‹ Le potager d'un curieuxChapitre 31 sur 111 · INTRODUCTION EN FRANCE — CULTURE ET RENDEMENT · texte numérisé non relu

INTRODUCTION EN FRANCE — CULTURE ET RENDEMENT

Au printemps de 1882, nous avons reçu de la Société nationale d'Acclimatation une botte contenant des rhizomes de Stachys affinisy plante qui figurait depuis longtemps sur nos listes de desiderata.

Ces rhizomes étaient envoyés par M. le D' Bretschneider, médecin de la légation russe à Pékin qui avait ainsi l'obligeance de répondre à une demande de planles uliles de la Chine adressée à notre ministre à Pékin, M. Bourée, par la Société nationale d'Acclimatation.

Ces rhizomes, sauf cinq ou six, avaient pourri pendant le voyage; mais la puissance de la multiplication de la plante est telle que la perle du plus grand nombre ne ijous a pas laissé de regrets.

Dès la première année, chaque tubercule planté sur vieille couche nous a donné une recolle satisraisahte, et, dès la fin de la seconde année, les touffes laissées en place nous donnaient deux à trois cents pour un.

Le 4 janvier 1888, M. Paillieux présentait aux membres de la section des végétaux, dans la Société nationale d'Acclimalalion, la note qu'on va lire :

« Messieurs,

« Si vous le permettez, je vous parlerai aujourd'hui encore du Stachys. Ce sera sans doute la dernière* fois.

« Vous savez que, pendant trois ans,jVi offert et donné à tout le inonde, à Paris et hors Paris, du plant de notre nouveau légume. Cependant, j'ai prévu, au printemps dernier, que cet hiver encore il ne serait pas présenté au marché et qu'il ne

(4) A. Franchél, Le Jardin, fô89.

serait cultivé que dans quelques jarJins d'amateurs. Il n'était pas possible de prédire à quelle époque la plante serait adoptée par les cultivateurs et pourrait entrer dans la consommation générale.

€ Or, je suis chargé d'années et pressé d'agir avant que Tâge m'interdise tout travail.

€ Je savais que le Cerfeuil bulbeux, introduit en 1726 dans TEurope occidentale, n'était connu en France que.depuis cinquante ans à peine et qu'il était encore peu répandu aujourd'hui.

€ Si je consultais mes souvenirs, ils me disaient que, dans l'espace cent ans, il n'avait été introduit chez nous que deux légumes nouveaux, l'Igname de Chine, à peu près abandonné, et le Cerfeuil bulbeux, que j'ai cité tout à l'heure.

€ Je désirais éviter au Stachys la longue incubation qu'ont subie les plantes antérieurement introduites. Je voulais tenter de réaliser en trois mois la propagation de l'excellent légume que notre Société a introduit, et qui, selon moi, est destiné à occuper une large place dans la consommation générale.

€ J'ai pensé que je ne pourrais atteindre mon but qu'en me faisant immédiatement producteur et vendeur. Les considération qui précèdent m'ont fait prendre ce parti.

€ J'ai loué quelques pièces de terre autour de mon jardin et j'y ai planté du Stachys, m'a«surant ainsi une récolte qui n'est pas encore achevée et qui me donnera environ 3.000 kilogrammes de tubercules.

« Convaincu que les mois Stachys a f finis ne pouvaient pas être prononcés par nos cuisinières, j'ai donné aux tubercules le nom de CrosHPs, qui est celui de mon village.

f J'ai fait imprimer trois mille cartes-propeclus qui font connaître le légume et qui m'ont été d'un grand secours. J'en ai distribué quelques-unes aux membres présents à la séance du 4 janvier, et j'en mets encore aujourd'hui à votre disposition.

f Dès les derniers jours de novembre, f ai fait laplace^ j'ai cherché des acheteurs, rebuté par le plus grand nombre, bien accueilli par quelques uns.

< En ce monientjj'ai à Paris dix acheteurs dont la vente s'accrôft chaque jour. J*expédie notre légume à Lille, Roubaix, Amiens, Reims, vôïr^ môme à Bruxelles. J'attends des demandes de quelques autres villes.

€ J*ai la satisfaction de constater que les achats se renonvellent sans cesse. Notre succès n'est pas un feu de paille; c'est un feu qui ne s'éteindra pas.

