons pas qu'il n'y ait pas certains points de ressemblance entre l'un et l'autre.

n y a d'abord la ressemblance nécessaire à tout signe, c'est-àdire la correspondance exacte des variations du signe avec les variations de la chose signifiée, exprimée par la formule : Même ^ signe, même chose signifiée ; signe différent, chose signifiée différente ; c'est la ressemblance qui existe entre le degré de chaleur et la hauteur du mercure dans le baromètre.

Il peut en outre y avoir dans une certaine mesure , une ressemblance ou une analogie directe entre chaque signe et la chose signifiée correspondante. Ainsi, un polyèdre à angles saillants sera signifié par un fantôme visuel polygonal formé de lignes brisées ; une sphère sera figurée par des fantômes visuels circulaires ; un mouvement uniforme pourra, dans certains cas, être signifié par une sensation uniforme, un glissement uniforme de l'objet sur les doigts; nous disons en certains cas, car s'il s'agissait du mouvement d'un corps que notre organe tiendrait serré et toucherait toujours au même point, le mouvement rectiligne et uniforme du mobile serait signifié par une sensation musculaire très variable, qui finirait par devenir douloureuse, et nous obliger, soit à lâcher prise, soit à nous laisser entraîner par l'objet, si le mouvement ne s'arrêtait pas.

Nous ne disons pas que les signps et les choses signifiées soient tellement disparates qu'il n'y ait entre les uns et les autres aucun point de rapport. Nous ne voulons pas dire qu'ils soient aussi différents que le seraient dans le système de l'étendue

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subjective les causes occultes inétendues des phénomènes et ces phénomènes eiix-mêmes.

Mais, nous soutenons que néanmoins Fobjectif, le corps réel, la notion concrète qui affirme sou existence , ne sont ni la copie^ ni la combinaison des signes subjectifs, que ce sont des choses autres que ces sensations, connues au travers des sensations et des fantômes \isuels. Nous soutenons qu'il y a deux séries correspondantes de faits, les uns objectifs, les autres subjectifs; et que ces séries sont irréductibles Tune à Tautre. Nous avons maintenant à examiner comment se fait le passage de Tune à l'autre, comment s'opère la traduction des signes en notions concrètes. Ce sera l'objet du prochain chapitre.

En attendant, nous pouvons constater l'accord exact des différents résultats auxquels nous sommes parvenu.

Par un premier coup d'œil jeté sur les trois sens intellectuels, nous avons reconnu que deux d'entre eux, la vue et l'ouïe, sont hétérodidactes, ô'est-à-dire ne donnent que des renseignements incomplets, et ont absolument besoin d'un autre sens pour interpréter les signes qu'ils perçoivent. Nous avons reconnu également que le tact est un sens autodidacte, qui s'interprète lui-même et qui fournit les données qui serv^ent à interpréter les autres.

Puis, considérant d'une part la perception des apparences et d'autre part celle des corps, nous avons reconnu qu'il y a entre elles, à première vue, une immense différence, l'une, la perception des sons et delà lumière, ayant pour objet quelque chose d'extérieur, mais quelque chose qui n'est pas une substance, un simple retentissement, un éclat, ou un fantôme, l'autre ayant pour objet un corps solide, une réalité matérielle.

Entrant dans l'examen détaillé de chacune de ces perceptions, nous avons vu se manifester de plus en plus clairement leur différence, l'une ayant pour objet un signe subjectif dont la cause

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est obscure, et Tautre un corps objectif dont les signes sont à peine perceptibles.

Nous avons pu également tracer dans Tune et dans Vautre perception, les limites entre ce qui appartient au sujet percevant et ce qui appartient à l'objet perçu. La perception des sons et des couleurs nous a conduit à supposer, conmie condition nécessaire, une autre perception atteignant directement les corps, et permettant de chercher la cause de nos sensations jnbjectives. La perception des corps nous a présenté précisément ce que nous cherchions, un passage sûr pour arriver jusqu'au non-moi, une interprétation directe , immédiate et spontanée des signes sensibles. Cette perception nous transporte dans Tespace objectif, et nous y fait rencontrer tout d'abord les corps, c'est-à-dire les substances matérielles.

C'est l'ensemble de ces résultats concordants que les partisans de l'étendue subjective sont obligés de rejeter; ce sont toutes ces distinctions qu'ils sont obUgés de détruire. S*ils admettent la distinction précise et nette que nous avons tracée entre les éléments subjectifs et les notions objectives , leur système est anéanti. Comment en effet l'espace et les corps seraient-ils subjectifs s'ils sont situés en dehors de la limite tracée par la science entre le subjectif et l'objectif?

Admettrait-on deux degrés de subjectif, le subjectif du dedans qui comprendrait les sensations tactiles, les fantômes \îsuels oculaires, et le subjectif du dehors qui comprendrait l'espace et les corps ; ou tout au moins les notions de l'espace et celles des corps.

Mais ce serait une supposition étrange, arbitraire, et conduisant aux résultats les plus extravagants.

En effet, le subjectif pour tout de bon, le subjectif du dedans, celui qui ne comprend que les fantômes \îsuels , les sensations, les couleurs apparentes, n'existe que d'une manière intermittente. Ltre relatif, il n'existe que par rapport à nous. Les fantômes oculaires n'existent que quand j'ai les yeux ouverts, les sensations musculaires et cutanées que quand je touche actuellement le corps.

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