‹ Le positivisme et le progrès de l'esprit: études critiques sur Auguste ComteChapitre 3 sur 17 · LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE

Unité de préoccupation^

J'ai eu le sentiment que je remplissais un devoir en choisissant cette année pour objet de nos études la philosophie d'Auguste Comte. Il est difficile de dire de quelle forte empreinte elle a marqué la pensée moderne.

On rappelait naguère ' tout ce que lui ont dû ceux mêmes de nos contemporains , comme Taine et Renan, qui se sont défen-

^ Leçon d'ouverture publiée par la Revue << la Prch çince », i" février 1901.

* Levy Brùhl, le Centenaire d^Aug, Comte, Revue des Deux-Mondes, janvier 1898,

être de ses adeptes. Et ce n'est pas lent dans son pays, c'est dans toute pe civilisée que s'est fait sentir son ice ; si bien que cette philosophie, lissant les frontières, a porté dans le ; entier quelque chose du génie fran- Cependant, en dehors des chapelles 'istes où le maître est presque divinisé, emble pas qu'on se soit encore habitué et à commenter Auguste Comte avec ci de le connaître ; et c'est à peine si ivons enfin, avec le beau livre que de publier M. Levy Brùhl, le premier : à. la fois impartial et complet de sa ; . Les raisons de cet oubli ou de cette ition sont faciles à deviner. N'avonspas, très net encore, le souvenir du ègne de l'Ecole de Cousin et de son nement plus littéraire que philosophi- Cet enseignement, vous le savez, se ï longtemps en une sorte de catéï banal, destiné à donner satisfaction, la fois à Platon, à saint Thomas, à rtes, à Maine de Biran et à Raid, — Tailleurs qu'aucun de ces penseurs eût

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consenti à s*y reconnaître. Quelle place eûtil pu réserver à la philosophie de Comte ?

Etait-ce seulement un philosophe, cet ancien élève de T Ecole polytechnique qui, pour établir sa doctrine, commençait par exposer dans deux énormes volumes in-8° les idées et les méthodes des sciences mathématiques et physiques ? Pouvait-on du moins, si l'on acceptait de fermer les yeux sur cette partie de son œuvre, trouver ensuite dans ses écrits la réponse à ces questions fondamentales * « Quelles sont les preuves de l'existence de Dieu ? Quelles sont les qualités essentielles de Tâme ? Comment sont définies les conditions de la vie future ? y> — Non certes,

puisque Auguste Comte déclare l'homme incapable de résoudre semblables questions, et qu'il exclut énergiquement toute métaphysique de la philosophie positive. S'il n'est pas métaphysicien, pouvait-on dire au moins qu'il fût psychologue ? N'apportait-il rien d'intéressant sur ce que peut révéler l'examen attentif des faits de conscience ? Aug.

Comte n'a que des sarcasmes pour cette prétendue observation intérieure par laquelle

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un « individu, dit-il, se partagerait en deux, Tun raisonnant, l'autre se regardant raisonner ». Logicien, moralisme, Comte ne Tétait pas davantage au sens où Tentendait TEcole.

Ne prétendait-il pas substituer à la vieille théorie des s)dlogismes le tableau vivant de la marche de la science, et à la morale a priori Tétude historique de révolution de rhumanité et la formation progressive de relations sociales de plus en plus pures ? — Enfin comment affronter cette langue si peu séduisante d^ Auguste Comte? Claire et logique dans son développement, elle Tétait sans doute, mais comme doit Têtre une démonstration mathématique ou un ouvrage de science, sans le moindre souci d'élégance ni

de légèreté C'était décidément bien

plus qu'il n'en fallait pour que le Cours de philosophie positive^ l'œuvre magistrale de Comte, fût soigneusement exclue de nos lycées et de nos facultés.

Aujourd'hui, si quelques-uns de ces griefs, — et particulièrement la difficulté des considérations scientifiques et la lour-deur du langage , — peuvent expliquer

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encore le peu d'empressement du public à lire Auguste Comte, du moins un état d'esprit nouveau s'est fait jour dans la philosophie française, qui la porte avec avidité vers ces hommes, tels qu'Auguste Comte et M. Renouvier, — que leur originalité même condamnait autrefois à l'isolement.

Il s'est peu à peu formé un milieu intellectuel où tout effort de pensée pénétrante sait trouver place ; où toute recherche originale est accueillie avec reconnaissance, rlès qu'elle tend à éclairer d'un jour nouveau quelque aspect de la vie intellectuelle et morale de l'homme ; où aucun programme de préoccupations ne s'impose ; où l'orthodoxie n'a plus de sens, où chacun lutte pour ses convie* tions, mais avec le respect de la pensée d'autrai ; où la vérité veut sortir non de l'injure, de l'anathème ou de la persécution, mais du choc de toutes les doctrines librement exprimées ; où enfin les plus hautes notions sç sont assez épurées pour que personne, quel que soit son Dieu, quel que sait son idéal, n'ose désormais contester que le premier devoir d'un homme est d'être sincère

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avec lui-même, avec sa conscience, avec sa raison. C'est assez dire que les temps sont mûrs pour une étude publique sur Auguste Comte. Faite ici même, dans sa ville natale, et dans une chaire où la philosophie et la science sont étroitement unies, vous pourrez considérer cette étude comme un hommage à la mémoire de Tun des plus grands de vos concitoyens.