« J'ai fait déguster mes tubercules par Brébant, le sympathique et renommé restaurateur que vous connaissez tous. Il a reconnu leur mérite, les a mis sur Fa carte du jour, les a fait entrer dans la salade japonaise^ ce mets à la mode dont la recette est plaisamment donnée dans Francillon, et l'auteur connaît maintenant le Stachys.

€ MM. X..., de Paris, ont employé 100 kilogrammes de Slachys à la confection de leurs Pickles. Ils en expédient à une maison de province et m'écrivaient le 30 janvier:

€ Hier, samedi, le messajcer nous a remis de votre part une caisse de Stachys. Veuillez nous en faire livrer de non* veau :

€ 30 kilogrammes mardi prochain ;

< 30 kilogrammes samedi prochain.

« Dans le cas où votre récolte s'épuiserait, veuillez nous en réserver environ 100 kilogrammes. Ces Slachys sont tous expédiés en province et mangés comme légume frais. Le succès nous parait assuré, et nous croyons que, l'année prochaine, vous pouvez en faire faire sans crainte.

« VArt culinaire du 30 janvier dernier contient une petite note sur les Cro«n<?5, avec figure très exacte du tubercule: € Sous le nom de Crof^nes du Japon, la Société nationale d'Acclimatation vient d'introduire et veut propager ce nouveau légume. Nous ne pouvons qu'applaudir a cet essai.

< Ne paraissant qu'en hiver, au moment où nrs excellents produits français sont très rares, ce légume peut être d'une véritable utilité dans le service culinaire. Sa forme est originale et gracieuse ; sont goût rappelle celui de l'Artichaut. La cuisson en est très facile et très rapide ; son emploi est, en réalité, multiple. »

€ Pour répandre de plus en plus l'usage de notre légume, je viens de m'entendre avec un jeune homme actif et intelligent qui poursuivra l'œuvre commencée.

« Il est malheureusement douteux que ma récolte sufQse aux demandes pendant le mois février. Je ne pouvais pas entreprendre à tout hasard une culture plus étendue.

« Aussitôt que le Stachys paraîtra aux Halles, est-il besoin de

VOUS dire que votre confrère disparatlra comme vendeur et redeviendra purement et simplement le chercheur de planles nouvelles auquel vous avez toujours accordé sympathies et encouragements. »

Le succès élail donc assuré dès le commencemenl de Tannée 1887. Il a grandi san^ cesse. M. Paillieux a été accablé de denriandes, auxquelles il a salisfail de son mieux. Des centaines de publications, en France et h l'étranger, journaux spéciaux, buUelîns de Sociétés d'horticulture, bulletins scientifiques des grands journaux, ont à Tenvî célébré la nouvelle plante. Dès l'année 1891, les commissionnaires aux Halles ont reçu et vendu une grande quantité de tubercules. On a pu voir notre légume figurer dans presque toutes les boutiques de fruitiers de la capitale ; il a même fait son apparition dans les petites voitures des marchands de quatre saisons. 11 est maintenant connu de tout le monde. Le prix en a baissé considérablement. La consommation sera générale. Il y a là un fait acquis, une conquête définitive.

Dans le Potager (T un curieux, réédition (1885), p. 88, nous avons, les premiers, parlé de la culture du Slachys, il y a de cela douze ans. Nous publions ci-après tous les renseignements que nous avons depuis lors recueillis, en indiquant, lorsqu'il y a lieu, les sources auxquelles nous les avons puisés.

La plante est rustique. Depuis 1882-83, elle a supporté nos hivers sans en souffrir. Elle résistera certainement aux plus grands froids.

Nous cultivons le Crosne depuis quinze ans, ce qui nous permet d'indiquer le procédé de culture, fort simple d'ailleurs, qui lui est appliquable.

La plantation des tubercules doit se faire en février; plus tard, ils commenceraient à végéter. Ils sont sensiblement disposés à sortir de leur repos. Si l'on couvre de fumier une plantation pour que la gelée ou la neige n'interrompent pas l'arrachage, les rhizomes germent aussitôt.

Nous ne pouvons dire quel est le sol préféré par le Crosne. Toules les terres lui conviennent; mais il nous semble que, dans une terre compactée! argileuse, l'arrachage serait très laborieux et trop souvent suspendu pour cause de gelée, de neige ou de pluie.

Nous conseillons donc de choisir un sol un peu sablonneux, en tout cas bien ameubli.

Nous plantons dans des trous de 20 centimètres de profondeur, espacés de 40 centimètres en tous sens, à raison de trois tubercules par trou.

