A M. CHARLES DUVEYRIER
6 jaillet 1846. I
Od a souvent assimilé la liberté de la presse à la liberté de la parole. Rien de plus faux que celle assimilation. Il y i a entre la liberté de la presse et la liberté de la parole toute la distance qui sépare le gouvernement représentatif du i gouvernement absolu. La liberté de la parole, c’est le droit de discussion ; ce qu’on appelle la liberté de la presse, c’est le joug du despotisme. Tel qu’il existe, le journalisme n'est qu’une forme nouvelle de despotisme. De bonne foi, peuton comparer le journaliste à l’orateur, à l’avocat? L’orateur qui monte à la tribune doit toujours s’attendre à ce que son opinion sera combattue, à ce que, s’il a commis une erreur, avancé une proposition hasardée, cette erreur, cette proposition seront relevées en présence de l’assemblée juge du débat", l’avocat qui prend la parole est averti que les magistrats ne rendront leur arrêt qu’après qu’ils auront entendu le contre de la cause dont il leur aura exposé le pour. En est-il ainsi du journaliste, qui impose souverainement, sans discussion et sans appel, son opinion à l’immense majorité de ses lecteurs, sinon à tous ? Où donc est le débat contradictoire qui s’établit devant eux entre les deux opinions opposées? Ce débat contradictoire existe, prétendon, car ce qu’un journal a dit aujourd’hui, un autre jour- ; nal le pourra contredire le lendemain. A ceci je réponds
que cela ne Buffît pas pour établir un véritable débat contradictoire. En effet, combien y a-t-il d’abonnés qui, après avoir lu dans leur journal un article d’une vérité contestable, vont parcourir tous les journaux pour y chdreber la réponse à cet article, peser la réfutation, et former ainsi leur opinion? Assurément les abonnés qui poussent jusque là le désir de s’éclairer, la défiance de leur journal, et le scrupule de l’impartialité sont de rares exceptions. 11 faut donc se garder de confondre la liberté de la parole écrite avec la liberté de ’a parole qui suppose un contradio’ teur, le monologue du journalisme avec le droit de discus sion ; c’est aux lecteurs de journaux que l'on peut, avec raison, faire l’application de ce trivial dicton : Qui n'entmd qu’une cloche n’entend qu’un son. On me rendra cette justice de reconnaître que pour un petit despote, je suis on assez bon prince, et que j’ouvre facilement l’accès de mes États à tout écrivain qui vient m’y proposer d’engager un débat sérieux, utile, opportun. Quelqu’inégale que dût être la lutte, c'est un exemple que je n’ai jamais refusé de donner, alors même que je devais rencontrer en face de moi un contradicteur aussi redoutable que l’illustre député de Mâcon, un écrivain aussi exercé que l’habile auteur de l'Histoire de l'Economie politique, un adversaire aussi déclaré que l’ancien rédacteur du Monde et du Précurseur. Ces débats, selon moi, beaucoup trop rares, ont celade bon qu’ils tirent l’abonné de son engourdissement de lecteur passif, qu’ils l’affranchissent, qu’ils en font un juge, qu’ils le forcent d’exercer son esprit et sa raison ; on ne saurait donc trop les multiplier ; il n’y a pas de risque que l’on tomba jamais dans l’abus ; le monologue offre aux journalistes trop d’avantages pour qu’ils l’abandonnent facilement.
Après ce petit préambule, j’entre en matière, et je ré-
ponds à votre lettre sans m’appesantir sur le plus ou le moins d’importance de la question de la publicité des journaux appliquée à l’industrie, au commerce, aux ventes d'immeubles, de meubles, aux olTres et demandes d’emplois et I de renseignements, etc. Ceux qui nieront que cette question présente de l’intérêt feront comme font beaucoup de députés les jours réservés aux rapports des pétitions ou à la discussion des projets de loi d’intérêt local : ils iront porter ailleurs leur attention. Toutefois, je serai aussi concis que je pourrai l’être.
