LIVRE IV. — CHAPITRE VI
Attribuez-vous au subjectif du dehors, à celui qui contient l'espace et les corps soi-disant réels, la même intermittence. Ce serait logique ; ce serait, il est vrai, encore une négation deFévidence. Mais, une fois entré dans ce chemin, une de plus ou de moins n'importe guère.
Seulement , cette modification de l'hypothèse conduit à des conséquences singulières que nous avons déjà signalées. Le soleil, mon soleil, si Ton veut, n'existe plus quand je dors. Mon argent n'existe plus quand mon tiroir est fermé, car je ne puis ni le voir ni le toucher.
Aimez-vous mieux prendre un autre parti, et dire que pendant que le subjectif du dedans n'a qu'une existence intermittente, le subjectif du dehors est permanent? Vous en êtes bien les maîtres, et je n'ai ni le droit ni l'envie de vous en empêcher.
Seulement voyez les conséquences. Cette fois, c'est pour tout de bon l'univers, l'univers permanent et durable, avec ses parties cachées aussi bien que ses parties visibles, qui est en moi. Je renferme en moi le soleil, la lune, les étoiles, la terre ; toutes les bêtes de la création naissent, vivent et meurent dans mon individu ; tout cela est en moi, car c'est le subjectif du dehors.
Mais ce n'est pas tout. Chacun a son subjectif, chacun a son univers, son monde, son soleil, sa lune et ses étoiles en luimême. Tous ces univers se ressemblent, si du moins nous devons croire que la parole humaine est véridique, puisque nous croyons voir le même soleil, la même lune, les mêmes étoiles et les mêmes animaux. Chacun de nous porte un monde, non pas sur ses épaules comme Atlas, mais en lui-même.
Aussi on comprend que les partisans de l'étendue subjective aient rendu les derniers combats pour nier cette distinction qui leur est si funeste.
La tentative était difficile, en présence des résultats scientifiques que nous venons d'exposer. Elle a cependant été tentée par les sensualistes anglais et en particulier par M. Stnart Mill.
Afin de faire disparaître la différence entre l'objectif et le subjectif, Stuart Mill s'en prend aux sensations tactiles et énonce les propositions suivantes :
hSO LE POSITIVISME ET LA SaENCE EXPÉRIMENTALE.
L'étendue n*est pas autre chose que la sensation musculaire elle-jnéme.
L'impénétrabilité n'est pas autre chose que la sensation de résistance.
L'espace vide, c'est la sensation musculaire d'un mouvement libre.
L'espace plein, c'est la sensation d'arrêt de mouvement, ou de mouvement empêché.
Nous ne suivrons pas en détail Stuart Mill dans les longues et obscures dissertations au moyen desquelles il essaye vainement de donner à ces propositions une apparence intelligible.
Nous remarquerons seulement que les exemples qu'il choisit pour essayer d'expliquer cette transition entre la sensation et Tétendue se rapportent tous à cette notion d'étendue vague fournie par les sensations que nous éprouvons en remuant nos membres. Là, on le comprend, la confusion est assez facile. La sensation est le signe, le mouvement la chose signifiée ; la sensation et le mouvement appartiennent à notre unique personne, la sensation étant perçue dans notre conscience, tandis que le mouvement s'accomplit dans nos membres. La sensation et le mouvement qui implique T'étendue, sont les faits correspondants des deux faces de notre être, celle du dedans et celle du dehors. On conçoit qu'on puisse les confondre, bien qu'une analyse rigoureuse doive maintenir la différence.
Mais il y a une autre expérience dont Stuart Mill ne tient pas compte. C'est celle qui consiste à percevoir, au travers de nos sensations, non pas notre propre étendue et celle de l'espace dans lequel nous nous mouvons, mais l'étendue pleine d'un corps étranger. Cette expérience est précisément celle que nous avons analysée dans ce chapitre, et le tableau dans lequel nous avons TÉissemblé les différences entre la sensation musculaire, signe de l'étendue d'un corps, et cette étendue elle-même ne peut laisser aucun doute aux yeux d'un observateur consciencieux et impartial.
Ici encore, les sensualistes, pour soutenir leur système, sont obligés de se mettre en contradiction ouverte avec les données