‹ Le pour et le contreChapitre 14 sur 22 · RM. BLANQUI ET ÉMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

RM. BLANQUI ET ÉMILE DE GIRARDIN

A M. BLANQUI

MEMBU DE L'nrMTITTrr)

Professeur d’économie Industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers.

!«>■ févrisr 1846.

La irès-Tive et très-sincère admiration que m’inspirent l’esprit de prévoyance, d’initiative et de réforme, la noble fermeté de caractère et la prudente hardiesse des conceptions de sir Robert Peel , de ce grand ministre sans lequel peut-être l’aristocratie britannique, aux prises avec la multitude affamée, eût bientôt regretté, mais trop tard, de

n’avoir pas sauvé sa télé au prix du sacrifice d’une partie de ses revenus, vous paraît une contradiction avec a l’appui B que la Presse s’obstine à prêter au vieux système de pro- B tection dont nous serons débarrassés ici avant dix ans. » Ce sont vos expressions, et vous ajoutez ; «J’ai quelque B chagrin de trouver la Presse si tenace là-dessus , elle si B avancée sur tout le reste ! b

Cette contradiction existe-t-elle en effet?

Quand c'est vous qui me le dites, je serais tenté de le croire, si je m’étais moins souvent interrogé sur la question de savoir si le jour est venu pour la France d’entrer hardiment dans cette voie de la liberté du commerce où l’Angleterre nous devance et vient de faire encore un nouveau pas?

Que ferait M. Peel s’il était à la tête de notre cabinet? Maintiendrait-il le régime de protection contre lequel vous vous élevez, ou l’abolirait-il, le restreindrait-il , ou l’étendrait-il , me suis-je plus d’une fois demandé, surtout dans ces derniers temps?

Nul plus que moi n’est profondément convaincu qu’il y a au fond de toute grande question économique une multitude de petites objections de détail , de faits et de cbitfres mal étudiés, sorte d’algues dangereuses au-dessus desquelles tout homme d’initiative , tout réformateur, tout homme d’État, doit toujours prudemment se tenir, sous peine d’être enlacé pur elles, de perdre la liberté de ses mouvements, d’être jeté dans le doute et réduit à l’impuissance et à l’immobilité; mais nul aussi plus que moi n’est profondément convaincu qu’il n’est pas de principe, si juste qu’il soit, dont la virtualité ne puisse être compromise plus ou moins gravement par une application inconsidérée, intempestive, ne fût-elle que prématurée,

ite sans tenir compte des différences décisives qu'il n'est 16 donné à tout œil de saisir et d'apprécier.

J'ai peu de foi, je l'avoue, dans les statistiques, les aités et les enquêtes; pour moi, toute question de ré< rme est, avant tout, une question d’homme. Si vous avez lomme, n'hésitez pas à entreprendre la réforme; si lomme vous manque, n'hésitez pas à l'ajourner. Quimque sépare les questions de réformes des questions hommes est un imprudent qui ne sait pas dans quelle lie il s'engage.

On nait homme de génie, on ne le devient pas. L'homme î génie est celui qui a été assez heureusement doué pour icevoir, à un degré égal et supérieur, la double puissance B concevoir et d'exécuter.

Il ne suffit pas de concevoir une grande réforme pour re en état de l’accomplir; il faut inspirer la confiance et isséder l’autorité que donnent une grande position , un and caractère, un grand talent, il faut avoir la science 1 l’expérience qui utilise toutes les ressources, mesure utes les résistances, le coup d’œil qui découvre les istacles, la force qui les surmonte. L’Angleterre est assez Bureuse pour avoir l'homme de sa réforme ; la France t-elle le sien ? Est-ce M. Guizot? J’en doute.

Que sir Robert Peel ne fût pas venu en son temps, que réforme qu'il est sur le point d’accomplir eût été ajourne trop longtemps ou entreprise inconsidérément par un itre ministre moins habile, moins ferme ou moins nécesire, et peut-être Tbistoire britannique, au lieu d'une iforme de moins, avait-elle une révolution de plus à enigistrer? Qui pourrait affirmer le contraire? Qui oserait rétendre, par exemple, qu’il eût été impossible de donner la France les garanties qu’elle a conquises eu 1789 et en

i 830, sans les lui faire acheter au prix de deux révolutions, l’une pure de tout excès, mais l’autre souillée de tous les crimes, sans en excepter un seul? En 1789 comme en 1850, peut-être u' a-t-il manqué à la couronne qu’un conseiller ferme , judicieux , prévoyant , profondément convaincu de cette vérité que toute résistance aveugle n’enfante que des concessions tardives, et que tout gouvernement en lutte avec ses sujets ne périt que par le sentiment exagéré de sa conservation ! Je le crois.