L’adoption d’un caractère et d’un prix qui soient les mêmes pour toutes les annonces, sans exception, vous parait une idée trop simple, et vous la repoussez parce qu’il ne serait pas impossible qu’elle eût pour effet de réduire (au moins momentanément), le chiffre des recettes de votre Société. Il est vraiment dommage que vous ne soyez pas député, car vous auriez toute chance de devenir promptement ministre des finances. L’honorable M. Lacave-Laplagne ne parle pas mieux à la tribune, et ne se sert pas d'un autre argument quand il y combat l’unité de la taxe des lettres réduite à 20 cent., dont je pourrais dire que la pensée m’appartient, car, dès 1832, bien avant que M. Rowland-Hill eût l’honneur d’attacher son nom à cette importante réforme, j’en avais, à plusieurs reprises, exposé l’utilité et la justice, les moyens et les avantages à M. Piron, sous-directeur de l’administration des postes, et, je crois, même à M. Conte.
11 n’y a pas de réformes dans lesquelles il n’y ait plus ou moins d’inconnu : il n’y a pas de réformes qui ne paraissent plus ou moins téméraires ; il n’y a pas de réformes qui ne compromettent plus ou moins des résultats acquis ; il n’y a pas de réformes, si fécondes, si justes qu’elles soient, qui ne commencent par être sévèrement condamnées au nom
de ce qu'il plaît an vulgaire, dans l’aveuglement de son orgueil, dans l’orgueil de son aveuglement , d’appeler l’expérience, la prudence! Quel est le propre du réformateur? — C'est de voir, le premier, de haut et de loin, ce que tout le monde n’apercevra que plus tard et de plus près, c’est d’affirmer quand les autres nient, c'est de croire quand les autres doutent. Qui règle son avis sur celui de la multitude, qui n’a pas commencé par crier dans le désert comme le prophète, peut être un révolutionnaire, mais n’est et ne sera jamais un réformateur. Le révolutionnaire suit le courant, le réformateur le remonte. Le révolutionnaire s’appuie sur le passé, le réformateur sur l’avenir. Quelle est l’invention, quelle est la simplification, quel est le perfectionnement, quelle est la réforme, qui n’ont pas commencé, avant de triompher, par provoquer l’incrédulité, puis après la raillerie et le doute, puis enfin la peur et la résistance ?
Votre objection n’aiïaiblit donc aucunement ma conviction. Gardez votre expérience, je garde ma foi. J’ai toujours mis ma foi au-dessus de l’expérience. La foi est un levier, l’expérience n’est pas même un frein, ce n’est qu’un masque sous lequel se cache la médiocrité impuissante, qui pousse la crainte de l’abîme jusqu’à l’adoration de l’ornière. Si encore ceux qui ne donnent rien à l’inconnu n’échouaient jamais, je comprendrais qu’on préférât demeurer dans leurs rangs ; mais en est-il ainsi ? — Les moins entreprenants sont-ils ceux qui réussissent le plus communément, qui s’élèvent le plus certainement ? — Quand j'interroge ce qui se passe autour de moi, j’y trouve plus de motifs de persévérer dans mon opinion que d’en changer. Pardonnez-moi si j’ai l’esprit faux, mais j’ai l’esprit fait ainsi que, si j’avais à choisir entre tel triomphe ou telle chute, comme celle, par exemple, de sir Robert Peel, je n’hésiterais pas.
Lorsqu'une idée se présente à moi, avant de lui demander si elle est juste et mûre, je regarde d’abord si elle est simple. Si elle est compliquée, je l'écarte ou je l’ajourne; si elle est simple, je l’interroge; si elle est juste et mûre, je l’adopte. J’en ai rencontré beaucoup qui n’étaient pas assez simples; je n’en ai pas encore trouvé une seule qui le fût trop. Si vous en avez à votre service qui soient dans ce cas et qui vous encombrent, adressez-les-moi, je les prendrai volontiers au mien.
Le débat est engagé entre nous sur deux questions: celle de l’uniformité des types et celle de l'unité de prix des annonces dans les journaux. Quelque concluants, je le reconnais, qu’ils paraissent, quelque spécieux qu’ils soient, aucun de vos arguments n’a ébranlé ma conviction. Sous ce rapport, tous, j’ai le regret de vous le dire, ont trompé votre attente.