Nous r(^pélons les binages jusqu'au 1^*" octobre, pour tenir le sol en parfait étal de propreté.

En pratiquant le dernier binage, nous croyons qu'il est bon de butler h'^gèremont les touffes.

Nous ne binons plus après le l®"* octobre, parce que Toutilcouperaitlesrhîzoraesqui s'étendent horizontalement.

Sous le climat de Paris, nous croyons qu'il est sage de ne pas commencer Tanachage avant le 1*"^ décembre. Les tubercules ne sont parfaits qu'à cette date: Ils se reprennent à végéter dès le 1^' mars.

Dans les jardins particuliers, on arrache au fur et à mesure des besoins de la table. La gelée n'est pas à redouter.

Dans les champs, on arrache pour la vente d'assez grandes quantités à la fois. On peut conserveries tubercules dan^ du sable, dans un lieu sec. Ils ne redoutent pas le froid; mais, exposés à l'air, ils se flétrissent et ne sont plus présentables au bout de douze ji quinze jours.

Le rendement, comme toujours, est plus ou moins considérable, selon la fumure et selon les soins apportés à la culture.

Nous n'osons pas dire ce qu'il peut être dans un jardin, mais nous avons vu qu'il dépassait toujours les prévisions.

En grande culture, nous pensons qu'on pourrait compter sur 12.000 kilogrammes à Tbectare; mais la plante est surtout et peut être exclusivement destinée à la petite culture, à cause des difficultés de l'arrachage et de la conservation des produits.

Quelque attention qu'on ait apportée à Tarrachage, une foule de rejetons apparaissent au mois de mai. Ce plant peut fitre repiqué et donner une récolte égale à celle que produisent les tubercules ; mais, si on le laisse en place, on est désagréablement surpris, Tliiver venu^ de n'avoir qu'une récolte presque nulle, la plante épuisant rapidement le sol.

Une exposition trop chaude n'est pas sans danger. Il nous est arrivé, une seule fois il est vrai, de perdre une plantation brûlée par le soleil, et nous avons toujours craint que cet accident se renouvelât.

Dans le midi de la France, le Stachys doit ê(re cultivé à l'ombre et il exige desarrosements fréquents et modérés.

M. le D' Louis Planchon, qui, à Montpellier, s'est livré à des expériences de culture de cette plante, nous dit n'avoir obtenu de bons résultats que grâce à ces conditions ; il ajoute, en outre, que nulle part dans la région le Stachys n'a fleuri.

Nous ne connaissons pas au Crosne d'autre ennemi que le ver blanc.

11 faut environ 600 tubercules pour faire i kilo* gramme.

INTUODUCTION DANS LES AUTRES PARTIES DE l'eUROPE

Le Crosne s'esl répandu de Fronce en Angleterre, où on lui a donné le nom de Chinese Artichoke. De nombreux essais de culture ont été faits, ainsi que le démontrent les articles publiés dans les journaux horticoles comme: The Gardeners' Chronicle, The Garden^ etc. ; cependant, nous ignorons si la plante est cultivée en grand dans ce pays et si elle est entrée d'une manière définitive dans la consommation.

En Belgique, il a été cultivé peu de temps après son introduction et la réussite a été au moins aussi complète qu'en France.

En Allemagne, où la plante est nommée Knollenziest^ le Crosne n'est guère cultivé que par quelques amateurs d'horticulture ; mais on fait des efforts pour le répandre.

D'après Yillkomm, les tentatives qui ont été faites en Autriche permettent de croire que le Crosne peut prospérer en plein champ dans toutes les parties de l'empire et qu'il y aurait intérêt à en étendre la culture.

En Italie, dès 1887, MM. Ingegnoli frères, de Milan, en recommandaient la culture; la plante, expérimentée par eux depuis déjà quelque temps, avait donné de très bons résultats et ils écrivaient « qu'elle méritait une des meilleures places dans les jardins potagers ».

Le Racco(/litore^ journal italien, en avait parlé en 1886; en 1887, diverses expériences de culture lurent faites dans la province de Padoueet dausie Royal potager agraire, grâce à Tactif président du Comice agraire de Padoue, le professeur Relier.

CROSNB 1B9

M. BuUo, d*accord avec le professeur Saccardo, a proposé, pour la plante, le nom de Tuberina^ qui a le mérite d'êire facile et bref. Il a publié dans le Raccofflitor€j vol. XIII, sér. III, une longue noie sur Thistoire, les usages et la culture de ce nouveau légume. Nous en avons extrait d'intéressants renseignements sur Tintroduction du Crosne en Italie.