Plon, il ne suffit pas qu’une réforme soit juste, utile, nécessaire, pour qu’elle soit exécutable et exécutée, il faut encore qu’elle ait son exécuteur.

Où donc siège parmi nous l’homme d'État assez éclairé, assez élevé , pour s’imposer comme arbitre suprême entre celles de nos industries qui prétendent qu’elles ne sauraient vivre, prospérer, se perfectionner avec une protection moindre que la protection qui lescouvre, et celles qui, privilégiées ou assez avancées pour n’avoir rien à redouter de la concurrence étrangère, réclament la liberté des échanges?

La question est-elle donc si simple qu’elle vous le parait et que vous le dites ? Ne se complique-t-elle pas par de graves questions qui pourraient fort bien se traduire en justes et vives récriminations?

Plus d’une industrie, si vous étiez appelé comme ministre à appliquer vos idées de liberté commerciale , ne seraitelle pas fondée à vous dire :

Si vous voulez que je lutte contre la concurrence étrangère , vous , gouvernement , commencez donc par rendre entre elle et moi les conditions de rivalité moins inégales;

Procurez-moi, à des prix moins élevés, les matières premières ;

Tirez votre agriculture de la misérable condition à la-

quelle la condamnent l'abus du morcellement du sol , l’absence d'institutions de crédit, le défaut d’enseignement , l’insuffisance de vos encouragements;

Donnez à vos impôts qui m’entravent une meilleure assiette;

Complétez l’ensemble de vos voies de communication afin d’alléger les frais et les difficultés de transport contre lesquels je lutte, sous lesquels je fléchis et qui ralentissent ma marche;

Abaissez les barrières que des lois surannées, faites à contre-sens, ont élevées entre le producteur et le consommateur ;

N’arrêtez pas mon essor par de vieilles dispositions fiscales en contradiction avec vos nouveaux principes économiques ; commencez donc par les mettre d’accord ;

Associez-vous à mes efforts si vous désirez sincèrement que je m’associe à vos doctrines ;

Donnez-moi l’exemple des réformes et des sacrifices , si vous voulez que je le suive ;

Ouvrez et frayez la route , afin que je sache et que vous sachiez bien vous-même où vous proposez d’aller ;

Réformez, si vous le voulez, vos tarifs; mais alors étendez nos marchés, multipliez les institutions de crédit, ayez une marine, des stations, des points de relâche, des colonies, des alliances, des relations, enfin une politique qui m’ouvre des débouchés nouveaux ;

Transformez enfin , si vous le pouvez, le mode de protection , mais que la protection subsiste ; ne me la retirez pas sans me donner un juste équivalent.

En effet, le système politique et le régime économique d’un pays placé comme l’est la France en Europe, sont inséparables et solidaires ; l’un ne peut s’isoler de l’autre ,

sans que tous les deux ne soient exposés à se heurter et à se nuire.

La liberté du commerce n'est pas une question purement législative qu’il n’y ait qu’à mettre aux voix et à vider par un vote !

La liberté du commerce est, avant tout, une question de maturité industrielle et d’expansion maritime. De sages mesures, de bonnes lois, une politique habile peuvent avancer le jour de la maturité , comme des mesures, des lois , une politique à contre-sens peuvent le retarder. C’est ce que l’Angleterre, marchant droit à son but depuis deux siècles sans jamais s’en détourner, a admirablement compris ; c’est ce que la France commence enfin, mais à peine à pressentir. Sir Robert Peel n’est pas venu un jour, une heure trop tôt, il est arrivé à point; il y a dix ans assurément, il y a un an peut-être, il n’eût pas entrepris ce qu’il va tenter, et je ne crains pas d’affirmer que ce même ministre à la fois novateur et pratique, hardi et prudent, qui vient de se ranger ouvertement sous le drapeau de la liberté du commerce, s’il avait eu la France au lieu de l’Angleterre pour patrie, eût, au moment où je vous écris, plutôt relevé qu’abaissé le drapeau de la protection.