Plus que jamais je persiste à penser :
Que la grande annonce, l’annonce-afTlclie, étoufle la petite annonce, l’annonce-avis l’empêche de se développer, comme l'orme ou le chêne séculaire condamne à la stérilité tout l’espace de terre qu’il couvre de son ombre ;
Que les industries et les affaires dont les produits ou les opérations peuvent supporter les frais considérables d’annonces-afflcbes n’étant que des exceptions, la grande majorité, en apparence, est opprimée par une petite minorité ;
Qu’il y a une foule d’industries, d’affaires, de personnes qui useraient de la publicité si l’égalité régnait dans l’empire de l’annonce; si elles n’étaient pas retenues par la crainte que leurs modestes insertions ne passent inaperçues, et ne soient ainsi de l’argent dépensé en pure perte; si de petites considérations d’amour-propre et d’étiquette ne venaient encore se joindre à cette appréhension et la forti-
fier; il y a des rivalités qn’on aime mieux éluder que d’engager à armes inégales ; quand le négociant prudent, honnête, ayant du crédit, voit ses confrères à bout de ressources risquer le peu qui leur reste à la loterie de l'annonceaffiche, que fait-il ? Il s’abstient même de l'annonce-avis, afin d’éviter jusqu’à l'apparence de la lutte ; il est des industries , et c’est le plus grand nombre , dont les profits sont étroitement bornés ; celles-la, ne pouvant pas lutterde publicité avec quelques autres, qui sont des exceptions, celles-là font comme le renard de la fable, qui trouve trop verts les raisins auxquels il ne peut atteindre, elles nient que la publicité soit nécessaire, elles nient qu’elle soit profitable ; je ne doute pas qu’elles ne tinssent un tout autre langage et une toute autre conduite si l’annonce était dans nos journaux ce qu’elle est dans les journaux anglais et américains. De deux choses l'une : ou l’annonce rapporte moins qu’elle ne coûte, ou elle coûte moins qu’elle ne rapporte; si elle rapporte moins qu’elle ne coûte, comment expliquer que pas une industrie, pas un industriel ne songent, en Angleterre et en Amérique, à se soustraire à ce tribut de la publicité; si, au contraire, elle coûte moins qu'elle ne rapporte, comment expliquer que l'industrie, le commerce, se privent parmi nous volontairement de la force d'un levier dont la puissance éprouvée est si hautement et si généralement reconnue ailleurs? Il n’est pas douteux pour moi que la publicité bien faite, et par cettO' expression j’entends des avis concis souvent réitérés, ne rapporte plus qu’elle ne coûte, aussi suis-je de ceux qui croient fermement au développement des annonces s’il n’est pas comprimé, restreint par des causes dont il n’est pas superflu de se rendre compte.
Vous voyez les annonces qu’on fait, mais vous ne voyez »
pas relies qu'on ne fait point. De là notre dissentiment ; notre point de vue n’est pas le même ; vous regardez à vos pieds, je regarde au loin. Je pense que les annonces qu'on fait ne sont rien comparées à celles qu’on ferait si, premièrement, l’an nonce-affiche était reléguée, comme en Angleterre, dans les journaux de province et dans les revues; si, deuxièmement, le prix de l’annonce était convenablement abaissé ; si, troisièmement, l'unité de prix aussi bien que Tuniformité de type était adoptée.
L'industrie ou le commerce qui a dépensé le plus d'argent en annonces-affiches, c’est assurément la librairie. Qu’est-ce qu’elle y a gagné ? Quelles sont les maisons de librairie qui font aujourd'hui les annonces les plus grandes, les plus chères? Je vous le demande, sont-ce les maisons les plus solides, les plus considérables ? Assurément non. Eh bien ! que feites-vous en perpétuant l'annonce-affiche? Vous prenez parti pour les moins bons contre les meilleurs, pour ceux qui ne feront que passer contre ceux qui demeu reront ; c’est par l’exception que vous vous décidez ; vous condamnez l’annonce-avis à n’occuper qu’un rang subalterne qu’il répugne aux industries de premier ordre d’accepter, ce qui est aisé à concevoir ; vous l’empêchez de porter tous ses fruits. Soyez-en sûr, c’est une faute, une très-grande faute.