« En Lombardie, plusieurs particuliers cultivent le Slackys affinis; cependaut, il n'a pas encore paru sur le marché de Milan. Au contraire, à Monza, près de Milan, il est très en vogue: on a commencé à le cultiver dan8 le Parc royal, et, ayant plu à la cour, toutes les familles de la ville le voulurent cultiver. On en voit quelquefois sur le marché de Monza et, en souvenir de la protection accordée à ce légume, il y est appelé Pomme de terre de la Reine {Porno di terra délia Regina).

« J'aurais, dit-il, désiré vraiment lui conserver ce nom; mais, pensant qu'il est trop long pour devenir promptement populaire et que, d'ailleurs, il y a déjà d'autres plantes avec des noms presque pareils. Je me suis décidé à proposer le nom de Tuberina^ plus court et plus facile, et qui ne se peut pas confondre avec d'autres.

a J'ai été appuyé dans cette idée par des personnes compétentes qui m'ont encouragé à en faire la proposition.

<c En Piémont, le Stachys n'est connu que do nom; nous espérons bientôt le voir cultivé là aussi, au moins pour essai.

« Dans les provinces méridionales, il est encore inconnu; la Société d'Acclimatation de Palerme fait actuellement des essais pour le faire connaître en Sicile et la maison Dammann de Saint-Giovianni di Teduccio

a fait des expériences, mais, à dire vrai, elle a eu des résultats peu satisfaisants , évidemment à cause de la trop haule température de Télé.

« Italo Mazzoïi, rexccUent aviculteur de Padoue, amateur de tout ce qui est nouveau et utile. Ta cultivé dès 1887, et voici ce qu'il m'a écrit à ce sujet :

« Le Stachys affinis est une plante qui mériterait d'être cultivée sur une grande échelle, spécialement dans les terrains sablonneux. Les épreuves que j'ai faites m'ontconvaincuque, dans les (errrains argileux, quoique assez productive, elle ne serait pas à recommander, parce que les racines assez fragiles tendraient à s'allonger et les nœuds à grossir. Un tubercule de quelque grosseur, planté dans un terrain approprié, rend environ 1 kilogramme et demi de produit et beaucoup d'autres tubercules de la grosseur du doigt environ. »

m J'étais déjà persuadé que leStacbys devait donner un gros produit, mais les expériences faites au Royal potager agraire n'ont jamais donné le produit noté par Mazzon, et cela doit dépendre absolument de la qualité du terrain où a été faite l'expérience.

« Mazzon a envoyé les tubercules de Stachys à l'exposition de Trévise, en 1888, et a obtenu une médaille, »

COxMPOSITlON CHIMIQUE DES TUBERCULES (1)

« Les tubercules connus dans le commerce sous le nom de « Crosne » et qui sont formés par les entre-nœuds renflés des rameaux souterrains d'une Labiée {Stachys affinis) sont particulièrement inléres-

(1) A. de Planta. Ce travail a été fait au laboratoire de chimie agricole du Polytechnicum de Zurich, dirigé parle professeur E. Scliultze Bfivue générale de botanique^ 15 février 1889, p. 85.

sanU au point de vue chimique. Ces tubercules, dont Tusage se répand tous les jours de plus en plus en France, en Angleterre et en Suisse, consliluent en effet unalimenl de première qualité et la nature des substances qu'ils renTerment n'était connue que d'une manière très inexacte.

« Je n'insisterai pas ici sur le détail des procédés que j'ai employés pour l'analyse chimique des tubercules (1) et je laisserai de côté leur développement morphologique.

I» Voici quel est le résullat de l'analyse des tubercules à lelat de vie raleutie et récollés au mois de février, à Paris :

Eau

Substances protéiques

Amides

Graisse (extraite par Félher)

Hydrates de carbone, principalement formés de galactane

Cellulose

Cendres

« Les tubercules contenaient donc 21. 67 p. 100 de substance sèche, dont la composition centésimale est indiquée dans le tableau précédent, colonne de droite.

(« On voit que les substances azotées se trouvent en proportion notable dans cet aliment et que les hydrates de carbone, en très forte quantité, sont surtout représentés par Ibl galactane^ substance découverte, eu 1886,

(1) Voir rarllcle que jVi publié dans les Vertuclustationende ISubbe,

Page 1