Est-ce à dire que je parlerai en fositiviste, en disciple convaincu de la parole du maître ? Non, messieurs. L'hommage dont je viens de parler n'aura rien de commun avec le culte que Ton rend dans certains cercles au grand prêtre de l'humanité : ce sera celui d'un esprit libre à une grande intelligence. J'étudierai Auguste Comte avec la même indépendance de jugement que j'eusse abordé Descartes, Leibniz ou Kant, et je m'efforcerai avant tout de le comprendre et de le faire comprendre ; puis je tacherai de dire quelle est à mes yeux la part de vérité que sa doctrine apporte à l'édifice de la raison, en même temps que je montrerai ses exagérations et ses erreurs.

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Aujourd'hui, je voudrais me contenter de vous faire sentir, en un résumé qui se borne aux grandes lignes, quelle est la logique interne de cette doctrine, quelle est Tunité des préoccupations qui l'inspirent.

Reportons-nous, si vous le voulez bien, aux environs de 1820, vers Tépoque où Auguste Comte commence à penser par luimême et à écrire. Il vient d'être pendant deux ans le disciple, l'ami, le collaborateur de Saint-Simon. Nous ne sommes pas surpris de le voir absorbé par ce problème qui se posait avec tant d'âpreté au lendemain des formidables secousses de la Révolution et de l'Empire : Comment organiser désormais Tordre social et en assurer la stabilité ? « La philosophie du xix® siècle doit être, organisatrice », avait dit et répété Saint- Simon. Et cette idée d'ordre, d'organisation nécessaire, a pénétré dans l'esprit de Comte, s'y est enfoncée avec une telle ténacité et y occupe une telle place que depuis ses Ofius-

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;a Politique positive eî~à la ctive, c'est-à-dire depuis ses jusqu'aux derniers, c'est elle ésente, expliquera la démar- « et jettera sa lumière jusque s détails du système. Il faut s comment ?

reprises, dès l'opuscule de s le IV^ volume du Cours de itive , puis dans le Discours si(if, Comte dresse complaiiste des solutions que ses essaient de donner au promier rang se trouvent celles des écoles adverses : l'École École critique ou révolutionveut ramener le monde au

rendre l'unité religieuse, et mvoir à l'Église et au Pape ;

contraire poursuivre l'œuvre

à laquelle ont collaboré dans lifférentes les penseurs et les Renaissance , les protestants,

du xvhe" siècle, et enfin les (.évolution. Comte, tout jeune

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encore, a pu se croire quelque disposition à suivre cette dernière École, comme en témoignent les premières lettres à Valat : une courte réflexion T amène bientôt à ne voir que son impuissance et ses dangers. Dès 1822, il dénonce les deux principes fondamentaux sur lesquels repose la doctrine critique ou révolutiohnaire comme n'ayant plus désormais aucuti rôle utile à jouer dans la marche de l'humanité, et comme risquant au contraire de rendre à jamais impossible toute réorganisation sociale. Ces principes •qui correspondent, Tun au point de vue spirituel, l'autre au point de vue temporel , sont d'une part , le dogme de la liberté illimitée de conscience, d'autre part, le dogme de la souveraineté du peuple. « Le principe de cette doctrine, sous le rapport spirituel, dit-il, est le dogme de la liberté illimitée de conscience. Examiné dans le même sens qu'il a été primitivement conçu, c'est-à-dire comme ayant une destination critique, ce dogme n'est autre chose que la traduction d'un grand fait général , la décadence des croyances théologiques ... Il est dans la

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ligne des progrès de Tesprit humain , tant qu'on se borne à l'envisager comme moyen de lutte contre le système théologique. Il en sort et il perd toute sa valeur aussitôt qu on veut y voir une des bases de la grande réorganisation sociale réservée à l'époque actuelle ; il devient même alors aussi nuisible qu'il a été utile, car il devient un obstacle à sa réorganisation. — Son essence est en effet d'empêcher rétablissement uniforme d'un système quelconque d'idées générales, sans lequel néanmoins il n'y a pas de société, en proclamant la souveraineté de chaque raison individuelle. Car à quelque degré d'instruction que parvienne jamais la masse des hommes, il est évident que la plupart des idées générales destinées à devenir usuelles ne pourront être admises par eux que de confiance, et non d'après des démonstrations. Ainsi , un tel dogme n'est applicable par sa nature qu'aux idées qui doivent

disparaître L'appliquer au nouveau

système comme à l'ancien, et à plus forte raison y voir un principe organique, c'est tomber dans la plus étrange contradic-

UNITE DB PRBOGCUPATION ir

tion ; et si une telle erreur pouvait être durable, la réorganisation de la société serait à but jamais impossible... On doit convenir qt'un tel dogme mérite, en effet, les reproches d'anarchie qui lui sont adressés par les meilleurs défenseurs du système théologique.

f> Le dogme de la souveraineté du peuple est celui qui correspond, sous le rapport temporel, au dogme qui vient d'être examiné, et dont 51 n'est que Tapplicaticn politique. Il a été créé pour combattre le principe du droit divin, base politique générale de l'ancien système, peu de temps après que le dogme de la liberté de conscience eût été formé pour détruire les idées théologiques sur lesquelles ce principe était fondé.

» Ce qui a été dit pour l'un est donc applicable à l'autre. Le dogme antiféodal, comme le dogme antithéologique, a accompli sa destination critique, terme naturel de sa carrière. Le premier ne peut pas plus être la base politique de la réorganisation sociale, que le second n'en peut être la base morale.

Nés tous deux pour détruire, ils sont également impropres à fonder. — Si l'un, lors-

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