Mais, me dites-vous, la preuve que j’ai raison et que vous avez tort, c’est à vous-même que je l’emprunte, car il fut un temps où vous faisiez des annonces sur une échelle étendue, et vous n’étiez complètement satisfait que lorsque votre affiche remplissait entièrement la quatrième page, et ne laissait place, ce jour-là, à aucune autre annonce.
Je viens de reproduire vos propres expressions sans y changer un mot.
A cela je réponds ; Ce que j'ai fait, je le ferais encore ; mais qu’est-ce que cela prouve ? cela prouve-t-il que l’annonce-affiche n’élouffe pas l’annonce-avis, ne l’empêche pas de se développer? C’est là seulement cc que je soutiens et veux démontrer. Quand j’échangeais des billets de banque contre des quittances d’insertions dans le Journal des Débats et le Constitutionnel, est-ce que j’avais à m’enquérir des intérêts que je pouvais blesser, des rivalités que j’allais prévenir ou écraser, des efforts que je décourageais, parce qu’ils reconnaissaient qu’ils eussent été vains? Non ; j’agissais dans un intérêt privé, dans un intérêt exclusif, je n’avais à calculer que ce que l’annonce, qui est une semence, me rapporterait; rien de plus. Aujourd’hui je raisonne dans un intérêt général ; c’est l’intérêt de tous que j’invoque contre l’intérêt de quelques-uns. Aujourd’hui celui qui parle ici, ce n’est plus le consommateur qui use des annonces, c’est le publiciste qui est à la tête d’un journal, d’une grande et féconde publicité, et qui a à cœur qu’il en soit fait le meilleur, le plus utile emploi. Faites-y bien attention, je n’ai pas dit que l’ annonce-affiche fût mauvaise, improductive ; je dis qu’elle est nuisible ; je dis qu’elle est semblable à ces plantes privilégiées, mais épuisantes, qui exigent impérieusement qu’on leur consacre les terres les meilleures , mais qui les épuisent si vite , que, si l’engrais manquait, ces terres ne tarderaient pas à être condamnées à l’appauvrissement et à la stérilité. Or, je vois bien l’annonce épuisante ; mais je ne vois pas à côté l’engrais réparateur. Nul doute pour moi que ce ne soit par ce motif qu’elle ait été bannie des journaux anglais et américains, nos maîtres, sinon en fait de polémique, du moins en fait de publicité largement comprise, judicieusement appliquée. La preuve, je la trouve dans le passage de votre lettre,
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où vous dites que rannoncc-affiche, exilée des journaux de Londres, s’est réfugiée dans les journaux de province et dans les revues. De ce fait , je tire cette conclusion que, s’il n’y a pas d’annonces-afliches dans les journaux de Londres, ce n’est pas parce que ces annonces ne sont point I dans les mœurs britanniques, puisque partout où l’annonceafflche peut se faufiler, elle court s’y glisser, mais uniquement parce que ces journaux ont reconnu que dans leur intérêt, conforme à l’intérêt de tous et de chacun, il convenait de contenir dans de justes bornes l'esprit de concurrence , le charlatanisme, la prodigalité de ceux qui peuvent tout risquer, vu qu’ils n’ont rien à perdre, et d’empêcher qu’on déconsidérât, par l’abus des annonces, l’utile emploi de la publicité. Or, le seul moyen de faire que personne n’en puisse abuser, et que tout le monde en use avec profit, c’est de faire ce qu’ils ont fait, c’est de n’admettre que des annonces toutes composées dans le même caractère, et dont aucune n’appelle l’attention au j détriment de l’autre ; c’est d’obliger le lecteur à porter sur toutes un coup d’œil rapide, au lieu d’arrêter exclusivement son regard sur une seule.