C’est à tort , selon moi , qu’on fait de la liberté du commerce et de la protection de l'industrie deux systèmes exclusifs qu’on oppose l’un à l’autre.

A mes yeux , la protection de l’industrie est à la liberté du commerce ce qu’est sur une même route le point de départ au point d’arrivée.

Entre la France et l’Angleterre il y a cette différence que celle-ci touche au but, et que celle-là en est encore loin ! Or, cette différence est trop grande pour qu’il soit possible

à un ministre responsable, même à un publiciste éclairé de n’en pas tenir compte.

En principe, je suis comme vous et autant que vous partisan déclaré de la liberté du commerce. C’est vers elle que doivent tendre tous les elTorts de la France. J’en comprends, j’en aperçois tous les avantages au point de vue de l’aiïermissement de la paix, du progrès de la civilisation, de la propagation des idées de liberté politique et de fraternité internationale. Plus les échanges se multiplient et s'étendent, et plus les relations des peuples entre eux se resserrent. Cela est élémentaire.

En fait, je ne saurais, à mon grand regret , partager vo> tre espérance, exprimée en ces termes : a Avant dix ans la » France sera débarrassée de son vieux système de protec- » tion. » Puissiez-vous avoir raison, puissé-jeme tromper!

Notre gouvernement, adoptât-il un autre système politique que celui qui l’égare, et qui a pour effet de nous écraser aveuglément sous le poids d’une armée de terre dont la dépense s'élève à 1 million par jour, 365 millions par an ; notre gouvernement réussit-il à nous créer une marine respectable, qui nous mit à la tête d’une confédération maritime, destinée à maintenir à l’abri de toute atteinte le grand et éternel principe de la liberté des mers; notre gouvernement enlràt-il, avec cette hardiesse que n’exclut pas la prudence, dans la voie des réformes fiscales, économiques et administratives, dont l’expérience a montré ailleurs les avantages ; notre gouvernement parvînt-il, par un ensemble de mesures sagement combinées, à donner à notre agriculture l’élan qui lui manque, et à tirer des entrailles de notre sol toutes les richesses qu’il renferme ; notre gouvernement cessât-il de perdre en débats oiseux et sans ün un temps précieux pour le donner à l’expédition

des affaires et à Tétude des grands et véritables intérêts du pays ; notre gouvernement, plus heureux que sage, vînt-il à bout sans encombre de tous ces travaux épars , qu’il a entrepris simultanément, au lieu de les entreprendre successivement; notre gouvernement apportât-il , dans Tinstruction secondaire, les réformes vainement annoncées et vainement attendues depuis quinze ans, qui devaient Tapproprier aux besoins de notre époque, de plus en plus industrielle et commerciale ; notre gouvernement fît-il, sans retard, tout ce qu’il a eu le tort de négliger trop longtemps, tout ce qu’il est fort à craindre qu’il ne songe même pas à entreprendre; notre gouvernement déployât-il autant d’initiative , de prévoyance, de discernement, d’activité, de vigueur qu’il en déploie peu; notre gouvernement, enfin, eût-il le bonheur de découvrir, dans les rangs de la majorité, un nouveau Colbert, un ministre égal ou supérieur à sir Robert Peel , que dix ans, je le pense, ne suffiraient pas encore à la France « pour se débarrasser de son vieux J) système de protection, » et franchir l’immense distance que l’Angleterre a sur nous.

Il ne faut pas s’abuser I

La France agricole, industrielle et commerciale est fort arriérée, et ce qu’elle excelle à produire elle le produit chèrement.

Nos tarifs sont malheureusement là pour l’attester.

Prétendre qu’il suffirait de les abaisser dans une proportion considérable , pour contraindre celles de nos industries qu’ils protègent, à prendre un rapide essor, c’est, à mon sens, commettre une erreur grave, qui, si elle prévalait, aurait pour conséquence non la liberté de notre commerce, mais la ruine de notre industrie.

Il faut distinguer, dans l’économie politique, entre ses

lois qui, dès qu’elles sont vraies, doivent être absolues, et ses prescriptions qui ne sauraient être que relatives.

