SCÈNE H
LA MARQUI8R.
Voufl êtes ce soir d'une humeur agréable^ à ce que je vois.
LE MARQUIS
Hélas I je suis ce soir, comme toujours, amoureux de vous, malgré le ridicule que l'on voit à ces sortes de choses.
LA MARQUISE
PTen mourrez-vous point ?
LE MARQUIS
Vous êtes surprenante. Pourquoi ne serais-je pas amom^ux de vous, voyons ? N'ètes-vous point la plus jolie du monde?
LA MARQUISE
Je ne vous dis pas le contraire. (Elle se lève et ▼• prendre des etseaax lar U toilette i droite *.) Mais j'ai ThonnCUr d'être
votre femme, et c'est là, à vos yeux du moins, un inconvénient fort capable d'annuler toutes mes belles qualités.
LE MARQUIS
Oh I oh ! Et la raison de cette déraison que vous me prêtez?
LA MARQUISE
Bah ! on s'habitue à tout; et c'est, je suppose, pour que je ne m'y habitue point que vous êtes si sobre à l'ordinaire des choses gracieuses que vous me prodiguez ce soir... Mais, où allez-vous donc, sans indiscrétion, avec cette toilette écrasante?
* Le niarqui), la marquise.
LE MARQUIS
Je va'A à mon cercle. Mais^ pour en revenir à vos proYocaiions...
LA MARQUISE
A votre cercle? Vous n'avez pas coutume d*y aller en si brillant équipage.
LE MARQUIS
C'est une tenue de rigueur aujourd'hui; on nous présente un grand seigneur étranger^ un petit souverain de je ne sais quel pays...
LA MARQUISE^ s'asseyant un péa ea «Tant da marquis, loajoun adossé à la eheninée
Péruvien, peut-être î
LE MARQUIS
Pourquoi Péruvien?
LA MARQUISE
Parce que, lorsqu'on vient de si loin, il est fort commode de se faire passer pour ce qu'on veut. Personne n'est tenté d'y aller voir. — Est-il marié ce Cacique ?
LE MARQUIS
Vous y tenez. Marié? Je ne sais. Pourquoi celte question?
C'est que je ne recevrais pas sa femme, je vous eu avertis. A quelle heure faut-il que vous soyez à ce cercle ?
LE MARQUIS
Mon Dieu, vers neuf heures, je pense. Est-ce que vous me renvoyez?
LA MARQUISE
Comme vous voudrez.
SGËNE II. it
LE MARQUIS^ allant prendre son chapeau.
Avouez au moins que c'est mal reconnaître mes frais d'amabilité.
LA MARQUISE
Ne vous mettez pas en dépense sur cette matière : cela deviendrait inquiétant. Je finirais par croire que si vous me jetez aux yeux tant de poudre d'or, c'est qu'il vous parait urgent de m'aveugler.
LE MARQUIS
Bon Dieu î me feriez-vous la grâce d'être un peu jalouse?
LA MARQUISE
Si je l'étais, je ne vous le dirais pas, je vous le prouverais.
LE MARQUIS, près de la porte.
Et de quelle façon, s'il vous plaît?
LA MARQUISE
Mais en vous donnant, s'il vous plait, d'excellentes raisons d'être jaloux de votre côté.
LE MARQUIS
D'excellentes raisons. Madame?
LA MARQUISE
D'excellentes raisons. Monsieur; des raisons qui seraient les meilleures du monde.
LE MARQUIS, posant de nouveau son chapeau et revenant en scène.
Permettez-moi de vous dire que cela serait injuste.
LA MARQUISE
Injuste? Je n'ai pas l'avantage de vous comprcudre.
LE MARQUIS
Il ne peut échapper à un esprit supérieur comme le vôtre que Tinfidélité d'une femme ne saurait jamais être la revanche légitime, la contre-partie équitable de Tinfidélité de son mari, par exemple.
LA MARQUISE
Croyez-vous? Le mot devoir est donc un mot à double entente , dites-moi, ime sorte de dieu mystérieux à deux visages, qui nous regarde, nous autres, d'un œil implacable, tandis qu'il vous sourit avec aménité? C'est donc, ce moi devoir, un terme ambigu qui, dans votre frano-maçonnerie conjugale, vous réserve l'infidélité comme un droit, et ne nous laisse que les bénéfices outrageants d'une contrebande criminelle?
LE MARQUIS
Permettez...
LA MARQUISE, se levant.
Je ne permets pas, justement. Ainsi, vous n'oseriez, en honneur, violer les conventions arrêtées entre voua et votre valet de chambre, mais la foi jurée à votre femme, l'échange de serments fait entre elle et vous au pied de l'autel, à la bonne heure, celai
LE MARQUIS
Pardon, je n'ai pas dit cela, et même je ne le pense pas. Un homme qui se permet de trahir sa femme me parait commettre une assez méchante action, une faute très-répréhensîble.
LA MARQUISE
Oui, j'entends... une espièglerie.
SGËNE IL i5
LE MARQUIS
Un crime, si vous Toulez, mais avec des circonstances atténuantes qu'on ne peut invoquer pour la faute d'une femme.
LÀ MARQUISE
Cela est décisif.
Cela est certain. Et remarquez que si je voulais parler comme la loi...
LA MARQUISE
Ahllaloil jolil
LE MARQUIS
Je dirais que l'infidélité d'une femme peut avoir pour la famille, pour la société, des conséquences désastreuses que n'a point celle d'un mari... Je ne veux pas voir ce côté positif de la question... Je l'envisage à un point de vue plus digne de nous deux, (il s'arrête qd pea cmbarrass>.) Mais eucore Cela est très-délicat à dire, et je vous demanderai de me deviner beaucoup plus que de me comprendre.
LA MARQUISE
Je crois en effet que cela ne me paraîtra pas clair.
LE MARQUIS
Peut-être. Croyez-vous, Madame, qu'une femme de^ quelque valeur, bien entendu, je ne parle que de celles-là, qu'une femme puisse avoir un amour, en dehors de son ménage, sans s'y donner tout entière et sans être coupable de trahison à tous les chefs envers son mari? Un homme, mon Dieu! un homme dépen-
lA LE POUR ET LE CONTRE.
sera^ dans une intrigue passagère, un peu d'esprit... s'il en a...
LA MARQUISE
Et s'il n'en a pas?
(.E MARQUIS9 après un petit signe d'impatience.
Et ce sera tout. Mais une femme ne se donne pas pour si peu : je le dis à votre honneur, à l'honneur de votre siècle, vous ne sauriez avoir un amour sans y placer toute votre âme, tout votre être, sans passer à l'ennemi corps et biens : quand nous ne faisons que détourner quelques-uns de nos loisirs de l'existence conjugale, vous la désertez tout à fait; vous vous créez une vie nouvelle et complète à côté de celle que vous aviez promis de vivre pour nous. Nos erreurs sont des manques d'égards qui peuvent causer un moment de désordre dans le ménage; les vôtres sont une ruine absolue et irrémédiable. (S'efforçant de sourire.) C'est pourquoi la peine du talion ne me semble pas applicable en pareille matière. Du reste, il est possible que je m'explique mal, ou que vous n'ayez pas toute l'impartialité nécessaire pour prononcer dans cette cause, quoique. Dieu merci I elle ne concerne ni vous ni moi.
LA MARQUISE
Avez-vous fmi? Eh bien! c'est ce que je disais . quand vous nous trompez, vous êtes des espiègles qui méritez le fouet, et quand nous vous trompons, nous méritons la question ordinaire et extraordinaire. C'est plein d'équité et de galanterie. Bonsoir; allez & votre cercle: il est neuf heures.