Je comprendrais , à la rigueur, qu’un journal, agissant ) isolément, hésitât à proscrire l’annonce-afliche, à n’admettre plus que l’annonce-avis; une réforme peut être bonne, utile, et cependant échouer par la faiblesse de celui qui l’a entreprise sans consulter ses forces ; mais , ce que je ne comprends pas, c’est que, tenant par le lien de la môme association le Journal des Débats, le Constitutionnel, le Siècle et la Presse, ces quatre grands représentants de la publicité en France, vous hésitiez! — Que risquez-vous? — Est-ce que ceux qui font des annonces peuvent se passer de la publicité de ces quatre journaux? — Est-ce que vous
n'êles pas quatre fois plus fort qu’il ne le fc^t pour imposer la loi et tenter l’épreuve sans aucun danger? — Quelques-uns crieront; eh bien! vous les laisserez crier; tant mieux, ce bruit vous servira à attirer de nouveaux clients. Puis, quand la révolte aura bien crié en vain , elle se taira et reviendra à vous dans l’attitude la plus humble; pas un écu n'aura échappé à votre caisse et la réforme sera faite !
L’annonce-afficbe, l'annonce d’une grande étendue, se transformera; au lieu de ne s’appliquer qu'à s'adresser aux yeux du lecteur, qu’à l'étonner par une disposition typographique, nouvelle ou bizarre, par un assemblage plus ou moins habile de grandes lettres et de petites lignes, ce sera à sa raison, à son esprit que l' annonce-avis s’ciTorcera de s’adresser. Ses chiffres seront moins gros, mais ses calculs seront plus justes; où sera le mal?
Tous ces affreux clichés, usés, empâtés, illisibles, qui déshonorent nos pages n'y trouveront plus place. Qu' estce qui les regrettera? Qui est-ce qui y perdra? Assurément ce ne sera ni le public ni le journal.
Il faut abréger : de la question de l’uniformité de types et de justiûcation imposée à toutes les annonces , sur laquelle je suis loin d'avoir donné toutes mes raisons, je passe à la question de l’unité de prix.
Je commence.d'abord par poser en fait que nos annonces sont trop chères, et je suis heureux de constater que, sur ce point, vous êtes du même avis que moi. C’est là encore une des causes qui nuit à l’abondance de l'annonce , qui fait qu’il n'y a que certaines industries , certaines classes auxquelles elle suit accessible, qu'on en abuse et qu’on n’en use pas.
En aucun cas , le prix n’en devrait excéder 1 fr. la ligne de SO lettres, ce que vous appelez la grande ligne.
Pour moi , je n’admets ni grande, ni petite ligne ; je ne connais que la ligne du journal.
Vous avez reconnu avec moi que dans les journanx an> glais le caractère était le même pour toutes les annonces; à mon tour, je reconnais avec vous que les prix y sont variés à l’infini et arbitrairement. Mais de ce que les Anglais ont raison sur un point, il ne s’ensuit pas qu'ils ne puissent avoir tort sur l’autre. Ce n’est pas parce qu’ils font une chose que je l’approuve, c’est parce qu’après l’avoir étudiée, je l'ai trouvée bonne.
La comparaison tirée d’une salle de spectacle où les loges, les stalles et les places de parterre ne sont pas aux mêmes prix, ne me touche nullement. La comparaison pourrait être juste pour les journaux anglais, où les annonces occupent des places diverses, où celles-ci précèdent le leader, où celles-là le suivent, émaillant toutes les colonnes du journal , se faufilant entre la politique , la correspondance, les nouvelles, la bour^ et les théâtres, qu'elle ne le serait pas pour les journaux français, où toutes les annonces sont reléguées à la même place.