La France est à l’Angleterre, relativement à la question de la liberté du commerce, ce que serait, dans une manufacture, un jeune apprenti que l’on voudrait soumettre à l’obligation de faire le même travail, de porter les mêmes fardeaux que l’ouvrier dans toute la force de la virilité. On l’énerverait, on l’empêcherait de croître et de se fortifier. Sachons attendre, et en même temps que l’enfant deviendra l’homme, l’homme deviendra le vieillard. Aujourd’hui, l’Angleterre a l’avantage sur nous; un jour nous aurons l’avantage sur elle! Maintenant, elle nous dépasse, sans contredit , en grandeur, mais aussi elle est plus près que nous de la décadence. Elle le sent, elle le sait! Toute la conduite de sir Robert Peel le démontre clairement.

Dans la vie industrielle des nations,

L’importation est le premier âge ,

La protection le second.

L’exportation le troisième,

La liberté le dernier.

Faisons comme a fait l’Angleterre si habilement et si heureusement : n’intervertissons pas l’ordre naturel, n’allons pas trop tôt au-devant du Jour où le résultat final de la liberté absolue du commerce sera de circonscrire chaque nation dans les limites de quelques cultures favorisées, de quelques industries privilégiées.

De ce qui précède, devez-vous conclure que je sois le partisan d’une protection immuable et excessive? Non, assurément.

Qu’une loi générale soit présentée, qui règle que tous les

cinq ans les droits qui protègent nos divers produits naturels ou manufacturés seront successivement réduits dans la proportion d’un dixième ou d’un cinquième (toute question de quotité à débattre est ici réservée), jusqu’à ce que ces droits ne soient plus que des droits de balance, et Je voterai cette loi sans hésiter, de préférence à toutes ces lois partielles et de détail qui, n’étant pas l’expression d’on principe, mais la conséquence plus on moins brusque d'one appréciation de fait plus ou moins arbitraire, n’enfantent que perturbation, anxiété, découragement, faux rapports, chiffres menteurs, récriminations des industries entre elles, hostilité contre le gouvernement, et retardent ainsi le progrès au lieu de le hâter !

En fait de réformes, il est toujours prudent de réserver à l’œuvre du temps sa part légitime. Nul ne résout aussi bien que lui la difficulté des transitions. C’est ce qu’a judicieusement compris M. Pcel; aussi n’a-t-il pas prononcé l’abolition radicale, immédiate des lois qui s’opposaient à l’entrée des céréales en Angleterre ; pourvoyant au plus pressé par l’adoption d’une échelle mobile, il a accordé aux intérêts immolés trois ans de réflexion et d’épreuve, afin qu’ils aient le temps et de se préparer au sacrifice qui leur est imposé, et de prendre les dispositions que rendra nécessaires le régime nouveau. Quoi qu’en puissent dire ses rivaux et ses détracteurs à la tribune et dans la presse, sir Robert Peel a sagement et équitablement fait.

Mais avant d’ensemencer un champ , il faut le labourer, sous peine de jeter sa semence au vent et de la perdre; or c’est ce que ferait infailliblement la France si elle poussait, ce qui n’est pas à craindre, l’entraînement de l’imitation et des idées jusqu’à l’oubli de ses intérêts.

Ne prenons pas le jcmoir avant l’araire; n’attelons pas,

selon Texpression commune , la charrue avant les bœufs ; achevons d'ouvrir tous nos sillons;

C’est-à-dire :

Élargissons d’abord notre marché intérieur, déblayonsle de tout ce qui peut l’obstruer ; car, s’il est vrai que, pour tout pays, le débouché le plus important de ses produits est son propre marché , cela est vrai surtout pour la France.

Demandons à la concurrence nationale, de jour en jour plus active et plus vigoureuse, de perfectionner nos procédés de fabrication, de réduire nos prix de revient, de développer nos forces et de nous mettre en état de soutenir, sans trop de désavantage, la lutte avec la concurrence étrangère ;

Ayons, enfin, une politique qui ait un but et de l’avenir, une autre politique qu’une politique au jour le jour, qui se traduit par deux cents millions au moins que nous dépensons annuellement en pure perte, et que nous pourrions , employer si efficacement.

C’est là ce que je demande depuis dix ans, mais en vain, et c’est pourquoi la Presse ne joint pas sa voix à 1a vôtre pour réclamer la liberté du commerce.

Ici la liberté est avant tout une question d’égalité.

ÉMILS DE GiRAEDIN.

A M. ÉMILE DE GIRARDIN

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