Je comprendrais que vous eussiez deux prix : Ton pour les annonces admises au-dessus de la signature du gérant, l’autre pour les annonces placées au-dessous de cette signature. Toutefois, après y avoir mûrement réfléchi, je me suis convaincu qu’il valait mieux n’adopter qu’un seul prix. Point de déguisement, point de privilège, point d’aristocratie de l’annonce, la même pour tous ! C’est le plus sûr moyen de les faire lire toutes et d’éviter les conflits d’amourpropre d’industries entre ellesetde commerçants entre eux. Vous avez comparé les annonces à une salle de spectacle; pourquoi, à mon tour, ne les comparerais-je pas aux voitures-omnibus où pour tous le prix est le même? Je viens
de dire ce qu’à la rigueur je comprendrais ; mais ce que je ne comprends nullement , c’est qu’aux annonces occupant la même place vous demandiez des prix différents. Est-ce qu’on demande à l’amateur de spectacle qui prend un billet de parterre, s’il est riche ou pauvre, s’il est libraire, marchand de chevaux, ou gérant de société en commandite? On lui demande de payer le prix de son billet, rien de plus.
Je vais à vous, je vous demande le prix de votre ligne, et je vous le paie. Ne me demandez rien de plus. Que vous importe que ce soit pour acheter un château , vendre un cheval , ou solliciter un emploi?
Je sais ce que vous allez me dire : les catégories de prix ont pour but de favoriser certaines industries , certaines classes moins riches que les autres. A cela je réponds : Ahaissez votre prix pour tout le monde, et vous n’aurez plus besoin de favoriser personne. L’un amènera l’autre. Détiezvous des catégories ; toute catégorie est une barrière devant laquelle s’arrêtent les gens distraits et indécis ; elle ne stimule jamais que la fraude. Voyez ce qu’ont produit vos annonces-omnibus ! Défiez-vous surtout des combinaisons qui vous paraîtront ingénieuses; vous ne vous en défierez jamais autant que le public , à qui l'expérience a appris à quoi s’en tenir.
Je vous le demande, sur quelle raison vous fondez-vous pour exiger des sociétés à constituer qu’elles vous paient le double de ce que vous réclameriez à des sociétés consti~ tuées, à des exploitations prospères, à des industries florissantes, à des vendeurs ou acquéreurs de grandes propriétés? C’est mettre un obstacle à la formation des sociétés nouvelles, c’est ralentir le mouvement industriel que vous avez intérêt à stimuler. Une société qui se forme en appelle une autre à se former. C’est obliger ces sociétés à placer
tout leur enjeu sur une seule carte, au risque de le perdre, au lieu de leur donner les moyens de prendre leur revanche, et d’essayer d’une seconde annonce si la première n*a suffi qu'imparfaitement. Le public est distrait , l'annonce ne saurait être trop de fois réitérée, elle n'agit qu'à la longue. C'est ce que comprennent parfaitement les Anglais et les Américains.
Celte observation m'amène naturellement à examiner celle de vos nombreuses combinaisons qui consiste à faire payer à la librairie, à l’industrie, à la propriété (ventes) :
2 fr. »» c* la grande ligne ;
i Ir. 50 c. l'annonce répétée trois fois ;
1 fr. 25 c. celle répétée cinq fois;
1 fr. »ï> c» celle répétée dix fois;
75 c. celle répétée vingt fois;
50 c, celle répétée trente fois ;
Le prix le plus réduit de l’échelle ci-dessus, pour les locations, offres et demandes, ventes mobilières, chevaux et voilures ;
La même échelle , mais les prix doublés pour les sociétés à constituer.
Total : dix-huit prix différents*
Permettez-moi de vous le dire, celte combinaison n’est pas meilleure que les autres; je la trouve détestable, et, pour la trouver tellCj voici les raisons que j’en donne :
Si vos annonces doivent m’aider à atteindre le but que je me propose, si elles doivent me rapporter plus qu'elles ne m'auront coûté , si elles sont moins une dépense qu’une avance, ou que la juste rémunération d’un véritable service rendu, pourquoi paraître douter de leur efficacité? pourquoi gêner ma liberté? pourquoi ne pas me faire pro*
Hier tout de suite de la moyenne de vos dii-buit prix dif> férents? pourquoi ne pas vous en rapporter à ma propre expérience et à mon intérêt, qui seront de multiplier mon annonce aussi souvent que je trouverai de l’avantage à le faire?
11 y a des annonces que, par leur nature même , on ne peut répéter qu’un nombre de fois limité; or, quand je ver* rai que sur votre tarif la même annonce se paie 50 cent, et 2 fr., si mon annonce est du nombre de celles qu’on ne peut répéter trois fois et que je puisse me dispenser de la faire, je ne la ferai pas , uniquement afin de ne pas payer 2 fr. ce qu’un autre ne paiera que 50 c.
Est-ce que , lorsque vous entrez dans un de ces grands magasins où les prix sont fixes, à la Ville de Paria , par exemple, on vous fait payer 100 mètres de toile ou de calicot moins cher que si vous n’en preniez que 10 mètres? Ëst-ce que le prix n'y est pas indépendant des quantités? S’il en était autrement, ce ne serait plus le prix fixe. Or, ce que je demande c’est l’application du prix fixe à l’annonce dans tout ce qu’il a d’absolu et de simple.
Voyez dans la pratique où vous conduit votre échelle : elle vous conduit à favoriser surtout la vente des remèdes secrets et des cosmétiques, les capsules, les sirops, les pra* lines, les pommades, les eaux qui font pousser les cheveux, et les râteliers qui remplacent les dents, c’est-à-dire tout ce qui, coûtant peu et se vendant cher, a besoin de la pu* blicité à tout prix I
11 n'y a pas de cosmétique ou de sirop dont l’annonce ne soit répétée plus de trente fois dans le cours de l’année t accorder à cette classe d’annonces 75 p. 0;0 de remise, c'est se priver d’une recette forcée en vue de produits plus ou moins douteux. >
Point de combinaisons qui exigent une étude , point de categories qui appellent les comparaisons , point de complications qui éveillent la défiance et l'indécision; appliquez hardiment à l’annonce le bon marché , ce principe fécond; appliquez-le dans toute sa vigueur, c'est-à-dire dans toute sa simplicité; faites qu'il soit saisissant; ne l’énervez pas en le torturant en tous sens , et en peu de temps vous aurez réparé l’année que vous avez perdue; vous serez à la tête d’une grande et belle affaire, vous aurez l'exploitation d'un véritable monopole, car toutes les associations bâtardes que vous avez vu se former à votre suite, n’ont dû le jour qu’à la timidité qui vous a fait regarder derrière vous au lieu de regarder en avant, et heurter de transaction en transaction!
Le vrai est absolu.
Si le prix d'abonnement de la Presse est moins cher par année que par trimestre, il y a à cela une raison : c’est que pour les abonnements d'un an il n’y a qn’une seule bande d’adresse à imprimer, tandis qu’il en faut quatre pour les abonnements de trois mois, c’est que l’argent qui se verse douze mois à l’avance est productif d’intérêt , c’est que la perte des feuilles tirées en surnombre à chaque renouvellement est d'autant plus grande que les abonnements ont une durée plus courte. Malgré ces motifs , je n’hésiterais pas à niveler les prix, si les droits de timbre et de poste me laissaient assez de marge pour le faire, si je pouvais abaisser un jour les prix à 56 fr. par an , 18 fr. par semestre, 9 fr. par trimestre, 5 fr. par mois, 10 cent, par numéro.
N’argumentez donc pas de ce fait, qui est un obstacle contre lequel je lutte, une nécessité que je subis.
Hâtez- vous; profilez de ce que vous n'avez rien à démêler avec le fisc, au grand regret de la presse envieuse,
qui ne voit dans les journaux que la polémique qui s'en va, et qui n’y voit pas la publicité qui arrive.
On ne sauve pas les empires qui tombent.
La polémique est un empire qui décline, la publicité est un empire qui se fonde, aidée par le développement de l'annonce.
Je conçois que les romains de l’ancienne presse me maudissent pour la part que j’ai prise à ce mouvement ; mais enfin, que voulez-vous, il y eut un jour où Honorius fut contraint de fuir devant Alaric, où les Romains qui avaient été les maîtres du monde durent céder la place à ceux qu’ils appelaient dédaigneusement les Barbares !
Émile de Girardin.